‹ Histoire de la pomme de terre: traitée aux points de vue historiqueChapitre 28 sur 72 · C. de F · texte numérisé non relu

C. de F

Il ne nous a pas été possible, malgré de nombreuses recherches, de retrouver le Rapport de la Faculté de médecine de Paris, qui cependant avait dû être distribué dans toute la France. Mais nous sommes heureux de pouvoir insérer ici la réponse que la Feuille hebdomadaire de Normandie crut devoir publier à la réception de ce Rapport médical. Voici l'article de cette Feuille hebdomadaire, en date du Vendredi, 5 Juillet 1771.

(c Pommes de terre.

» Tout ce qui concerne Thumanité est précieux aux yeux de rhomme sensible, et mérite bien en effet qu'on y regarde de près. Une lettre insérée dans notre cinquième Feuille du premier Février dernier, par un Anonyme (connu de nous), sembloit douter d'après divers Auteurs, d'une partie des bonnes qualités attribuées aux Pommes dtî terre. Les raisons employées dans cette Pièce sont venues aussi-tôt à la connaissance de M. le Contrôleur général ce Ministre, pour qui la conservation des citoyens est précieuse, a sur le champ consulté la Faculté de Paris qui, après un examen et une délibération dignes d'elle, a décidé que la nourriture des Pommes de terre est bonne et saine, nullement dangereuse et qu'elle est même très utile, La longueur de cette Pièce ne nous permet pas de la rapporter; elle mérite sûrement l'attention du public, et ne peut être trop répandue. Nous avons la double satisfaction d'exécuter les ordres de M. l'Intendant, dont le zèle est connu, et d'annoncer qu'on la trouvera en notre Bureau, Une troisième, qui ne nous touche pas moins, est de n'avoir pas été désapprouvés par un grand Ministre et par la Faculté de Paris, comme nous l'avons été crûment par plusieurs personnes, d'ailleurs respectables; mais telle est notre position, qu'avec les vues les plus droites, nous ne pourrons plaire à tout le monde : les hommes parlent souvent comme ils sont affectés; il n'appartient qu'à un petit nombre de voir l'ensemble, de l'apurer, de le sentir; c'est l'approbation de ceux-là, suï*-tout, que nous nous efforçons tant de mériter, et à qui nous serions au désespoir de déplaire.

«... Si nous pensons (dit la Faculté) que les soupçons (de l'Auteur de la Lettre en question) n'ont aucun motif réel, nous sommes » bien éloignés de blâmer le zèle de ce citoyen ; nous sommes au » contraire persuadés qu'on ne sçauroit en faire trop long voir » dans une affaire aussi importante, que tout ce qui concerne la » nourriture des hommes et des bestiaux, et qu'on ne doit rien » négliger pour écarter jusqu'aux moindres doutes, et dissiper les » craintes les plus légères, etc. »

Si en 1771, on tenait, dans les Conseils du roi Louis XV, à ne pas laisser dénigrer les ressources que pouvaient offrir les Pommes de terre dans les temps calamiteux, c'est qu'on venait de soufifrir, en 1770, toutes les horreurs de la disette. La Bévue scientifique du 19 Décembre 1896 a publié, à ce sujet, un extrait d'une Monographie de la Commune d'Auxy, arrondissement d'Autun, faite en 1890 par l'Instituteur, M, Trenay, qui a relevé la mention suivante, inscrite à la fin du Registre de 1770 de l'État civil, tenu par le Curé.

'< L'année 1770 a été Tune des plus malheureuses qu'on eût encore vue depuis longtemps. Les pluies continuelles qui commencèrent depuis le 15 août 1769 empêchèrent de semer par leur continuité, et tout ce que l'on sema fut semé dans l'eau, ce qui fit que la plupart des semences pourrirent en terre, et il survint dans le mois d'Avril une neige de 4 à 5 pouces qui dura plusieurs semaines et qui brûla une partie des blés, de sorte qu*au mois de Mai, le blé commença à monter de prix et coûta, toute Tannée, malgré la moisson, jusqu'à 7 livres 10 sols et 8 livres, tant le Froment que le Seigle; encore ne pouvait-on en avoir pour son argent, ce qui causait des émeutes dans les marchés. Le petit vin de Couches se vendait jusqu'à 40 écus, le vin vieux de la Montagne de Couches, jusqu'à 100 écus. L'orge s'est vendu jusqu'à 4 livres 10 sols; l'avoine 2 livres; ce qu'on n'avait jamais vu.

» Les Pommes de terre, qui furent d'un très grand secours pour le peuple, se vendaient jusqu'à 9 livres le poinçon; on enleva, de force, une quantité de pauvres, par ordre du Roi, qu'on transporta dans des maisons disposées dans différentes villes ».

Cette famine de 1770, qui se fit sentir en France et même en Europe, produisit cet effet salutaire de faire chercher des remèdes à une aussi pénible situation. C'est ainsi qu'en 1771, l'Académie de

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Besançon crut utile de mettre au concours la question suivante : Indiquer les végétaux qui pourraient suppléer en tems de disette à ceux que Von emploie communément à la nourriture des hommes et quelle en devrait être la préparation'^ Cette Académie fit connaître son appréciation sur les Mémoires qu'elle avait reçus et qui traitaient cette question, dans sa séance du 24 Août 1772. M. Tripard, membre actuel de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon, a publié dans les Annales franc- comtoises à^ 1895de curieux détails sur ce Concours, qui est resté célèbre dans l'histoire de la Pomme de terre. Nous extrayons ce qui suit de son consciencieux travail.

