La paix avec le prochain, consistant a) en innocence
h) en support,
c) en bénéficence.
U invoque à l'appui de ce devoir t
a) La nalur$f dans laquelle on voit a les éléments,
(I) Pages 25f-9Tf. Le lujet de Itartreiat eil : Lapaix 9mf la MiHGtificatùm, Tbolucka tr«ilé ce texte, en prenent pour svQet: ta paix moyM de êanetifiimtiion.
4BÀN MBSIRBZAX. 177
« bien que contraires, être unis en chaque corps par « une harmonie qui les conserve ; »
h) L'Église^ a qai consiste en l'union des hommes
« ea Jésus-Christ. — Pourquoi, dit -il, ne peux-tu « supporter à présent ton prochain , avec lequel tu « vivras éternellement au paradis de Dieu? Tu ne « veux ici-l>as boire et manger avec lui, et tu seras « assis avec lui à table au royaume de Dieu. Tu es <c en querelle avec lui pour quelques deniers et <c quelque héritage, et tu dois posséder par indivis « avec lui les cieux et la terre. »
c) Jm Trinité , « dont les sacrées personnes n'ont ce leur rapport Tune à l'autre que par amour. »
Kous avons dit que Mestrezat presse souvent beaucoup trop son texte. Nous en trouvons un exemple frappant dans son sermon sur Malachie, lY, 2 : iâ vou$ qui craignez n\on nom se lèvera le soleil de justice , et $anté $era en ses ailes (1). Voici conunent il explique le mot aiUs :
a C'est aussi avec grâce que le prophète nous « parle des ailes de ce soleil y disant qu'il porte la , « santé en ses ailes , accouiparant les ra;j uus par « lesquels le soleil va comme s' étendant en faisant « sa course , aux ailes par lesquelles les oiseaux a s'étendent par l'air en volant, les rayons don- « nant comme de Tétendue au corps du soleil et « Télargissant, ainsi que les ailes sont aux oiseaux ' a comme une dilatation de leur corps. Secondement, .
(0 Verrou modeme t » dans sw rayons. »
178 JEAN 1IKSIIU5ZAT.
« pour ce que le prophète parlunl de santé semble « avoir égard au bien et au soulagement que le& « ciseaux apportent à leurs petits quand ils les cou* « vrent de leurs ailes en leurs maux et infirmités > « les réchauffant par ce moyen, comme aussi les ga- « rantissant contre les injures de Fair, A quoi Jésus- « Christ regardant dit à Jérusalem qu'il a voulu as- «c sembler ses enfants comme la potUe assemble ses flc pm»$sms sous ses atte. Aussi Dieu youlut montrer « dedans son propre sanctuaire sa grâce et sa pro-
tection par cette comparaison-là , quand 41 voulut «t que sur le propitiatoire il* y eût les ailes des diète rubins étendues. A quoi le prophète regardant di- « sait y Psaume LXI ^ Je séjournerai en ton labernaele a par longs siècles^ je me retirerai s<m la ea^Ue de « les ailes; et Psaume XCI, il dit à celui qui a pris c Diçu pour sa retraite et son assurance : H te cau^ « wira de ses plumes, tu auras r^raite^sous ses ailes. « Et le propilia Loire, ou ces ailes étaient ainsi éten- <c dues, était le type et la figure de Jésus- Christ, « lequel IHeu a ordonné potsr propitiatoire par la foi « en son sang (Romains, 111, 24;, pour nous dire que <E Jésus4]ihrist a des ailes étendues, pour nous mettre « à couvert contre tous maux et contre Tire de tt Dieu (1). »
Dans sa seconde partie , l'orateur montre «r quel « est le lever de ce soleil (2). » Il se lève de cinq
(1) TroU Mrimnt mr ia wiim «f naitêonee tfe Jéa»€Mit, 0«iièv«, i«49. Bagct 93-3S.
{1} (> plan prête à la critique. Pluflieon endroits de la leconde partie rentrent dans la première.
J&AH HESTREZAI. 179
manières : par T incarnation , — par la prédication,
par le Saint-Ësprity — par sa providence, — par ' sa justice (dans le jugement final).
Pourquoi toujours décomposer? Pourquoi ne pas présenter aussi l'idée dans sa majestueuse unité, sans toujours briser le faisceau? Mais c'est pour Mestrezat une affaire de conscience , et il y met le plus grand sérieux et la plus grande bonne foi.
CitOTS encore, comme exemple du môme défaut, Texorde du troisième sermon sur la venue de Jésus- Christ. Il s'agit de la salutation de Marie à Ëlizabeth (Luc, I, 39-43) :
« Le prophète David, au psaume huitième, parlait « à Bien en cette sorte : Qutmd je regarde is eiBux^ «c $wi Vouvrage de tes doigts , la lune et les ^tottef « çite lu as ageneiei , je dU : Qu^est*^ que de Vhamme (x mot tel j que tu aies souvenance de /ut, et du fils de « Vhommey gtie (u ^ visites 2
« Cette journée , mes frères , nous donne sujet « d'enchérir par-dessus le propiiète, en radmiration « de la bonté de Dieu, et de nous écrier à plus forte « raison : Seigneur, qu^esl-^eque de Thimme martel, que « tu aies souvenance de lui^ et du fils de l' homme ^ que « ftf fdsites?
a David tenait ces propos en considérant la lune « et les étoiles, sa méditation, comme il est vraisem- « blable, se faisant en la nuit. Mais, en cette jour-* « née, par le mystère de l'incarnation, nous contem- «t pions, non la lune et les étoiles du firmament, ce mais une lumière de dessus tous les cieux, l'Orient
180 JEAN MESTRBZAT.
« d*6n haut, qui est venu luire sur ceux qui étaient
« assis en ténèbres et en la vallée d'ombre de mort, a la Lumière de vie et le Soleil de justice apportant a la santé en ses ailes, c'est-à-dire en ses rayons.
« David contemplait les étoiles accompagnantes la « lune et luisantes au firmament, pendant que les ut hommes étaient enveloppés des ténèbres de la nuit. « Mais nous nous contemplons nous-mêmes, trans- <K formés en lumière par la vertu de la Lumière qui €c a resplendi sur nous, et devenus étoiles pour « luire au milieu de la nation tortue et perverse.
« David contemplait les cieux que les yeux de ce « corps peuvent apercevoir, et les considérait comme « le lieu et l'habitation des étoiles. Mais, au moyen a de rincamation de Jésus-Christ notre Seigneur, «c nous contemplons pàr la foi les cieux des deux, a OÙ les yeux n atteignent point, la maison du Père, .« que nous considérons comme notre future habi- « tation.
« David, en ce psaume, descendait par sa méditatf tion des cieux jusqu'aux petits enfants, disant que a Dieu tire sa louange de la bouche des petits ena fants et de ceux qui tettent. Mais au sujet de a l'incarnation de Jésus^hrist notre Seigneur, nous « trouvons que Dieu tire sa louange, non d'un en- « faut déjà né , mais qui plus est d'un enfant étant <t encore dans le ventre.
a David considérait la merveille de la providence « de Dieu à nourrir les enfants sortant du ventre, « tant en l'instinct que Dieu leur donne de sucer
HAlf HBSTRBZAT. 181
« leur nourriture, qu'en ce que Dieu, par une pour- « voyance singulière» fait que la substance dont les « enfante étaient nourris dans le ventre remonte , « bien préparée, aux mamelles, pour là tHre toiurao- « dément reçue de la bouche des enfants. Mais au « sujet de rincarnation de Jésus-Christ, nous voyons (c les merveilles de la grâce de Dieu et de son amour « envers des enfants, leur donnant son Esprit pour a une vie surnaturelle et les rendant participants du «( bénéfice de Christ.
« C'est ce que Thistoire que nous avons lue nous a fera voir, laquelle nous avons clioisie pour nous « aider en cette journée à la méditation des mer- « veilles de la bonté du Seisn^eur envers nous, afin « que, par les mêmes ressentiments qu'avait Élisa* a beth, nous disions : If où nous vient ceci, non que « la mère du Seigneur, mais que le Seigneur môme « soit venu du ciel à nous (i)? »
(0 Troi» strimons sur la venue et naissatict de Jésui-Christ. Pages 9&-lftl.
JEAN DAILLË.
Pendant plusieurs années » i'ÉgUse de Paris fat
desservie à la fois par Mestrezat, Le l'aucheur, Drelinoourty Aubertin et Daiilé. « ISous pouvons, dit le « biographe de ce dernier, appeler ce tenip6-*là le « bon temps de notre Église , sa belle saison, ses « années de bénédiction et de prospérité (1). »
Celui qui survécut à tous les autres, et qui ferme ce qu'on peut appeler la première période ou le premier âge de la chaire protestante au dix-septième siècle, est Jean Daiilé, né en 1^9 4 et mort en 1670.
Il naquit à Chàteilerauit, d'une famille honorée et revêtue de charges importantes dans sa province. Ses éludes accomplies, il Je\int gouverneur de deux petits-fils de Du Plessis-Momay, controversiste habile et pieux, dont le commerce lui fut très utUe. Il voyagea pendant deux ans avec ses élèves dans presque toute l'Europe. « On lui a souvent, dit son biographe» « ouï regretter ces deux années, qu'il comptait près*
(I) Abrégé de la vie de M. JMiUé (par ie fite de Daiilé), imprimé tTeo Uê Jhu» dêmm 99rmQm§ de J, DaiUL Cbarenton, lOn. P«0e 29.
mif DAiLLB. Iâ3
« que pour perdues , parce qu'il les eût pu passer
« plus utilement daios sou cabinet (1). » Il avait vu •cependant, dans ces voyages» tes hommes les plus illustres du temps ; mais c'était alors une prévention ^générale que tout ce qui peut s'apprendre se trouve -dans les livres. Il y a perte et profil en même temps à cette concentration daus les idées abstraites. Lorsqu'on vit solitairement avec les principes, on les conserve mieux, on n'est pas exposé aux tmnsac» tiens, et l'on est fort, parce qu'on est absolu. Néanmoins, dans la vie, la vérité ne peut pas compter sans son hôte, et son hôte c'est l'humanité. Les jMre* nuers principes sans doute sont inaltérables, mais il y a tout avantage à les appliquer en face des faits, et la société est un fait duquel il faut tenir compte. Mous étudions une époque où l'on raisomie plus qu'on n'observe. Cest le secret de sa force et de sa
fuil)lesse. Le grand |jriricipe de Bacoù a mis du temps à £aire son chemin , et quand il est arrivé au dixhuitième siècle, il est arrivé exagéré*
A son retour, Daillé fut, pendant quelque temps, ^cfaapebin de Du Piessi^-Momay. Celui-ci mourut peu après, et Daillé devint ministre à Saumur; mais, ayant fait un voyage à Pans et prêché à Charentou, il y fui appelé en 1626, et y exerça son ministère jusqu'à sa mort, c'est-a-due pendant quarante-quatre ans.
Son temps fut partagé entre la prédication et la
<xmtroverse, dans laquelle il succéda à celui qu'on
184 JBAH DAILLÉ.
appelait le grand Du Moulin. Les contemporains prétendaient que la Réforme n'avait pas eu, depuii» Calvin, de pins puissant champion.
£u 1632, il publia son Traité de 1 emploi des saints Pér€$, Ce iivre^ le premier de Daiilé, est le plus cé» lèbre et peut-être le meilleur. Situé au-dessous de cette région sui)lime et redoutable, où brillent san&^^ doute les grandes lumières, mais où se forment aussi les grands orages, le sujet ne l'enliaînaii pas dans ces controveraes où Ton est si facilement exposé à la profanation; il ne remuait aucun dogme, auco»
bière, mais en revanche il s'adressait aux préoccupations du temps. La nouveauté et le piquant du sujet, un plan simple et heureux, une méthode exceUente, un style aisé et passablement vif, sans aucune âcreté, ont fait de ce traité le premier livre de controverse vraiment populaire.
Sans doute, Pascal aurait tiré du même sujet un plus riche parti. Le génie du style et Téloquence forte ne caractérisent pas Baillé ; mais c'est un logicien très habile, qui donne à son argumentation toutes les allures du bon sens populaire. En mém& temps, sans écrire pour le monde, il écrit de manière à être goûté par les gens du monde. En général, il ne semble pas avoir la gravité ni la tristesse de style de ses devanciers; il a de la familiarité, une sorte d'enjouement, jusque dans ses sermons; il cause plus volontiers qu il ne disserte. Ce n'est pas, je le suppose , chez Mestrezat qu'on trouverait une phrase comme celle-ci : « Ainsi fut abat-
>BAW BAILLI^. 185
« tue par ua coup de canon Tautorilé des Pères (1). »
Voici le sujet de son livre, tel qu'il Texpose luimême dans un résumé , intitulé Deuetn de tout Vou-
vrage :
« Les Pères ne peuvent être juges des controver-
« ses aujourd'hui agitées entre ceux de l'Église ro- « maiue et les protestants : 1° parce qu'il est, sinon «t impossible, du moins très difficile de savoir nette* « ment et précisément quel a été leur sentiment sur
icelles; %° parce que leur sentiment, posé qu'il « fttt certainement et clairement entendu, n*étànt a pas infaiiilbie ni hors de danger d'erreur, il ne V peut avoir une autorité capable de satisfaire l'en- « tendement, qui ne peut ni ne doit croire, en maa lière de religion, que ce qu U sait être assurément « véritable. ,
« La première raison se prouve par les moyens a suivants :
a 1. Nous avons peu d'écrits des Pères, surtout
« du premier, second et troisième siècles-
« â. Les écrits que nous avons de ce temps-là
fit traitent de matières très éloignées des questions
^ d aujourd'hui, ce 3. Les écrits qui portent les noms des Pères
a ne sont pas tous vérilablement d'eux , mais une
«c bonne partie supposés, soit dès jadis, soit depuis
« les derniers siècles.
a 4. Les vrais écrits des Pères ont été en plu-
« sieurs lieux altérés par le temps, l'ignorance, la
(0 Traicté de l'employ dva »a'mcts Pères. GeDéve, 1^3. Page48S.
186 JBA» DAlMi.
« fraude, soit pieuse, soit malicieuse, ès premiers et «c derniers siècles.
«r 5. Les écrite des Pères sont difficiles à entendre, « à cause des langues et idiomes dont ils se servent, « de la £açon dont ils traitant,. eml>r<»iiUée la plus « souvent de figures et artifices» de rhétorique, de « subtilUés et souplesses de dialectique, et sembla- « bles tours, et pour les termes qu'ils emploient, la « plupart en signification tout autre que nous ne les « prenons maintenant.
<c 6. Quand bien nous verrions une opinion exce primée clairement en l'écrit d'un Père, nous ne a pouvons pas pour cela nous assurer qu'il l'ait te- « nue , vu que souvent ils disent des chose» qu'ils « n'ont pas crues, soit en rapportant les sentiments « des autres sans les nonmier, ce qu'ils font souvent a en leurs commentaires, soit en disputant contre un « adversaire, en laquelle sorte de traités ils se per- « mettent de dire l'un et penser l'autre, soit en tai- «c saut ce qui ils tiennent par quelque dispensation, « comme en leurs homélies, pour s'acconmioder à <c une partie de leurs auditeurs.
« 7. Posé que nous soyons assurés qu'un Père dise « une opinion comme sienne, toujours faudra-t-il re- « chercher en quel temps il l'a dite, si devant ou. « après avoir bien mûri ses études, parce qu'il leur « arrive parfois de rétracter en leur vieillesse ce « qu'ils avaient tenu en leur jeunesse.
« 8. Mais posé qu'un Père ait tenu constamment « une opinion, restera à voir comment il l a tenue
JEAN DAUJi. 18IT
« et en quel degré de croyance, u cooaiae néœsaaire
« ou probable seulement ; et derechef en quel deff gré de nécessité et de probabilité il Ta mise, les « croyances n'étant pas toutes également soit néces- « saires, soit probables.
« 9. Après cela &udra édairdr s'il avanœ cette « opinion comme de soî-mème seulement (car en ce « cas elle ne serait pomt de foi nécessairement), ou « s'il la rapporte comme croyance de TJ^gUse de son « siècle.
« 10. Sur quoi faudia ensuite distinguer s'il l'at- « tribue à TÉglise universelle ou à une Église par- « tîculière seulement, les sentiments communs en « la plupart de l'Église n'ayant pas toujours été re- « çus en une chacune de toutes ses parties.
