PROVINCE DE CAUQUE.NES
Fig. 7. — Les Cordillères de Malvarco et des Ponis {Pommes de terre sauvages) dans les Cordillères des Andes, d'après Claude Ga.y.
A et B, Lagunas de Malvarco; C, Laguna Carilauquem; D, Laguna del Maule; E, Laguna del Saco; F, Laguna Colorada; •> •> Chemins de passage des Cordillères.
goût; mais, dans le Nord, elles prospèrent avec une plus grande difficulté et leurs qualités sont en outre inférieures. »
Voici donc des affirmations très catégoriques et desquelles il nous semble résulter qu'il est bien difficile de conserver un doute sur la contrée d'origine du Solarium tuberosum. Les cultures de la Pomme de terre qui ont été jadis commencées au Chili, se sont peu
à peu propagées au Pérou et en Bolivie, dans l'empire^des Incas. Les Espagnols, pendant leur conquête, n'ont fait [que constater l'importance que ces cultures avaient prise chez les Indiens. Seulenieiir, il faut croire que les méthodes appliquées à la multiplication
Fig. 8. — Vue des Andes.
des tubercules, comme le faisait remarquer Lindley, laissaient fort à désirer, car la petitesse de ceux qui avaient été importés, au xvi* siècle en Europe, n*était pas faite pour exciter l'enthousiasme ni leur assurer de prime abord une réputation incontestée. Quoi
qu'il en soit, il convient de noter ce que nous a appris Claude Gay, comme un des renseignements les plus probants sur l'histoire de l'origine de la Pomme de terre.
D'ailleurs, Weddell, dont la haute compétence en ces matières ne saurait être méconnue, va appuyer de nouveaux arguments l'opinion de cette origine chilienne. Dans sa Chloris Andinay ou Flore de la région alpine des Cordillères de V Amérique du Sud (1855-1857), ce savant explorateur fait suivre, des observations suivantes, sa description du Solanum tuberosum.
w Habitai. — Chili : lieux incultes, dans les parties centrales des Cordillères de Talcarègué et de Cauquenès. Cultivé dans presque toute l'étendue des Andes, dans les régions froides et tempérées.
» Je n'ai jamais rencontré, au Pérou, le S. tuberosum dans des circonstances telles qu'il ne me restât aucun doute qu'il y fût indigène; je déclare même que je ne crois pas davantage à la spontanéité d'autres individus de cette espèce rencontrés de loin en loin sur les Andes extra-chiliennes et regardés jusqu'ici comme en étant indigènes. Quand on réfléchit que dans l'aride Cordillère, les Indiens établissent souvent leurs petites cultures sur des points qui paraîtraient presque inaccessibles à la grande majorité de nos fermiers d'Europe, on comprend qu'un voyageur visitant par hasard quelqu'une de ces cultures depuis longtemps abandonnée, et y rencontrant un pied de S, tuberosum qui y a accidentellement persisté^ le recueille dans la persuasion qu'il y est réellement spontané. Mais où est la preuve ?
» En définitive, après avoir lu avec quelque attention ce qui a été dit sur l'origine de la Pomme de terre, je suis porté aussi à présumer que sa véritable patrie est plutôt le Chili que le Pérou. Il ne peut y avoir de doute que la culture de la Pomme de terre au Pérou ne date de fort loin, puisqu'à Tépoque de la conquête, on en trouvait dans toutes les parties tempérées de l'Amérique occidentale, du Chili à la Nouvelle-Grenade et même au Mexique, et je suis fort tenté de croire que c'est partout la même espèce ; car bien que la Pomme de terre que l'on cultive sur les hauts plateaux du Pérou soit caractérisée par une certaine âcreté et résiste mieux à la gelée que celle que nous connaissons, il ne parait pas y avoir dans les caractères botaniques proprement dits de raisons suffisantes pour la considérer comme espèce distincte plutôt que
comme simple race. Peut-être la Papa amarga des Péruviens estelle le produit de la plante décrite par Dunal sous le nom de Solarium immitej mais ses caractères distinctifs sont assez faibles, lorsqu'il s'agit de plantes cultivées. »
Nous arrivons à une période de notre histoire, où la question d'origine de la Pomme de terre, bien que généralement admise en faveur du Chili, va devenir plus problématique en ce sens que le zèle de nouveaux explorateurs va leur permettre de recueillir des spécimens assez voisins du Solarium tuberosum pour les identifier avec lui, et cela dans de tout autres régions américaines que le Chili méridional. Voyons déjà ce que dit à ce sujet A. de Candolle, dans sa Géographie botanique raisonnée (1855).