(( Sept mémoires, dit M. Tripard, furent envoyés à l'Académie. Nous les avons lus avec grand intérêt. Tous sont unanimes sur un point : c'est que la culture de la Pomme de terre était déjà ancienne dans la province de Franche-Comté. « Les Pommes de terre, dit le

mémoire n* 2, tirent leur origine de l'Amérique Les habitants

de la Franche-Comté trouvent à cultiver la Pomme de terre un tel profit que s'ils n'avaient la liberté que de semer du Blé ou des Pommes de terre, ils donneraient la préférence à celles-ci ». L'auteur cite un Curé de Meslay qui en avait semé 15 boisseaux dans 15 boisselées de terrain, et en avait obtenu 771, soit 51 pour un.

» On ne peut retirer du n** 3 qu'une particularité assez curieuse : « Une manufacture de poudre établie à Metz ne se sert que de farine de Pommes de terre, qui est aussi blanche que celle du Froment ».

» Dans le n« 4, on voit que <c le produit d'un arpent planté en Pommes de terre, à supposer le terrain convenable et bien cultivé, comme on le supposerait au manyoCy produira pour la subsistance du peuple plus que ne le feraient six arpens en Bled ». L'auteur ajoute que « on les accommode de toutes les façons et on les mange sur les meilleures tables... on a trouvé le moyen d'en faire du pain. » » Le mémoire n** 5, qui paraît le moins intéressant, se borne à classer « les poires de terre d'Amérique, ou cassaves, parmi les végétaux qui servent à la nourriture de l'homme ».

» Le P. Prudent de Faucogney, religieux capucin de la Comté de Besançon, auteur du n*» 6, ne s'occupe que de la préparation de la Pomme de terre; « les expériences qu'on a faites le dispensant d'en parler davantage ».

» Dans le n® 7, on trouve un passage absolument démonstratif : « Tout le monde, est-il dit, connaît les avantages qu'on peut tirer des Pommes de terre pour suppléer au Froment. Depuis longtemps on en a usé, plus de la moitié de l'Europe s'en nourrit ».

» Arrivons au Mémoire couronné ajuste titre par l'Académie, au n** 1, dont Tautcur était Parmentier. Le début de ce mémoire contribuera à nous fixer sur la disposition des esprits à l'époque où Parmenlier écrivait : « Entre les difTérents objets dont la philosophie s'occupe, dit-il, aucun ne mérite plus la reconnaissance du genre humain que ceux qui tendent à sa conservation; si de tout tems l'économie et la nourriture eussent été approfondies avec le même zèle qui anime depuis quelques années les Sociétés académiques, quels maux n'eussent pas été prévenus? quels biens ne se fussent pas répandus?

» Transportons-nous en idée à ces époques malheureuses consignées dans les histoires, où tous les fléaux de l'humanité réunis ne laissent de place qu'à la famine la plus affreuse, et si, comme hommes, nous ne voyons ces tableaux qu'avec horreur, admirons-y, comme philosophes, l'énergie de l'industrie humaine dans ces temps calamiteux. Préjugés vaincus, essais souvent funestes, combats contre la superstition, vous fûtes tous les fruits de l'industrie devenue nécessiteuse. Mais combien cette industrie était-elle aveugle? Combien d'autres calamités en ont résulté? Si dès lors les sciences plus communieatives et moins rebutées eussent mis ceux qui les cultivaient à l'abri des coups de la superstition jalouse, en quelque petit nombre que fussent les Sçavants, nous n'en doutons pas, ils auraient suffi pour éclairer leur siècle.

» Sans rien ôter de la gratitude que nous devons aux AristoteSy aux Descaries et aux Newtons^ dont le génie a éclairé l'univers, n'eùt-il pas été à désirer qu'un d'entre eux, au lieu de planer dans la région la plus élevée, se fut abaissé jusqu'à considérer les premiers besoins de ses semblables? Qu'importe, en effet, au commun des hommes de quelle manière les astres se conduisent dans leur route, si pendant ce tems ils meurent de faim? Vraisemblablement leur génie ou les circonstances déterminent ces grands hommes à d'autres spéculations que nous admirons avec justice, mais dont l'utilité paraîtra toujours éloignée pour ceux qui s'accoutument à distinguer dans l'homme ses besoins réels de ses

besoins fictifs. Notre siècle s'occupe plus immédiatenant de ces premiers besoins, et Ton voit de toute part les Sociétés académiques en faire Tobjetdes recherches qu'elles proposent aux sçavants qu'elles veulent couronner... »

» Après cette introduction, Parmentier divise ses recherches en deux parties et fait connaître le résultat de ses expériences : il parle, dans les termes suivants, de la Pomme de terre.

« Gomme la substance amylacée se trouve ailleurs que dans les graminées et les semences légumineuses, j'ai voulu savoir en quelle proportion elle s'y trouvait et si sa nature était la même que . dans l'amidon de Bled. En conséquence j'ai pris pour exemple seize livres de Pommes de terre que j'ai divisées à l'aide d'une râpe de fer blanc; j'ai renfermé la pulpe dans un sac pour la soumettre à la presse. Le suc qui en est sorti était trouble, brun, un peu visqueux^ et le marc ne pesait plus que huit livres; je le délayai dans l'eau en le frottant avec les mains, l'eau devint laiteuse, je la passai à travers un linge et j'obtins par le repos et par la décantation une fécule blanche qui, desséchée avec une très douce chaleur, pesait deux livres six onces. La partie restante sur le linge étant exprimée et desséchée pesait une livre. Le suc évaporé sur des assiettes donna huit onces d'un extrait salin qui attirait l'humidité de l'air.

» L'amidon des Pommes de terre est entièrement semblable à celui du Bled. 11 en a le toucher, la finesse ; il se délaye dans l'eau chaude et prend la forme gélatineuse qu'on appelle empoix. Les pains que j'en fis étaient môme meilleurs que ceux de l'amidon de Bled, vraisemblablement à cause d'une petite portion de mucilage surabondant.

