‹ Histoire de la prédicationChapitre 30 sur 55 · III. Du BOSC ENVISAGÉ SOUS LE RAPPORT DU STYLE · texte numérisé non relu

III. Du BOSC ENVISAGÉ SOUS LE RAPPORT DU STYLE

Je ne m'arrête pas à définir le style. Cette définition résultera des éléments que nous terous entrer dans l'appréciation du style de Du Bosc.

Dans Tensemble de la composition, il est bien supérieur à ses devanciers par la proportion, la liaison, la flexibilité et le moelleux des mouvements, la douceur des articulations. Sa langue vaut mieux aussi que la leur; mais cependant elle u est pas comparable à celle des Bossuet et des Fléchier; elle a des mots surannés qu on ne rencontre jamais chez les grands orateurs catholiques {délroussemmi^ àpas de laim^ etc.); bien qu*épurée, elle offre quelques traces de négli* gence et une certaine rudesse. Du Bosc, néanmoins, a le sentiment de la phrase oratoire, du nombre et de rharmonie, et sa rudesse même n'est pas sans mérite, comme le prouve ce passage, auquel nous avons déjà fait allusion : « 0 pécheurs, que vous êtes aveu* « gles de vous endormir dans le péché ! Il vous sem- « ble, pendant que vous lâchez la bride à vos pasoc abus dkamelles et que vous ne refusez rien à vos

PifiKHE DU BOSG.

« sens , que vous ête« fort heureuK. Vous bravez, a vous piaffez, vous dansez au son de la flûte et du « tambourin, comme parle Job ; vous vous éjouissez « du souhait de votre oœor, et vous voyanl ou ipuis- •« sants eu biens, ou élevés en honneur, ou appuyés « des forces de la terre , vous vous imagmex que « vous n'avez rien à craindre (1). »

Son style a de l'ampleur, de rcmbonpoiiit, comparativement à la maigreur du style de ses devanciers, et néanmoins il est concis et alerte.

Ce qui distingue surtout Du Bosc, c'est une parfaite et brillante clarté; personne ne définit et n'explique aussi lumineusement que lui, et Von peut dire que c'est là qu'iltriomphe. Il n'est pas moins habile à développer, c'est-à-dire à faire «ortir de l'idée tout^^ qu'elle renferme, ou du moins ce qu'il est utile d'en faire sortir; mais surtout à détailler, c'est-à-dire à vêtir l'idée au moyen d'allusions, d'exemples, de^ venirs. C'est un autre développement que celui Massillon; e*est moins de l'intérieur de l'idée que de ses alentours ou de ses rapports, de ses aboutissants, que Du iiosc tire sa richesse.

lisez, par exemple, dans le ^emon sur ks Trm fléaux de IHeu, la manière doat U fuit ressortir quel fut le péché qui inrita si Ibrt la colère de Dieu contre David.

a Je ne doute point, dit41, que vous ne vous Irou- -« vtee surpris d'abord d'apprendre que toute la laule « de ce prittce fut d'avoir dénombré son peuj^le.

(I) SermMS »ur diwr* textes convenables au temps. Tome UI, pige aS*

FumRB oc BOSC. 453

« Quoi! direz-voiis, était-ce là un si grand crime, et « cette actioa méritait-elle une si terrible veogeaoce? « Un roi est-il blâmable de vouloir connaître le nom- « bre de ses sujets? N'est-il pas intéressé à savoir de « combien d'hommes il se peut faire fort pour la ba«* « taille, afin de mesurer ses desseins à son pouvoir, <c et de ne s'engager pas témérairement dans de vaia nés entreprises qui passent ses forces? N'estrce pas « un mouvement aussi innocent qu'à un berger de a compter ses brebis, à un capitaine ses soldats, à <t un maître ses domestiques et à un père ses en- « fants? Dion lui-même n^approuve-t-il pas ces sortes « de dénombrements au trentième de l'Exode, oii il « veut que, lorsqu'on dénombi*era son peuple, cha- « cun lui paye par tête un demi-sicle pour l'œuvre « du tabernacle ? Tous les peuples de la terre ne les «c ont-ils pas pratiqués sans btftme? Les Romains n'en « faisaient-ils pas souvent dans toute l'étendue de leur ff grand et vaste empire ?Ët ce fut un de ces dénom- « brements généraux qui fit rencontrer la naissance « du Sauveur du monde dans la ville de Bethléiiem, « pour justifier Toracle ancien qui l'avait promise « à cette bourgade : ce Fils étemel de Dieu ayant « voulu, en venant au monde, être écrit sur le livre « de César et être enrôlé entre les sujets d'Auguste,. « lui qui écrit nos noms au livre de vie et qui nott& « met au nombre des enfants de Dieu. Quel crime « donc commit David en faisant ce que tous les rois, « ce que tous les souverains peuvent faire dans les « terres de leur obéissance? Et quand bien même il

