Eyraud, ouvr. cité, p. 64, 65, 66 et
catéchiste comprit que cela ne lui servait à rien de s'entêter; il se décida donc à marcher et revint en compagnie de ses persécuteurs à son ancien domicile. A sa grande stupéfaction, il y retrouva la plus grande partie des effets enlevés quelques jours auparavant. Torometi les avait rapportés, afin de prouver, disait-il, qu'il n'était pas un voleur et qu'il n'avait voulu tout simplement que les mettre en sûreté : les voleurs c'étaient ceux de chez qui M. Eyraud venait; il le saurait bientôt, car il pouvait renoncer pour toujours à ce qu'il avait emporté : tout était perdu. En effet, lorsque huit jours plus tard M. Eyraud se rendit à la recherche de son bagage, il ne rapporta rien que des malles vides et brisées. Les autres kanaques ne valaient décidément pas mieux que Torometi.
Cependant le moment approchait où cet homme méchant allait subir une déchéance complète :
« D'autres événements se préparaient, raconte M. Eyraud. Nous étions en septembre, et le Maiaveri réunissait une grande partie de la population à trois ou quatre lieues de notre demeure. Torometi avait les yeux fixés sur ce point de réunion; c'était de là que devait partir le coup qu'il redoutait depuis longtemps. Un des kanacs, Tamateka, m'avait en effet donné à entendre que Torometi était l'objet d'une haine générale, et que ses méfaits lui attireraient un châtiment exemplaire.
« Un matin, je vois arriver Tamateka, suivi d'une foule de gens qui forment un rassemblement en face de la case de Torometi. Tout le monde parlait en même temps, la discussion s'échauffait, et, quoique je ne comprisse rien à ces harangues, il était aisé de voir que cela finirait mal. Je sortis de ma case, et m'assis à quelque distance. Torometi, de son côté, était sorti de sa hutte, et prenait à peine part à la discussion. J'avais bonne envie de m'éloigner de la bagarre; mais je tenais à ne point perdre de vue ma case, et à surveiller les démarches de la foule. Les choses prirent bientôt un aspect plus menaçant. Quelques-uns des plus hardis s'appro.
chèrent de la case de Torometi, arrachèrent la paille qui la couvrait, et essayèrent de la renverser. Aussitôt elle apparut tout en flammes ; il faisait du vent : ce fut l'affaire de quelques minutes. Torometi était resté impassible, assis à côté de l'incendie ; il fallut qu'un de ses amis le prît par le bras pour l'éloigner du feu qui allait l'atteindre. Je craignais que ma maison ne subît le même sort; heureusement on ne fît pas de tentative de ce genre, et même quelques kanacs, armés de lances, se mirent à monter la garde alentour.
«... En ce moment Torometi, entouré de quelques partisans, se disposait à s'éloigner du théâtre de son infortune. Pour moi, jusque-là simple spectateur du conflit, je me trouvais en demeure de me prononcer. Torometi tenait à m'emmener avec lui; ses ennemis avaient des prétentions opposées. Je ne savais que faire. Mais, me rappelant combien peu m'avaient été profitables les tentatives que j'avais faites pour me séparer de Torometi, je me décidai à le suivre.
« Nous nous dirigeons vers le Malaveri. La foule compacte et agitée nous accompagnait, et les discussions continuaient. J'étais au milieu de cette cohue, pressé de toutes parts et abasourdi de tant de tapage. Mon tour était venu. Tout à coup je me sens enlever mon chapeau, et au même instant deux ou trois bras vigoureux me débarrassent de mon paletot, de mon gilet, de mes souliers, etc., et les mettent en lambeaux. Je me trouvai vêtu à peu près comme mes voisins. Quand je pus jeter un coup d'œil autour de moi, je vis mes détrousseurs nantis de mes dépouilles : l'un portait mon chapeau, l'autre les débris de mon paletot; ceux qui avaient mis la main sur mon catéchisme et mes livres de prières, cherchaient le moyen de faire entrer ces objets dans leur toilette. La marche n'avait pas été suspendue par ces incidents; je repris le pas comme les autres, et nous arrivâmes devant une maison qu'il s'agissait d'incendier; mais il n'y eut pas d'entente, et la foule se dissipa peu à peu...
«... Je repris avec Torometi le chemin d'Anapika, où de-
meurait son frère. Nous y passâmes le reste de la nuit. Dès le lendemain, mon compagnon, toujours inquiet, pensa àémigrer de nouveau, et me conduisit à Vaïn, trois lieues plus loin. Les événements justifièrent les craintes de Torometi : car, le surlendemain, nous apprenions qu'on avait brûlé à Anapika la maison de son frère, où nous nous étions d'abord arrêtés.
« A Vaïn, je trouvai des gens plus doux, plus dociles, plus désireux de s'instruire que partout ailleurs. Je me mis à faire le catéchisme avec une nouvelle ardeur. Huit jours étaient à peine écoulés, que les enfants de la classe s'écrièrent en me montrant un point noir à l'horizon : « Un navire ! » En effet, c'était une goélette qui avait le cap sur l'île de Pâques...
« Le lendemain matin, vers huit heures, arrive un enfant qui m'annonce que le navire est en face d'Anarova, et que Torometi me fait demander. Je pars à jeun, et je rencontre Torometi qui venait au-devant de moi. Le navire louvoyait pour aborder. A la vue du pavillon français, je rassurai les kanacs, qui craignaient que ce ne fût un pirate. Nous suivions sur le rivage les bordées du navire, quand nous vîmes le canot se détacher. Torometi, sans attendre davantage, me prit sur ses épaules, m'emporta au canot, et je tombai dans les bras du P. Barnabe. Un instant après, nous étions sur la goélette la Térésa-Bamos^. »
Le Père Barnabe venait, avec le Frère Hugues, voir à l'île de Pâques ce qu'était devenu M. Eugène Eyraud. Après avoir entendu le récit de ses aventures, il lui conseilla de rester sur la goélette chilienne et de revenir à Valparaiso; il n'était pas certain qu'on envoyât immédiatement des missionnaires à l'île de Pâques et, se trouvant à Valparaiso, il pourrait rendre de grands services à ceux qu'on enverrait plus tard. Malgré la vie terrible qu'il avait menée au milieu des kanaques, M. Eugène Eyraud ne se souciait guère de les quitter; néanmoins il s'inclina devant l'avis du Père Barnabe et re-