V. - PLANTATION DES POMMES DE TERRE EN AUTOMNE
On a pu remarquer que, depuis l'introduction de la Pomme de terre en Europe, Thabitude avait été prise de planter les tubercules au Printemps, en Mars ou Avril habituellement. Lorsque la redoutable maladie a commencé, en 1845, à exercer cruellement ses ravages, on a eu recours à divers procédés pour essayer de mettre la Pomme de terre à Tabri de ce fléau. L'on a cherché alors à hâter le moment des récoltes, et l'on a espéré y arriver soit en cultivant des variétés précoces, soit en plantant les tuberculessemences à rAutomne,au lieu de le faire au Printemps. Les résultats obtenus par cette nouvelle méthode de plantation ont été contradictoires, et Ton peut dire que la question est encore sujette à controverses. Il n'est pas, en tous cas, sans intérêt de suivre la marche de cette idée nouvelle, et de voir se dégager actuellement l'opinion que l'on peut avoir de son utilité.
Dans ses Nouvelles InstrucUons populaires sur les moyens de combattre la maladie des Pommes de terre ^ e/c, publiées, en
1845, par Charles Morren, et que nous avons déjà citées, Fauteur préconise la plantation automnale ou hivernale à différents points de vue. « Evelyn, dit-il, une des grandes autorités de l'Agriculture des lies Britanniques, envisageait en 1699 la Pomme de terre avec quelque dédain. « Plantez des Pommes de terre dans le plus mauvais terrain de vos jardins, disait-il, levez-en en Novembre pour la nourriture d*hiver, n'en conservez pas ; il en restera toujours assez dans le sol pour repousser Tannée suivante ». Cette ancienne manière de voir d'Evelyn a produit aujourd hui en Angleterre une culture, dite la Culture de Grey, du nom de son inventeur, qui r(Mid des services signalés... C'est en Irlande que l'opinion d'ICvelyn a provoqué, il y a longtemps, une culture nouvelle, la culture pendant l'hiver. Un agriculteur, James GoodiflTe, y cultive la Pomme de terre depuis vingt ans, en hiver et en été, toujours avec succès. Il plante des Pommes de terre en Septembre et m^Mne à Noël, il récolte depuis Février jusqu'en Mai, ce qui no rcinpôche pas de planter en Avril pour récolter en Eté des variétés successivement plus précoces et plus tardives. En un mot, c'est une récolte continue. La Pomme de terre blanche, dite Wliite Kidney, réussit admirablement dans cette culture.
» On a parlé de la profondeur où il fallait déposer les Pommts de terre pour ne pas les faire geler, et on objecte que, plantées trop profondément, elles ne poussent pas. James GoodifTe a fait à cel e-gard une série d'expériences confirmées par d'autres agriculteurs; il a voulu savoir la limite sous terre où cette Solanée ne pousserait plus. Cette limite est rassurante, elle est à trois pieds de piofondeur. Au-dessus de trois pieds, la Pomme de terre pousse des liges qui s'élèvent hors de terre; mais dans la culture hivernale, James GoodifTe se contente d'un enfoncement de quatre à six pouces. Il donne une fumure et butte comme à l'ordinaire. H n'a pas souvenance que jamais une culture de ce genre ait manqué, et môme tandis que plusieurs maladies attaquaient les cultu- Ti'-'t^ d'Été, celles d Hiver étaient à l'abri de leurs ravages. Il n'hésite uLilIement, encore en 1845, à recommander ce procédé à tous les cultivateurs de la région où la Pomme de terre peut croître. Ce même agronome a cultivé la Pomme de terre en la plantant en Juin pour la récolter en Novembre, et cela aussi avec un grand succès.
» A Birmingham, on s'est aussi occupé de la profondeur de la plantation ; M. Grey rapporte des faits curieux à ce sujet. On y plante à vingt pouces de profondeur; sur ces plants, les tubercules les plus profonds devenaient les plus gros, et parfois atteignaient quatre livres et quelques onces; ceux de dessus étaient les plus petits.
» Les fermiers du Flintshire plantent pendant tout l'automne; les tubercules ne gèlent pas, viennent abondamment et sont d'un goût excellent.