« Ruiz et Pavon, fait remarquer A. de GandoUe, disaient avoir trouvé le Solarium tuberosum sur les collines des environs de Chancay, ville de la côte du Pérou. Pavon écrivait plus tard à Lambert : « Le S. tuberosum croît sauvage aux environs de Lima, à quatorze lieues de cette ville, sur la côte ; je l'ai trouvé moi-même au Chili. » Pavon envoya à Lambert des échantillons de la plante sauvage du Pérou. On peut douter cependant que ce fût bien le S. tuberosum, car l'espèce ainsi nommée par Pavon dans l'herbier de M. Boissier est, suivant M. Dunal, une espèce voisine (très voisine) de la Pomme de terre, son Solanum immite\
» ... Meyen {Grundriss der Pflanzengeographie)dii avoir trouvé deux fois la Pomme de terre sauvage sur les Cordillères du Chili et du Pérou; mais il n'avait rapporté d'échantillons que de celles du Chili (Nées, Act. Acad. nat. cur.),
»... Une occasion m'a permis d'étudier le Solanum i^errucosum* , en grand. Il a été introduit dans l'agriculture d'un village du pays de Gex, près de Genève, par de simples cultivateurs, qui l'avaient reçu du Mexique, et qui le multipliaient, en 1850-1851, comme exempt de maladie* Les tubercules en sont tardifs, plus petits que ceux du S. tuberosum, d'un goût excellent, de chair jaune ; les tiges sont multiples d'un même tubercule, très droites, et sont
1. — A. de Candolle ajoutera plus i^rd {Origines des plantes cultivées, 1883) ces mots : <( J'ai vu réchantillon authentique et ii*ai aucun doute que ce ne soit une espèce distincte du S. Tuberosum, »
2. — C'est une autre espèce voisine du S. Tuberosum, mais tout à fait distincte.
renflées près des feuilles ; les fleurs sont d'un rouge violet très vif, la baie est tachetée de blanc *. D'autres espèces du Mexique, ayant aussi des tubercules, sont indiquées par les auteurs, mais aucune ne paraît rentrer dans le S. tuberosum. »
L'extrait suivant d'une publication américaine, The American Journal of sciences and arts de Silliman (1856), vient à ce propos corroborer cette dernière opinion d'A. de Candolle. Nous le traduisons comme il suit.
« Pommes de terre sauvages dans le Nouveau-Mexique et le Texas occidental. — Nous avons reçu du D' Myer, par l'intermédiaire du Chirurgien général, un Mémoire détaillé sur la découverte dans le Texas occidental de ce qu'il a cru être le S. tuberosum à Tétat sauvage ; ce mémoire était accompagné de plusieurs tubercules et de la plante entière préparée et desséchée avec soin. Le D' Myer a premièrement découvert cette plante sur les bords du Rio Limpio, et s'est assuré ensuite qu'elle était çà et là partout disséminée dans toute cette région, puis dans le Nouveau-Mexique. Les tubercules, quoique petits, étant à peine aussi gros qu*une noix, ont été recueillis, cuits et mangés par des officiers et des soldats, et ils ont été reconnus à la fois agréables au goût et non malfaisants. Il vint naturellement à Tesprit du D' Myer que sa découverte pourrait rendre certains services, que ces Pommes de terre sauvages pourraient probabitement augmenter de volume et gagner en saveur à la suite d'une culture prolongée ; et que, si la maladie bien connue de la Pomme de terre était due, comme certains le supposent, à une attaque de Champignons microscopiques, ou bien à une faiblesse générale de constitution résultant de la propagation de génération en génération par les tubercules, et de la rareté du renouvellement par les graines, ou de ces deux causes réunies, un remède utile serait de recommencer la culture avec une plante sauvage. Or ces Pommes de terre indigènes de notre propre contrée fourniraient un type excellent pour atteindre ce but, et l'on pourrait espérer les voir résister pendant longtemps à la maladie, sinon tout à fait.
« a.J*ai publié uo récit détaillé de ces faits dans la Revue horticole du icr juin 1852. Chez nous, les tubercules sont restés petits, et ont été souvent atteints de la ma^ ladie.En France, les essais ont été plus heureux ; quelques tubercules ont été d'une grosseur raisonnable et la maladie ne les a pas envahis.» La maladie ne devait pas non plus les épargner.
» Telle est, en peu de mots, la substance de Tintéressant Mémoire du D' Myer, que son Supérieur officiel, le Chirurgien général, nous a adressé pour le publier. Mais la longueur de ce Mémoire ne nous a pas permis de l'insérer dans ce Journal. En outre, les faits et les suggestions qui y sont exposés n'ont pas la nouveauté que le D^ Myer a naturellement supposé qu'ils pouvaient avoir. Nous n'avons pas voulu cependant passer sous silence sesloujables
efforts et ses observations.