» J'ai soumis ces deux amidons à la distillation dans de petites cornues de grais placées sur un môme fourneau à feu nud, les produits ont été les mêmes, c'est-à-dire peu de phlegme, beaucoup d'acide, une petite portion d'huile tenace et épaisse ; les résidus incinérés et lessivés dans de l'eau distillée montrèrent des signes d'alkalicité... »

» Dans la seconde partie de son Mémoire, Parmentier insiste en ces termes sur l'usage qu'on peut faire de la Pomme de terre. « L'amidon, dit-il, ne pouvait se convertir en pain sans qu'au préalable on y ajoulAtune substance mucilagineuse, et d'un autre côté,

je n'ai en vue, en proposant les nouvelles fécules dont je viens de parler (marrons d'Inde, racines d'Iris, etc.), que de mettre tout à profit dans un tems de disette où je suppose qu'on manquerait de grains. J'ai cru ne pouvoir mieux faire que de donner à ces fécules pour récipient les Pommes de terre qu'on trouve maintenant partout et dont la culture ne saurait être trop multipliée. Voici donc comme j'ai procédé. J'ai délayé dans un peu d'eau chaude la doze ordinaire de levain de froment. J*y ai ajouté peu à peu quatre onces de fécule de marrons d'Inde, par exemple, et pareille quantité de Pommes de terre cuites épluchées et réduites en pulpe par une passoire. J'ai laissé cette pâte dans un lieu chaud pendant une heure, je l'ai fait porter ensuite au four pour cuire, et j'ai eu un pain doré, levé, très blanc, de bonne odeur, n'ayant d'autre défaut que d'être un peu fade, défaut que quelques grains de sel corrigeaient bien vite... »

Parmentier ne fit connaître au public ses idées et ses expériences que dans son ouvrage intitulé : Examen chimique delà Pomme déterre, qui parut en 1778.

Cependant la Grande Encyclopédie du xviii« siècle ne devait pas s'en tenir à Tarticle que nous avons reproduit ci-dessus. Nous trouvons, en effet, dans le Supplément paru en 1777, un second et très long article, signé du célèbre agronome Engel, et qui présente un tout autre intérêt. Nous en extrairons les passages suivants.

« La Pomme de terre, dit Engel, est le fruit* qui fait la nourriture de plus de la moitié de l'Allemagne, de la Suisse, de la Grande-Bretagne, de l'Irlande, de la Suède et de plusieurs autres pays. Il n'est pas douteux que les Colons François qui en remarquent l'avantage infini que les autres peuples en tirent, ne s'appliquent davantage à cette culture dans la suite, qu'ils n'ont fait par le passé, aussi-tôt qu'ils en seront mieux instruits et que la confusion des noms aura disparu, avec les méprises qu'elle peut causer.

» En certains endroits de France on le nomm^ patates y et il m'en a coûté quelque chose pour en connaître un autre nom. Au commencement de Janvier 1772, les Pommes de terre que j'avais fait venir d'Irlande étant en route, sous le nom de patates, de Bor-

1. — Engel emploie souvent à tort le mot fruit pour tubercule.

deaux à Lyon, on les désignait à Toulouse, dans la lettre de voiture pour Lyon, par celui de truffes (dans le Dictionnaire raisonné des sciences on les nomme aussi truffes blanches, truffes rouges) ; dans les bureaux on supposa que c'était des truffes sèches et on m'en fit payer les droits à proportion. Elles ont le même nom dans une petite province qui était de mon gouvernement, et les places où on les a plantées, celui de truffières,.. Le nom le plus généralement reçu est celui de Pommes de terre, que nous conserverons... Il me paraît tout simple que les espèces rondes étant les plus goûtées, et le fruit servant à la nourriture, rien de plus naturel que la dénomination de pomme, eli y ajoutant Tépithète de terre, pour indiquer qu'elles vivent dans la terre et non dehors, »

Suivent plusieurs paragraphes historiques erronés, qui dénotent qu'Engel était intimement convaincu de l'origine anglaise de la Pomme de terre. Cette fausse croyance explique ce qui suit.

» 11 est surprenant, dit-il, qu'en Suisse, pays bien plus éloigné des contrées où on en faisait usage, on les ait connues de si bonne heure, et dans les montagnes les plus reculées. En 1730,j'allais faire avec d'autres curieux, une course botanique dans un vallon de ces montagnes du Canton de Berne : nous profitâmes de l'hospitalité d'un Ministre qui nous dit que les Pommes de terre se vendoient alors dans ce vallon à six sols le boisseau comble, et que la dixme qu'il en tiroit pouvoit se monter de 130 à 140 livres par an. Or alors on avoit commencé d y en cultiver depuis bon nombre d'années, ce que je prouve par l'usage qu'ils avoient dès lors de couper les Pommes de terre par tranches, de les faire sécher au four et moudre au moulin ordinaire pour en faire du pain, parce qu'on ne peut semer de bled entre ces montagnes; déjà, en 1734, l'avantage de cette culture étoitsi bien connu dans le même canton, qu'ayant vu, sur la route depuis la capitale vers ces montagnes, un champ de 2 à 3 arpens tout planté de Pommes de terre, et en étant surpris, parce qu'en général on n'en plantoit encore vers la capitale qu'un terrein de 1/8 ou 1/4 d'arpent, et en ayant demandé la raison, on me dit que ce paysan ayant acheté ce champ, un an et demi auparavant, il comptoit de le payer cette année parle seul produit des Pommes de terre.

» Depuis tant d'années cette culture s'est augmentée considérablement en Suisse, et depuis le commencement de la dernière

disette encore plus : un ami, patriote zélé et père des peuples de son gouvernement, m'a assuré depuis peu, qu'en 1770, ils y ont recueilli au moins 150,000 boisseaux, en 1771 encore plus, et que celle-ci 1772 cela pourra bien aller à 200,000. Que Ton juge de la quantité immense que produit ce canton, et toute la Suisse : cette denrée étant cultivée partout du plus au moins.