» Un agronome de Stockton, M. Trotter, est d'avis que pour les terrains argileux la plantation automnale l'emporte de beaucoup sur celle du printemps. Selon lui, le tubercule grossit plus, mûrit mieux et acquiert un goût meilleur. Il dit plus, c'est que la récolte est de quatre fois plus abondante. Les expériences de M. Grey s'accordent, sur ce point^ avec celles de M. Trotter. Dans les fortes gelées, il couvre de litière les plantes, mais non tout le champ.
))M.Robert,d'Edimbourg, a publié un ouvrage fort curieux. CVh un physiologiste qui émet l'idée que Tœil des Pommes de terrj est un œil rfor/7?«/i/, par conséquent il ne peut se développer qu'au Printemps qui suit Tépoque de la formation. Ce fait explique pourquoi il faut employer comme tubercules-semences des tubercules de la récolte antérieure. En un mot. pour planter en Automne 1845, il faut avoir des tubercules de 1844 qu'on eût plantés au Printemps de cette année. C'est une plante retardée.
» Un célèbre professeur d'Agriculture, M. Low, d'Edimbourg, écrit dans un de ses ouvrages . « Dans quelques parties du Sud de TAngletcrre, des Pommes de terre précoces sont plantées avant l'Hiver et sont alors bonnes à manger très tôt dans la saison qui suit. On les plante en Octobre ou en Novembre, à neuf ou dix pouces de profondeur et on les couvre de litière ou de paille. En Mars, la végétation est complète et on obtient la récolte parlaite en Mai. Parfois, en plantant en Octobre, la récolte peut être faite avant les gelées d'Hiver, et on peut; alors les ôter pendant tout l'Hiver ».
» En France, MM. Changarnier et Chambray plantent des Pommes de terre, le 1®' Août, à une profondeur de 28 à 30 centimètres, et à une distance de 50 à 60 centimètres. On sarcle quand les mauvaises herbes ont poussé; on ameublit la terre; on butte
au premier froid et on coupe les tiges à 16 centimètres du sol. La li^^ne est alors couverte d'une couche de fumier, et on place dessus de la terre pour détruire Teffet du vent. La récolte se fait en Février. Un tubercule donne en moyenne 18 à 20 Pommes de terre ».
Charles Morren, s'inspirant ensuite de toutes ces expériences, engage les cultivateurs à se hâter de les mettre en pratique.
En 1848, MM. Gazin, Leroy et Brunet de Boulogne-sur-Mer, |iLibliaient un ouvrage intitulé : Moyens de guérir la Maladie de la Pomme de terre par la plantation d'Automne et d'obtenir des récoltes plus abondantes et plus hâtives. C'est un recueil de lettres adressées à la Société centrale d'Agriculture de Paris, qui Ta couronné en 1849. Les auteurs citent un grand nombre d'observations favorables à la thèse qu'ils soutiennent. Nous en détacherons les passages suivants.
w II n'est pas étonnant, disent-ils, que Ton croie généralement que la Pomme de terre ne résiste pas à la gelée: on la plante à 8 ou 9 centimètres. Mais à quelle profondeur trouve-t-on au printemps les tubercules qui ont échappé aux recherches des ouvriers ? A 15, 20, 25, 30 et 35 centimètres ; alors, non seulement ils ont résisté aux gelées, mais, encore, ils se distinguent par une végétation vigoureuse. C'est un double enseignement que la Nature nous donne et qu'elle renouvelle presque tous les ans. La plantation à une plus glande profondeur qu'à l'ordinaire n'a pas seulement pour effet de garantir la Pomme de terre de la gelée : elle procure aussi une plus grande abondance. D'un autre côté, on a remarqué que plus les Pommes de terre avaient été enterrées, plus elles s'étaient trouvées exemptes de la Maladie. La profondeur, à conditions égales, même lorsqu'on plante trop tard, est donc encore un moyen de combattre le irial. Et si cette profondeur vous permet de planter avant Tlliver, et, pïir conséquent, de récoller plus tôt, vous obtenez donc, à la fois, abondance, qualité, précocité ».