Aussi, après avoir donné ce très court extrait des points principaux, qu'il avait traités dans son Mémoire avec plus de détails, nous prendrons la liberté de faire remarquer :
» 1** Que la Pomme de terre sauvage en question est bien une Pomme de terre, mais non de la même espèce que le Solanum tuberosum. On rencontre, en effet, dans cette région, deux espèces tubérifères de Solarium, L'une a une corolle blanche à 5divisions
Fig. 9 et 10. — Solanum Fendleri. et des folioleS oblongues-
Sommité fleurie, avec un pétiole stipulé et deux lancéolées ordinairement tubercules (1/4 grandeur naturelle). ^j^^^^ ^ j^ j^^^^ . ^i^g^ p^^.
bablement le S, Jamesii de Torrey (lequel, si nous ne nous trompons, était signalé à tort comme étant annuel) ; l'autre, d'après les échantillons envoyés par le D' Myer, a une corolle bleue, quinquelobée, et des folioles ovales ou arrondies qui sont souvent légèrement cordiformes à la base : cette espèce, si elle n'a réellement pas été décrite, sera bientôt publiée sous le nom de S, Fendleri. Toutes les deux se distinguent du S. tuberosum par leurs folioles uniformes, ou seulement par la petitesse de leurs paires de folioles basilaires, tandis que sur la Pomme de terre commune et les dix-huit formes affines reconnues par Dunal comme espèces
(mais peut-être seraient-elles toutes de simples variétés d'une seule espèce), une rangée de folioles beaucoup plus petites se trouve interposée entre les plus grandes.
» 2® Ces Pommes de terre sauvages ont été connues il y a déjà quelque temps. En laissant de côté le D*" James^ qui a récolté celle qui porte son nom, il y a trente-six ans, sans savoir si elle était tubérifère, nous pouvons attribuer leur découverte au très excellent explorateur botaniste, M. Fendler, dont les collections faites, il y a neuf ans, dans la partie septentrionale du Nouveau-Mexique, renferment ces deux espèces avec leurs tubercules. Elles ont été également recueillies par M. Wright, en 1849, et se trouvent dans son inestimable collection faite entre le Texas oriental et El Paso, par la route militaire ouverte alors à travers cette région. En 1851 et en 1852, elles ont été de nouveau récoltées dans différentes parties du Nouveau-Mexique par M. Wright, le D' Bigelow et les autres naturalistes attachés à la Commission mexicaine de délimitation, lesquels ont reconnu les rapports assez étroits qu'elles avaient avec la Pomme de terre commune.
» 3" On a déjà fait plusieurs essais de cultures d'autres espèces très affines en vue de les substituer au S. tuberosum^ mais sans obtenir les résultats qu'on en espérait. M. A. de CandoUe rapporte* que le S. verrucosum du Mexique avait été cultivé pendant deux ans en Suisse, près de Genève, sans être atteint par la maladie qui avait détruit toutes les récoltes de la Pomme de terre commune dans le voisinage ; mais, la troisième année, cette espèce avait été également attaquée. »
Enfin, nous trouvons dans V Illustration horticole (1877) un très intéressant article de M. Edouard André, dont nous extrayons ce qui suit :
« La Patrie de la Pomme de terre, — ... Pendant longtemps on ne put découvrir la véritable patrie de la Pomme de terre. Humboldt a déclaré qu'il Ta vainement cherchée et qu'il n'a trouvé aucune Solanée tuberculeuse au Chili, dans la Nouvelle-Grenade, ni au Pérou; Ruiz et Pavon, qui croyaient l'avoir recueillie dans cette dernière contrée, n'avaient découvert que le Solanum immite. En
1. — « Prodromus systemati^ regni vegetahilist vol. XIII (1852). »
40 HISTOIRE DE LA POMMK DE TEUUH
1822, M, Caldcleugh et M. Cruckshands virent le S. tuberosum à l'état sauvage au Chili; Meyer de môme, et enfin Claude Gay.
» Il paraît donc démontré que le S. tuberosum n'existe spontané ni au Pérou, ni dans la Nouvelle-Grenade, sur le simple témoignage de Humboldt qui ne Ty a pas rencontré.
» J'ai été plus heureux. J'ai trouvé le S, tuberosum authentique et spontané, loin de toute habitation, dans ces conditions qui ne trompent guère un naturaliste, et sur trois points différents.