» On a été jusqu'ici dans une certaine erreur : par la distinction entre hâtives et tardives, on entendoit que les premières étoient à leur point de maturité à la S'-Jacques et pendant le mois d'Août ; que les autres ne Tatteignoient qu'en Octobre : on se trompe. Au lieu de dire que ces espèces sont mûres à la S*-Jacques, on doit dire qu'elles sont alors mangeables. Toutes les espèces ne sont-elles pas dans ce cas ? Non. Depuis deux ans on en a examiné plusieurs ; on en a trouvé qui en Juillet, au commencement d'Août même, ne donnoient aucun signe de la formation d'un fruit, et qui pourtant à la fouille d'Octobre ou de Novembre, se trouvoient en avoir produit le plus et les plus beaux ; d'autres par contre en montrent au mois de Juillet, même en' Juin. Un Anglois arrivant dans notre pays au commencement de Juillet 1771, et se rendant d'abord chez moi, tous deux comme membres de la Société des Arts, de l'Agriculture, etc., de Londres, nous nous demandâmes des nouvelles de leurs progrès ; et en parlant des Pommes de terre, il m'assura en avoir mangé déjà avant son départ de Londres, qui fut environ le 20 Juin. Comment, dis-je, avez- vous donc une espèce si précoce à Londres, qu'elle soit mûre en Juin ?. .. Mais les Anglois aimant ce fruit, on en apporte au marché, lors môme qu'il n'est que de la grosseur d'une noisette, tout comme les Raiforts, les Raves, les Carottes jaunes, etc.

» Au commencement d'Août 1771, j'en trouvai (des Hollandoises) qui avoient actuellement 15 à 18 fruits pour un : ceci paraissoit assez riche, vu que dans le général on est content d'avoir une récolte de 10 pour un. Cependant, leur laissant faire des progrès ultérieurs, on en a trouvé en Septembre jusqu'à 150 ; vers la fin d'Octobre et le commencement de Novembre, près de 300, sans compter grand nombre de très petits de la grosseur d'une noisette, d'un pois même, formé tout nouvellement... ».

Suit un passage concernant les diverses variétés connues à cette

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époque, dont il sera question dans un des chapitres suivants. Engel s'occupe ensuite de la Culture.

(( Si la terre, dit-il, a trop de densité, les racines ne pouvant s'étendre, elles produisent souvent d'assez gros fruits, mais en petit nombre; la place leur manque et tout forme un grouppe.

» Engrais L'expérience m'a prouvé qu'il falloit connoître les

espèces de Pommes de terre pour juger de l'engrais qu'elles exigent. Celles qui paroissoient les plus vigoureuses par les feuilles ont un produit moindre en grosseur et quantité que les autres. En général, les blanches et jaunâtres veulent une terre bonne et un peu humide ; les rouges réussissent fort bien en terre légère et dans les champs, avec moins d'engrais. Dans une terre trop fumée, l'engrais ne leur fait produire presque que de Therbe...

» Choix des Pommes de terre pour planter. Autrefois on voulut aussi économiser en ceci, on se servit des plus belles et des plus grosses pour la nourriture des hommes, les moyennes pour le bétail, et on crut que les plus petites seroient aussi propres à planter que les autres : ce sont là de ces économies ruineuses... On a remarqué à la fin que cette épargne étoit nuisible, que les petites pommes on produisoient des petites; il y a plus : j'ai trouvé que les yeux même produisoient de grosses pommes, si on les tiroit des grosses, et de petites s'ils étoient pris de petites. Il faut donc choisir en Automne, après la récolte, de belles grosses pommes pour les planter au Printemps : je ne veux pas dire que la grosseur en doive constituer la principale qualité, il s'en trouve souvent qui ont quelque défaut; il faut plutôt examiner si elles sont fermes et saines, ce sont celles qu'on plante le plus avantageusement; alors on peut disposer des autres pour la nourriture des hommes et du bétail.

» Des morceaux et des yeux, Lexpérience a fait ouvrir les yeux aux habitans de diverses contrées où on s'est appliqué le plus à la culture des Pommes des terre, en plantant seulement des morceaux et non des pommes entières; au lieu qu'en d'autres, on continue à en planter encore, ou comme ils le nomment, semer : cette expression est très applicable chez ceux-ci, vu que, comme nous l'avons remarqué, ceux qui regrettent la peine, jettent ou sèment des pommes de terre par poignées dans les sillons... Au reste morceaux et yeux sont souvent des synonymes, d'autres fois

non : si les pommes ne sont pas grosses, s'il s'y trouve des yeux en grand nombre, si, dans certaines espèces, ils sont si enfoncés qu'on ne puisse pas si bien les séparer seuls, alors on est bien obligé de faire autant de morceaux qu'il y a d'yeux; mais si les pommes sont grosses, et qu'on veuille en profiter encore pour la nourriture, on en sépare ou excave les yeux, comme ceux des pommes ou poires : on les plante souvent delà grosseur d'un pois, et ils produisent autant, et s'ils sont tirés de gros fruits, d'aussi grosses pommes que les morceaux, les pommes même entières.

» On a poussé cette invention encore plus loin. Lorsqu'on a des pommes unies, lisses, sans excressences ou inégalités, on en coupe la peau de l'épaisseur d'une ligne ou plus, de manière que l'œil ne soit point blessé; on coupe ces tranches de peau en autant de morceaux qu'il s'y trouve d'yeux, et on les plante avec le même succès.