« Il . Et après tout, soit que vous preniez l'Église « pour l'université des chrétiens, soit seuiemeut pour « l'université des pasteurs, il est impossible de sa- « voir quels ont été les sentiments de toute l'Église « d'un siècle, vu qu'il arrive bien souvent que les « opinions de.ceux qui paraissent ne sont point sut- « vies, sont môme quelquefois mécnies et confre-
« dites par les membres de la même liigUse, q^i ne « paraissent point, lesquels néanmoins au reste, pour « leur doctrine et piété, mériteraient peut-être au- « tant ou plus de considération et d'autorité que les « autres.
« La seconde raison, à savon* que ni le témoignage, « ni l'enseignement des Pères n'est point infaillible» «c se prouve par les eonsidérationa suivantes :
188 JEAN DAIui.
a 1 . Les Pères mômes témoignent qu'ils ne doivent « pas être crus absolument et sur leur simple dire.
« 2. Ils écrivent de façon qu'il est aisé à voir « qu'en écrivant ils ne prétendaient nuUemeut de « nous juger.
a 3. Ils se sont abusés eu divers points, et à part, « et plusieurs ensemble.
« 4, Ils se sont fortement contredits les uns les « autres, et tombent en avis divers sur matières im- « portantes.
« 5. Enfin, à vrai dire, nulle des parties ne les « reconnaît pour juges, mais les rejettent librement « et sans scrupule, les uns et les autres, tenant plua sieurs choses que les Pères ont ignorées , en rc- <K jetant d autres qu'ils ont tenues : les protestants, a là où les Pères vont ou contre ou outre FÉcriture; « l'Église romaine, ou ils choquent les résolutions de <r ses pontifes ou conciles. Puis donc que les parties « attribuent Tautorité souveraine à d'autres juges , a. les Pères , quand bien ils auraient au fond une « autorité divine, ne sauraient néanmoins jamais vi- « der leurs différents et les mettre d'accord.
a D'où s* ensuit qu'il faut , débattre nos dilTérents « par autres moyens que par leurs écrits, et suivre « en la religion la méthode que l'on tient en toutes « autres disciplines, nous servant des choses dont « nous sommes d'accord pour éelaîrcir celles dont a nous sommes en contestaliuu, comparant exacte- « ment les conclusions de l'une et de l'autre partie « avec ses principes, reconnus et confessés par toutes
JEAN DAILLÉ. 189
« les deux, soit en la raison , soit en la révélation « divine. Et quant aux Pères, les lire soigneuse- « ment et surtout sans préjugé de part ni d'autre , « cherchant en leurs écrits leurs opinions et non les a nôtres, argumentant de ce que nous y trouverons « négativement plutôt qu'affirmativement, c^'est-à* a dire, que nous tenions pour suspects les articles « qui ne paraissent point chez eux, n'étant pas « croyable que de si excellents hommes aient ignoré a les nécessaires et principaux points de la foi, mais « ne recevant pas incontinent pour infailliblement a véritable tout ce qui se rencontre chez eux, parce oc qu étant hommes, quoique saints, ils peuvent s'être « quelquefois mépris, soit par une simple ignorance, <c soit même par quelque passion, n'en ayant pas a été entièrement exempts, comme il parait clairecc ment par ce qui nous reste de leurs livres. »
Daillé eut à soutenir d'autres controverses avec ceux de sa propre communion au sujet de la grâce universelle, dont il était partisan. Une révolution s'était opérée dans la théologie protestante depuis le synode de Dordrecht. Beaucoup de théologiens avaient adouci la rigueur des anciens dogmes. Cependant, c était encore de la nouveauté, et Daillé n'avait, à ce qu'il parait, écrit que pour ses amis ce qti il composa sur ces matières et qui fut, dit-on, imprimé à son msu. Il ne semble pas qu'il ait évité dans ces débats les écueils auxquels la droiture et la charité ne sont que trop exposées quand on controverse. L'historien de sa vie, son fils, n'en parle
190 «AH dailU.
qu'avec une sorte de répufi:nanre. « Nous avons m. voohiy di(-ily expédier en un seul trait de j^ume « Umte cette petite guerre civile ; aussi bien est-ce « un endroit dont nous ne saunons trop tôt nous « tirer (1). »
Daillé présida, en 1659, le dernier synode national réuni à Loudun. La session fut ouverte par un discours du commissaire royal, le sieur de Magdelaine. Après avoir fait remarquer la grande condescendance du roi, qui permettait des débats concernant une religion que lui-même et la majorité de ses sujets désapprouvaient, il recommanda aux ministres de se contenir toujours dans les bornes de la modération quand ils parleraient en public. « On leur défend ex- « pressément, ajouta-t-iJ, de se servir du mot d'^iti- « iedirisî dans leurs précbes ou dans leurs écrits , « lor^c^u'ils parleront du pape, ni d'appeler les catho- « liques idolâtre»^ ni de parler en termes scandaleux « et injurieux de la religion catholique, comme de a dire que c'est un abus et une tromperie du démon, « et autres choses semblables que l'on trouve dans «c Yotre confession de foi (2). » Et avant de finir : « Sa Majesté ayant considéré qu'on ne peut pas tenir «c de synode national sans qu'il en coûte de grandes ti soinnies et sans causer beaucoup d'embarras et de « peines à ceux qui y sont envoyés, et d'autant « qu'on peut terminer plus fecilement et à moins de
(0 Aàregf de lu vie de .W. Daillé, page 26.
(2) Atmo.x. Tous les Synodes nationaux des Étflises réformées de France, ta Baye, iTio. Tome 11, page 719.
JBAN DàILLÉ. 191
« fraiB phuiieim matîèreB et affaires dans les synodes tt proviiiciaiLx , lesquels Sa Majesté permet qu'on « tienne une fois l'année, pour consenrer la discipline « des figlises de la religion prétendue réformée ; « pour ces raisons, Messieurs, Sa Majesté a jugé à « propos que je tous proposasse de sa part de don* « ner à Tavenir tout pouvoir aux synodes province ciaux de counaitre de toutes les alliaires qui arrive* « rontdans les proyinces, dont la connaissance ap* a pârtenaît autrefois seulement aux sMiodes iiaiioa naux, et de les régler et terminer ; car Sa Majesté a a résolu qu'on n'en assemblerait plus que lors» « qu'elle le jugerait expédie ut (i). »
Le modérateur Daiilé, dans sa réponse, exprima l'espérance que le roi reviendrait de cette dernière décision.
a Pour ce qui est, continua-tril, de cette conduite « discrète et modérée qu'on requiert de nos mi* « lustres dans T exercice de leur oflice pastoral, dans « leurs livres qu'ils font imprimer pour la défense «c de notre religion , et dans leurs prêches pour le ce même sujet, nos pères ont eu la charité chietienne «c en si grande estime et recommandation, avant « même que l'exercice de notre religion nous fût « permis par les édits et au plus fort de la peisécu- « tîon, qu'ils ont défendu, par un article très exprès « de notre discipline, de se servir de termes inju- « rieux et de faire le moindre reproche qui pût, en « quelque façon, aigrir les esprits des hommes, tel-
(i; AvMo.f. Tou* les Synodes nationaux. Tome H, ptgo T3I. «
192 JEAM DAILLB.
a lement que les temps dans lesquels nous vivons
« étant plus calmes, et plus paisibles, par la grâce «c de Dieu et la bonté de notre roi, Sa Majesté peut « être pleinement persuadée qu'elle nous trouvera
« toujours parfaitement obéissants à cet égard, et <K que uolre modération pourra servir d'exemple aux « autres. Ët il serait à souhaiter que tous les pré- « dicateurs de la ('oniiiiunion de Rome lussent aussi « circonspects ; alors nous ne serions pas déchirés ce en pièces comme nous le sommes continuellement, « tant dans leurs écrits que dans leurs prédications. « — Mais à Tégard de ces paroles d'Antechriit^ qui «c sont dans notre liturgie , et de celles d*îâaUUrU ce et de tramperies de Satan ^ qui se trouvent dans a notre confession de foi, ce sont des mots qui dé» <c clarent les raisons et le fondement de notre sépa- « ration d'avec TÉglise romaine , et la doctrine que « nos pères ont maintenue dans les plus cruels temps « et que nous avons résolu, à leur exemple, de ne a jamais abandonner, avec la grâce de Dieu , mais «c de les conserver fidèlement et inviolabiement jusce qu'au dernier moment de notre vie (i), »
Ce discours singulier peint bien la situation, situation fausse et violente, et qui ne pouvait pas durer. Une partie de la nation damne l'autre , dont la religion est censée être la religion de TËtat. Si cela ne justifie pas la révocation de TÉdit de Nantes, cela l'explique. Il mit cependant encore vingt-cinq ans à crouler.
(0 Ayiiov. Tow le« Synoiu nationaux. Tome H, page 725.
JSAN DAILLÉ. 193
Daîllé est plus renommé comme controversisle que comme prédicateur. Il Test pourtant aussi à ce dernier titre» et les vingt volumes de ses sermons (1) renferment bien des choses remar([uables. Il est jusqu'alors le seul dont la réputation littéraire ait passé les bornes de son parti. Il paraît qu'il fui en commerce avec les beaux esprits de son temps. Balzac semble en avoir fait grand caa. Voici comment il s'exprime à son sujet dans une de ses LeUrei à M» Conrart, la seizième du IV* livre :
« M. Daillé m'a fait un affront en me faisant de « rhonneiir. Je pensais le régaler ici ([uel(]ues jours, « et je m'y étais préparé; mais ou il n'a voulu » ou « il n*a pu me donner que deux heures d'un voyage « de trois mois. Véritablement, ce furent de ces 4c heures dont tous les moments sont précieux, et « que j'estime plus, sans comparaison, que des an- « nées entières, que des vies entières de tel et de « tel que vous et moi connaissons. It me rendit tant « de témoignages d'amitié, il me parla laiit de \uus, « il me dit de si bonnes choses et me les dit si bien, « que je vous avoue que jamais conversation ne me « satisût plus que celle-là, ni ne laissa dans mon
(0 Sennons sur rÊpItra tux Philippieiw, 2 vol., 1644 et 164T ; ~ lur rÉpïtre tttx Goloasiens, S vol., t648 ; — sm l'Êpttre à Tite, i6S$ ; — sur I TimoUiéo, i«6i ; — sur H Tiroothée, t$M ; — ée U oaissance, de ta mort, de ta résurrectimi et de l'aseeuion de noire Seigneur» 165 1 ; — en des jours de cèoe, 16$3; — du Toyege
de ta Rochelle, I6î5 ; — sur certains jours de l'année, 1658; — mélange de sefmom, '2 vol., 1658 ; — sermons sur Jean III cl sur divers autres textes, i66ri ; — sur l Coriiilliiens, X, i'>67; — sur Hébreux, Xlï, i vol. posthume. — (Celle lislc, conforme à celle dressée par le tils de Daillé, ne conlieol pas tous les recueils mcnUconés dans la France Protestant». (Éditeurs.)
194 IBAR DAIui*
« esprit de plus belles ni de plus agréables images. >
Ët ailleurs) livre II, lettre X :
«r De nouveau je vous rends très-huinbles grâces « de vos beaux présents, et si ma santé me le per-^ « mettait, je vous ferais Féloge de chacun d'eux ea « particulier. Mais quand je serais Ijcaiicuup plus^ « malade que je ne suis, quand j'aurais la mort « entre les dents, je ne saurais m*empèeher de m'é- « crier : Oh ! que le sixième sermon de la Résurrec- « tion est une exoeHente pièce ! qu'il est digne de « la primitive Église 1 ([iie le prédicateur est puissant <c eu persuasion 1 que ses preuves sont fortes et conte vaincantes! Cfu*il établît bien, qu'il appuie lûen les^ a lundements de notre doctrine ! Ce ne sont pas, « comme on parle, de simples arguments de crédi- <r biltté; ce sont des démonstrations morales, à Té- « Yidence desquelles je me rendrais quand je serais « aussi Juif que le Rabbi Benjamin, et aussi païen « que le philosophe Porphyre. J ai lu ce qu'ont écrit c les premiers chrétiens, tant de i Église grecque « que de la latine; mais en conscience je n*ai ja- <c mais rien 1^ de plus raisonnable et de plus judi»> a cieux. 9
J'ai trouvé cette « excellente pièce (1), » et j'en vais donner l'analyse.
Texte : Nùus mnxmm qu$ um témoignage es! véritable^ — ou digne de foi. (Jean XXI, 24.)
(0 Dam le ToUimc intitulé : Setmonu dê la naistance, de la mort, la ré-
stirrecthn et de ranrension de notre Seiffnettr Jésu.t-Cfirist. Qwèft, iMft.. Pages m ei suiv. (La première édiUoa est do Cbareotoo, ledi.;
J>A!f DAItli. 195
L'orateur se propose de prouver que Je (émoi* goage rendo par saint Jean et les autres apôtres est irréprochable et au(li(Mitique.
Plao : I. Ils n'ont pas voulu tromper. • H. Ils n'ont pas pn se tromper (1).
L Ils n'ont pas voulu troiii[)er.
Ce témoignage les exposant à des persécutions, il faut qu'ils aient eu, pour le rendre, quelque raison considérable. — Était-te l'attachement pour leur mattre? Mais sa mort devait leur apprendre à le haïr; car, n'étant pas ressuscité, il se trouverait qu'il les aurait trompés. Et même en supposant qu'ils eussent pu continuer à l'aimer, auraient-ils voulu, pour annoncer le mensonge de sa résurrection, s exposer à tant de maux ? — Serait-ce peut-être la cupidité ou l'ambition (amour de la gloire)? La cupidité / Mais de si grandes espérances pouvaient -elles entrer dans l'esprit de ces pauvres pécheurs? Ils ont i)iis la route toute contraire, abandonnant d'aliuid tout ce qu .Ib avaient, qui, quoique peu de chose, était beaucoup au prix de la perspective qui s'ouvrait devant eux. Oael moyen, en effet, de devenir riches et grands que de prêcher, et de prêcher quoi? La résurrection d'un homme crucifié. — Il ne feut pas regarder ce qui a suivi leur predicaiion ; car ils ne pouvaient absolument le prévoir. Ce qu'ils ont fait était, à vue humaine, le moyen , non de s'agrandir, mais de se perdre. On n'a qu'à se rappeler Ja dispositKHî des Juife , qui venaient de crucifier Jésus-
(t) I^» B* ni Sauraient pas pu irouiper.
196 JCAir DAtiii.
Christ. — Mais supposé qu'ils eussent pu concevoir une telle espérance, comment eussent^ils pu la conserver? Connut' lit taul de maux, et la seule perspective de tant de maux , ne les ont*ils pas rebatés ? Mats ces raisonnements sont superflus, toute leur vie montrant assez qu'ils n'ont pas eu un tel dessein (de devenir grands ou riches), ils n'ont rien £aiit de ce qu'ils auraient dû faire dans un tel but. (Comparaison des apôtres avec Maiiumet.j Voyez leur conduite ouverte et sans artifice ; voyez leur attitude devant la persécution, à laquelle ils n*opi)oseiii point de résistance. — Au lieu de la cupidité , serait-ce Vambition (la gloire)? Cette passion n'était pas naturelle à leur condition. Puis, si c'est là leur nioliiie, pourquoi donnent-ils tout l'honneur de leur doctrine à un autre? Ëtaît-ce d'ailleurs le chemin de la gloire? Celait iueu plutôt celui de 1 infamie. Ils ont recueilli de la gloire » c'est vrai ; mais humainement ils ne pouvaient la prévoir. — Dira-t-on peut-être qu'ils ont mieux aimé avoir une mauvaise réputation que de n'en point avoir, et qu'ils n'ont tenu qu'à fiaiire du bruit? Rien en soi n'est moins vraisemblable ni plus rare : combien encore le serait-il moins que plusieurs à la fois aient formé un pareil dessein ? Remarquez d'ailleurs qu'il ne s'aj^it pas ici, comme pour Érostrate, d'une boutade, d'un coup de main, mais d'un dessein suivi, de toute une carrière. — Le vrai moyen, pour les apùlres, de se l'aire un nom, c'était de se rétracter, et ils ne Font point fait. Du moins, sur cent vingt qu'ils étaient, devait-il s'en trouver
JKAK DAILLÉ. 197
lin qui le fît, pour éviter l'inlanue ou les supplices, et il ne s'en est trouvé aucun. (Épisode d' Apollonius de Tyane.) Uoratenr en conclnt qu'ils n'ont pas voulu tromper, puisqu'il ne reste, pour expliquer leur conduite, que d'admettre qu'ils étaient eonyaincus.
n. Il prouve ensuite que leur conviction n'a pu être une erreur.