Plus loin, les auteurs reprennent la question, après avoir cité de nouvelles expériences, et font suivre de réponses les objections que faisait, en Avril 1847, à la plantation d'Automne M. Philippar. (i Ce savant agronome, disent-ils, avait fait planter, le 17 octobre 1S45, six variétés de Pommes de terre à diverses profondeurs. Lors de la récolte^ pas un tubercule n'a été attaqué. Malgré ce
succès, M. Philippar formulait les conclusions suivantes : (i Je ne pense pas que TAgricuIture trouve, surtout dans le climat où nous sommes, aucun avantage à faire des plantations automnales. Les tubercules trop enterrés ne produisent rien ou trop peu de chose. Les tubercules plantés à la profondeur convenable doivent être garantis du froid par une couverture* quelconque. Les produits ne sont pas plus hâtifs; ils ne sont pas plus abondants. On ne peut admettre cette plantation automnale qu'en horticulture, et en procédant sur les variétés tuberculifères choisies à cet effet... »
Nous ne reproduirons pas les réponses faites point par point par les auteurs à M. Philippar. Des oppositions d'expériences à expériences ne sont guère probantes, et établissent tout au plus que là où certains ont réussi, d'autres ont échoué. Plusieurs des objections de M. Philippar étaient fondées, puisque depuis près d'un demi-siècle elles subsistent encore et que la plantation d'Automne n'a fait que peu de prosélytes.
Charles Morren, en préconisant la culture automnale^ s'était surtout appuyé sur des expériences faites en Irlande et en Angleterre. Nous avons pensé qu'il y avait quelque intérêt à connaître ce que pensaient les cultivateurs anglais de la plantation d'Automne. Nous avons trouvé quelques opinions exprimées à ce sujet dans le Gardener's Chroaicley en 1876. Voici d'abord un article assez explicatif sur ce point, publié en réponse à un Journal français qui faisait l'éloge du procédé.
« Ce procédé de planter les Pommes de terre en Automne n'est pas nouveau, car il a été longtemps pratiqué avec succès par M. Radclyffe et d'autres cultivateurs. C'est aussi un axiome universellement admis dans la culture des Pommes de terre que celles qui se trouvent plantées d'elles-mêmes produisent d'ordinaire les meilleures récoltes. Quoi qu'il en soit, cependant, la plantation d'Automne est peu pratiquée, peut-être dans certains cas par la crainte des effets de la gelée, dans d'autres par suite des inconvénients que présente l'emploi d'un sol trop dur ou trop froid, enfin parce que les bons résultats de la plantation automnale n'ont pas été jusqu'ici suffisamment démontrés ».
D'autres articles, au contraire, font valoir le procédé, surtout au point de vue des bons effets qu'on en retire pour sauver les récoltes des atteintes de la maladie. Mais un dernier article, dont l'opinion
de Tauleur est tout opposée, nous a paru assez intéressant pour ôtre traduit ici.
« Au commencement de k Maladie, en 1845, j'étais dans le Sussex, dit cet auteur, en face de Tliede Wight... La violence des attaques était plus forte alors que je ne l'ai vue depuis. Le cri général était que la constitution de la Pomme de terre était épuisée, et qu'on trouverait un remède en plantant à l'Automne, et en conservant ainsi les tubercules dans leur élément naturel pendant riliver. Cette nouvelle théorie avait été soutenue très chaleureusement par le D' Lindley, et très fortement préconisée par les rédacteurs du Gardeners Chronicle, L'Automne de cette même année, dans le but d'éprouver les effets de ce nouveau système de culture, je choisis une pièce de terre que je partageai en deux moitiés. Dans la première, aussitôt bêchée et fumée, je plantai immédiatement trois variétés hâtives de Pommes de terre, parmi lesquelles se trouvait VAsJt leafKldney. La seconde moitié, au commencement de Mars, fut préparée de la même manière, après quoi |*y plantai les mômes variétés. Les premiers résultats ne furent pas satisfaisants, car les plants du Printemps développèrent leurs tiges huit ou dix jours avant les plants d'Automne; et, ce qui était plus grave, c'est que, parmi ces derniers, beaucoup de ceux iVAsk'leaf Kidiiey ne poussèrent pas du tout: en en cherchant la cause, je trouvai que ces derniers n'avaient formé que de petits tubercules, sans produire de tiges. J'ai observé ce fait assez sou- \tint depuis, et je crois pouvoir l'attribuer à ce que le sol est trop humide et trop froid pour faciliter le développement d'une variété si délicate. Lorsqu'on fit toute la récolte en Août, l'avantage fut tout en faveur de la plantation de Printemps. Aussi n'ai-je jamais eu recours depuis à la plantation automnale. Je pense que si ceux qui préconisent vivement la plantation d'Automne, faisaient une expérience semblable, ils se trouveraient dans une meilleure situation pour inviter à suivre leur exemple. Le sol dans lequel on [jlaute au Printemps activant le développement, cela montre clairement que la terre fraîchement retournée se pénètre alors des rayons chauds du soleil plus rapidement que celle qui a été refroidie par les pluies d'Hiver, le froid et la neige, alors surtout qu'on \\v peut la retourner sans porter préjudice aux plantes vivantes qu'elle renferme ».