» La première fois, c'était au sommet du Quindio (Colombie), près du volcan de Tolima, à 3,500 mètres supra-marins et par 4© 34' latitude nord. La plante formait de petites touffes dans l'humus végétal de la forêt, presque sous bois, parmi les arbres rabougris de cette région alpine. Ses longs rameaux étaient à moitié enterrés et blancs, et à leur extrémité les tubercules (ou plutôt les rameaux souterrains renflés) étaient de la dimension d'une petite noix allongée, féculents, légèrement amers. Les fleurs étaient blanches, à peine lilacées,plus petites que dans nos variétés cultivées ; mais j'attribuai leur exiguïté et leur décoloration à l'appauvrissement de la plante sous un climat aussi rigoureux, c'est-à-dire à 1,000 mètres seulement au-dessous des neiges éternelles du Tolima.
» La seconde fois, c'était dans le Cauca, dans les boquerones ou taillis qui avoisinent le bourg de La Union, par lo33' de latitude nord, c'est-à-dire fort près de l'équateur. L'altitude, cette fois, était bien différente, et ne dépassait pas 1,900 mètres. Aussi, la plante se développait dans toute sa beauté, parmi des taillis de SiphocampyluSy SciadocalyXy Ageraturriy Alonzoa, RubuSy Lamourouxiay d'une végétation florissante et couverts de fleurs. C'était en mai de l'année 1876. Les tiges du S. tuberosum que je recueillis se dressaient en se soutenant sur les arbustes voisins; leur feuillage était vigoureux et de superbes ombelles de grandes fleurs violet foncé les accompagnaient. Près des villages de cette région, la plante cultivée ne présentait pas du tout cet aspect, mais formait des touffes courtes et rameuses comme dans les champs d'Europe. D'ailleurs, les pieds spontanés étaient nombreux, épars, loin de tout passage des hommes qui auraient pu les semer par hasard, et ils donnaient bien l'aspect d'une plante « chez elle », comme elle a été semée par la nature.
» La troisième fois, enfin, c'était non loin de Lima, dans la montagne des Amancaës, où croissent les Amaryllis de ce nom, et oii, parmi la plus pauvre végétation, croît la Pomme de terre en abondance. Elle n'est pas moins répandue dans Tîle de San Lorenzo, près du Gallao, port de Lima. Dans ces deux localités, elle aurait pu être apportée par la main des hommes, mais ceux-ci Teussent-ils implantée sur des rochers inaccessibles et dénudés où ils ne mettent jamais le pied, n'ayant rien à y faire? D'ailleurs, les semences de la Pomme de terre ne sont pas de celles que le vent emporte et dissémine facilement. Sur les échantillons que j'ai rapportés du Pérou, les fleurs sont toutes lilas pâle, les tubercules petits, oblongs, peu savoureux. Je crois encore que la plante est là dans sa patrie naturelle, mais je ne l'affirme pas absolument.
» Je pense donc que l'opinion de Humboldt ne suffit point pour déclarer que la Pomme de terre ne se trouve pas au Pérou, dans l'Equateur et la Nouvelle-Grenade, et je crois fermement que de nouvelles investigations la feront rencontrer sur d'autres points de ces contrées.»
L'habile explorateur a-t-il eu raison de croire qu'il avait enfin mis la main sur d'authentiques spécimens de la Pomme de terre sauvage? Son récit, qu'anime l'enthousiasme de cette découverte, le ferait supposer. Cependant, nous allons voir ce qu'en ont pensé les phytographes, plus froids dans leur jugement. Le très intéressant ouvrage d'A. de Candolle, déjà cité, L Origine des plantes cultivées (1883), nous procure à la fois un résumé de tout ce que nous avons fait ci-dessus connaître et une première opinion sur les résultats de l'exploration de M. Edouard André. Nous en extrayons ce qui suit :
» Il est bien prouvé qu'à l'époque de la découverte de l'Amérique la culture de la Pomme de terre était pratiquée, avec toutes les apparences d'un ancien usage, dans les régions tempérées qui s'étendent du Chili à la Nouvelle -Grenade, à des hauteurs différentes selon les degrés de latitude. Cela résulte du témoignage de tous les premiers voyageurs.
» Dans les parties tempérées orientales de l'Amérique méridionale, par exemple sur les hauteurs de la Guyane et du Brésil, la Pomme de terre n'était pas connue des indigènes, ou, s'ils connaissaient une plante analogue, c'était le Solanum Commersonii
qui a aussi des tubercules et se trouve sauvage à Montevideo et dans le Brésil méridional. La vraie Pomme de terre est bien cultivée pnjourd'hui dans ce dernier pays, mais elle y est si peu ancienne qu'on lui a donné le nom de Batate des Anglais. Diaprés de Humboldt, elle était inconnue au Mexique, circonstance confirmée par le silence des auteurs subséquents, mais contredite, jusqu'à un certain point, par une autre donnée historique.