S*il était question de quelque vérité universelle y au-dessus des sens, nous conviendrions que ces hommes ignorants et grossiers ont pu se tromper ; mais il s'agit ici d'un fait particulier, d'un individu, longtemps vu, fréquenté, [pratiqué par eux (il ramasse ici toutes les circonstances). Ils avaient toutes les raisons (le ne pas vouloir t^tre trompés et de résister aux plus fortes apparences, comme on Ta fait voir dans la première partie. Aussi voit-on qu'ils ne se rendirent pas d'abord, lis appliquèrent , pour ainsi dire, (eus leurs sens à se convaincre. De la difficulté même qu'ils ont eue à croire , est résultée la fermeté de leur conviction. — Enfin, Terreur, s1l y a eu erreur, n'a pu venir que du sujet ou de l'objet. Mais (juant au sujet, qui croira que tant de personnes, qu'il faut supposer ivres ou égarées, se trompent toutes de même? Et comment les supposer toutes égarées ou ivres ? — Si toutes ces personnes étaient jk>lles, on aurait vu plus tard, et en d'autres choses, des traces de leur folie; on n'en voit point. D'ailleurs, s'ils ^ssent été évidemment tous , on ne les eût pas persécutés comme on Ta fait. — L'erreur viendrait- elle donc de Vohjei '! On ne peut allé-
196 JEAN DAILLK.
guer la distance , puisqu'ils Tout vu de si prèft^ ni
dire que c'a été un iaulôiue. Si c'était un rautome, c'était, daos tous les cas, un phénomèaae miraculeux ; autant vaut supposer la résurrection; car un miracle est égal à un autre miracle. Si c'était ud démon qui les eât jouéSt il se serait joué lui-même, rien n'étant si contraire à Tesprit des démons que la doctrine et la vie des apùlres.
Conclusion. Nous avons prouvé qu'Us n'ont ni voulu nous tromper, ai pu se tromper Ainsi leur témoignage est véritable. Embrassons donc avec une pleine foi la prédication de ces hommes divins. Recevons avec eux ce ressuscité. IMais s'il faut croire, c'est du cœur. Car s'il est malheureux de ne pas croire cette vérité, il serait bien plus malheureux de la croire inutilement, c'est-à-dire sans que notre vie s'en ressentit. Notre bouche atteste que les apôtres ont dit vrai , mais notre vie les accuse d'avoir menti \ car ih>uô ne pourrions vivre comme nous vivons si nous croyions réellement que Jésus-Christ est ressuscité. >»ous disons avec eux que Jésus-Christ est dans la gloire : comment donc lui portons-nous si peu de respect ? — Nous croyons qu'il ne recevra dans sa gloire ni larrons, ni calomniateurs, ni intempérants : comment sommes-nous donc tout cela ? — Nous croyons, d'après les apôtres, que Jésus* Christ nous garde les vrais biens dans son règne, et nous ensevelissons notre âme dan» la boue. « C'est •t une trop grossière erreur que de s'imaginer des « choses si incompatibles. Si vous teniez pour véri-
« table ce que disent les apùtrej», que JtMi»-Christ « eat ressuscité des morte, vous caroiries aussi très ^ assurément ce qu'ils ajoutent, qu'il est le Prince, a le Sauveur et le Prophète du genre humain, » et TOUS VOUS conduiriez en conséquence. Hais conune TOUS ne TOUS conduisez pas ainsi, vous ne croyez pas, et vous u'avez aucune part au salut. Dieu veuille vous ouvrir les yeux pour voir le péril où vous êtes ! etc.
Faisons encore mieux cunnaîtiL* ce beunua par «quelques citations. Dadlé développe ainsi Tidée que les apôtres n'ont point pu être portés par attadiement pour leur maître à feindre qu'il était ressuscité ;
« Je veux qu'ils aient aimé leur maître très ar- « demment durant sa vie, pour les hautes espé* •a rauces qu il leur laisait concevoir d'avoii* quelque « jour une grande part en son règne : qui ne voit « que, sa croix venant à découTrir la Tanité de leurs <« pensées, toute lallectiou quils avaient eue pour « lui auparavant devait , pour toute raiscm , non se a refroidir et s éteindre seulement , mais encore se « changer en dépit et en haine contre lui ^ pour « avoir aùisi été abusés? D*où il fût arrivé qu'au <c lieu de le louer, ils l'eussent décrié; au lieu de le « feindre ressuscité, ils l'eussent accusé d'imposture. « Mais quand Tamour qu'ils portaient à leur maître « eût pu soutenir un si rude choc î^aus s'ailerer ou « s'affaiblir y qui croira que, pour relever la répu- « tation d'un crucifié, ils eussent voulu exposer leur « vie à tant de misères et de disgrâces? Nul ue « trouve étrange ce que nous lisons dans l'histoire
âOO JEAM DÀILLK.
« n>njaine , (ju'un certain Prociilus ait juré d'avoir « vu Homulas depuis sa mort^ avec une (aille plus « riche et une façon plus yénérabte qull n'avait « durant sa vie, monter au ciel et ordunuer qu'où «( Padoràt désormais comme Dieu. Car il pouvait y « sans aucun sien péril, sacrifier cette fiction à Taf* a fection cju'il lui portait, à la satisfaction du peuple « et à la sûreté du sénat, soupçonné d'avoir fait a mourir ce prince. Puis cette fable était ouïe de « chacun avec plaisir et attirail sur son auteur les « bénédictions et les applaudissements du public. « Mais ici se rencontrent toutes choses contraires. « Car le témoignage des apôtres se rendait, non à «( un roi , mais à un crucifié ; il se publiait au mia lieu d'un peuple, non ami, mais ennemi du dé- « fiint, qui venait de le £aiire mourir sur une croix, « entre deux brigands. Il apportait aux apôtres, non « les applaudissements, mais la haine et l'exécration « de leur patrie; puisqu'à peine eurent-ils ouvert la « bouche pour publier cotte résurrection , que les fic sergents les saisirent, les magistrats les condam- « nèrent, les bourreaux les fouettèrent publiquement, <c toute leur nation s'émut contre eux avec une fora cénerie incroyable. Uuelle apparence que des créa- « tures, douées de la moindre étincelle -de sens com-^ a mun , se pussent résoudre à soullrir tant de maux « si réels et si véritables, pour gratifier d'un vain, «c faux et imaginaire honneur les froides cendres d'un « ami mort (1;? »
(I) Pages SM-38S.
Ailleurs il établît que leur vie entière prouve qu ûà n'ont pas voulu tromper :
« Mais il n'est pas besoin d'argumenter qu'ils « n'ont pas jm avoir un tel dessein, puisque toute a leur vie montre assez qu'ils ne Tont pas eu. Car « si la convoitise de s'agrandir les eût poussés à « cette prédication, ils eussent ménagé, durant le « cours de leur ministère y les occasions qui se pré- « sentaient de faire leurs affaires : ils eussent amassé a de l'argent, levé des gens, saisi des places, re- « poussé leurs ennemis, comme ils en eurent le « moyen par le miraculeux succès de leur minisa tère et comme Tout pratiqué depuis tous ceux «r qui ont été piqués de cette passion, un Theudas, « ua Judas galiléen, lui Barcocebas, un Mahomet et a autres. Et posé qu'au conmiencement ils se soient « un peu retenus pour acquérir réputation de mo- « destie , si est-ce que tôt ou tard ils eussent enfin « éclaté et découvert leur dessein , après avoir au- « cunement établi et assuré leur parti. Mais en toute « leur vie il ne parait rien de tel, et nul, que nous « sadiions , ne les en a jamais accusés, lis persévé- « rèrent jusques à leurs derniers sou pu > dans leur tt première pauvreté, sans train et sans équipage, a avec une si prodigieuse frugalité que le plus ha- « bile d'eux tous gagnait sa vie à travailler de ses a mains, bien qu'il rende témoignage à ses disciples « de l'avoir si ardemment aimé qu'ils lui eussent « volontiers donné jusqu a leurs propres yeux, s'il
en eût eu besoin. Quand vous voyez un Mahomet
âdi JUH PAILti.
a pratiquer secrètement à la Mecque en Arabie; « quand vous le voyez , sa mine éventée , s'enfuir « la nuit à la sourdine, se retirer dans le désert, y « attrouper des gens de main, assiéger des places, « prendre les marques de la royauté, en cueillir les « fruits : la domination, le luxe, la jX)nipe, les vo- « luptés jusque» à avoir quatorze femmes ; laisser « cette belle forme de discipline à ses successeurs, « leur ordounaut d avancer leur empire avec le fer et le feu ; après cela il ne fout pas demander ce « qui meut cet homme ?\ publier cette grossière et « ridicule religion, dont û a empoisonné 1 Unent et « le Midi. Ce procédé montre évidemmeni que ce « fut la seule convoitise de se faire grand ; et quand <K sa loi n'aurait autre marque de fausseté, celle*cî «r suffit pour ouvrir les yeux à toute personne de <i médiocre jiiiïement, et lui montrer que cet im- « posteur Ta feinte , puisque ta feindre était un a moyen si apparemment utile pour pai venir à la « graudeur mondaine où il s'est élevé. Mais quant <c aux apôtres, au lieu de se retirer dans les lieux « écartés, ils se montrèrent et vécurent dans les «r villes les plus peuplées et les plus fameuses de « l'univers , où il était impossible de rien remuer a sans être découvert , pour la majesté du peu^e- « romain qui y résidait. Et bien que les persécutions « qu ou leur faisait lussent capaiiles de jeter hors des « gonds les personnes les plus insensibles, si est-ce « qu'ils n'opposèrent jamais la moindre résistance (c aux cruautés de leurs ennemis, ni ne convièreat
« leurs disciples a user de voies de fait pour les « recourre » bieo qu'ils en eussent grand nombre « et capables de faire quelque chose , s'ils eussent <r voulu s'en servir. On les voyait errants çà et là, « sans maison, sstos deniers, sans suite, sans plaisir « ni conteiilLinent , nus, déstitués, calomniés, haïs, « fouettés, lapidés, persécutés par les magistrats et « par les peuples, aC tons, un bu deux exceptés, « après une si funeste forme de vie , mou i a ni de « mort violente et honteuse, laissant pour tout em» « pire à leurs successeurs le patron de cette triste « discipline et le commaudement de la suivre exac* « lement, de ne rien convoiter ni craindre , de ne « rien ôter à autiui sous quelque prétexte que ee « soit, et de ne leur rien refuser du nôtre, non, pas « notre sang, ni notre vie même, s'ils en ont besoin; « Ët de fait, cette sainte et innocente doctrine, con- « sacrée par leur exemple, eut tant d'efficace que, « plus de deux cents ans après leur mort, leur secte « ayant déjà rempli l'univers, quekjue cruelle bou- « chérie que Ton fit de leurs disciples pendant tout n te temps-là, on ne leur sauiaii reprocher qu'ils « aient jamais, je ne dirai pas levé des années, ou « surpris des villes, ou tramé des conjurations, mais « non pas même tiré une seule épée pour leur dé- « fense (i). »
Yoici la conclusioû :
« Recevons chez nous cet admirable ressuscité « qu'ils nous annoncent, tout ainsi que si nous l'a-
(1) PagM 30i-^M.
« vions vu nous-mêmes, et avions mis nos doigts dans a les cicatrices de son corps. Mais, trères bien-aimés, « il faut croire cette prédication des saints apàtres « du cœur, et non de la bouche seulement. Car si « c'est au monde un crime et un malheur extrême <c de rejeter le témoignage d*une si datre et si il- « lustre vérité, notre faute sera incomparablement « phiB étrange et notre condamnatioB plus rigou- « reuse si , ne doutant point de sa vérité , nous ne « laissons pas de vivre comme si nous ne doutions a point de sa fausseté. Je sais bien que nous faisons « tous profession de croire ce tém()i;j,nage , et que a nous dirions volontiers chacun de nous avec saint « Jean : /e sais qu'il est véritobîê^ et que nous pren- <c cirions à grand outrai^e qne l'on nous accusât d'en ce douter. Mais piût à Dieu que nous eussions au- « tant d*horreur de le démentir en effet, comme « nous en avons de le renier en paroles ! Notre et bouche donne aux apôtres la louange d*ayoir dit « vrai ; mais notre yie les accuse d*être faux témoins. « Nos langues consentent à leur déposition, et nos «r mœurs la démentent. Car, si vous tenez pour véri* « table ce que disaient ces saints hommes, que Jé- « sus est ressuscité des morts et qu'il est vivant et « assis à la dextre de Dieu dans une souveraine « gloire, cooinient lui portez-vous si peu de respect? « Comment faites -vous si peu d'état de suivre les ce lois de sa discipline céleste? Les apôtres disent «c qu'il ne reçoit en sa gloire ni les larrons , ni les «t paillards, ni les adultères, ni les ivrognes, ni les.
Digrtized by GoogI
IIAN SyULLB, 205
« avaricieux , ni les personnes ealacliées d autres « vices semblables, lis diseot qu'il a protesté que « nous n*aurons jamais de part en son royaume, si « notre justice n'abonde au-dessus de celle des scriff bes et des pharisiens, si nous ne sommes régé'*^ « nérés d'en haut, si nous ne sommes nouvelles créa- « tures, mortes au monde et à ses cupidités , vivana tes à Dieu et à sa justice. En conscience, est-ce a reconnaître ce témoignage pour véritable que.de a se vautrer dans les ordures du monde et de faire « tout le contraire de ce qu'il requiert de nous? Ces «c mêmes témoins disent que Jésus -Christ tient et « garde là -haut dans les cieux une bienheureuse « immortalité, une pleine abondance de tous biens, <c qu'il donnera assurément à ceux qui lui obéiront, « et que c'est entre ses mains sacrées qu'est notre « trésor, notre vie et notre gioire. En conscience, « est-ce tenir ce témoiguage pour véritable que de a laisser la, eommo nous faisons la plupart, une si « haute espérance, et d'enfouir misérablement nos a cœurs dans la boue , et ne tirer les sujets de nos « joies et de nos ennuis que de la terre seulement ? a C'est une trop grossière erreur que de s'imaginer cr des choses si incompatibles. Si vous teniez pour « véritable ce que disent les apôtres, que Jésus-Christ a est ressuscité des morts , vous croiriez aussi très a assurément ce qu'ils ajoutent, qu'il est le Prince, « le Sauveur et le Prophète du genre humain ; et si « vous ayiez cette créance , vous obéiriez à sa vo* a lonté, pour parvenir a sa gloire, n'étant pas pos-
« sibie, ni de le croire ressuscité sans le reconnaître c pour m homme dmii , ni d'être persuadé de sa « divinité sans ajouta foi à sa doctrine, ni de crcfire a enfin sa doctrine :>ans désirer son salut et se con« « former à ses lois. Car notre nature n*est pas , « grâces à Dieu, si inhumaine et si ennemie d*elle* « même que de pouvoir dédaigner les choses où elle « est persuadée que consiste son souverain bonheur. » Puis donc que votre vie témoigne que vous raé- « prisez la volonté du Seigneur, iffo&z pour tout a^ m suré que vous ne croyez non plus ni son Évangile, « ni sa résurrection ; d'où s'ensuit que , si vous de-» « meurez en cet état, vous n*aurez jamais aucune a part en son salut, qui est promis, comme vous « savez, non à ceux qui font profosston de croire, « mais à ceux qui croient en effist. Dieu veuille vous « ouvrir les yeux, pour voir le péril ou vous êtes, « afin que, saisie d'une juste frayeur, vous écoutiez « désormais la voix de ces divins témoins, et ajou- « tiez une loi entière à leur doctrine, pour éprouver « quelque jour la vérité de leurs promesses , en « voyant et œnleniplant éternellement dans les cieux « ce bienheureux ressuscité , ie Prince de vie et de « gloire, qu'ils virent autrefois sur la terre. A M, « avec le Père et le Saint-Esprit, vrai Dieu béni « au siècle des siècles, soit honneur et gloire el « louani^c ! Amen (1 . »
Ce discours est ce que j'ai rencontré de plus par* fait dans les œuvres de DaiHé, et il donne une idée
(0 Paget 412-416.