Malgré ce qu'en pense Fauteur de l'article, son expérience n'est pas absolument probante, car il a choisi des variétés qui ne se sont pas prêtées à ses essais, et il passe légèrement sur le rendement; de plus, il ne s'est occupé en aucune façon de la Maladie. D'autres expériences, au contraire, ont donné de plus forts rendements et ont réussi à préserver les récoltes de la Maladie. Mais sa manière d'opérer était bien choisie, et c'est pourquoi nous avons cru inté essant de la faire connaître. Il n'en est pas moins vrai, qu'en Angleterre comme en France, le procédé de la culture d'automne est peu suivi. Peut-être y aurait-il de nouvelles expériences à faire, méthodiquement conduites, pour en établir nettement les bons ou les mauvais effets?
Pour répondre en partie à cette question, nous avons essayé nous-même de faire une expérience sur une parcelle de terre, en plein champ. Le sol en était argilo-sablonneux, mais en somme assez léger, surtout après le bêchage. La parcelle de terre fut divisée en onze plates-bandes, pour la plantation de onze variétés, choisies comme hâtives, demi-hâtives et tardives. Cinq tubercules de chaque variété furent plantés sur un des côtés de chaque plate-bande, vers la fin de Novembre, et cinq autres de la même variété et du même volume le furent au commencement d'Avril suivant, sur l'autre côté des plates-bandes. La terre avait été au préalable convenablement fumée; seulement un second bêchage fut donné à la moitié de chaque plate-bande en Avril, sur le côté réservé à la plantation de Printemps, au moment de cette seconde plantation. Ajoutons que les plants d'Automne avaient été faits à 25 ou 30 centimètres de profondeur, et que trois d'entre eux, sur chacune des plates-bandes, avaient rec u une bonne couverture de fumier. L'hiver fut assez doux, avec de faibles et peu longues gelées. Des Pommes de terre oubliées dans le sol^ lors de la récolte précédente, dans une autre partie du champ, germèrent fort bien et poussèrent d'elles-mêmes en même temps que celles plantées pour l'expérience. Donc, aucun effet de gelée ne s'était fait sentir sur la plantation, et cependant la généralité des plants d'Avril montrèrent leurs tiges et les élevèrent au dessus du sol, alors que rien ne paraissait sur les plants d'Automne. Ce retard ne fut pas en général regagné. Plus tard, l'aspect des tiges foliées ne fut pas non plus favorable à la plantation d'Automne. Quant à la ré-
coite, celle des pieds plantés en Novembre fut des plus médiocres, alors que celle des pieds d'Avril était des plus satisfaisantes. Mais ce qui nous a paru fort instructif, c'est la facilité avec laquelle s'effectua l'arrachage de ces derniers en comparaison de la difficulté que présenta celui des plants d'Automne. La terre de la partie des plates-bandes réservée à cette plantation s'était extraordinairement durcie, et il fallait de grands efforts pour la séparer. Cet inconvénient, qui explique d'ailleurs en partie la médiocrité de la récolte, nous semble de nature à être pris en sérieuse considération.