«c y aurait eu quelque chose à redire dans l'action de

« ce priuce, un homme de sa probité et de sa* vertu « devait-il être traité avec tant de rigueur pour une X médiocre faute? Son zèle ardent, sa piété singu- «f Hère, son admirable et incorruptible intégrité dans «I les choses de la religion et du service divin, tant <r d'autres qualités héroïques, qui le faisaient être « l'homme selon le cœur de Dieu, le David, c'esfc^- « dire le bien-aimé de rÉternel, devaient, ce sem- « ble, couvrir ce petit défaut et être comme un poids «t dans la balance du Seigneur, qui, contre-pesant ce a léger manquement, la fit pencher du côté du par^ « don et de l'indulgence. Oh sont ces entrailles «r bruyantes de compassion , où sont ces richesses

infinies de miséricorde, où sont ces affections et « ces tendresses paternelles que Dieu s'attribue, s'il « punit si sévèrement ses enfants, quand il leur ar- «r rive de faillir par infirmité ? Hé ! que saurait^! faire « davantage à ses plus fiers cnaenus, de tirer contre « eux l'attirail épouvantable de sa vengeance ?

ce A cela, mes frères, j'ai plusieurs choses à ré- « pondre. Premièrement, il est vrai que de dénomme brer son peuple est une action de soi innocente et <c qui n'a rien de mauvais. Mais David la rend crimi- « nelle et vicieuse par le motif qui la lui fit entre- «v prendre ; car ce fut par ambition et par vanité, pour «f se glorifier de la multitude de ses sujets, pour étaa 1er avec pompe et avec orgueil la grandeur de sa « f<m:e et de son autorité rnynle, pour trancher du « puissant et de l'illustre monarque et pour tau e dire

FIERaS AU BÛSC. 4d5

c< partout, non plus comme à son triomphe, après la « mort de Goliath : David eo a tué dix mille! mais : « David a miUe milliers prêts à tuer et à combattre « ceux qui voudraieut s*opposer a son empire et lui fit faire résistance. Ce n'est pas une action condamna- « ble à lin roi de se promener sur ses remparts et de u considérer, ou la beauté de ses villes, ou la gloire a de sa cour et de ses palais ; mais parce que Nabu- « codonosor le lit avec arrogance cl que, charmé « de la grandeur de sa superbe Babylone, il dit en « lui-même dans la vanité de ses pensées : N'eti'Cê « pas ici Babylone la grande, que j'ai bùlie pour la c gUnré de ma magnifieenee? Dieu Ten punit d'une « manière étrange et le chassa parmi les bêtes, pour « s'être si lièremeut et si insolemmeut élevé aua dessus des hommes. Ce n'est pas une action blà- « mable à un souverain de haranguer ses peuples de a dessus son trône ou de dessus son lit de justice; a mais parce (]n'Hérode le fit par ambition, pour « attirer les applaudissements de ses auditeurs et « pour les rendre idolâtres de son éloquence et leur « faire proférer des blasphèmes, Dieu le frappa a d'une façon effroyable, envoyant son ange à l'heure « même y qui confondit son orgueil et le renversa « de dessus son trône, tout couvert de vers qui le a firent périr misérablement. Ce n'est pas un crime <r à un monarque de montrer ses trésors el ses a richesses; mais parce qu'Ézéchias étala les siens « par vanité aux yeux des ambassadeurs d'Assyrie, « Dieu s'en courrouça si fort qu'il envoya prompte-

hSê nSSME un B06G.