»... Personne ne peut douter que la Pomme de terre ne soit originaire d'Amérique; mais pour connaître de quelle partie précisément de ce vaste continent, il est nécessaire de savoir si la plante s'y trouve à l'état spontané et dans quelles localités.
» Pour répondre nettement à cette question, il faut d'abord écarter deux causes d'erreurs : l'une qu'on a confondu avec la Pomme de terre des espèces voisines du genre Solanum; l'autre que les voyageurs ont pu se tromper sur la qualité de plante spontanée.
» Les espèces voisines sont le Solanum Commersomide Dunal, dont j'ai déjà parlé; le S. Maglia de Molina, espèce du Chili; le S. immite de Dunai, qui est du Pérou ; et le S. uerrucosum de Schlechtendahl, qui croît au Mexique. Ces trois sortes de Solanum ont des tubercules plus petits que le S. tuberosum et différent aussi par d'autres caractères indiqués dans les ouvrages spéciaux de botanique. Théoriquement on peut croire que toutes ces formes et d'autres encore croissant en Amérique, dérivent d'un seul état antérieur; mais, à notre époque géologique, elles se présentent avec des diversités qui me paraissent justifier des distinctions spécifiques, et il n'a pas été fat'it d'expériences pour prouver qu'en fécondant Tune par l'autre on obtiendrait des produits dont les graines (et non les tubercules) continueraient la race. Laissons de côté ces questions plus ou moins douteuses sur les espèces. Cherchons si la forme ordinaire du S, tuberosum a. été trouvée sauvage, et notons seulement que l'abondance des Solanum à tubercules croissant en Amérique dans les régions tempérées, du Chili ou de Buenos-Ayres jusqu'au Mexique, confirme le fait de l'origine américaine On ne saurait rien de plus que ce serait une forte présomption sur la patrie primitive.
» La seconde cause d'erreur est expliquée très nettement par le botaniste Weddell, qui a parcouru avec tant de zèle la Bolivie et
les contrées voisines. « Quand on réfléchit, dit-il, que dans l'aride Cordillère les Indiens établissent souvent leurs petites cultures sur des points qui paraîtraient presque inaccessibles à la grande majorité de nos fermiers d'Europe, on comprend qu'un voyageur, visitant par hasard une de ces cultures depuis longtemps abandonnées, et y rencontrant un pied de S. ttiberosum qui y a accidentellement persisté, le recueille, dans la persuasion qu'il y est réellement spontané : mais où est la preuve?»
» Voyons maintenant les faits. Ils sont nombreux pour ce qui concerne la spontanéité au Chili.
» En 1822, A. Caldcleugh, consul anglais, remet à la Société d'horticulture de Londres des tubercules de Pommes de terre qu'il avait recueillis (cdans des ravins autour de Valparaiso. ))IIditque
ces tubercules sont petits, tantôt rouges et tantôt jaunâtres, d'un goût un peu amer. « Je crois, ajoute-t-il, que cette plante existe sur une grande étendue du Littoral, car elle se trouve dans le Chili méridional, où les indigènes l'appellent Maglia. » Il y a probablement ici une confusion avec le S. Maglia des botanistes; mais les
Fig. 11 et 12. — Solanum Maglia de Schlechlendahl.
Sommité en boutons, avec deux fleurs épanouies, vues de
face et de côté (3/4 grandeur naturelle).
tubercules de Valparaiso, plantés à Londres, ont donné la vraie Pomme de terre, ce qui saute aux yeux en voyant la planche coloriée de Sabine dans les Transactions de la Société d'horticulture. On continua quelque temps à cultiver cette plante, et Lindley certifia de nouveau, en 1847, son identité avec la Pomme déterre commune. Les Pommes de terre décrites avaient des fleurs blanches, comme cela se voit dans quelques variétés cultivées en Europe. On peut présumer que c'est la couleur primitive pour l'espèce, ou au moins, une des plus fréquentes à l'état spontané.
» Darwin, dans son voyage à bord du Beagle^ trouva la Pomme de terre sauvage dans Tarchipel Ghonos, du Chili méridional, sur les sables du bord de la mer, en grande abondance, et végétant avec une vigueur singulière, qu'on peut attribuer à Thumidité du climat. Les plus grands individus avaient quatre pieds de hauteur. Les tubercules étaient petits, quoique l'un d'eux eût deux pouces de diamètre. Ils étaient aqueux^ insipides, mais sans mauvais goût après la cuisson. « La plante est indubitablement spontanée », dit l'auteur, et Tidentité spécifique a été confirmée par Henslow d*abord et ensuite par Sir Joseph Hooker, dans son Flora anlarctica.