» Graine. 11 y a plus de 20 ans que, remarquant tant de boules de graine aux plantes des Pommes de terre, je demandai aux cultivateurs si l'on ne s'en servoit point pour en semer la graine; on me dit que non... Les Anglois qui se sont avisés depuis peu de semer de la graine des Pommes de terre, n'ont d'autre but que de les renouveler, par la réflexion que toute plante, légumes, bleds, etc., dégénèrent peu à peu, et qu'il y faut remédier par de la nouvelle graine ; or, se proposant d'acquérir par là des plantes plus vigoureuses, des fruits plus gros, plus parfaits, plus sains et de meilleur goût, il est incontestable que pour atteindre ce but, il faut semer une graine qui le soit de même, celle qui est faible, légère, mal mûre, ne sauroit faire cet effet, encore moins celle qu'on tire par lavage du marc des boules de graine.

» Tems de planter,.. On me conseilla de planter des Pommes de terre en Automne. J'en voulus faire l'essai : j'en plantai quelquesunes, par quatre fois, pendant tout le cours de Septembre 1771; elles poussèrent de belles tiges le printemps suivant et furent vigoureuses pendant tout l'été. Je me flattai d'avoir réussi, et pour n'y rien déranger, je n'y touchai point pendant tout ce tems. En Octobre je voulus faire ma récolte. Quelle surprise pour moi de n'y point trouver, non seulement les pommes plantées (car on ne les retrouve jamais, puisqu'elles servent à former les racines et les nouveaux fruits), mais point de fruits de Tannée, que je supposois

en devoir être provenus, plus gros et en plus grand nombre que des pommes OM morceaux plantés au printems! Il n'y eut donc qu'un tissu très fort de racines, des jeunes jets sans nombre, et une infinité de fruits qui, de la grosseur d'une noisette, tout au plus d'une noix, commençoient à se former, l'espèce rouge comme la blanche, tout également. A quoi donc la Nature s'est-elle occupée pendant tout ce tems? Voilà qui mérite d'être approfondi.

» Tems et manière de ramasser les Pommes de terre. Je distingue quant au tems : jamais je ne conseillerois d'en faire la récolte entière, même des plus précoces, dès le mois d'Août, mais seulement autant qu'on a besoin alors pour la nourriture; l'expérience prouve que toutes les espèces, lors môme que les tiges sont sèches, augmentent en quantité et en grosseur jusqu'au commencement du froid. Il y a plus : ceux qui préféreront leur intérêt et profit au désir de s'épargner quelque peine, trouveront bien leur compte, si en cueillant quelques fruits en Juillet et Août pour la nourriture, ils n'arrachent aucune plante, mais la déchaussent, en détachent doucement quelques-uns des plus gros fruits, et recouvrent les autres de terre, ces fruits augmentant, comme nous venons de le dire, indépendamment de cela, vers l'Automne, ce retranchement de quelques-uns contribuera à multiplier et grossir les autres; de manière que pour le moins, ce qu'on en aura recueilli sera en pur profit.

» Objections. Pourroit-on croire que l'utilité si grande des Pommes de terre^ étant aussi généralement connue qu'elle Test, il se trouvât encore des gens qui se déclarent contre, et surtout soutiennent que leur culture est fort préjudiciable à celle des bleds?... L'autre objection roule sur la prétendue insanité des Pommes de terre et que « depuis qu'on use de cette nourriture, on voit des maladies plus opiniâtres, plus fréquentes et plus multipliées qu'autrefois ». On dit ce fruit mal sain et indigeste : voici de quoi le laver de cette imputation. Un auteur qui a parcouru l'Irlande et y a fait des observations intéressantes, assure que les habitans, quoique de taille médiocre, sont très robustes, vigoureux, et jouissent d'une parfaite santé; que plusieurs maladies qui affligent d'autres peuples, leur sont absolument inconnues; enfin, que les jumeaux y sont assez communs, qu'on en voit sortir par couple de chaque cabane, et que pourtant depuis leur 13' ou 15» année les

Pommes de terre leur servent de nourriture unique. Dans les diverses provinces de TAUemagne, et dans d'autres pays, des millions d'habitants vivent quasi uniquement de Pommes de terre. Un de mes amis, gouverneur d'une petite province, se trouvant avec moi en 1772 dans une Compagnie où on éleva cette question, dit en riant que les habitans de cette contrée n^avoient quasi eu pour nourriture depuis trois ans que des Pommes de terre, et que jamais on n'avoit moins entendu parler de maladies que pendant ce tems. . . En général, on peut dire que sans les Pommes de terre^ on auroit vu périr de faim dans toute l'Allemagne, dans les pays du Nord, en Suisse, etc., des cent mille personnes, peut-être des millions, vu la disette extrême des bleds qu'on ne pouvoit pas se procurer en quantité nécessaire, même pour de l'argent : chacun demandoit du pain, on n'en avoit pas et les Pommes de terre y suppléèrent...

» En Allemagne, on se sert des Pommes de terre pour toute espèce d'animaux, chevaux, brebis, chèvres, cochons, volailles, les poissons même et les écrevisses s'en engraissent dans les réservoirs... Le commun du peuple les mange simplement bouillies àTeau avec du sel, ou cuites au lait qui font une nourriture agréable aux personnes de condition même ; grillées, frites au beurre, en beignets et de tant d'autres manières... »

Voyons maintenant de quelle façon la culture de la Pomme de terre a pu s'établir dans le reste de la France. Nous nous servirons pour cela des documents que M. Clos a rassemblés et qu'il a publiés, en 1874^ sous ce titre : Quelques documents pour Vhistoire de la Pomme de terre^ dont nous avons déjà cité plusieurs extraits.

« On lit, dans un des articles de fond les plus récents, dû à la plume de M. Gossin {Encyclopédie de V Agriculture, 1866), que la Pomme de terre, après s'être propagée rapidement en France, vers 1592, dans la Franche-Comté, les Vosges et la Bourgogne, subit, comme tant d'autres choses utiles, l'épreuve de la persécution et qu'au milieu du xviii* siècle, elle était encore fort peu estimée en France, sa culture en grand n'existant nulle part, si ce n'est peutêtre sur quelques points des Vosges.