Aussi ne voyons-nous pas quels avantages réels on pourrait obtenir d'une plantation d'Automne en plein champ, d'autant plus qu'il n'est nullement prouvé que les tiges de Pommes de terre (ju'elle produit sont parfaitement à l'abri des atteintes du Phytophlora infestans et que les tubercules qui se forment assez près de la surface du sol y échappent également.
D'un autre côté, M. Courtois-Gérard, dans son ouvrage précité, fait remarquer avec raison que le procédé de la culture hivernale n'a d'intérêt à être employé que dans les Départements méridionaux et en Algérie. « Partout ailleurs, ajoute-t-il, il est prudent, pour ne pas éprouver de déceptions, de continuer à planter les Pommes de terre au Printemps, comme par le passé ».
Ajoutons ici quelques mots sur un procédé de culture de la Pomme de terre, connu en 1875 et 1876 sous le nom de Procédé Tellier, Il s'agissait de tremper les tubercules pendant une heure dans de Peau fortement salée, puis de les planter au mois d'Août, pour en faire la récolte en Mars ou Avril. Avec la culture ordinaire, c'est-à-dire plantation en Avril et récolte en Août, ce procédé constituait la culture non interrompue de la Pomme déterre. Malheureusement, ce procédé a été loin de produirece qu'enannoni:ait l'auteur. M. Rivière a fait connaître les résultats de ses expériences à ce sujet, dans le Journal de la Société centrale d'Horti- ( Lilture de France, en Mars 1876, et ces résultats ont été ou tout à fait nuls, bu des plus médiocres.
Toutefois, V Agriculture moderne^ en 1897, a fait connaître une nouvelle méthode de culture automnale et hivernale de la Pomme déterre, qui nous paraît beaucoup mieux raisonnée. M. Leclerc. l'auteur de ce procédé, s'était inspiré de ce qu'avait indiqué Poi-
teau, en 1845, pour obtenir en pleine terre des Pommes de terre de première saison. 11 s'agissait de planter les tubercules au mois d*Août (avec du plan retardé) et de les abriter dès les premières gelées. Les Pommes de terre étaient bonnes à arracher en Novembre et se conservaient jusqu'en Mars, comme des primeurs. M. Leclerc a expérimenté de la façon suivante, avec les variétés hâtives Belle de Fonteiiay et Victor. Il récollait ses tubercules, bien miirs, vers la fin de Juin, et les disposait en clayettes, en les laissant à Pair libre, à mi-ombre, et en les arrosant une fois par jour. Le 15 Août, il préparait une planche bien ameublée etcopieusement fumée, et y plantait ses tubercules qu'il recouvrait de bon terreau ou de fumier très consommé. Puis il arrosait, en cas de besoin, pendant les mois d'Août et Septembre. Dès les premières gelées, il recouvrait la terre de 0°*,20 de feuilles ou de litière pour empêcher le froid de pénétrer. Il pouvait ensuite arracher, de Novembre à Mars, et même Avril, et il déclarait que cette récolte n'offrait aucune différence, comme qualité et comme apparence, avec les produits de châssis. Le point important; pour réussir avec ce procédé, paraît être l'emploi exclusif de variétés hâtives et productives.
Ce procédé, on le comprend du reste, ne peut être appliqué que dans un jardin. Donnera-t-il toujours les mêmes résultats? Cela peut dépendre du plus ou moins de froidure de l'Automne ou de l'Hiver.
VI. — PROCÉDÉ DE LA COUPURE DES FANES OU DU PINCEMENT DES TIGES DE POMMES DE TERRE
En 1851, M. Bouchardat entretenait ses collègues de la Société centrale d'Agriculture des deux expériences suivantes.
» M. Dalmas, membre de la Société d'agriculture de Grenoble, avait, en Avril 1848, ensemencé 45 ares de Pommes de terre précoces. Au mois de Septembre, il vit lès fanes se noircir et se dessécher. 11 fit de suite couper et enlever ces fanes sur une portion (environ les trois quarts) du champ ; sur Pautre quart, il les fit arracher. Lors de la récolte, toutes les Pommes de terre dont les tiges avaient été arrachées furent trouvées saines et intactes, tandis que
les autres, dont les tiges avaient été simplement coupées, ont donné des tubercules dont la moitié était atteinte. En 1849 et en 1850, on arracha complètement les fanes dès les premiers symptômes de la maladie; pas une seule Pomme de terre ne fut attaquée, ni au moment de la récolle, ni ensuite dans la cave, tandis que les voisins, qui n'avaient pas procédé de la même manière, perdirent les trois quarts de leur'récolte.