4£AN DAILLÉ. â07
assez complète, une m^are a8sez eicacte dn talent de cet orateur. Ea réunissant les imprejâ^ious que j^en al reçues à celles que m'ont faitee quelques autres morceaux du mèiue prédicateur, je crois pou- Toir dire que Daillé n'a pas une grande pnissaBc» oratoire et qti*U est fort éloigné du «ubiîme en fout genre. Sa pensée a peu de profondeur et son imagination peu de fécondité. Il a pourtant quelques rapprochements heureux et quelques développements naturels et abondants. En voici un exemple, em^ pmtjé au troisième des Sermons de la- natiMiMe , ât là mort , de la résurrection et de l*ascetuion de notrt Seigneur Jéstts^Christ :
« Cest en ce sens que saint Luc Tentend en ce « lieu quand il dit qu il y eut une multitude deê « arméis cHestes avec Va»ge; c'est-à-dire, qu'un grand a nombre d'anges, quittant le ciel, leur camp et leur « logement ordioaire, vinrent en terre et, se joignant. « à celui de leurs compagnons qui avait porté aux « bergers la bienheureuse nouvelle de la naissance
« de Jésus, se mirent à louer Dieu tous ensemble, (c Gertain^^t il était bien raisonnable que cette u divine armée célébrât la naissance de son Sei- « gneur; et leur maître faisant son entrée en la « terre, il eût été de mauvaise grâce qu'ils ne l'eus- « sent point bonoré de leur compagnie. Ce lut à « ce coup qu'ils quittèrent le ciel sans regret, pour « venir voir ici- bas une chose plus grande et plus tt admirable que toute la gloire des cieux. 0 beu* « reuse terre, que la naissance de Jésus a purifiée
^08 . JEAN DAILLÉ. .
«T'de tous ses malheurs! qu'elle a changée en im
« paradis, où les aiigcb se plaisent, où ils vien- « uent et se tiennent aussi volontiers que là-haut « au-dessus des étoiles ! Ci-devant ils ne la regar- « liaient qu'avec horreur^ comme le séjour du mal- « heur» comme le partage du péché et de la mort, <c et comme le règne des idoles et des démons. Ils a n'y venaient qu'à contre-cœur, pour y frapper et ntjfùwt y combattre. Désormais vous les y verrez « assidus, montant et descendant sur ce Fils de « l'homme dont ils honorent aujourd'hui ia^ naisf m sance , le servant après ses combats , le consolant « (iaiib son agonie, faisant la garde Jaiib hon sépulcre, «c accompagnant son triomphe , assistant ses servi- <x teurs, éclairant leurs prisons, brisant leurs chaînes, « volant à l'eatour d'eux, présents dans leurs assema blées et prenant part dans tous les biens et dans a tous les maux qui leur arrivent. L'enfant aujour- -w d'hui ne à Bethléhem a fait toutes ces merveilles. « Son corps a attiré ces divines aigles ici-bas, et par « sa présence il a rendu notre terre digne de loger « les armées du ciel. 11 est vrai que la lumière et la «c voix de celui qui parla aux bergers suffisait pour « les ravir et pour marquer la naissance du Sei- « gneur; mais le Père^ éternel voulut que la pompe « en fût plus illustre par la présence d'une multitude <c iuiiombrable. Le ciel fournil une infinité d'yeux et m de voix au spectacle et à la louange de cette merce veille , afin de suppléer à Tabsence et au silence <c des hommes ^(j). »
(0P«ge79.
JEàX BAïui. 900
Si Dailié évite l'excès où tooibe Mestrezat, de harceler, pour ainsi diie^ son texte, pour lui eittorquer tout ce qu'il tient caché, il a le tort, lui, d'arracher aux mots, par une espèce de torture, des aveux^pas^ sablemMit suspects. (Ainsi dans le premier sennofi du même volume, sur Galates, IV, 4, Texplicatioia des mots fait de fmme et mivoyer,) Nous ne lui reprocherons pas trop sévèrement des discussions Sûientiiiqueâ trop prolongées, une théologie ardu%: il ne faut pas oublier que les troupeaux étaient alors théologiens, et que c'est à peine si l'on pourrait, aujourd'hui , mettre dans des discours synodaux ce * qu'il faUmt alors mettre dans des sermons. Mais nous en admirerons d'autai^t plus, chez Baillé, Tabsence de toute roideur et de toute pédanterie.» M/ême dans ces discussions, le langage de cet orateur est celui de ce qu'on appelait alors les honnêtes geas, et ne sent nullement Técoie. Daillé ne dis* serte point; à peine peut -on dire qu'il prêche. U est coulant et communicatif plus qu'aucun autre* Sa diction est remarquable par la netteté et la flui* dité. il a émmemment le génie français. Le genre de Daillé me paraît moins appartenir à l'éloquence
oratoire qu'à celle éloquence didadique, dont les écrivains de sa nation ont fourni las plus beaux modèles, et qui, jusqu*à un certain point, leur est propre. Le Français n'a jamais pu enseigner sans faire acte d'éloquence; il ne lui faut cpi'un prétexte pour passer du didactique à l'oratoire. Sa soeiabîlité , sa nature
expansive, le besoin de trouver un adhérent, un com-
plice de son opiuion, iunt qu'il ne peut se contenter de renseignement pur et que eonstamment il cher» che à persuader. Les écrits humoristiques de TAngieterre et de l'Allemagne sont précisément à l'autre p6Ie : Fauteur y chercher avant tout sa propre satisfaction et Texpression de soa individualité, sans trop se préoccuper même s'il sera compris du lecteur.
Comme exemple d'explication, citons le passage suivant d un discours de Daillé sur le Serpent d'aitain :
a Si l*on regarde simplement ce fait comme la « seule lettre de Moïse nous l'exprime , sans le rapa porter à quelque chose de plus haut, où est celui a qui ne le trouve étrange ? Le peuple est travaillé tf des serpents brûlants; il reconnaît sa faute, qui « avait attiré ce fléau sur lui; Dieu en eut pitié et « les délivra. Jusque-là , il n'y a rien qui ne soit ce bien. Tout y est digne de la bonté et de la misé- « ricordc do sa i2;rande et souveraine Divinité. Mais « au lieu de chasser soudainement ces serpents, a comme il les avait amenés, ou de leur ôter le ve* « nin et Tinstinct qu'il leur avait donnés pour atta- <c quer et pour tuer les Israélites, par la seule vertu <c de sa puissance, il commande à Moïse de faire un «t serpent d'airain et de l'élever sur une perche , et
d'avertir ceux qui seraient mordus de le regarder, « avec promesse qu'ils seraient aussitôt guéris. Il « n'y a point d'homme que ce circuit ne surprenne, « et qui ne s'en moque s'il est profane, ou ne le « juge mystérieux s'il est fidèle, et ne pense qu'en
« cette histoire il y a eu quelque raison secrète, et qui ne parait pas dans la lettre. Car s'il n'eût été « question que de la guérison des blessés^ Tordre et «c la Yoloaté de Dieu suiiisaieat sans prendre tout « ce détour; et si tous dites que Dieu a voulu em- « ployer quelque moyen ou quelque signe pour cet « effet miraculeux 9 comme nous voyons qu'il en « use souvent, toujours y a-t-ii de quoi s*étonner « qu^il en ait choisi un si étrange et qui a si peu (c de rapport à Teifet pour lequel il s'en est servi. « Les Juifs Tont bien reconnu eux-mêmes, et pour « adoucir l'apparence de l'absurdité , leurs plus an- (c ciens auteurs ont eu recours à Tallégorie , nous «r débitant les songes de leur esprit pour des mys- « tères de Moïse. Philou, le plus ancien des Juils qui « ont vécu depuis la mort du Seigneur^ dit que ce « serpent d'airain signifiait la patience et la ferme rétt solution du cœur contre la mollesse de la volupté, ce et ajoute que celui qui en contemple la forme se « guérit par ce moyen des blessures qu'il a reçues « des appas de la volupté , parce que la tempérance « lui promet la santé et b conservation de la vie, au « lieu que la délicatesse et les plaisirs le menacent < d'une mort certaine et inévitable. Il eût beaucoup « mieox valu laisser la lettm de Holse comme elle « est et confesser que l'on n'en sait pas le secret, «,que d*en apporter une exposition si bizarre, et qui <r s'ajuste si mal aux choses qu'il n'y a point d'ap- « pareuce que ni lui , ni l'Esprit de Dieu qui le fai- « sait agir, y aient jamais pensé. Les rabbins qui
âiâ ISAH DAlui.
<c sont veauâ depuis Philon répondent autremeat et^ « philosophant simplement sur la lettre ^ disent, les a uns que la vue de Tairain est mortelle à eenx qui a ont été frappés d^ serpents brûlants, les autres ce que les personnes mordues de quelque béte veni- « meuse se mettant en danger de perdre la vie, si « après cela ils regardent ou l'animal y ou la figure a seulement de Tanimal qui les a blessés ; et que tt c^est la raison pourquoi Dieu choisit pour la gué- « rison d'Israël la vue même du serpent d'airain ^ tf plutôt que quelque autre moyen, afin de rendre (c le miracle plus merveilleux en guérissant leurs « plaies par les mêmes choses qui, dans le cours or- « dinaire de la nature, les aigrissent et les empirent a mortellement. Mais ici, comme il leur arrive sou- « vent ailleurs , pour résoudre une difficulté ils ont « eu recours à une fable, ce qu'ils racontent de l'ai- . ce rain et des ligures des bêtes venimeuses n'étant « qu'une imagination rabbinique, inconnue et inouïe, « autant que nous le savons, à tout le reste du « genre humain. Ët quand ce qu'ils disent serait « aussi certain comme il est douteux , toujours se- « rait-il étrange que Dieu , i>our une raison si peu <e nécessaire, eût voulu présenter la figure d'un ser- « pent à leurs pères, sî enclins à l'idolâtrie que, a quelque sévèrement qu'elle leur lui défendue, ils « ne laissèrent pas enfin d'abuser de ce serpent^là « même pour lui taire des encensements. Ils eussent a beaucoup mieux fait de suivre la modestie de l'un
iiau DAitii* 813
« de leurs plus savants et plus célèbres maîtres (1), « qui, voyant bien la vanité des spéculations de ses « compagnons sur ce sujet, dit qu'il ne faut point « rechercher trop curieusement pourquoi le Seigneur « voulût employer la figure d'un serpent dans ce « miracle; car, dit- il, sa science et sa pensée est « trop élevée pour nous. Cest confesser rondement « son ignorance et celle des autres rabbins. Mais si « sa modestie est louable d'avouer qu'il ne sait pas « ce secret, son incrédulité est inexcusable de rejette ter, comme il a fait avec les autres Juifs, la lu- « mière que notre Seigneur nous en a apportée des « cieux. Il est vrai, comme le dit ce rabbin, que les tt pensées et les raisons de Dieu sont si hautes au- « dessus de nos entendements, que le plus souvent ft nous ne les comprenons pas. 3Iais si nous ne « voyons point les raisons de ses conseils , ce n'est « pas à dire qu*il n y en ait point eu en effet; car « cette souveraine sagesse ne fait rien sans quelque «t exquise raison. C'est téméhté de la définir, quand « nous l'ignorons ; mais aussi est-ce un orgueil in- « supportable de la dédaigner quand ou nous l'en- « seigne. Quand les Juifis trouvaient quelque grande a ditliCuUé dans l'Ecriture, dont ils ne pom aient se « démêler, ils la renvoyaient à la venue d'Ëlie, dite sant : Élie la résoudra. Écoutez donc, Juifs incré- « dules ; il y a ici plus qu'Élie ; apprenez de notre « Jésus , le maître et le sauveur d'Élie et de tous « les prophètes, ce que ni vous ni \ ob pères n'avez
(1) H. Alien Bsra.
21^ ISAM DAILLK.
«r encore pu entendre. Vous cherchez, dit-il, pour-
« quoi Dieu â est servi de la figure d'un serpent <c éleiré sur un bois» pour guérir par sa vue les « blessures de vos pères. L'étonnemeut même que a TOUS donne la lettre de cet ordre montre qu'elle « cache quelque mystère , et Tinutitité de vos efforts a pour le compiendie justifie que le mystère est «c grand y du nombre de ceux qui se rapportent au et Messie, la dernière et la plus grande des promesses « de Dieu el des espérances de son Israël. Sacliez « donc que c'est en effet au Messie qu'il £aut rap* a porter cette figure, choisie et dressée devant vos a yeux pour vous représenter la rédemption de ce a roi céleste 9 et qu'il sera élevé sur le bois pour tt empêcher les croyants de périr et pour leur donner « la vraie vie, tout ainsi que ce serpent mis sur une <r perche par la main de Moïise guérit autrefois vos « pères de leurs blessures. C'est le discours que le « Seigneur tient aux Juifs , et c'est le sens des pa- <c rôles qu'il dit dans notre texte à Nicodème, l'un de « leurs vieux pharisiens (i ), »
Au reste, quand je lis les sermons de cette époque, même les moins éloquenls^ j'y ajoute, par la pensée, l'éloquence de la situation. Nous pouvons dire les mêmes choses, mais avec combien moins d'autorité! Voyez, par exemple ^ dans le sermon sur II Corinthi^s, VI, 7, ces paroles remarquables :
« Il n'y a que l'Évangile de Jésus-Christ dont il
(i) Explication du chapitre troisième de l'Évangile selon saint Jean, en onze sermons, elc. Genève, 1666. Pages 273-378.
JEAN DAILLB. 215
c fidlle chercher rétabiissement dans les causes cé-
« lestes, en la pruvidunce et en ]jx force de Dieu. « Comme les autres religions sont venues de la terre, « aussi n'ont -elles été plantées que par des causes a terrestres et par des moyens humains. Mais comme «c la doctrine de TApôtre nous assure de la vérité de a notre religion, aussi nous fournit -elle une puis- « santé consolation contre les tentations que nous « donne quelquefois la bassesse et la pauvreté de a nos Églises. Car, puisque les choses se conservent « par les mêmes moyens qui les ont établies, pour- « quoi trouvonsrnous étrange qu'une discipline fon- « dée par la force de Dieu ne se maintienne pas par c celle des hommes? Ne vous effrayez point, fidèles, « de voir votre religion destituée des appuis que le « monde estime) ni iio voir lo ««nitiin/iû ips rL. a chesses, la dignité, la puissance, Téloquence et la « pompe dans le parti qui vous est contraire. Que « les religions qui ont été plantées par ces moyens-là « en attendent leur conservation. La vôtre ne doit « son établissement qu'à la force de Dieu. Gomme il « Ta bien su fonder sans les avantages du monde , « il saura bien la conserver sans eux. Il se plait à « faire paraître l'excellence de sa vertu dans l'infirmité de ceux qui le servent. Ët ici nous ne pou- <f vons, ni ignorer sans aveuglement, ni dissimuler « sans ingratitude, les preuves qu'il nous a données « de son admirable puissance en la conservation de « nos Églises en général et de la vôtre en parti- « culier. Si vous considérez Tétat où elles sont, nom-
mu wauÂ
«c mément depuis vingt et cinq ans en çà, l'on ne « peut nier que ce ne soient véritablement des vai»> « seaux de terre sans force et sans éclat et que le «c moindre iieurt est capable de briser. Et néanmoins <c vous voyez que Dieu , par un continuel miracle de « bonté, de sagesse et de puissance, les fait subsister « et même fleurir en divers lieux dans un état si « fragile, malgré les passions et les haines de tant a de gens si grands et si i cdou labiés, qui travaillent « nuit et jour à leur ruioe (1). »
(1) Quinze sermons prnnonréx en divers lietix. Saumur, 1655. Pages 51-52.
— Voici comment Nicéron (cité par la France protestante) cararl<^rise Dailié : M II était li un naturel ouvert et incapable de déguisement ; &es amis lui trouvaient « néne ud peu trop de franebise. Soo entretien était doux et aisé ; il •*accoiimiO' c dait â la portée de tout le mondei et les personnea du eomainii troBTaieDt tour t compte avec lui, de même que le» plus savants* Comme il avait beaucoup « de lecture» Il toornissail à toute sorte de conversation, et sur quelque sujet
n qu'on te mit, il avait louiours do humî ^'>r,er^r4> jo compagnie. Il n «'iiU pas ,
- MMuiMB ««MMeuup ae savants à qui l élude inspire une humeur mélaiu olKiue et
• ebagrine; les plur forlea méditations ne loi étaient rien de sa gaieté nalu- « feUe; Il laissait, en sorUnt de son cabinet, toute son austérité et sa mél«noo|lo « parmi ses papiers. Quand a se senUit l'esprit fotlgué pour avoir lu on étudié deo « matières relevées ou attachantes, il se délassait par la lecture de qodqoe anieur « qui demandait moin* d'application. Il élait d'un tempérament robuste et d'une
• forte santé, et jusque dans sa vi<'illes«*' il n'avait rien qui se sentit du déclin de •« son âge. • — Tous ces traits sont empruntés par I^ioéron au obapitre IV de la yU de Daillé, par son fils. {Éditeurs.)