» Cette assertion est beaucoup trop générale : mais il n'en est pas moins vrai que c'est en effet dans le Nord de la France que la Pomme de terre prend possession de notre sol avant le milieu du xvu* siècle.

La Pomme déterre, écrit Kirschleger, était probablement cultivée au xvii* siècle en Alsace dans quelques jardins; en 1691, elle Tétait certainement au jardin botanique de Strasbourg. Vers 1709, sa culture était très répandue dans notre province et même au Ban de la Roche, d'après H. Oberlin. Lindern la dit cultivée communément dans les champs des jardiniers-cultivateurs à Strasbourg, en 1728.

» J'ai souligné l'expression très répandue^ car l'assertion du savant botaniste ne cadre pas avec ce renseignement puisé dans les Mémoires d' Agriculture publiées par la Société d'Agriculture delà Seine, t. Xll, en date de 1809 : « 11 y a cinquante ou soixante ans que cette plante était presque inconnue dans la ci-devant Alsace : quelques personnes la cultivaient comme une rareté; mais on ne voulait pas faire Tessai en grand. Le Gouvernement avait tenté en vain d'en introduire la culture. Il fallut presque employer des moyens coactifs. Un Intendant d'Alsace ordonna que chaque village aurait une certaine étendue de terrain ensemencé en Pommes de terre. Plusieurs maires furent punis pour n'avoir pas exécuté les ordres de l'Intendant. Depuis ce temps, la persuasion, l'exemple, les écrits et les instructions ont fait sans effort ce que l'autorité n'avait point obtenu ». Et l'auteur ajoute que la Pomme de terre est pour le Haut-Rhin la ressource du pays, la base de la nourriture des habitants de la campagne; enfin qu'elle n'a jamais fait de mal.

» Cette culture existait déjà ou tendait à s'introduire dès la première moitié du xviii® siècle dans d'autres localités du sol français. Plusieurs documents en font foi.

» On lit, dans les Mémoires du Puy de 1864-65, qu'Aymard a prouvé par des actes de donation remontant à 1735, que les Pommes de terre ou Truffes étaient alors cultivées dans le Velay.

» Dans une discussion soulevée au sein de la Société centrale d'Agriculture en 1871 (?) sur l'histoire de la Pomme de terre, le Maréchal Vaillant annonçait qu'un de ses amis venait de découvrir un Traité, portant la date de 1749*, et où sont indiquées les diverses préparations de la Pomme de terre.

» On lit d'autre part dans un ouvrage de Buchoz, intitulé Tourne^

1. — Il s'agit probablement de V Ecole du Jardin potager^ par De Combles, dont il a été plus haut question.

fortius Lotharingiœ, imprimé à Nancy en 1764, au mot Solanum tuberosum : « On cultive cette plante dans les jardins et champs. »

» En 1761, Turgot était appelé à l'Intendance de la Généralité de Limoges : les préjugés, plus forts que la misère, y faisaient proscrire le précieux tubercule, accusé d'engendrer la Lèpre. Turgot, bien convaincu de son importance, « en fît servir, écrit M. Batbie, à sa table et distribuer aux membres de la Société d'Agriculture et aux curés, en les priant d'en recommander Tusage. Lui-môme, lorsqu'il se rendait dans les communautés, s'asseyait à la table des paysans et en leur présence mangeait de la Pomme de terre. Le préjugé ne résista pas à cette démonstration, et les habitants du Limousin étaient habitués à cette nourriture avant que Parmentier ne l'eût popularisé. »

» Cependant, d'après M. Gossin, « en 1765, un évéque de Castres, Mgr. du Barrai, se procure le plus qu'il peut de tubercules, les distrib ue entre les curés de son diocèse ; puis, il leur adresse de nombreuses Instructions sur les véritables qualités delaSolanée, dont, par mandement, il leur impose la propagation comme devoir sacré. Enfin, il demande aux Grands propriétaires la cession temporaire de quelques parcelles incultes en faveur.des pauvres qui les planteraient en Pommes de terre ».

» Toutefois, la Pomme de terre ne paraît pas s'être alors beaucoup répandue dans le Département du Tarn, tandis que, s'il faut en croire Picot de Lapeyrouse, elle était en grande faveur dans certaines parties des Pyrénées, mais encore presque inconnue aux environs de Toulouse. Dans sa Topographie rurale du Canton de Moniastruc [Haute-Garonne)^ ouvrage auquel la Société d'Agriculture delà Seine décernait un prix en 1814, ce savant écrivait : « La Pomme de terre (ou patane) n'obtient pas dans les assolements du Canton la faveur que ses éminentes qualités devraient lui mériter. Elle y était entièrement inconnue ;je l'avais vue dans les Pyrénées, où on la cultive en grand, depuis plus de cinquante ans, et où elle console ces industrieux montagnards, de l'ingratitude et de Tâpreté de leur sol. J'y en pris quelques hectolitres en 1776 : je les fis planter et bien soigner. A la seconde récolte, j'en obtins deux cents hectolitres; j'en distribuai, j'en fis préparer de différentes manières, j'essayai d'en faire manger aux chefs de famille les plus accrédités. Tous les rebutèrent avec horreur et dédain. Les labdu-

reurs, les bergers s'obstinèrent à n'en donner à aucune espèce de bétail. Mon obstination devait vaincre la leur : à la quatrième récolte, je m'aperçus <ju'on avait volé des Pommes de terre dans mes champs. Les vols continuèrent, j'en fus avertis : « Tant mieux, répondisje; ils commencent donc à s'y accoutumer; mais ils ont tort de les prendre à mon insu, car je ne demande pas mieux que de les leur donner ». Depuis lors, cette culture s'est propagée dans tout le canton, non qu'elle ait acquis l'importance qu'elle doit avoir, mais presque chaque famille en a une petite provision. Seul encore, je lui consacre une étendue considérable de terrain... Cette année qui, à la vérité, a été des plus favorables, nous en avons recueilli 1,527 hectolitres sur une jachère de six hectares de contenance*; la moitié de cette superbe récolte a été retirée par les colons et est allée alimenter vingt-quatre familles. La Pomme de terre que je cultive est la blanche jaune marbrée de rouge; elle réussit bien et est d'un gros volume. J'ai essayé plusieurs variétés; elles ont dégénéré promptement ».