» M. Tombelle-Lomba, agronome de la province de Namur, retranche, avec une faucille parfaitement afGlée, les fanes des Pommes de terre après qu'elles ont fleuri, jamais avant, et ce point parait èlre de la plus haute importance. Quand l'opération est faite avec adresse et que Tinstrument coupe bien, les tubercules attachés au bout de la tige n'en éprouvent aucun dérangement. On enlève les fanes de Pommes de terre à mesure qu'elles sont coupées, après quoi Ton répand sur toute la surface du champ une couche mince de terre, de l'épaisseur de 0°,()2 ou O^^OS seulement. Les Pommes de terre dont on a retranché les fanes avec les précautions indiquées ont donné constamment des produits égaux, en qualité comme en quantité, à ceux qu'elles auraient donnés sans ce retranchement, et elles n'ont ressenti aucune atteinte de la Maladie: elles sont arrivées régulièrement au volume normal de leur espèce à l'époque ordinaire de leur maturité >».
Mais, d'un autre côté, M. Verrier, chef des cultures à la Ferme régionale de la Saulsaie, écrivait le 15 .Novembre 1851 à la Société d'horticulture pratique du Département du Rhône. « Le procédé de M. Tombelle-Lomba m'a été plus nuisible qu'utile. Les tiges de Pommes de terre ayant été coupées fin Juillet ont empêché les tubercules de grossir davantage, et, au moment de l'arrachage (fin Août), ils étaient aussi malades que les autres et beaucoup plus petits. En effet, cela est facile à comprendre : la partie aérienne servant à alimenter les racines, celles-ci cessent de croître dès que cette partie est supprimée ».
II y a tant de données différentes dont il convient de tenir compte duis ces expériences, qu'il n'est pas surprenant de voir l'un échouer, là même où l'autre a réussi. La nature du sol, les diverses variétés mises en culture, les dates d'apparition de la Maladie, celles de la coupure des fanes, sont autant de sujets qu'il faut prendre en considération, et qui, par leur variabilité, peuvent ex-
pliquei* soit des mécomptes, soit des succès. Du reste, ce procédé n'a été que peu mis en pratique, ou s'il a été essayé, il a dû être abandonné. Cependant nous le retrouvons, mais sous une autre forme, étudié par M. Quéhen-Mallet, qui semble n'avoir pas connu Iss expériences précédentes, et qui a publié les siennes dans le Journal de la Société (T Horticulture de France en 1868 et 1869. Notons d'abord que la question de la Maladie de la Pomme de terre a été ici laissée de côté.
« Le Pincement des tiges de la Pomme de terre. — H y a environ vingt-cinq ans, dit M. Quéhen-Mallet, que j'ai vu l'opération suivante pratiquée dans différentes contrées, notamment dans le département du Pas-de-Calais, canton de Guînes. On -Coupait à la faucille les tiges des Pommes de terre qui avaient poussé démesurément, à la hauteur de 0™,25 à 0™,35 du pied. Pratiquait-on ce travail antérieurement, et le pratique-t-on encore aujourd'hui? C'est ce que je ne puis dire : les uns coupaient les tiges pour essayer d*arrèter les progrès delà Maladie spéciale, d'autres parce que les tiges prcMjaient trop d'extension, ce qui devait nuire au produit. Enfin, tous faisaient cette suppression pour donner à manger aux vaches. On assurait que ce raccourcissementdes tiges n'empêchait pas de récolter autant et môme plus que sur. les plantes qui n'avaient subi rien de pareil.
« 11 est présumable qu'on n'agissait pas avec connaissance de cause, attendu qu'un pincement léger et parfois réitéré, suffit pour opérer un refoulement de la sève, lequel donne, pour le produit en tubercules, un résultat meilleur que la suppression presque totale des tiges.
