I. LES ENNEMIS DES POMMES DE TERRE
Parmi les animaux, et en particulier les mammifères, contre la présence desquels il convient de se prémunir par des pièges ou d'autres procédés bien connus, se trouvent les rongeurs dont Olivier de Serres avait déjà à se plaindre, au xvi* siècle, lorsqu'il disait dans son Théâtre d'Agriculture : « L'on conserve le cartoufle tout l'hyver parmi du sablon délié en cave tempérée; moyennant que ce soit hors du pouvoir des rats, car ils sont si friands de telle
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viande *, qu y pouvans altaindre, la mangent toute dans peu de temps ». On se plaint beaucoup moins, à notre époque, des ravages que peuvent faire les rats dans les celliers ou greniers où Ton conserve les Pommes de terre.
Mais, la présence de certains Insectes dans les cultures est certes plus à redouter. Les plus nuisibles sont ceux qui s'attaquent aux tubercules. Citons d'abord la Courtilière, qui appartient à la famille des Orthoptères et à laquelle Linné a donné le nom de Gryllus Gryllotalpa. Cet Insecte, longde près de cinq centimètres, est armé à chacune de ses deux pattes antérieures d'un court prolongement en dents de scie qui lui permet de fouiller le sol, d y creuser des galeries et de couper ou même perforer les racines ou tubercules qu'il trouve sur son passage. L'huile que l'on verse dans ses galeries a pour effet de les lui faire abandonner et sortir au dehors, probablement par crainte d'asphyxie. Ce moyen facilite sa destruction, sans parler de quelques autres moins efficaces. Ce n'est paô que la Courtîlière cherche un aliment dans les tubercules de Pommes de terre, car elle vit de larves et d*insectes. Mais, comme elle ne se détourne pas d'un obstacle qui lui barre le passage sous terre, si elle peut le détruire, elle perfore le tubercule pour se frayer le chemin et ne pas interrompre la continuation de sa galerie.
Un autre insecte dont les ravages sont plus à craindre est un Coléoptère bien connu sous le nom de Hanneton [Melolontha vulgaris Fab.) dont la larve, appelée d'ordinaire ^er blanc, ou parfois man ou turc, vit souterrainement pendant trois ans avant d'arriver à son état parfait, et, dans cette période, se nourrit des racines ou tubercules hypogés qu'elle trouve à sa portée. Comme cette larve ne s'attaque pas qu'aux tubercules de la Pomme de terre, mais à beaucoup d'autres plantes horticoles ou agricoles, il est naturel qu'on lui fasse une guerre acharnée par tous les moyens possibles. Faisons remarquer seulement ici qu'il faudrait se garder d'employer certains de ces moyens d'attaque, comme le sulfure de carbone, pour la préservation des tubercules des Pommes de terre, car il se pourrait que ces tubercules mêmes en fussent affectés.
1. — Le mot de viande, au xvi* siècle, était pris dans le sens d'alimeat, de noarriture.
Mais il faut réellement compter avec les déprédations de cette larve, qui, lorsqu'elle se trouve en grand nombre dans un champ, en compromet sensiblement la récolte.
Un Goléoptère américain, très redouté aux États-Unis il y a une vingtaine d'années, à cause des grands ravages qu'il avait commis dans les cultures de Pommes de terre, a fait naître en Europe, en 1875, de vives appréhensions qui étaient d'autant plus fondées à cette époque que la présence de cet Insecte avait commencé à être signalée en Allemagne. Il s'agit du Doryphora decemlineaia de Th. Say,du Colorado. M. Gh.
Riley a publié à New-York et à Londres, en 1876, un Mémoire très détaillé sur ce Doryphora^ dont on parait être arrivé à se débarrasser aux États-Unis et qui n'a pas heureusement eu le temps de prendre possession de nos champs, en Europe, mais qui ne doit pas moins figurer dans cette Histoire. Nous en dirons donc quelques mots, d Câpres une Notice de M. Ch. Joly, Fig. 8'f et85. — Doryphora decemlineata,
parue dans la Science pour tous\ ^'"^'' ^* '''*'''''*'' P'''"*'*'*' "^'^^^^^ '^'*^'
ç^ lg77 ^ chenberg. (Gross* 3/t).