» Cette culture devait avoir pénétré en Dauphiné dès le milieu du xviii* siècle : car Villars écrivait en 1787 : « On cultive la Pomme de terre depuis les basses plaines de la Province jusqu'aux derniers plateaux des Alpes, où la rigueur du climat refuse l'accroissement à la plante, le développement aux fleurs, tandis que la température du globe fait végéter sa racine, d'autant plus agréable qu'elle croît dans une terre plus fine, dans un climat plus élevé ».

» De son côté, M. Quizard, propriétaire à Thonon, déclarait en 1809 que, depuis 40 ans, cette culture s'était fort étendue dans les Alpes de la Savoie, ajoutant : « Il n'y a pas un habitant qui n^en cultive; nos paysans ne peuvent s'en passer [Mémoires de la Société d'Agriculture de la Seine).

» C'est encore vers celte époque qu'elle s'était répandue dans le Lyonnais. On lit, en eff*et, à la page 130 du Voyage au Mont Pilât Ae La Tourette, de l'année 1771 : « Cette plante se cultive à Pilât et dans tout le Lyonnais ; sa racine tubéreuse fournit un aliment bon et sain ; son goût est préférable à la truffe du Taupinambour des Anglais ».

M. Clos, dans son Mémoire si rempli de précieux documents, ne

1. — Soit par hectare 25'* heclol., ou en poids 20.320 kilogr.

nous parle pas de ce que la Pomme de terre était devenue à Montpellier. Et cependant, dans son Hortus regius monspeliensis ou Catalogue des plantes qui sont démontrées dans le Jardin royal de cette ville, publié par Magnol en 1697, elle figure comme étant cultivée dans ce Jardin, sous son nom botanique de Solanum tuberosum esculentum (Pinax) forte Papas Perûanorum (Clusius).

Mais fermons un instant le Mémoire de M. Clos, pour le rouvrir plus tard quand il s^agira de l'extension qu'a prise la culture de la Pomme de terre, à la fin du xviii' et au commencement du xix' siècle, dans nos départements, et revenons à Paris, où des événements importants pour notre Histoire ne vont pas tarder à s'accomplir, et pour lesquels des documents intéressants ne manqueront pas. En eff'et, l'influence d'un homme, Parmentier, qui avait pour ainsi dire pris à cœur de propager sérieusement la culture et la consommation de la Pomme de terre, et celle de la Société royale d'Agriculture qui devait l'aider puissamment à réaliser ce désir humanitaire, allaient toutes les deux se faire bientôt sentir par des effets inattendus. Parmentier, assez maltraité comme prisonnier de guerre en Allemagne, n'y avait été guère nourri que de Pommes de terre. Loin d'en être affecté, il se passionna pour cette nourriture. Il avait remarqué aussi que beaucoup de soldats, dans cette contrée, séparés du gros de Tarmée, auraient succombé à la fatigue et à une faim dévorante, s'ils n'avaient déterré et mangé de ces tubercules après leur cuisson dans l'eau. Il n'en fallut pas plus pour lui faire comprendre tout le parti que l'on pouvait tirer de cette Pomme de terre, si stupidement dédaignée et calomniée. A son retour en France, il ne cessa de parler en sa faveur. D'autres voix, du reste, se firent entendre avec la sienne, et nous avons vu que Duhamel du Monceau en avait déjà chaleureusement conseillé l'emploi.

« On pouvait espérer, dit Cuvier [Éloge de Parmentier) que bientôt le royaume jouirait pleinement de cette nouvelle branche de subsistances, lorsque quelques vieux médecins renouvelèrent contre elle les inculpations du xvii« siècle. Il ne s'agissait plus de lèpre, mais de fièvres. Les disettes avaient produit dans le Midi quelques épidémies qu'on s'avisa d'attribuer au seul moyen qui existât de les prévenir. Le Contrôleur général se vit obligé de provoquer, en

1771, un avis de la Faculté de médecine, propre à rassurer les esprits * ».

D'un autre côté, Parmentier devait peu à peu réussira se faire bien venir des Conseillers du Roi, et surtout à s'attirer la faveur et les bonnes grâces de Louis XVI, qui s'était presque laissé convertir aux idées humanitaires du Propagateur delà Pomme de terre.

Cuvier dit, en effet, dans son Éloge de Parmentier : « II aurait voulu que le Roi, comme on le rapporte des Empereurs de la Chine, eût tracé le premier sillon de son champ : il en obtint du moins de porter, en pleine Cour, dans un jour de fête solennelle, un bouquet de fleurs de Pommes de terre à la boutonnière, et il n'en fallut pas davantage pour engager plusieurs grands seigneurs à en faire planter ».

Et Cuvier ajoute que Parmentier avait découvert un moyen nouveau de faire la propagande en faveur du précieux tubercule : « II n'est pas jusqu'à Tart de la cuisine raffinée*que M. Parmentier voulut aussi contraindre à venir au secours des pauvres, en s'exerçant sur la Pomme de terre ; car il prévoyait bien que les pauvres n'auraient partout des Pommes de terre en abondance que lorsque les riches sauraient qu'elles peuvent aussi leur fournir des mets agréables. Il assurait avoir donné un jour un dîner entièrement composé de Pommes de terre, à vingt sauces différentes, où Tappétit se soutint à tous les services ».