» Un échantillon de notre herbier recueilli par Claude Gay, attribué au S. tuberosum par Dunal, porte sur l'étiquette: « Au centre des Cordillières deTalcaréguéetde Cauquenès, dans les endroits que visitent seulement les botanistes et les géologues ». Le même auteur Cl. Gay, dans son Flora Chilenay insiste sur la fréquence de la Pomme de terre sauvage au Chili, jusque chez les Araucaniens, dans les montagnes de Malvarco, où, dit-il, les soldats de Pincheira allaient les chercher pour se nourrir. Ces témoignages constatent assez rindigénat au Chili pour que j'en omette d'autres moins probants, par exemple ceux de Molina et de Meyen, dont les échantillons du Chili n'ont pas été examinés.
» Le climat des côtes du Chili se prolonge sur les hauteurs en suivant la chaîne des Andes, et la culture de la Pomme de terre est ancienne dans les régions tempérées du Pérou, mais la qualité spontanée de l'espèce y est beaucoup moins démontrée qu'au Chili. Pavon prétendait l'avoir trouvée sur la côte, à Chancay et près de Lima. Ces localités paraissent bien chaudes pour une espèce qui demande un climat tempéré ou même un peu froid. D'ailleurs réchautillon de l'herbier de M. Boissier recueilli par Pavon, appar-
lient, d'après Duual, à une autre espèce qu'il a nommée S. immile. J'ai vu l'échantillon authentique et n'ai aucun doute que ce ne soit une espèce distincte du S. tuberosum. Sir W. Hooker cite un échantillon, de Mac Lean, des collines autour de Lima, sans aucune information sur la spontanéité. Les échantillons (plus ou moins sauvages?) que Matthews a envoyés du Pérou à Sir W. Hooker appartiennent^ d'après Sir J. Hooker, à des variétés un peu différentes de la vraie Pomme de terre. M. Hensley, qui les a vus récemment dans l'herbier de Kew, les juge « des formes distinctes, pas plus cependant que certaines variétés de l'espèce ».
» Weddell, dont nous connaissons la prudence dans cette question, s'exprime ainsi : « Je n'ai jamais rencontré au Pérou le Solarium tuberosum dans des circonstances telles qu'il ne me restât aucun doute qu'il fût indigène; je déclare même que je ne crois pas davantage à la spontanéité d'autres individus rencontrés de loin en loin sur les Andes extra-chiliennes et regardés jusqu'ici comme étant indigènes. »
» D'un autre côté, M. Ed. André a recueilli, avec beaucoup de soin, dans deux localités élevées et sauvages de la Colombie, et dans une autre près de Lima, sur la montagne des Amancaës, des échantillons qu'il pensait pouvoir attribuer au *S. tuberosum. M. André a eu l'obligeance de me les prêter. Je les ai comparés attentivement avec les types des espèces de Dunal dans mon herbier et dans celui de M. Boissier. Aucun de ces Solanum, à mon avis, n'appartient au S. tuberosum^ quoique celui de La Union, près du fleuve Gauca, s'en rapproche plus que les autres. Aucun, et ceci est encore plus certain, ne répond au S. immile de Dunal. Ils sont plus près du S. Colombianum du même auteur, que du tuberosum et de Vimmite. L'échantillon du Mont Quindio présente un caractère bien singulier. Il a des baies ovoïdes et pointues *.
» Au Mexique, les Solarium tubéreux attribués au S. tuberosum^ ou, selon M. Hensley, à des formes voisines, ne paraissent pas pouvoir être considérés comme identiques avec la plante cultivée. Ils se rapportent au S. Fendleri^ que M. Asa Gray a considéré d'abord
1 . —. • La forme des baies n'est pas encore connue dans les S. Colombianum et immiie » •
comme espèce propre, et ensuite comme une forme du S, luberosum ou du S. verrucosuin.
» Nous pouvons conclure de la manière suivante :
» l*» La Pomme de terre est spontanée au Gliili, sous une forme qui se voit encore dans nos plantes cultivées.
» 2* Il est très douteux que l'habitation naturelle s'étende jusqu'au Pérou et à la Nouvelle-Grenade.
)) 3^ La culture était répandue, avant la découverte de l'Amérique, du Chili à la Nouvelle-Grenade... »
Nous nous contenterons da noter ici qu'A, de Gandolle, parta» géant Topinion de Sabine et de Lindley, continue à considérer le Maglia, qu'il ne croit pas être le S. Maglia des botanistes, comme étant un des types sauvages de la Pomme de terre.