Disons d'abord que les craintes deTarrivée de cet Insecte avaient été telles que le Ministre du Commerce avait cru devoir saisir de cette question la Société d'Agriculture de France, et que M. Blanchard, dans son rapport, avait conclu, au nom de la Société, à l'interdiction de la réception en France des Pommes de terre venant de TAmériquedu Nord. Ce^ Doryphora, d'après les observations de M. Th. Say, naturaliste attaché à une expédition dans les Montagnes Rocheuses, vivait alors sur un Solarium sauvage du Colorado. De 1859 à 1874, il envahit les cultures de Pommes de terre des Étals- Unis et s'y multiplia avec une rapidité extraordinaire, au point de faire considérablement surélever le prix du précieux tubercule. On s'expliquera cette redoutable multiplication, d'après les mœurs et le mode de propagation de l'Insecte. En effet, le Doryphora decem^ lineata passe l'hiver à 1 état parfait dans le sol, pour en sortir après
la fonte des neiges. Les femelles pondent sur les jeunes plantes et déposent sous les feuilles des tas de 10 à 40 œufs. Au bout de trois à quatre semaines, l'Insecte a pris toute sa croissance : il n'attaque que les fanes, jamais les tubercules. Chaque année, on compte trois générations successives, et la production de chaque femelle varie de 500 à 1000 œufs. Ce Doryphora attaque également les Tomates, parfois même les Choux et diverses autres plantes potagères. Concluons qu-'il est vraiment heureux qu'on soit parvenu à se mettre à Tabri des attaques de cet Insecte qui n'a pu envahir nos cultures et s'y installer, ainsi qu'il y avait, en 1874, tout lieu de le craindre, et conservons l'espoir qu'il ne pourra plus tard non plus attirer sur lui l'attention.
Enfin, un autre Insecte devait également être signalé comme un nouvel ennemi de la Pomme de la terre. A. Rivière, qui l'avait observé en Algérie, le fit connaître, en Octobre 1874, à la Société d'Horticulture de France. Le D' Boisduval reconnut danscet Insecte une espèce nouvelle de Lépidoptères, une petite Tinéide du genre Bryotropha de Hunemann et lui donna le nom de B. Solanella. Dans le Journal de cette même Société, d'Août 1876, Rivière donne de nouveaux et très grands détails sur les mœurs biologiques de cette Tinéide, qui a depuis, comme le Doryphora^ cessé de fixer l'attention. Disons seulement que ce qui était à redouter, de la part de ce petit Papillon ou Microlépidoptère, c'était sa larve qui, bien que dépassant à peine un centimètre de longueur, perforait les Tubercules de Pommes de terre d'outre en outre, s'y creusait . de nombreuses galeries en tous sens, les mettait ainsi dans un état déplorable et les rendait hors d'usage. Cette larve s'enfermait ensuite dans de petits cocons, qu'elle tissait soit à l'extérieur, soit à l'intérieur des tubercules, s'y transformait en Chrysalide, et en sortait à l'état de Papillon au terme de ses métamorphoses.
Aug. Rivière, dans son Mémoire, faisait espérer qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter beaucoup en France de l'introduction de ce Microlépidoptère, mais ajoutait qu'on devrait prendre en Algérie des mesures de précaution. Ce qu'il énonçait à ce sujet nous semble avoir de l'intérêt, et nous insérons ici quelques passages instructifs sur la Culture de la Pomme de terre en Algérie.
« Dans certaines parties de l'Algérie, disait-il, la végétation de la Pomme de terre a lieu du mois d'Octobre au mois de Mai : c'est donc
pendant toute cette période de temps que la plantation, la végétation et la récolte des Pommes de terre s'accomplissent... Sur le littoral algérien et particulièrement aux environs d^Alger, la Pomme de terre est cultivée sur une assez vaste échelle pour être livrée comme primeur à la consommation ; il y avait donc une grave question à étudier, celle de savoir si les tubercules nouveaux étaient attaqués par les chenilles (ou larves) au moment de la récolte; car, dans ce cas, il y aurait eu un grand danger^ pour les autres pays, à laisser sortir les Pommes déterre du territoire algérien. Mais les observations qui ont été faites jusqu'à ce jour démontrent d'une manière certaine que les Pommes de terre cultivées comme primeurs en Algérie peuvent être exportées sans aucun danger, puisque la chenille du Bryotropha Solanella n'attaque pas les nouveaux tubercules et qu'il n'y a que ceux qui ont été 'amoncelés en tas comme conserve alimentaire ou pour la reproduction, qui le soient, vers l'automne.