Un autre de ses biographes, Silvestre, représentait aussi Parmentier (( comme un homme que le Roi avait honoré de ses bontés particulières, auquel il destinait le Cordon de S*-Michel, et dont il voulait lire les ouvrages de préférence à tous autres ».

Cuvier raconte également « qu'à une certaine époque de la Révolution, l'on proposait de porter M. Parmentier à quelque place municipale; un des votants s'y opposait avec fureur : « II ne nous fera manger que des Pommes de terre, disait-il, c'est lui qui les a inventées ! »

L'histoire de la Pomme de terre est si peu connue en France, que nombreuses sont les personnes qui partagent encore cette dernière croyance.

1. Nous avons fait conuaitre plus haut ce qui avait motivé cette consultation médicale.

Mais parlons maintenant de la Société royale d'Agriculture. Cette Société avait été établie par Arrêt du Conseil d'État du Roi, en date du 1" Mars 1761. Elle fit d'abord peu parler d'elle, car elle ne publia qu'un seul volume contenant les extraits de ses délibérations du 12 Mars au 10 Septembre 1761. Elle se borna, pendant vingt-quatre ans, à donner plusieurs prix et à faire distribuer quelques instructions aux cultivateurs. Mais, en 1785, elle prit une vie nouvelle, s'affirma par des publications régulières et commença à rendre de grands services. Parmentier y remplissait alors les fonctions de Censeur royal, ce qui devait faire de lui une sorte de membre privilégié, et il en profita pour y faire des communications et y lire des Rapports et surtout des Mémoires, qu'on ne trouve pas dans ses ouvrages, et qui nous ont paru avoir un assez grand intérêt pour figurer dans cette Histoire. Il existait à cette époque un Comité d'Administration de l'Agriculture au Contrôle général des Finances. Parmentier, appelé par le Contrôleur général à faire partie de ce Comité, s'excusa sur Timpossibilité de concilier ses devoirs comme membre de la Société d'Agriculture avec ces nouvelles fonctions. Ceci se passait en Septembre 1785 (d'après Pigeonneau et de Foville,1882).

Nous trouvons, dans les Mémoires de cette Société royale d'Agriculture, séance du 16 Juin 1785, l'article suivant, après l'annonce d'un ouvrage de M. Parmentier, intitulé : Instruction pour la culture etlusage du Maïs en fourrage^ etc. « La Pomme de terre, dont la culture estencore plus essentielle que celle du Maïs, parce qu'elle réussit dans tous les cantons, a été encore plus cultivée cette année dans la Généralité de Paris que les années précédentes. M, l'Intendant a fait distribuer, dans plusieurs endroits, l'espèce appelée Hâtivey qui convient mieux que toute autre aux Bestiaux ; et quoiqu'elle n'ait été plantée qu'à la fin de Juin, elle a très bien réussi : ce qui n'a pas peu contribué à répandre le goût de cette culture parmi les cultivateurs ».

Dans la séance du 21 décembre 1786, Thouin et Parmentier rendent compte en ces termes de diverses observations, faites sur la culture du Sorgho, du Maïs et des Pommes de terre, par M. Dus-

sieux à Maison-Blanche, Paroisse de Lézigny, en 1786: « M.Dus-

sieux a étendu davantage sa culture de Pommes de terre : il a employé un arpent et 10 perches de terrain. Une partie fut labourée à

la bêche, une autre avec la petite charrue, nommée le Cultivateur américain. Dans la première partie, les morceaux de Pommes de terre furent distribués deux à deux dans des trous de 5 à 6 pouces de profondeur, disposés en quinconce, éloignés entre eux d'environ 18 pouces. Dans l'autre partie, les tubercules de Pommes de terre furent plantés derrière la charrue, dans des sillons tracés à trois pieds de distance les uns des autres, et recouverts ensuite par la charrue, avec la terre du sillon voisin. Ces deux plantations furent garnies de fumier consommé. M. Dussieuxn'a point remarqué de différence dans le produit de ces deux manières de planter les Pommes de terre, si ce n'est que celle qui avait été faite à la bêche a fourni un plus grand nombre de tubercules ; ceux qu'on a tirés des sillons étaient beaucoup plus gros, et le poids de chaque récolte était égal à peu de chose près. Enfin le produit de cette culture a été de 85 setiers* de Pommes de terre belles et saines, qui ont servi de nourriture aux hommes, aux bestiaux et aux volailles, sans comprendre la coupe des fanes de la plante qui a été faite après sa fleuraison, et qui a procuré un fourrage vert, aussi abondant que profitable aux bestiaux. M. Dussieux évalue les frais de la culture d'un arpent de Pommes de terre, cultivé par la charrue américairi'e, à 54 livres 14 sols, et il croit que le produit doit être ordinairement de 70 à 75 setiers de tubercules* ; enfin il est convaincu qu'un arpent de terre employé à la culture de cette plante équivaut à six arpents semés en avoine, et qu'il suffit à l'attelage d'une charrue, c'est-à-dire de trois chevaux La seule

chose dont M. Dussieux se glorifie avec raison, c'est d'avoir introduit le premier dans son canton, des cultures qui non seulement n'y étaient pas pratiquées, mais même contre lesquelles les habitans étaient prévenus, et pour lesquelles ils avaient une forte répugnance, surtout pour celle des Pommes de terre. Il est parvenu à donner aux habitans de son voisinage une opinion avantageuse de cette culture et à la leur faire mettre en pratique ».

Dans la séance publique du 30 mars 1786, lecture a été donnée par son auteur du Mémoire suivant :

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