MOÏSE AMYBAUT.
MoLse Amyraut naquit en 1596 à Bourgueil, eu Touraine, d'une familie très honorable. Son père, désirant qu'il succ(klât à un de ses oncles dans la charge de sénéchal de Bourgueii, lui fit étudier le droit; mais la lecture de r/fi«lt(iafoii ehrétiemie de Calvin fit sur Ilu une impression si prolunde qu il abandonna le drcHt pour la théologie. 11 ht ses études à Saumur, où pins tard il devint pasteur, puis professeur, et où il parail être resté jusqu'à sa uiort, arrivée en IGG i.
Un collège avait été fondé dans cette ville dès l$96; raoadémie ne datait que de 1607 et fut la plus illustre de celles que les réformés de France Iradèrent dans ce siècle (1)» Trois hommes surtout contribuèrent alors à son illustration : Cappel , de La Place et Amyraut, le plus célèbre des trois. Ils avaient en général les mêmes vues théologiques et formaient une espèce de confédération.
Amyraut s'était formé à l'école de TEcossais Ca»
0^ M. Vinct njoute en note : « Zèle des réforniés de ce temps pour lei acadé> « mies, qui deVAieot ^ pajée» de préCérenoe à loulet lea éi^Kiw. »
Si8 MOÏSE AMIRAUT.
meroB , qui avait succédé à Gomar dans Facadémie
de Saumur et qui avait pris une position intermédiaire entre ce célèbre docteur et Anninius. Amyraut marcha sur ses traces dans cette réaction anticalviniste.
Les canons et décrets da synode de Dordrecht
(1618) avaient été « reçus et appiuuvés » au syuode national d'Alais (1620); ils furent de nouveau a eiLa- « minés, confirmés et établis » au synode de Charenton (1623); dans ce dernier toutefois, on s'abstint de mentionner Forigine de ces décrets, afin de £aire droit aux réclamations du gouvernement, qui ne voyait pas de bon ceil un synode français adopter les décisions d'une assemblée étrangère. Cette double adiiésion indique elle-même un commencement de réaction arminienne* Une confession de foi est toujours, en effet, une œuvre d'actualité : c'est une protestation ou un remède. Si à cette époque deux synodes nationaux confirmèrent les canons de Dordrecht, cela s'explique sans doute par le fait que des germes d'anticalvinisme se remuaient dans les églises et les académies de France.
En 1634 Amyraut publia son Traité de la prédestimiiony composé accidentellement, paraît-il, et pour lever le scandale que causait à un demi-néophyte la rigueur de Calvin. Ce livre souleva un orage. Amyraut et son ami Paul Testanl, pasteur de Blois, qui avait écrit dans le même sens, comparurent devant le synode national d'Alençon (1637 ; et durent se rétracter ou s'expliquer, a Ils déclarèrent que Jésua-
MOÏSE AMYRAUT. 219
« Christ était mort pour Ums les hommes suffisam*
a ment, mais qu'il était mort eiiicacemeiit pour les c élus seulement ; et que par conséquent son inten» « tion était de mourir pour tous les hommes^ quant a à la sutiisance de sa satisfaction , mais pour les « élus seulement» quant à sa Tertu efficace, vivifiante «r et sanctifiante sur quoi l'assemblée, quoiqu'elle a lût satisfaite, décréta cependant qu'à Tavenir cet « endroit : JiiUê^Chrisî mourant igaUmtni pour iau$, « serait retranche, j)arcc que cette expression égalea mml avait été autrefois et pourrait encore être une a pierre d'achoppement à plusieurs (1). »
Amyraut était aussi accusé d'avoir parlé d'uue prédestination unvaerHlU ou emdiilonmiU; mais il expliqua qu'il n'avait employé ces termes que « par « manière de concession et pour s'accommoder au « langage de la partie adverse, » et il déclara qu'il ^ rejetait «r les erreurs de ceux qui croient que la foi « et l'obéissance de foi, la sainteté, la piélé et per- « sévérance, ne sont pas les effets et les fruits de ce « décret immuable à la gloire, mais des conditions « ou causes sans lesquelles cette élection ne poura rait pas être, lesquelles conditions ou causes sont « anlécedemraent requises et prévue^, de môme que c si elles étaient déjà accomplies dans ceux qui c étaient propres à être élus. » Le synode lui enjoignit de ne plus se servir des termes de décrets condUionniU et réwK€d>l€S (2).
(t) Aymos. Toîts les syuoJcs nationwz. Tome U, pigei iU'iU. (2) Ibid* lome 11, page 574.
220 MOÏSE AHÏHAUÏ.
Il confessa également que, qnoiqtte Dien n'ait pas
voulu se laisser sans témoignage (même de sa miséricorde), et quoiqu'on soit sauvé en croyant à cette miséricorde, « cependant, à cause de l'ayeuglement « liurrible de notre lîaturo et son entière corruption, « personne n'avait jamais été converti de cette ma- « nière et qu'il était même du tout impossible que « personne le fût , sinon par l'ouïe de la parole de « Dieu» qui est la semence de notre régénération et « l'instrument du Saint-Esprit , dont Tefficace et la « vertu seulement est capable d'éclairer nos enten- « déments et de changer les cœurs et les affections « des enfents des hommes (I j. »
Ces explications satisfirent le synode, et les deux aecusés furent renvoyés très honorablement.
Les pasteurs professeurs de Genève avaient envoyé au synode une lettre remarquable par sa mo^ dération et où l'on peut voir déjà le changement qtd s upi lait alors dans les esprits. « Nous avons reçu, <c disent-ils , quelque consolation dans nos esprits, « lorsque nous avons appris que ces dogmes qu'on ce a répandus n'étaient pas si éloignés de la vérité « qu'on nous l'avait premièrement rapporté, et qu'ils « n'étaient pas si contraires à L'union de nos Églises,
comme les termes dans lesquels ils étaient conçus « nous les représentaient... Nous croyons que le re- « mède le plus sûr et le plus irmocent est celui « d'enjomdre à toutes les Églises et aux universités «c de garder un profond silence sur ces doctrines, et
(1) Aymo.x. Tous les synodes tuuionowe. Tome U, page t75.
MOÏSE AMÏIULT. 221
« qa'on ne les entame ni dans la chaire ni dans les
« écrits... » lisciteut ici l'exemple d'une république Toisine, « qai a ooupé le mal dans le bourgeon en « interdisant tontes les disputes sur ces matières ( 1 ) . »
Le synode suivit le conseil que lui doonail cette lettre et ordonna aux deux partis de garder désor^ maïs le silence sur ces questions, ('e fut eu vain. Les doctrines d'Amyraut se répandaient, et bientôt il dnt répondre à de nouvelles attaques. Le synode de Charenton (1645j prescrivit de nouveau le silence. Il arrêta que les professeurs rendraient compte des leçons qu'ils auraient données et des thèses qu'ils auraient soutenues, et que les synodes provinciaux en feraient lenr rapport an synode national. « Et «r Ton enjoint, ajontaît-il, à tous les écoliers qui étor « dienl en théologie , sous peine d'être déclarés în- « dignes d'être jamais employés au saint ministère, « de ne point disputer sur ces questions si inutiles, «c comme sont celles qui regardent l'ordre des dé- «r crets de Dieu , ou la grâce universelle que Dieu « donne aux hommes de se faire connaître à eux « par les merveilles qu'il a créées, laquelle peut cou- «r dnîre Thcmmie au salut : points qu'on ne propose « que par pure curiosité et pour faire paraître la ff subtilité de son esprit (â). »
Amyrant ne consuma pas toute sa carrière dans <îes discussions théologiques. £n même temps qu'il
(0 ÀTMOff. Touê Uê tffKoâetnaUmkamx, Tome II, ptges C09-6I0. (3) md. Tome \\, pages 66S-M4* — Cest cootn lii4oelrliM»4'Anjradt et de IM amis qoe fut rédigé le ConanuM»» m im«
était homme de pensée , il était un de ces hommes d'action y nombreux alors dans l'Église réformée , à laquelle leur zèle fut si éminemment utile. Sans les efforts de ces hommes courageux , sans leur diplomatie, pleine d'habileté comme de fermeté et de droiture, la ruine de leur Église aurait eu lieu bien avant 1685. Amyraul s occupa ausgi de controverse, comme tous ses compagnons d'œuvre; mais le style de ces traités n'était pas de nature à les faire vivre, et ils sont tombés dans l'oubli, ainsi que ses écrits politiques (i).
Son ouvrage le plus considérable, et celui qui ndeux que tous les autres reconunande sa mémoire, est sa Morale chrétienne (1 652-1 6G0), publiée à la sollicitation de M. de Yillarnoul, petit-ûls de Du Plessis- Homay. C'est le premier ouvrage complet et systématique sur la murale qui ait paru dans le sein de l'Église réformée, et un ouvrage vraiment originaK Les moralistes postérieurs y ont largement puisé; mais 1 ouvrage d'Amyraut est demeuré comme un trésor caché, que quelques hommes exploitent sans le faire connaitre.
Malheureusement le style de ce livre est peu agréable: il est lourd, sans couleur, sans mouvement et plus ancien que son époque. C'est la manière de Descartes exagérée ; ces deux hommes sont de la même famille, mais Amyraut est un cadet dis-
(1) Il « écrit tur l'cAéiHUoe |»aaive et le droit divin, à impôt de l'eiécalieo de Charles : Ditcetin de ta tauveruiiiêti été roi», KM». Iii*4*.
MOÏSE AM¥BACT« 223
gradé. Cette impeifection du style peut seule expli-*
quer l'oubli dans lequel est tombé cet ouvrage, car le fond est excellent et le plan saisissant et vraiment philosophique. Uanteur s'est proposé « de faire nne « Morale chrétienne, dans laquelle il édifierait sur les tf fondements de la natare les enseignements qui nous c( ont été donnés par la Révélation. » Il considère d'abord la morale de la nature dans son intégrité, — puis celle de la nature corrompue par la chute, — la morale judaïque, — enfin la morale chrétienne.
Il est assez ordinaire de confondre dans un même sujet les deux premières parties. Sous le nom de nature^ il y a pourtant deux choses : la nature de rhooune intact et celle de l'homme pécheur. Ce qui est commun à ces deux états, c'est l'absence d'une révélation ; il peut y avoir communication avec Dieu, il n'y a pas encore révélation; le voile n'est pas encore écarté. L'oubli ou la négligence de cette distinction d'Amyraut est la cause de beaucoup d'erreurs et d'obscurités des moralistes qui l'ont suivi.
L'auteur a déployé un esprit de sagacité et d'analyse admirable dans ces deux premières parties, qui sont la portion la plus originale de scm ouvrage. Il entre dans des détails qu'on n'aurait pas attendus. Il examine, par exemple, ce qu'auraient été sans la chute les vertus sociales (qu'il appelle hmiliîijues)^ et entre autres V urbanité :
et L\iii)anité , comme on commence à la nommer « en français, est une des vertus homilétiques dont « Aristote fait mention dans sa Morale^ et qui doit
HOÎSB AHTIUVI*
«c être expliquée au nombre de celles qui eoncmifiat
« la conversation des hommes entre eux. Mais néaua moins ce n'est pas mon intention- d'examiner ici « la description qu'il en fait, ni de parler des vices « qu'il lui oppose, parce que je ne considère ici sinon a ce qui pouvait convenir à Thomme en Tétat de a rintégrité. Je dirai seulement que si la nature n'aie vait point changé, la conversation civile serait, ou fit bien des hommee que l'on appelle faits» entre eux, « c'est-à-dire de ceux qui sont parvenus à un plein le usage de la raison; ou bien entre ceux qui, à « cause de Timperfection de leur âge, n'ont pas en* «c eore acquis Ja plénitude de la force de cette noble « focuité où se forment les raisonnements ; ou bien « entre les hommes et les enfants, dont les uns usent <c fortement de la raison, et les autres faiblement, à « cause de la débilité de leurs organes. Or est-il bien « hors de tout doute, qu'entre les hommes que l'on a nomme tans se fût trouvée cette vertu qu'on apcc pelle ordinairement a/jf<i6tit(^, qui nous rend facile- « meut accessibles les uns aux autres et qui trempe la conversation dans une douce gravité* Car, quant « à la gravité, elle fût venue de cette constitution « sérieuse, qui couvieuL à une excellente vertu et « à un esprit tendu aux choses grandes et dignes «c d'une haute estime et d'une attentive oonfemplar a tion. Et pour ce qui est de la douceur, outre « qu'elle eût été naturelle à l'homme, comme un « germe de cette bonté et de cette parfaite charité a dont nous le nous représentons imbu et pénétré
MOÏSE AMÏHALT, 225
ce de toutes parts, il y eût été encore obligé par la « nature de ses objets, qui non-seulemeut u eussent « rien eu de choquant^ mais sur lesquels il eût vu a semé un agrément et une grftce capable d*amola lir tout ce qu'il y a de dur dans les natures les « plus austères.
« Mais quant à ce que Ton appelle jovtaîUé, qui a ne s'exerce point autrement qu'en faisant un petit a rire le monde, il y a quelque sujet de douter si « elle eût alors trouvé son lieiv A cette heure on a tient cette qualité et T exercice de cette vertu , si « vertu se doit appeler, aucunement nécessaire, afin ^ « de réjouir l'esprit de Thomme, que les iiK onimo- « dités de la vie attristent, ou que le travail fatigue, « on à qui la trop attentive contemplation des objets « diiliciies et abstrus donne quelque austérité. Alors « la vie eût été exempte de toutes incommodités, les « occupations corporelles de l'homme ne lui eussent « point donné de peine, parce que n'y étant point « obligé par aucune nécessité, il se les fût dispensées « lui-même par sa prudence avec toute modération; « et quant à ce qui est de l'attention d'esprit qu'il « eût apportée à la contemplation, il n*y eût point « commis d'excès en ce qui est de la force et de la « durée de son application, et le succès, dans lequel a il eût toujours réussi très heureusement et très « avaiila,:^ousement, Teût empêché de s'y lasser en a le remplissant de contentement et de joie. Il est « vrai que Ton dit que le rire est le propre de « l'homme, et que par conséquent il est inséparable
moïse ÀUTaAUT.