« ment un de ses prophètes dénoncer à ce roi, quoique juste et pieux d'ailleurs, qu'il ferait périr toute « sa maison pour cette ostentation criminelle. C'est « ce qui arrive ici à David (i). »

Citons encore le passage suivant du sermon sur les Deux principes :

«c L'Apôtre n'exempte personne de cette fatalité de « la mort, et il Tétend universellement à tous. Tous « meurent^ dit^il, en Adam: parce qu'en effet tous les « hommes sans exception venant de ce premier « homme, tous héritant de son cnmc et de sa coror ruption, tous aussi sans exception doivent subir la « loi de la mort qui lui avait été dénoncée. S'il voie nait des hommes au monde par quelque autre voie <r que par la génération d'Adam, ils pourraient véri- <c tablement prétendre à rexemption de la mort; <c mais comme tous sans distinction entrent par cette « [)0i (e, grands et petits, pauvres et rirlies, rois et a sujets, doctes et ignorants, saints et profanes, tous « sans différence viennent par ce chemin de la nais- (( sance ordinaire qu'Adam leur a ouvert, et par <r conséquent ils doivent s'en retourner tous par cet « autre chemin de toute la terre qu'Adam lui-même tt leur a marqué. Personne ne saurait s'en dispenser. <c Rien n'est capable de nous en garantir. Les habits « nous défendent de la nudité, les aliiuents de la a faim, les maisons et les bâtiments des injures de « l'air, l'étude de Tignoranœ, les médecines des « maladies, les armes et les forteresses de l'invasion

(i> 8ermon$ tur diven texte* wnvenaMee <w tempt. Tome pages B-ii.

nmc Di; bom. 457

« des ennemis^ les havres et les ports des naufrages « et des tempêtes; mais rien ne saurait jamais nons « préserver de la mort. II n'y a point de bouclier à « l'épreuve de ses Uèclies, point de citadelle inacces- « sible à ses assauts, point de médeciBe capable de a remédier à son accès, point de port où l'on puisse «c être à Tabri de sa tempête, point de lieu dans l'nff Divers Gh Von en soit à couvert. On voit des hom- « mes privilégiés ce bien des manières. Il y en a rpii « ne savent ce que c'est que de dépendance, qui ne et voient point de supérieurs en la terre, comme les « rois et les souverains. Il y en a qui ne manquent (T de rien et qui ignorent absolument la nécessité, flc parce quMls ont de quoi satisfaire à tous leurs dé- « sirs, comme les riches qui possèdent toutes choses « avec abondance. Il y en a qui ne connaissent point « les maladies et qui passent toute leur vie dans une ce parfaite santé. Il y en a qui ne vieillissent point « et qui conservent leurs forces, leur embonpoint, « leur fraîcheur jusques à la iBn, comme MoYse, duce quel il est remarqué qu'à Fâge de six-vingts ans sa « vue n'était point affaiblie et sa vigueur n'était « poiiit passée, et l'histoire de la Genèse nou9 assure « que Sara à cent ans donnait encore de l'amour aux <x rois. Mais il n'y a personne qui soit privilégié « contre la mort. Il est ordonné à tout homme de « mourir. Au levant et au couchant, au septentrion « et au midi, on voit partout cet arrêt irrévocable « s'exécuter sans rémission. Fils des hommes, dé- « guisez-vous tant qu'il vous plaira pour vous cacher

458 PIBARB OU BOSC.

« aux yeux de la morl, aiettez-vous à couvert sous « la pourpre des rois^ sous la tiare des pontifes, « sous la pompe des habits, sous Téclat de la beauté, a SOUS la force des châteaux et des places imprena- « bles : au travers de tout cela la mort vous recon- « naîtra pour être des enfants d'Adam , et en cette « qualité vous fera payer de gré ou de force le trice but que lui doivent tous les héritiers de ce pre- <c mier père (i). »

Du Bosc est secondé, dans ce genre de développements, par une imagination féconde et libre, une vaste lecture, une mémoire imperturbable et un esprtt bien fait, où tout est classé et lié, où les idées sont bien associées. Aux exemples déjà cilés, ajoutons celui-ci, que nous empruntons au sermon sur T/n* tolérance chrétienne ;