» On doit, du reste, ne pas oublier une chose. Le tempérament de la Pomme de terre par rapport aux conditions climatériques de diverses parties de notre Colonie où cette plante est cultivée, s*oppose à ce qu'elle produise des tubercules propres à la reproduction franche de la variété sur le territoire algérien; il est donc d'un usage général, pour obtenir de bons produits, de faire venir chaque année d'Europe, et particulièrement du nord de la France, des tubercules reproducteurs. Jamais on n'exporte d'Algérie de vieux tubercules pour la reproduction; agir ainsi, ce serait un double danger: celui d'introduire l'Insecte où il n'existe pas, et, d'un autre côté, de livrer au sol des produits déjà dégénérés sous les influences climatériques, car c'est un fait certain que les Pommes de terre cultivées dans des conditions défavorables marchent rapidement à la dégénérescence de la variété ; c'est ce qui arrive dans le plus grand nombre des cas en Algérie, surtout dans les parties chaudes où il est encore possible de cultiver cette Solanée ».
En 1873, M. Prillieux signalait à la Société d'Horticulture de France une observation qu'il avait faite sur des Pommes de terre à germes filiformes dans une assez grande étendue des cultures de Mondoubleau (Loir-et-Cher). Elles s'étaient montrées en quantité au printemps de 1872, parmi les tubercules provenant de la récolte de 1871. Mais ces tubercules au moment de la récolte pa-
raissaient mous et avaient l'apparence de ceux qui avaient été arrachés avaiit la maturité. En suivant avec soin Tarrachage dans^ les champs, M. Prillieux remarqua que les pieds qui portaient des tubercules mous présentaient une altération considérable de la partie inférieure de la tige. Ces tiges avaient été rongées en terre. L'écorce avait été d'abord attaquée en certains points et détruite jusqu'au bois, puis la décomposition s'était propagée et avait gagné toute la tige. L'animal qui avait causé ces lésions lui avait paru être un iule de couleur blanchâtre et marqué sur les côtés d'une 4igne de taches pourpres : il avait été déjà observé par M. Guérin-Méneville et rapporté par lui au lulus guttulalus de Fa- Jjricius. M. Prillieux avait trouvé fréquemment ces animaux, tant dans les tiges rongées que dans les tubercules à germes filiformes qui étaient demeurés en terre depuis le printemps sans pousser. 11 croyait donc pouvoir admettre que les lésions •produites sur la portion souterraine des tiges avait eu pour conséquence l'arrêt de développement des tubercules qui restaient mous au moment de la récolte, et ne donnaient au réveil de la végétation que des germes grêles et trop faibles pour produire de nouveaux pieds.
La Pomme de terre compte encore d'autres ennemis dans le Règne animal, qui çà et là appellent l'attention des observateurs. Ainsi, en 1888, M. J. Kûhn a signalé à Halle, en Allemagne, des effets assez singuliers résultant du développement excessif d'une Anguillule. La présence de cette Anguillule dans.les tubercules de Pommesde terre aurait produit une sorte de pourriture vermiculaire. Cette espèce d'Anguillule paraîtrait être identique avec le Tylenchus devastairiXy qui cause de notables ravages sur le Seigle, l'Avoine et le Sarrasin. Elle vivrait aux dépens de la fécule des tubercules dans lesquels elle se multiplierait, et produirait dans la pulpe des tâches noirâtres, assez semblables à celles qui sont le résultat de l'action parasitaire du Cham-
Fig. 86 et 87. — Tylenchus devastatrix Kûhn, mâle et femelle, d'après MM. Debray et Maupas. (Gross^
pignon de la Maladie de la Pomme de terre. M.Kûhn recommande de détruire avec soin les tubercules ainsi attaqués par ces Anguillules, qui sont également à redouter pour les autres cultures*.
On pourrait encore citer, comme animaux destructeurs à craindre pour les cultures de Pommes de terre, les Mollusques gastéropodes, c'est-à-dire les Limaces et les Colimaçons. Nous avons vu parfois, au printemps, les feuilles des jeunes tiges rongées, la nuit, par ces animaux à tel point qu'il n'en restait plus que les nervures principales. Ce peut être une cause d'affaiblissement pour la plante et qui en arrête le développement. Mais, en général, lorsque la plante est adulte, les portions des feuilles qu'ils en dévorent sont assez faibles pour que nous dédaignions d'en parler*, pas plus, du reste, que des rares attaques des Aphidiens ou Pucerons, qui n'ont heureusement pas choisi la Pomme de terre comme une plante favorable à leur parasitisme.