« de 8a natare» comme étant une nécessaire et ioé*
« vitable dépendance de la raison, de sorte qu'oa . « met eatre les histoires des prodiges celles qui di- « sent qu*ii s'est trouvé quelqu'un qui n'a jamais ri. « Et bien (jiie nous ne lisions point en 1 É\aiigile « que notre Seigneur ait témoigné sa joie de cette « façon , je n'oserais pas affirmer pourtant qu*il ne « lui soit point arrivé de le faire en quelque occur- « rence. Certes il est malaisé de s'imaginer qu'il ail « absolument passé toute son enfance sans cela, vu « I mclinatioQ qu'on a naturellement à égayer les « enfants et celle qu'ils font paraître à se réjouir « etpc-mémes... Mais quand il serait vrai qu'il n'aur « rait jamais ri, il ne s'ensuivrait pas de là que de «c ne rire du tout point, ce soit une condition néce»* a sairc à l'intégrité de la nature. Cela pourrait avoir « eu .sa cause y ou dans la dignité inénarrable de sa « personne , dars laquelle il faut bien considérer « autre chose que la simple humanité, ou dans l'é- « conomie particulière de sa vie, qui requérait cette <i singularité. En effet, la résolution qu'il avait prise « de subir une croix ignominieuse pour le salut du « genre humain Tobligeait à mener une vie qui eût « quelque conformité à une fin si lamentable. Ce ne «t serait donc- pas He là qu'il faudrait prendre le « modèle de Tintégrité de la nature em cet égard , « et de fait je ne doute nullement que l'esprit de « l'hgmme ne se lût ainsi quelquefois épanoui, quand flc les occasions s'eu fussent offisrtea. Néanmoins , « parce qu'A ris lo te dit et l'expérience nous apprend
MUISË AMÏIUL'T. 227
« que ce qui excite le ris est ordinairement quelque « chose d'un peu laid et d'un peu absurde, mais oà « la laideur et l'absurdité n'est pas d'importance et « ne corrompt pas Pétre du sujet dans lequel elle « se rencoQire, quand les hommes eussent ri en Leur « intégrité, il eût fallu que c*eùt été de quelques « autres sujets que de ceux qu ils eussent tournis « et présentés les uns aux autres. Car ni la struc* « ture de leurs corps , ni les linéaments de leurs « visages , ni la nature de leurs mouvements , ni le « biais et la façon dont ils se fussent pris à leurs « actions , n'eussent eu aucune telle difformité qui « eût pu exciter cette sorte d'agitation dans les esm prits et cette émotion dans la fantaisie. £t quant « aux opérations de leurs entendements et à leur « façon de les représenter par la parole, tout y eût c été régulier et si éloigné d'impertinence eft de « disproportion, qu'en cet égard il n'y eût point eu « de sujet de rire les uns des autres. Ët si quelque « chose leur en eût donné le sujet, il eût fallu que tt c'eut été la gaieté des autres animaux, à qui l'a- « bondance des esprits et de la chaleur naturelle,
« jointe avec la vigueur et la force que la jeunesse « donne ordinairement lorsque les organes se dé*» « brouillent ou viennent à toucher le point de leur « perfection, font faire des jeux, des cabrioles et des « soubresauts qui sont capables d'engendrer un peu « de ris dans les Ames les plus sévères et les plus « innocentes tout ensemble. Tellement que s'il se « trouvait quelqu'un qui ne se laissftt jamais toucher
HOiiSE AMrfiAUT.
cr ni émouvoir à de semblables objets , ou bien on
« estimerait qu'il affecterait une non nécessaire et «c peut-être importune gravité, ou on croirait que la « nature aurait manqué dans la composition des « principes de son être. Mais quant à rire les uns «c des autres, si les hommes l'eussent fait, il eût c< fallu qu'ils s'en fussent volontairement donné le « sujet dans la joyeuseté de leurs propos. Or eût-il <c fallu que cette joyeuseté*là e6t consisté en queltt que pointe de paroles qui surprend la fantaisie par tf l'idée qu'elle lui présente d'une légère absurdité; « ou bien en quelque déguisement de Têtre des « choses qui fût accompagné de gaieté. Pour ce qui ce est de la pointe des paroles, qui pique, quoique k légèrement, ceux avec qui on a conversation, je « ne sais pas bien si les hommes en eussent usé, et « me semble qu'il n'y a pas beaucoup d*apparence, <c parce que si telle sorte de railleries n*ont quelque « fondement dans l'impertinence soit de la constitu- « tion, soit des actions ou des paroles de ceux contre « (}Lii on les dit , elles sont ou froides et impertt tinentes elles-mêmes, ou injustes et hors de rai- <K son; et cependant nous présupposons qu'en cette a intégrité des hommes il n'y eût rien eu de tel. Et k pour ce qui regarde le déguisement des choses, (C je ne sais si d'homme grave à homme grave on a en peut raisonnablement user pour faire rire seu- « lement (1).
On pourrait mettre plus de finesse dans ces déve-
(0 Morale ehriUetme, lone 1, pigM
MOÛl AKTRAOT. ^229
loppements; mais Aiayraut n'en manque pas, ainsi que nous avons pu le voir dans ce quli a dit du rire, n y a aussi des recherches curieuses sur la
modestie :
« L'estime que Thomme devait faire de soi-même « en son intégrité dépendait de trois considérations. « L'une était la connaissance qu'il avait de la valeur « de son être» soit à le considérer en lui-même, soit « même en le comparant avec l'être des animaux ; « l'autre était la comparaison qu'il en faisait avec « l'être des autres hommes , et la troisième la corn* M paiaison qu'il en devait faire avec celui de son « Créateur. £t pour commencer par la première de « ces considérations, il n'y a point de doute que « l'homme faisant réflexion sur la façon de laquelle « il était composé et sur la noblesse des facultés qui « lui avaient été données, ne dût avoir de soi-même « une opinion proportionnée à la dignité du sujet, « Car s'il ne se fût pas estimé autant qu'il valait, « c'eût été parce qu'il ne se fût pas connu soi-même, a ou parce que se connaissant il eût de propos délia béré rabattu de sa juste estimation dans le juge- « ment qu'il en faisait. Or ne peut-on pas présumer ff qu'en l'intégrité de sa nature il ne se connût pas. a La parfaite connaissance de toutes choses n'appar- « tenant sinon a la Di\inlté, il en pouvait ignorer « beaucoup de celles qui étaient fort éloignées de lui « ou fort abstruses dans les secrets de la nature, « sans que cela préjudiciât à la perfection de ses fait cultés ou de sa félicité. Mais quant à ignorer une
«t chose qui lui était si intime que son être propre , c ei qui gisait aa sentiment et en l'usage de ses
« cultes, c'est chose qui ne pou\aiL convenir à Tina tégrité de son origine. 11 n est non plus à présup- « poser que de propos délibéré il eût touIu rabattre « quelque chose de sa valt ur et se mettre à plus « bas prix qu'il ne devait être. Car quelle raison en « edtrîl eue, et de quoi eAt alors servi, pour perfecu tiODuer sa vertu, de se faire ce tort à soi-même? ff Quant à s'estimer plus qu*il ne valait, il lui pouce vait encore moins arriver, parce que, se connais- «t saut parfaitement bien, il ne pouvait rien y avoir « qui fit qu'il 8*élevât au-dessus de son juste prix, « si ce n'était quelque puinle de vanité, de laquelle « une âme si pure et si sainte était exempte.
a l*ai ajouté à cette première considération quelque « chose de la comparaison que Thomme pouvait faire « de son être avec celui des autres animaux, non pour
« donner à entendre qu'il en ent pn être induit à s'éle- « ver quelque peu au-dessus de soi-mtoe, comme il « ffirrive souvent, dans la corruption de la nature, que « la comparaison que nous iaisons de nous-mêmes c avec *ceux cpri nous sont de beaucoup inférieurs < nous enfle plus qu'il ne faut et nous 6ît concevoir « une excessive opinion de nos avantages. Car T excès c que nous ccnnmettons en cela vient de celui de IV a muiuMjue nous nous portons, qui s' excite et se hausse ic selon que nous pensons recouuailre que nous va- « loos mieux (|u'autrui. Or en Tintégrîté de la nature, « il n y avait point de tel excès. Je l'ai dit seulement
MOÏSE AMyRAinC.
« pour donner à entendre que rhcHnme en eût pu être
« aidé à uiieux conuaître soi-même, alla de s'esti- « mer justement ce qu'il valait. Ën effet cela y poum vait contribuer en plusieurs manières ; car nous con- « naissons beaucoup imeux les choses quand nous les c mesurons que quand nous ne les mesurons pas. Gela les qu'où ne mesure pas, si elles sont grandes, pa- « raissent immenses, et si elles sont petites, elles pa- « raissent contemptibles ordinairement. Au lieu que si « vous mesurez les choses grandei-, d'auUuu qu enfin c la mesure les vous termine, vous perdez Topinion de « leur immensité; et m vous mesurez les petites, d^au» « tant que vous trouvez qu'elles ont des parties éloi- . K gnées et séparées les unes des autres, vous connais- « sez quf^, quoi qu'il en soit, elles ont quelque quantité « et quelque grandeur. Or la comparaison d une chose « avec Tautre est une espèce de mesure. Voilà pour- « quoi baïut Paul, châtiant la vanité de certaines gens « qui étaient remplis d'une excessive bonne opinicm « de leurs belles qualités, dit qu'iU m mesurent euao- « mêmes à eux-mêmes y pour signifier que, ne se com- « parant avec personne, ils ne se connaissaient point. « De plus quand, par cette comparaison, Ton remar- « que qu'on a quelques parties qui ont de la ressem- « blance avec des choses méprisables, on trouve qu'au « moins à cet égard on n*a pas sujet de se mettre à « bien haut prix. Tellement que Thumnie, trouvant « qu'il avait les mêmes sujétions à toutes les infirmi- « tés de la nature, telles que sont celles de boire, de « manger, de dormir, et d'autres qui viennent en con
232 MOÏSB AMYRAUT.
« séquence, qu'avaient les autres animaux, et que « d'ailleurs, pour ce qui était des sens corporels, les « bêtes les avaient communs avec lui, et même peut- « être quelques-uns doués de plus de vivacité et de c< plus de force, il eu pouvait tirer une bonne leçon, «c non pas de s'abaisser au-dessous de sa juste valeur, « mais e ne s'élever pas au-dessus do l'estime légi- « time de son être. £nûn, quand on trouve qu'on a « des facultés ou des vertus fort émînentes au-dessus « de ce qu'on fait entrer en comparaison de soi, cela <t empêche que le sentiment des choses esqueiles on «t lui est semblable ne ravale le courage au-dessous <c de la modération dans laquelle on le doit tenir. « Tellement que Thomme, en se comparant avec les
animaux, < et trouvant en soi-même une chose si a excellente qu'est l'entendement et la raison dont « la nature les a privés, comme cela ne lui donnait « point d'élévation d'esprit au-dessus de ce qu'il de- « vait, aussi l'empechait-il d! avoir de soi-même des <c sentiments qui fussent au<4essous de la dignité de « sa nature...
« Nous pourrons encore tirer quelque lumière, «c tant de la comparaison qu'il eût faite de soi avec « l'homme son semblable, que de la considération « qu'il eût faite de la grandeur de son Créateur. De «.la comparaison qu'il faisait de soi avec l'homme, il « pouvait tirer deux utilités ; l'une, que, trouvant en « l'être des autres une entière et absolue égalité, il ce était retenu dans cette médiocrité de ne s'estimer « pas plus qu'eux, ce qui était déjà une grande aide
MOÏSE AMXRAUT. 293
« et un grand acheminement à la modestie... L'au-
«c tre est que si, comme la nature est sujette à se « flatter, Thomme eût pu être touché de quelque pe> « tite présomption en se considérant soi-même et « laisser aller à l'excès ratiéctiou qu'il se portait (ce « qui pourtant ne pouvait pas arriver sans quelque « dégénération de l'intégrité), la considération de « son prochain devait ramener ses sentiments à la « raison, d'autant que, quel qu'il fût, les autres « étaient autant que lui...
« Pour ce qui est de la comparaison avec i*étre de « Dieu, elle lui fournissait des instructions encore « beaucoup plus efficaces. Car quand l'homme venait « à tourner les yeux sur son Créateur et à contem- « pler en lui l'immensité de son essence et de ses proie priétés, quel jugement pouvons-nous penser qu'il « fît alors de la dignité de son propre être ? Si les ma- « thématiciens n'ont point accoutumé de considérer et la terre, dans le système du monde, en comparai* « son du ciel, sinon peut-être comme un point, « l'homme, vaquant à la contemplation des êtres des ff choses, ne pouvait considérer le sien en comparai- « son de Dieu, sinon comme un rien, ce qui, sans « aucune difficulté, était un merveilleux frein à son « esprit pour Tempêcher de s'élever outre mesure. A « la vérité, cette leçon de modestie est de cela moins « efficace qu'elle ne serait autrement, que nous « avons accoutumé de comparer entre elles les choses « qui ont quelque proportion, et non pas celles qui « différent d'une distance infinie. Ainsi notre supé-
MOÏSK AMI HAUT.
c riorité an-dessus des aotres hommes est capable de « nous enfler, [)arco que nous jugeons aisément du a plus et du moins qui est entre eux et nous, et cela « beaucoup plus, ce semble, que Tinfériorilé que nous a reconnaissons en nous au-dessous de Dieu n'est ca*^ « pable de nous abaisser, parce que sa grandeur nous a engloutit, et qu'a la considérer en son infinité, nous « ne reconnaissons point entre lui et nous proprement ff de plus et de moins, non plus qu'entre Tètre et le a non-être. Noaumoins deux choses ont ici dû venir «c devant les yeux de Tespht de T homme : Tune cr que, puisqu'il n'y avait point de proportion entre ce Dieu et lui, il no se devait rien esUmer eu se com- « parant avec lui... (or celui qui fait souvent ces ré*- « flexions sur Dieu et qui acquiert Thabitude de ne a s'estimer du tout rien en comparaison de lui, ac- « quiert par même moyen une excellente constitution « pour no s'élever pas trop eu soi-même i ; 1 autre <c est que cette uiiinie émmence de la dignité de «c Dteu, dans la comparaison qu'on en fait avec tona tes autres choses et avec toutes sortes de person- « nés, les réduit toutes à l'égalité. Car, à comparer a les hommes avec Dieu, il n*y a pas plus de pro* - « portion entre les plus grands et lui, qu'il y en a * c entre les plus petits et lui encore... Or, cette con^ « sidération a dû avoir beaucoup de pouvoir pour « empêcher l'homme de s'élever au-dessus dd ce que « lui permettait l'égalité de ses prochains, ou d'abo^ « ser de la supériorité que lui donnait sur sa femme ce et sur ses entants la prérogative de les avoir en-
MOÏSE AMÏKAUT* 236
a gendrés ou la noblesse de son sexe. Et toutefois,
a parce qu'il est de la constitution naturelle de nos « esprits que nous jugions un peu diversement des « objets en les comparant entre eux, que non pas a lors(|U6 nous les considérons précisément en eux- « mêmes, et qu'encore que les mathématiciens, « quand ils confrontent la terre avec le ciel, ne la a tiennent que comme un point, si est-ce qu ils y c trouvent une grandeur considérable quand ils a la mesurent en elle-même; la comparaison que c I homme a dû laire de soi avec Dieu, laquelle le réa duisatt à néant, n'a pas dû absolument empêcber a que, quand il se regardait à part, il ne se trouvât « être quelque chose. D'où résulte que, si la connais- « sance qu'il avait de son néant à l'égard de Dieu a a dû former une singulière modestie en son esprit, la « connaissance de ce qu il était quelque chose quand « il se considérait à part lui devait donner un courage « vraiment généreux, pour ne rien faire d'indigne de « soi et pour rapporter à la gloire de son Créateur « toute l'excellence de son être (1). »
Amyraut se demande ailleurs si la félicité de l'homme en son intégrité eût été active ou contemplative.
« Il est raisonnable, répond-il, de croire que plus <c les hommes se rapprocheront de cet heureux Éden « auquel Dieu les avait coiio(]ués, plus se pourront- « ils vanter d'être parvenus à la jouissance de leur « vrai bonheur, à le considérer eu l'état de la na-
(0 Morwie chrOief^ne, tonne I, pages S08-532.
236 moïse ahyraut.
« ture. Or est-il cerlain qu^en cet Éden il n'y eût « point eu de lieu pour cette félicité active que Pé- « ridés, pour exemple, et les autres politiques se « proposaient autrefois , parce qu'on n'y eût connu <c ni la guerre, ni les intrigues ordinaires des affaires « qu'on nomme d'État, et que dans cette plantureuse « jouissance de toutes sortes de commodités, la piuia cipale et plus ordinaire occupation des hommes <c eût été dans la contemplation des êtres de l'unia vers. Néanmoins, comme l'homme n'est pas seulece ment composé d'entendement , mais que diverses a autres facultés concourent à la constitution de sa a nature, il est certain quMl ne faut pas exclure Tac- « tion du rond de sa félicité.