En 1883, nous constatons l'apparition d'une nouvelle espèce de Solanum tuberculifère. M. Blanchard, jardinier en chef du Jardin botanique à Brest, l'y avait cultivée, ou plutôt, comme il le dit, laissée au même endroit et cela pour cette raison qu'il lui était à peu près impossible de la détruire. Tous les ans, à la fin de Juin ou au commencement de Juillet, il en faisait la récolte. Mais malgré tous les soins qu'il apportait à cette opération, il en restait assez enterre pour que, l'année suivante, le champ s'en trouvât garni, tant elle est traçante. Gette espèce avait été découverte, en 1841, dans les dunes de la Plata par le D' Désiré Petit, qui en avait rapporté seulement des échantillons desséchés. Elle fut retrouvée dans rile Goritti. à l'embouchure du Rio de la Plata, en face de la ville de Maldonado, à 35** de latitude sud et 58° de longitude ouest, par le D' Ohrond, qui en apporta des tubercules en France en 1882, lesquels furent cultivés à Brest. Le D' Ohrond avait remarqué que rUe Goritti est inhabitée, sablonneuse, à sables très meubles et fins, contenant une grande quantité de débris de coquilles. Les tubercules avaient été trouvés à la surface du sable, au nombre de six, de la grosseur à peu près d'une aveline; mais les recherches faites dans les sables du lieu même et du voisinage, dans le but d'en découvrir d'autres, étaient restées vaines. Il s'agissait donc bien d'une Pomme de terre sauvage. M. Garrière, après l'avoir cultivée à Montreuil, dans un terrain siliceux, la fit connaître dans un article de la Revue Horticole, intitulé : Nouvelle espècede Pomme de terre. Il en donna la description et des figures, et la nomma So^
lanum Ohrondii, jugeant très bien que tout en ayant des affinités ^vec le S. tuberosum, elle en différait par des caractères assez nets pour constituer une espèce particulière.
Des observations qu'avait faites M. Carrière, il résultait aussi que sa végétation était presque continue, « C'est au point, dit-il, que Ton pourrait faire deux récoltes là où le climat est chaud*, et môme, dans ces conditions ce serait presque une récolte permanente. Ainsi, à Monlreuil, nous en avons planté en Avril qui étaient mûres en Juin et replanté une deuxième saison en Septembre, qui fleurirent environ cinq semaines après la plantation. Elle présente aussi dans sa végétation cette particularité que les drageons (tiges souterraines) qui donnent des bourgeons, fleurissent presque aussitôt qu'ils sont sortis du sol. C'est aussi ce qui est arrivé pour celles que nous avons plantées en deuxième saison... Quant à la qualité, nos expériences s'accordent avec celles de M. Blanchard. Ainsi, nous avons fait cuire les tubercules dans l'eau, dans le feu ou sur un fourneau dans de la cendre, et toujours ils se sont montrés d'assez bonne qualité. La chair est d'une extrême densité : quelle que soit la cuisson, elle est si ferme qu'on peut la couper comme on le ferait d'un morceau de ^. ,„ ,,
^ . Fig. 13 et 14. — Solanum
terre glaise. Ohrondii de Carrière.
M, Blanchard , dans ses cultures de la Une sommité fleurie avec Pomme de terreOhrond,n'enavait obtenu que ^^^^ tubercules (1/2 des tubercules pesant en moyenne 15 à 18 ^''«'^^^"'* naturelle), grammes; quelques autres pesaient de 70 à 72 grammes, un seul avait présenté un poids de 85 grammes. Nous pouvons dire tout de suite ici que les essais de culture qui ont été faits depuis lors de ce nouveau Solanum n'ont pas donné les résultats qu'on en avait tout d'abord espérés. La plante s'est toujours montrée stolonifère
1. — L'influence d'un climat chaud peut, en effet, se faire sentir sensiblement sur le S. Ohrondii, M. Heckel a obtenu, au jardin botanique de Marseille, de tubercules de ce Solanum, plantés en juillet 1896, des tiges florifères qui, dans le mois de novembre suivant, lui ont donné des baies vertes, allongées, presque cylindriques, remplies de graines. L'obtention de ce fruit, jusqu'alors inconnu, fait très bien augurer de cette culture méridionale.
et productive de petits tubercules peu nombreux. Ceci même en accentue les différences qu'elle présentait d'abord avec le S. tuberosum et Ta fait à peu près abandonner.
En 1884, Sir J. D. Hoc^cer publiait dans le Botanical Magazine une description très détaillée et une belle planche du Solanum Magliay et les accompagnait des observations suivantes que nous traduisons en ces termes.