» J'ai eu 1 idée, ces années dernières, d'exécuter un pincement sur la Pomme déterre. Cette année notamment, je l'ai pratiquée plus en grand sur plusieurs variétés plantées à différentes expositions et dans différentes terres ; parfois môme je l'ai réitérée
» Les pincements ont été faits au commencement de la pleine floraison, à une feuille ou deux au dessous de la fleur. Les pieds de Pommes de terre qui ont subi le pincement et ceux qui avaient été laissés intacts étaient toujours placés à côté les uns des autres, et j'avais même donné la meilleure place à ceux que je ne pinçais pas ».
M. Quéhen-Mallet fait suivre cette Note d'un tableau dans lequel
il fait connaître les résultats de sa culliire méthodique. Sur les sept variétés qu'il a comparalivenient soumises ou non à sou procédé, quatre lui ont donné à l'arrachage un poids plus considérable par suite du pincement, deux lui ont fourni dans les deux cas une récolte presque identique, la dernière lui a offert un résultat moindre. Non content de cette expérie«ce, M. Quéhen- Mallet la recommença l'année suivante.
a Je crois devoir signaler, dit-il, les résultats qu'ont produits cette année les pincements opérés sur les liges des Pommes de terre. J'ai remarqué que sur celles qui ont été plantées tardivement, les pincements ont nui à la quantité; mais les tubercules en étaient plus beaux.'Un champ de Pommes de terre dont on pincera les tiges, pouvant être planté un peu plus serré que les autres, produira davantage par ce seul moyen, abstraction faite de l'action du pincement. La grande sécheresse tardive que nous avons eue cette année a fait repousser chez nous les Pommes de terre, par deux et trois fois. J'aurais mieux réussi à coup sûr, si j'avais pu planter plus tôt ».
Le tableau, qui accompagne celte note, montre que l'opération a été faite sur huit variétés. A l'arrachage, cinq de ces variétés ont donné un poids de récolte supérieur, par suite du pincement, deux un poids inférieur, une dernière un poids à peu près égal dans les deux cas. Ces résultats prouvent que les résultats obtenus sont très complexes. Nous n'avons pas appris que ces expériences aient été poursuivies. Dans tous les cas, l'application du procédé ne paraît pas avoir fait beaucoup de prosélytes ; mais il était utile de le faire connaître^ parce que des tentatives expérimentales, faites consciencieusement, ne doivent, selon nous, jamais être dédaignées. En 1887, dans son Traité sur la culture de la Pomme de terre^ M. Quéhen-Mallet revient de nouveau sur les avantages de son procédé. 11 ne cite pas cependant de nouvelles expériences à l'appui de son opinion. Il laisse seulement connaître que cette idée du pincement des tiges lui paraît excellente, en raison des bons résultats que donne ce procédé pour les fèves et les pois. C'est résoudre bien facilement un problème de physiologie, assez délicat, celui de savoir si le pincement favorise la formation des tubercules autant que celle des fruits. Et ce point est loin d'être indiscutablement établi.
Du reste, M. Aimé Girard, dans ses belles Recherches sur la culture de la Pomme de terre industrielle et fourragère (1891), a établi, par des expériences précises, qu'il existait un rapport régulier entre la richesse de la végétation aérienne et Tabondance de la récolte des tubercules. Aussi, peut-il en conclure qu'il ne faut pas arracher trop tôt. « Alors même, dit-il, que tout le feuillage latéral de la plante est fané, s'il reste encore au sommet des tiges un bouquet terminal de quelques feuilles, on peut être cert:\in que la plante travaille encore et que chaque jour, par ce petit bouquet terminal, elle fabrique une certaine quantité de matière organique qui, spécialement destinée aux tubercules, peut, même en une quinzaine, augmenter sensiblement le poids et la richesse. Mais aussitôt que ce bouquet terminal est fané à son tour, le gain devient nul et il convient de procéder à l'arrachage ». Que procure donc, en définitive^ le proc^^dé du pincement des tiges? Rien autre qu'un affaiblissement dans l'accroissement des tubercules^ comme l'avait déjà reconnu M. Verrier, en 1851.