« Puisque deux natures entrent dans la composition « de notre être, à savoir celle de l'animai et celle de « l'homme, le souverain bonheur, auquel nous tente dons naturellement, doit se rapporter à Tune et à « l'autre conjointement. Mais puisque de ces deux « natures celle de l'homme est incomparablement « plus excellente que celle de l'animal, il faut que la « félicité qui nous convient en tant qu'hommes soit « si élevée au-dessus de l'autre qu'elle nous vienne « presque seule en considération. Le bonheur de « l'homme donc eût , à la vérité, en partie consisté « dans la perfection des opérations de tous les or* « ganes de ses sens, et par conséquent dans la jouis- « sance des objets qui leur sont destinés par la naît ture. Car ce n'est pas être parfaitement heureux « que d'être mutilé en ses membres, perclus de quel-
MOlsi AMTBAUT. . 337
« que^-unes de leurs foncUoDs, destitué des moyens ce et des ocoasioDs d*exercer leurs opérations avec « contentement et privé des aides et des commodités a de cette vie animale et naturelle. Ët ce que tant « de gens mettent tout leur souveràin bien dans la (c possession des avantages qui nous conviennent en « tant que nous sommes animaux, est bien une « grande et pernicieuse erreur à la vérité , mais « c'est une preuve quand et quand qu'au moins en « font-ils une partie ; car on ne s'y laisserait pas al* « 1er avec tant d'excès, et cette sorte de vie n aurait « pas tant de sectateurs, si sa jouissance avec modé- « ration n'avait quelque cbose de bon et de recomu rnandable en elle. Et de cela nous avons encore « une preuve plus certaine en ce que Dieu avait fait « rÉden si délicieux, qu'il a servi d'image et de re- « présentation à la demeure des cieux mêmes. Les « rivières qui y coulaient, les bocages dont il était « couvert, les arbres desquels il était planté, Tex- « ceiience des fruits qui y abondaient, et gencrale- « ment toutes les choses exquises et souhaitabies « desquelles il était rempli, fournissaient bien à la «c vérité à l'entendement de l'homme des occasions « de s'âever à de belles contemplations; mais leur « premier et plus naturel usage consistait en la sa- « tisfaclion des sens, d'où naissait la félicité de cette « vie que j'ai nommée animale. Si bien que cela a étant de l'institution du Créateur e( de sa destina- « tion, c'est aller directement contre la raison et af- «c fecter une sapienoe qui est au-dessus de notre
988 MOiSI AMTRAVT.
« condition , que de forclore entièrement cette sorte « de contentement de la définition du bonheur na*
tt turel de l'homme. Mais, comme j'ai dit, c'en est « la moins considérable partie , sans aucune compact raison , de sorte qu'il n'en faut point faire d'état a au prix de celle qui convient à nos lacultéâ rai- « sonnabies (1). »
La secmdê partie est peut-être la plus intéressante. Le sujet était ditticiie. il s'agissait de déterminer les idées morales de l'honune après sa chute » ou plutôt les idées que l'homme aurait dû avoir, que quelquesuns ont pressenties» mais que sans doute aucuu D'à eues. Gomme dans tout le cours de son ouvrage (2), Aiiiyraut part de l'idée du souver;)in bien. L'homme est forcé de s'en faire une idée quelconque» et il se dirige d'après l'idée qu^il s'en fait, le poursuivant coiiiiiie un bien réel et accessible (3;. L'épreuve à laquelle Dieu avait soumis Thomme en Éden devait être uu moyen de le porter plus haut. C'était un en* fant parfait» mais ce n'était qu'un enfant; pour devenir homme, il avait besoiQ de l'épreuve, et bien que celle-ci ait eu pour lui de si tristes censé* queuces» par la chute dont elle a été suivie» et qu avec la maturité elle lui ait apporté la maladie» elle a développé ses besoins et placé plus haut sou idéal du souverain bien. Dans son premier état» l'homme
(0 Morale chrétienne, tomn 1, p.if;rs (i:5r>-639.
a) Voyez, mire autres, lome I, page rJ6; tiiiTM- 111, pd^r -i, ei un chapilre remarquable de la seconde partie, sur i idée du souvcratu bien au point de fue d« rbooHM déchu (UMne II, pag*>s 13&152).
(9) Cad MraMnMts loutaiDfa «orieo irwiilémtBime
HOÎSB AUTRAUT. 239
se contente de ia terre et n'aspire pas au delà;
après la chute, il ne peut plus s'arrêter au piéscat. Telle est Tidée qu'Amyraut développe.
La troisième partie de Touvrage peut paraître ne s'appliquer quW un peuple, mais c'est aussi la morale de tout homme sous la loi. Voici comment l'an* teur décrit, dans cette troisième partie, la félicité proposée aux hommes de rAncien Testauieut :
« Il se trouve des gens qui s'imaginent que le « traité fait avec les Juifs par le ministère de Moïse « était purement ciiaruel et qu il n y a que le seul c peuple chrétien avec qui Dieu ait dressé des allian* « ces spirituelles. Néanmoins, c'était déjà une chose « étrange y et qui devait douuer de l'étonnemeut à « ceux qui la considéraient attentivement, que cette « alliance de la loi Da tant rien, sinon Tacconiplisseflc ment ou le renouvellement de celles qui avaient « été faites avec Abraham, Isaac et Jacob, ils n'eus» « sent, quant à eux, eu aucun sujet de s'atteiidie à « ia félicité terrienne, mais bien d'aspirer à celle du « del» et qu'au contraire leurs descendants n'eussent, a par I élabiissenient de la loi, aucun droit de préé tendre à ia félicité du ciel, et que, Dieu eût voulu « attacher leurs espérances et leurs désirs seulement « à celle de la terre. Car quoi ? NYtaieut-ils pas hé- « ritîers des promesses faites à Abraham, et le droit « qu'ils avaient au souverain bien ne leur étailril ff pas dévolu des {)roinesses laites à ce saint homme? c Gomment donc s'était tellement changée la nature « de sa succession par le temps, qu'en vertu de ces
S&O MOÎS» AHTftADT.
« promesses il eût obtenu le ciel et qae» quant à <r eux, ils n'hériteraient sinon la terre? Après cela, « si Dieu n'appelait son peuple a aucune autre pos- « session qu'à celle de Canaan , qu'était- il besoin a de si grands efiforls et de tant de sortes de mi- « racles? A quoi servaient cette iougue servitude « d'Israël sous le joug de Pharaon et tant de plaies « pour l'en tirer? Fallait-il pour cela fendre la mer, u pour le faire passer à travers , le faire tournoyer « quarante ans dans le désert , et pendant tout ce « temps l'abreuver des entrailles des rochers , secs « et stériles auparavant, et lui faire tous lés matins <r descendre son pain des nues? N'eût-il pas été plus a aisé d'introduire les patriarches en Canaan comme « de plain-pied, et y bénir tellement leur semence « et y faire foisonner leur postérité de telle façon ce qu'elle eût supplanté les anciens habitants du pays, «c que Dieu pouvait d'ailleurs diminuer et extermi- « ner peu à peu par mille autres voies? Dieu donc a voulait mettre qurlque crayon des choses futures «c dans ces grandes choses de sa main, et bien que a les fidèles n'entendissent pas distinctement les mysfic tères qu'il y cachait, il avertissait pourtant par ce « moyen leurs esprits que sa providence regardait « plus lom , et qu'ils devaient porter leurs yeux aua tant qu'ils pourraient au delà de la première ap* « parence de ces choses.
a Mais trois choses entre les autres ont été capaa bles d'enseigner et de persuader cette vérité aux « plus indisciplinables. L'une est que la félicité leur
» était promise sous une condition dont l'exécution « était absolument impossible ; car Dieu ne promet- « tait la paisible possession de la terre de Canaan , « ni TaLoudance de toutes les bénédictions en elle, « ni la jouissance de ces bénédictions à perpétuité, « sinon à ceux qui aecompliraient ponctuellement « tous les coinmandements de la loi. Or en cette « corruption dans laquelle Thomme était tombé, qui « pouTatit espérer de s'acquitter de ce de\ oir, ni par a conséquent de parvenir à la félicité promise?.,... « L'autre est^ que Fexpérience n^e, qui est la maî- « tresse des moins entendus, leur faisait voir à Toeil « et toucher à la main qu'à cause de leurs transir gressions, la promesse de Vîette félicité était entière* « ment frustratoire... La troisième est que, dans toute « cette économie de la loi, contenue dans les quatre •c dentiers livres de Mo&e, et tissus comme une belle « tapisserie de diverses sortes de commandements, « de merveilleusement belles promesses , de sévères « dénonciations, de récits d^histoires , de représen- « tations de chose:> enigmatiques et d'emblèmes, de « narrations de miracles, de doctrines excellentes, « de beaux enseignements moraux , de maximes poa litiques, d'ordonnances cérémonielles et de propos' « sentencieux, qui rendent cet ouvrage le plus divers « et le plus agréable du monde, Moïse avait enchâssé « quelques oracles touchant les choses futures, quel- « ques déclarations de la miséricorde de Dieu et « quelques instructions qui ne regardent point cette « vie, qui non -seulement devaient d'elles-mêmes
242 MOÏSR AMTRALT.
« donner aux bniéliles de belles éiévations vm le
« ciel, mais qui les devaient avertir que toute cette « admirable diftpeusatiou était allégorique et mysté- « rieuse. En effet, à quoi fàire tout ce grand appa* a reii du culte divin, tout ce grand attirail du taber- « nacle et tcmte cette pompe de promeeses et toute « cette ostentation de rares et extraordinaires béné- « dictions, si cela devait enfin aboutir,, comme il <t était inévitable qu'il ne le fit, à ce que les païens « ont autrefois représenté squs la fable de Tantale ?
... a Certainement, quand ils n'auraient eu autre tr preuve de cda que celle qu'ils pouvaient tirer de a la condition de leur propre législateur, ils n'ont « pas dû révoquer cette vérité en doute. Quelle ap- « parence qu'Us dussent être plus heureux que Isi , « ou qu'il se réservât une espèce de félicité en leur « en proposant une autre ? Ne les induisait-il pas à . « craindre et à honorer le même Dieu qu'il servait, « et ne prenait -il pas sa pari dans les commande- «c mente qui leur étaient d<Hinés et dans les pro- « messes qui leur étaient faites? Il a été non-seule- « ment le plus homme de bien d'entre eux, mais un « exerofrie extraordinairement signalé de toutes sortes « de grandes vertus à la postérité dans tous les M siècles. Il a été gratiiié des plus belles révélations « et des visions les plus magnifiques qui aient jamais K été adressées a aucun prophète. Dieu môme lui a « rendu les plus glorieux et les plus authentiques té-
< moignages qu'un mortel pouvait jamais recevoir,
< et de quelque côté qu'on le puisse regarder, au-
M9tn AMIRAUT. 2^3
« cun des siècles où il a vécu , ni de ceux qui Toni « précédé, ne lui a été comparable. A-t^il donc ou « cherché ou trouTé son souTeram bien ici^bas et « fourni au peuple d'Israël quelque occasion de Fy « espérer par son exemple ? De six-Yingto anft qu^il te a vécu, il en a passé quaiante en la oour de Pha- « raon et dans Téclat des grands emplois, niais néan- « moins dans le mépris de toutes ces gloires mon- « daines. Les quarante suivants ont été consumés « par lui en exil dans un désert à paître les trouct peaux de Jéthro, lui qui avait conduit des années, a Enfin, les quarante derniers ont été eniiiloyés à « gouverner et à conduire Israël , parmi des mur- « mures continuels d'importunes séditions, et des « menaces fréquentes d'attentats à sa personne et de « lapidation, et des fâcheries d'esprit qui l'ont quel-* « quefûîs outré jusqnes à tel point, lui tpii était le <c plus patient et le plus modéré de tous les humains, « qu'il s'est dégoûté de la vie. Puis , pour couron* « nement de fout cela , il est mort sur la montagne «c de Nébo, regardant de bien loin cette félicité qu'il « promettait aux autres en Canaan, hors d'espoir d*y « pouvoir atteindre. Il a donc fallu nécessaifèment « qu'il eût établi l'espérance de son souverain bien « ailleurs que dans Tenceinte de cette vie. £t s'il a « couvert celle du ciel de l'institution de la loi , de « sorte qu'on ne l'ait pu apercevoir qu à travers c rembarras de cette alliance, o*a été par la même « raison qu'il mit UD voile sur son visage, quand * de la montagne il le rappcuria resplendiasaut de ia
« eommunication familière qu'il avait eue avec Dieu.
« C'est que les entendements des Israélites n'étant A pas capables de soutenir Téclat de la béatitude cé- « leste , si on la leur eAt révélée clairement et tout <c à ouy il a été nécessaire d'en aifaiblir un peu les A rayons en l'enveloppant du voile de la terrienne. « Depuis, les autres prophètes ont suivi la tablature « de celui-là, et tellement mêlé ces deux choses l'une « avec l'autre qu'elles allaient, dans leurs oracles et te dans leurs enseignements, à peu près d'un même « pas, excepté qu'à mesure qu'ils ont approché de « la manifestation de notre Seigneur, ce voile de la <c loi ji'usait peu à peu, et la révélation de la féli- « cité céleste s'éclaircissait par les nouveaux rayons « qu'ils y ajoutaient, selon qu'il plaisait à Dieu <c leur en donner le commandement et la connais- « sance(i). »
Quant à la qmtrièm partie, c'est évidemment la .morale de l'homme, puisque le christianisme doit être universel.
On pourrait présumer qu'Amyraut est un prédica* leur moraliste; il n'en est rien cependant. Sans doute
ses spéculations morales lui ont beaucoup servi et se réfléchissent dans ses discours; mais ceux-ci sont essentiellement dogmatiques et même théologiques. Nous ferons l'analyse de deux sermons, qui renfer-» ment moins de théologie que la plupart, et qui nous |)araissent aussi édifiants qu'instructifs;'^
(0 MaraU chrétttnM.lom» UI, paget Sfr-i7.
MOÏSE AMÏRAUT.
Analyse du seiiuou sur 1 Jean V, 7 : H y en a trois qui rendent témoignage au ml^ le Père, la Pairole et le Stiinl'Esprit^ et eee trats-Uk sont un (1).
L'orateur indique lui-même comme suit le dessein éi la division de son discours : Je me propose de- « considérer en ce texte, où saint Jean, comme il ap- « |>erl clairement par la suite de son propos» veut « prouver par des témoignages indubitables que Jésus «f est le Fils de Dieu et le Messie promis par les oraa des des prophètes ; premièrement» le nombre et les <c qualités des témoins qu'il produit, à savoir, le « Père, la Parole et le Saint-Esprit; puis après, leur «f unité et leur consentement, car il dit que ces trob « sont un ; et enfin, leur témoignage et le lieu d'où « ils le rendent, à savoir du ciel. »
I. Nombre et qualité des témoins : le Père, le Fils, rEsprit. Ils ne se rapportent pas seulement à un, ils sont un. la différence dans Tobjet ou le mode de leur témoignage ne nous fait pas voir eu eux trcMS êtres séparés.
II. De leur unité d'essence résulte nécessairement Tunité de leur témoignage.
IIL Leur témoignage : la voix du Père, les visions, du Fils (à Paul, à Jean, etc.), les apparitions de l'Esprit (colombe, langues).
Application. Après ces développements, que nous
(I) DiM le f oliMM intitulé : SérmoHê mr êûterê ttxUi de la Sainte Écri-. ff'rp, pronùneéê m diven Ueu» par M^yn AmifrttttU Second* édUton. Saomur, ma.
S||6 Hoin AwnuOT.
IrottVerions bien abstraits, l'orateur se tourne vers ses auditeurs :
« Nous ioaa Kiaiulenaut, leur de^iande-t-il, dem meurerionsrnotts insensibles à de â claires et de si « vives démonstrations de celte divine vérité ? Le roa oher que nous avons naturellement dans le cceur «■ seraiMl si dur que de ne recevoir pas Fempreinte « de la persuasion que produisent de si grands et « de si magnifiques témoignages?...