« La planche qui se trouve placée à côté de notre description représente avec tous ses caractères la plante dont les tubercules ont été envoyées par Al. Caldcleugh, du Chili à la Société royale d'horticulture, en 1822, comme étant de ceux de la véritable Pomme de terre sauvage, et qui a été ensuite trouvée par Darwin dans l'Archipel des Iles Chonos et mentionnée dans son récit du Voyage du Beagle. L'histoire de ces deux découvertes est bien connue. Les tubercules de M. Caldcleugh, du volume d'un œuf de pigeon et môme plus petits, avaient après la cuisson la saveur d'une Pomme de terre ordinaire. Cette plante et ses tubercules ont été parfaitement décrits par Sabine dans les Transactions de la Société. Darwin a décrit ses tubercules comme étant ovoïdes, d'un diamètre de deux pouces, et comme ayant exactement la même odeur et la même forme que la Pomme de terre ordinaire; mais lorsqu'ils étaient bouillis, ils se rétrécissaient et devenaient aqueux et insipides. Des tubercules de la môme espèce ont été donnés à Kew, en 1862, par le D' Sclater : ils s'étaient développés dans le sol sablonneux d'un parc, sans engrais. Plantés à Kew, ils ne produisirent aucun tubercule en 1863 et 1864; mais ils en ont formé depuis, comme la planche les représente, la culture en ayant été continuée depuis cette époque.
D Néanmoins, il semble résulter des recherches de M. Baker, que le Solanum Maglia^ qui est certainement une plante du rivage de la mer, n'est pas le type originaire de la Pomme de terre, que Ton doit chercher dans le S. tuberosum qui s'y rattache étroitement et qui a pris naissance sur les Andes du Chili et du Pérou... Les espèces affines du S, Maglia ont leur extension dans le Nord, au Nouveau-Mexique, où l'on a découvert les 5. Jamesii et Fendleri, que l'on a mis récemment en culture.
» Des expériences ont été commencées, sous les auspices de la Société royale d'Agriculture, pour améliorer les qualités de la
Pomme de terre, surtout au point de vue de sa force de résistance aux attaques de la maladie, en croisant le S. tuberosum avec ses espèces affines, parmi lesquelles se trouve le S. Maglia, que Ton propose d'appeler désormais « La Pomme de terre de Darwin ».
» La plante dont nous donnons le dessin, et qui a été obtenue avec les tubercules du D' Sclater, fleurit très bien chaque automne, mais produit des tubercules aqueux, à peine mangeables. »
Dans la même année, 1884, M. Baker* publiait dans le Journal de la Société linnéenne de Londres un Mémoire intitulé : A Reifiew of the Tuber-bearing Species ofSolanum^ dans lequel il s'était proposé de passer en revue les espèces de Solanum qui produisent des tubercules.
« Il est d'un grand intérêt, dit-il, aux points de vue botanique et économique tout à la fois, de rechercher, parmi les nombreux types de Solanum qui produisent des tubercules, quelle est leur individualité climatérique et géographique et quels sont leurs caractères difi<érentiels et leurs rapports réciproques. Comme il reste encore plusieurs pointsà éclaircir Je me propose, dans le présent Mémoire, de passer en revue les matériaux que nous possédons en Angleterre, relativement à cette question. C'est à l'instigation du Comte Cathcart que j'ai entrepris cette éUide, et, pour la mener à bien, j'ai examiné tous les échantillons desséchés de Kev\r, du British Muséum et de l'herbier Lindley, j'ai étudié avec soin les types sauvages que nous cultivons dans le Jardin des plantes herbacées à Kewet j'ai visité les très grandes cultures d'essais de MM. Sutton et C'® à Reading, dont la collection des types cultivés à l'état vivant est probablement la plus complète qui existe, et auxquels je suis très reconnaissant de leur aide obligeante.. Je me propose, en premier lieu, de traiter en détail les espèces et les variétés au point de vue géographique, puis de les décrire sommairement au point de vue de la botanique systématique, enfin de faire quelques remarques générales sur l'économie résultant de ces faits. »
M. Baker répartit comme il suit les espèces de Solanum klnh^vcules, dont il donne des descriptions et signale les nombreuses stations :
L Chili. — Solanum tuberosum L., S. etuberosum Lindley, S.
1. — Phylographe très connu pour ses nombreux travaux descriptifs.
Fernandezianum Philippi, S. Maglia Schlechtendahl, S, collinum Dunal ;
IL Brésil, Uruguay et République Argentine. — S. Gommer^ sonii Dunal, S. Ohrondii Carrière;
III. PÉROU, Bolivie, Equateur et Colombie. — S. tuberosum L., S, Otites Dunal, S. Andreanum Baker, S, immite Dunal^ S. Colombianum Dunal, S. Valenzuelœ Palacio.