«c Si nous avions été du temps que ces choses sont <c arrivées» disent maintenant quelques-uns, nous n en n douterions pas non pli» que ceux qui vivaient alors ; « mais quelle assurance avons-nous que ces choses •c sont arrivées selon le récit qu'on nous en fait? »
La; première réponse de Torateur à cette objeotkm est tirée de l'analogie des jugements judiciaires :
tt Quand on apporte devant des juges souverains « dea informations &iles à cent lieues d'ici, ils les re- « çoivent comme véritables, si elles ne sont pomt acm eusées de £s^ ; ou si on s'est inscrit en à «r rencontre d'elles^ et que les moyens de fisiux ne se « soient pas trouvés bons, elles sont tenues pour va- « lablesy et sur les dépoaitioss des témoins lesquel- » les y s»ni eonleniies^ on juge des biens et de a r honneur et de la vie des hommes, et n y a rien de si c important dont on ne prononce décisivement sur * des preuves de celte; nature, dont on n'a jamais vu « ni les greffiers, ni les auteurs. Je vous prie donc, « qud» dépositaire» des actes publies que les h<»unes « font entre eux, et de leurs dépositions et tém.Qignar
wAtM jumuvT. fllT
c geSi oui jaimais si bien mérité d*étre crus dans U
« rapport qu'ils nous en font que ces apôtres et ces a évangélistes méritent que nous leur ajoutions foi « dans les récits qu'ils naos font des choses donl je a vous parle ? Et si quelques-uns ont eu l'audace de « les accuser de nous avoir impudemment supposé « de finisses narrations, y a-t-il jamaîs eu aocnsatton « moins soutenue que celle-là et dont les preuves « aient été mdns reeevaUes? »
Après avoir développé cette pensée, l'orateur examine ^ les contemporains ont eu réellement un si grand avantage sur nous :
« Si maintenant, dit-il, que je parle à vous, vous « vo]piez subitement fendre la voûte de ce temple et c respl^KKr par là une lumière extraordinaire d'en « haut, et qu'il en éclatât pareillement une voix qui « criftt à régal du brait d*un tonnerre : Jésus» le fils « de Marie, dont les Évangiles ont parlé, est le Fil^ < de Dieu éternel et le rédempteur de Funiv^ ! — ^je « ne doute pas que vous ne lussiez merveiReiisement a étonnés et qu'il ne vous en arrivât ce qui est arrivé «r aux prophètes et aux apôtres autrtfois, o'est^i-dire, « que ne pouvant soutenir l'effort de cette vision, c vous ne tombassiez tous de frayeur le visage contre € terre. Mais quand vous seriez revenus de votre « étonnement, cette pensée vous viendrait rncontinenf « en Tesf^t : Est-ce point une illuaoa? L'esprit ma* « fin ne no«sa-t4l point Ansésf par quelipies fcvsses « impressions qu'il ait faites en l'air, lui qui a tant de « povvefr sur les niiées et. dans les météem ? BsINse
2tô KOÎSB AKTRAllT.
« point lui qui a ouvert le comble de ce temple et <c puis l'a refermé? — Et jusques à ce c(ue tous eu « fussiez assurés d'ailleurs, quelque extraordinaire « que fût cette apparition» vous en hésiteriez pour- «c tant en tos consciences. Par quel moyen donc vous « pourncz-vous assurer que cette vision serait divine? «c Vous y appliqueriez incontinent votre ralBonnement « et diriez : H y a en dans cette lumière quelque « chose de trop radieux, dans la voix que j'ai entente due quelque chose de trop fort et de trop éclatant, <c dans toute l'apparence de cette vision quelque ce chose de trop briliaut, da^is l'effet qu'elle a produit <c en mon esprit quelque chose de trop sensible et de « trop vif, dans l'empreinle qu'elle a laissée en mon « enténdement quelque chose de trop profond, dans ce la persuasion qui m'en reste quelque chose de trop « fixe et de trop permanent, pour avoir été produit «c d'une autre cause que divine.— Ët ainsi, des mar-. «c ques et des caractères que vous verriez en Tob et « extérieur, et de l'efficace qu'il aurait déployée en « vos consciences, vous raisonneriez qu'indubitable» « ment il en est ainsi, que c'est IMeu qui a parlé à « vous, que cette voix ne peut être sinon véritable-: c ment céleste. £t telle a été sans doute la façon a de laquelle ceux qui ont autrefois ouï ces voix « des cieux se sont assurés qu'elles étaient des « cieux, Dieu leur donnant les yeux de: leurs enten* <c déments illuminés pour apercevoir dans ces divins « objets les marques de leur divinité, et en recevoir c .unepldne certitude de persuasion en leurs ftmds.
MOÎSB AUTRAUT.
« Sachez donc» frères bien aimés, que votre eondi-
«c tioQ n*est de rien moins avantageuse. Car j'oserai a bien vous dire cela hardiment, qu il n\ a jamais eu «r ni voix des cieux, ni visions quelles qu'elles puisce sent être, qui aient porté de plus certains ni de plus
indubitables caractères de leur divinité que ce «c Vieux et ce Nouveau Testament, qui vous attestent ce que Jesus-Christ est le Fils de Dieu et le Sauveur «c du monde. Car si vous les considérez bien attentitf vement, vous y trouverez que la voix de Dieu y « parle si hautement et si intelligiblement, que la « splendeur de sa gloire y est si magnifique et si luiff santé, que les doctrines lesquelles y sont contenues « sont si sublimes et si célestes, que les vérités qui « nous y sont enseignées sont si certaines et si éviden- « tes, que l'efficace qui les accompagne est si puis- « santé, que rillumination que vous en recevez en « l'entendement est si claire, que la consolation que a vous en sentez en vos consciences est si vive, que le « renouvellement et la sanctification que vous en « ^périmentez en vos affections est si sensible, qué « Tespérance qu'ils engendrent dans vos cœurs \uus cr élève si haut dans le ciel, que la patience et la cou* « stance qu'ils produisent en vous est si invincible à
toutes tentations, enfin qu ils vous donnent un si ff merveilleux courage contre les appréhensions de la « mort, qu il lauL nécessairement que ce soit Dieu qui « en ait donné les inspurations à ses serviteurs et qui <c produise tous ces admirables effets en vos con- « sciences. Ni les inventions des houiuie^, ui les illu-
250 min knitu^vt,
« sions des anges, qui qu'ils soient, ne peuvent avoir «c un génie si divin, ni une yertn si émerveiiiable. El « qui a senti l'eflîcace de ceUe divine |)arulc, (|ui en a goûté e4 savouré la bontés qui en a reconnu les uier- « veilles, qui en a aperçu Texcellence, qui en a sondé « les secrets, qui en a expérimenté les consolations, c n'a point à faire ni des oracles des eieux, ni des vi« « stons des esprits, ni des apparitions mêmes de léms- « Christ, pour être persuadé qu'il est son Dieu et son « Sauveur; et qui ne croit point à cette Parole de « IXeu ne croirait point aux morts qnand ils ressus* tf citeraient, ni aux visions célestes. C'est cette divine « Parole qui engrave la oroix et la résurrection du a Seigneur Jésus dans le cœur ; et qui en a le saint « portrait profondément empreint là dedans, n'a <L pcônt besoin qu'il descende des cieux devant ses « yeux pour se faire reconnaître. C'est cette divine « Parole qui résonne continuellement en nos esprits -, « et qui l'entend résonner là dedans n'a point besoin « que le Père céleste lui fasse autremeul ouïr ses oia- « des. C'est cette divine Parole qui nous fait s^tir la < vertu du Samt-Esprit ; et qui a le Sainl-Esprit en sa «( conscience n'a point besoin de le voir descendre des « cieux, ni eu forme de langues de feu, ni en figure « de colombe. Il est assez persuadé par l'expérieDce « qu'il en fait, que c est le Seigneur Jésus qui Ta en- « voyé du ciel pour tcadre dans son cœur la gloire de « son tabernacle. Partant, frères bien-aimés, puisque « cette divine Parole vous atteste si bautement que « Jésus est le Fils de Dieu et le Hesée que les pro»
MOiSB AlITRAUT. 9St
« phètes avaient proaiis» demeurez^m aiiasi profon-
ct dément et persévéramment persuadés que s'il vous a avait été certiHé par tous les oracles des cicux et par « toutes les viskms les plus miraculeuses. Cette voix « par laquelle le Père a crié : Celui-ci e$l mm Fils bicn- « aiméi m s'est pas perdue eu l'air; elle a été recueille lie dans ces divins 6ahiers,el, par le moyen des saints «t caractères que les évaugélistes y ont employés, elle fc y estd^eurée ûxe et permanente, aussi résonnante ce qu'elle était autrefois et portant autant de marques <c de son origine céleste. Cette lumière si merveil- « leuse de Tapparition du Seigneur à saint Paul, cette « focme si auguste et « resplendissante de Tapparia tion du môme Seigneur Jésus à saint iean, ne s ei>t « pcMnt dissipée ni évanouie. Elle est demeurée por- « traite d'un rayon de TEsprit de Dieu dans ces divins « écrits, et vous la y pouvez voir aussi vive, aussi « hoonineuse, aussi rayonnante que saint Jean la vit « autrefois, aussi capable de ravir vos esprits en ad- « miratioii et de donner d'incomparables mouvements « en vos coiiscieiiees. Cette miraculeuse manifestation « du Saint-Esprit en forme de colombe et en appa* « renée de langues de feu ne s'est point dissipée par «r le temps. Elle est peinte, non sur les parois de nos « temples ou dans les tableaux qui servent d orne- « ment à nos maisons, mais dans cette divine Parole « de Dieu, d'un pinceau si inimitable et si divin que « la portraiture y en demeurera ineilaçable jusques « à la coDsomnatiott des siècles,
« Croyez donc, frères bien-aimés, de plus en plus
352 MOlbË AMÏRAUT.
ff à un si auguste et si illustre témoignage, et ne
« vous scandalisez point, ni de Tincrédulité des Juifs, «c ni de l'impiété des mahométans , ni de l'ignorance « des païens, ni de rinlBdéHté des mauvais chrétiens, « comme si cela pouvait déroger quelque chose à «c Tautorité de ces témoins qui vous parlent. Ces « Juifs, qui se montrent maintenant si obstinés à Ten « contre de Jésus seront couver liâ pourtant et re- « garderont celui qu'ils ont percé avec componction « de cœur et lamentation de repentance. Ces Maho- <c métans, qui le blasphèment maintenant, sentiront « la force de son bras, quand il le déployera pour « mettre leur empire en luèces. Ces païens, qui n'en a ont point ouï parler, entendront quelque jour la « prédication de sa croix, et s'ils n'y veulent obéir, « ils sentiront en sou avènement la frayeur de son « jugement et de sa vengeance. Ces mauvais ehré« «r tiens, qui abusent maintenant de son nom, auquel « lis ne croient pas pourtant, seront surpris d'épou- «c vantement à Theure de son avènement et reconcr naîtront, quand il n'en sera plus t^ps, Thor» « reur de leurs sacrilèges. Quant à nous , puisque <c nous le reconnaissons pour être le Fils de Dieu et « que nous avons cru à ce témoignage , rendons-lui a l'hommage qui lui est dû, et adorons comme nous <x devons Celui qui est élevé au-dessus de toute a grandeur et de toute puissance (1). »
Il y a dans ces dernières pages une liberté de spéculation qu'on ne s*attendrait pas à rencontrer
(0 Pagw 411-417.
1I0Î8B AimUGT, i53
à cette époque, et qu'on retrouve cependant souvent chez Amyraut et chez plusieurs de ses eontemporaîns, chez le vieux Mestrezat, par exemple. Il ne faut pas chercher la théologie de ce temps- là uniquemeni dans les confessions de foi et les décrets des synodes : la forme seule est là , l*îdée est ailleurs. La liberté de spéculation a étendu la confession de foi théologique; elle Ta rendue plus oompréhensive et plus compréhensible; dans les sermons en particuher, il y a beaucoup de iibéraUté, de largeur, plus même qu'au siècle suivant , malgré ses apparences pins libérales. Si la fidélité est autre chose que le culte de la lettre , si elle est rattachement du cœur aux doctrines de rËvangile et aux choses que celui-ci nous transmet, les plus fidèles ne serontrils pas en même temps les plus libéraux?
Le second sermon que nous nous proposons d'analyser est remarquablement bien fait, et, n'étaient
quelques détails et les défectuosités du style, il pourrait servir de modèle.
En voîci le texte : H y m a trms qui rendent té^ moignage en la terre f l Esprit^ l'eau et le sang , et ces irait^à h rappmieni à un. (I Jean, Y» 8.)
Division : I. Les témoins. — II. Le témoignage. — III. Le consentement des témoins entre eux.
L. Les témoins, — Ici Tauteur entend par Esprit, non plus le Saint-Esprit, comme dans le verset précédent, mais les dons ^traordinaires ; l'eau désigne
25^ MOÎa AMYRAUT.
la saMlî6catkHi, et le mng la justification, d*où natt
la consolation.
II. Le îémmgna^, — Ces Urois oboses rendent témCHgaage à Jésus-Oiiifit. :
1*" Dans les figures de TAncien TestameiU et leur aeoomplijssement.
elles-mêmes : « Si tous venez à considérer « la chose en elle-même ei sans faire de particulière « réflexion sur les anciennes prédictions, tous tron-
« yerez qu'elle porte un CtiracU^rc certain et indu- . « biiable de cette vérité, que celui au nom et à i'oc^ « casiott de qui ces choses oat été oonmnmiquées de « la sorte ici-bas est véritablement le Messie. »
L'auteur commence par contrer la nouvelle économie à laquelle appartiennent ces choses avec Tétat de la gentilité ou du monde en général :
« Quant à ce qui est de la connaissance , qa'é-* a tait-ce autre chose que ténèbres d'erreur et d' ignore rance, si prolondes et si épaisses qu'à peine y re- « luisait -il aucune étincelle de vérité? Les cieux « avaient horreur des idolâtries qui se commettaient « entre les hommes; la terre avait honte de leurs « superstitions, et parmi les nations qui se vantaient « le plus de Tétude de la sapience et de la vérité, ce n'était que toUe et extravagance et prodiges « d'ojnnioiis en ce qui regarde la divinité. Quant à « ce (jiii est de la vie et des mœurs, grand Dieu im- « mortel, quelles iufâmetés et quelles abominations! « Et si les démons eussent été incamés et fussent « venus habiter en ce monde «ici , y eussent-ils ré-
Moin AitTRAirr. S55
« pandu plus d ordure et de vilenie? Enfin, pour ce € qui est de la consolaticm qui naît du sentiment de «t la justification , ou les hommes ylvaient en une « proiontle sécurité de la ciiair, ou, si quelques-uns « étaient touchés de quelque s^timent de leurs pé- « chés, les effirois et les épouvantements , les dé- <f tresses et les alarmes, comme autant de furies des « enfersy logeaient continuell^ent chez eux et har- « celaient sans cesse leurs consciences. Quand donc, c au lieu de ces ténèbres de T ignorance, on a com- « mencé à voir une si grande lumière de Térité ; « quand , au lieu des faux dieux , dont les images « étaient placées dans les temples , la croix de Christ € est venue se planter, avec le nom du vrai Dieu > « dans le cœur des humains; quand, au lieu de foutes « ces bizarres spéculations auxquelles les hommes <r s'adonnaient auparavant, on a vu resplendir dans « la prédication des apôtres, des évangélistes et des « autres ministres de i'Ëvangiie, des révélations si « sublimes et des connaissances si lumineuses ; quand a la pureté a succédé à la souillure, la sainteté et « rhonnèteté à l'ordure et à la dissolution; quand la « consolation et la paix , qui natt de ^assurance de « sa réconciliation avec Dieu , a pris la place ou de c la sécurité chamelle , ou des épouvantements des « cnfeis, a-ce pas été comme un renversement uni- « verse! de Tempire du malin et comme la constitu- « tien d*un nouveau monde? Or à qui appartenait-il « de causer au monde un si merveilleux changement, « sinon à Celui qui avait été destiné pour être son
S6d KOiSK AHYIUUT.
« restaurateur et le moycnneur de sa délivrance (1)?»
L'auteur compare ensuite la nouvelle économie avec TalHance juive :
« Qu'on ne me dise point ici qu'à la vérité parmi <c les nations et l'ignorance et la débauche de la vie a et la sécurité de la conscience ont absolument ré- « gné, et que ni l'Esprit, ni Teau, ni le sang n'y tt ont point déployé leur efficace; mais qu'on ne a peut pas nier que parmi le peuple d'Israél i! n'y a ait eu des pro{^ctes à qui Dieu a communiqué « de beaux rayons de son Esprit, des gens de bien a qu'il a sanctifiés par sa grâce, des fidèles à qui il « a fait sentir la rémission de leurs péchés, quoique 0^ le Messie ne fût pas encore révélé : ce qui semble « rnoiitrcr que ni rEspnl, ni Tcau , ni le sang ne « sont pas d'indubitables arguments de la révélation « du Fils de Dieu et de l'envoi du Sauveur du « mande . Car, jc vous prie, pour ce qui est de l'Es- «( prit, au temps de quel prophète a-tron jamais m « et que Dieu ait adressé aux hommes de si excela lentes révélations , et cju il les ait commun i(|uées « à tant de gens qu'elles fussent comme vulgaires ce et populaires, ainsi qu'elles ont été en la naissance a du christianisme? Où a-t-on vu que, par la seule a imposition des mains des serviteurs de Dieu y les a grâces extraordinaires de son Esprit descendissent « sur ses eniaiits, comme vous voyez que cela s'est « fait au commencement de la prédication de rÉvanc< gile? Quel Moïse, quel Élie, quel Ésaïe, ou quel