« Il faut que nous imitions l'exemple de Dieu, « qui ne brise point le roseau cassé et qui tiititfU potnf « le lumignon fmmnt. Ce grand Dieu n'éteint point « les astres et ne les précipite pas du ciel, pour avoir « des taches. Il n'anéantit pas la terre, pour être <c souillée de Fécume des insectes et du venin des oc serpents. Il n'abtme pas les rivières, pour être a mêlées de boue et de limon. Il ne brûle pas les blés, « pour y avoir de l'ivraie et de la nielle. Il n'arra- « cbe pas les arbres et les fleurs, pour voir des che- « nilles et des limaçons se traîner sur leurs fruits et <K souiller par leur sale attouchement la beauté de leurs

(t) Sermons sur divers textes rontvnoé^M au temps. Tonni lY, pages 59-61. Voir dans le même discours, page 48, le parallèle enire Jésus- Christ et Adam.

Diyiiizeo by

ruuuiB DU 90SC. 459

a couleurs. De même, il ne perd pas les hommes, «c pour remarquer en eux des effets de cette cor* « ruptioD naturelle qui leur est héréditaire et inécc vilable. Il en supporte en sa grande miséricorde, «t il en excuse selon son immense et infinie charité.

II leur pardonne gratuitement comme un bon i( père qui souffre des sottises et des égarements <c de ses enfants. Ainsi en devons-nous user envers a ceux qui faillcnt, (juand nous avons sujet de croire a que c'est, non le mépris de la grâce, mais Tinfir- « mité de la nature qui les fait pécher. Il faut en « supporter avec une indulgence et une bénignité « chrétienne; il faut plaindre en eux la condition a de rhumanité, qui est toujours fragile et sujette « au mal. II faut leur tendre charitablement la main, a comme à des personnes qui ont bronché et qui « sont tombées, pour leur aider à se relever (1). »

C'est ici le lieu de remarquer combien le savoir est utile à Timagination. Plus on a de faits dans la mémoire, plus on peut combiner et inventer : il est donné à celui qui a. Beaucoup croient que la science diminue roriginalité, mais rien n'est si faux. Les hommes les plus féconds en imagination et les plus originaux ont été d'ordinaire ceux qui savaient le plus. Il y a là une intenliou évidente de la Providence, qui veut que les hommes soient solidaires les uns des autres. Nous sommes les héritiers, les do-

(I) Sermons sur divers textes emvemAles mt temps. Toni« r^, pègts 6is-et3. Voir, dai» le mèaie icnnon, page 61$, le morceau sur euux qui errent en m" Uère de religion.

WO PICRRB tiO B08C.

iiatatres de nos devanciers et de nos alentours. L'homme ie plus original est en grande partie l'oeuvre des époques précédentes, de son siècle et de la société dans laquelle il vit. L'individualité est un germe impalpable; quand on voudrait le dégager de tout ce qui est impulsion extérieure, it ne resterait rien. Pour son talent aussi, il n'est pas bon .que rbomme soit seul.

La puissante mémoire de Du Bosc sert son imagination; il est original de ce qu il sait et non-seulement de ce qui lui est propre. Tout son style est comme incrusté de souvenirs de ses lectures, de rapprochements intéressants et d'alinsions qui, à chaque instant, réveillent l'esprit; aussi n'est- il peut-être aucun prédicateur qui se fasse lire aussi facilement.

Sa diction est relevée par un grand nombre de figures de style {htmim ùr€Uioni$\ de comparaisons surtout. Nous on citerons quelques -imes :

« Cette merveilleuse rosée, c'est le Messie, celui « que rÉglise judaïque souhaitait et demandait par « ces termes du prophète, qui ont toujours été en- <c tendus de Jésus-Christ : O deux, envoyez la rosée «c d*en haut. Et véritablement, comme la rosée sort « au matin de la terre, par la vapeur qui on monte, oc mais elle est renvoyée d'en haut, pour retomber « sur la terre, Thumecter, Tengraisser et y vivifier c( toutes choses; aussi Jésus, ressuscitant au point tf du jour et au lever du soleil, fut comme une rosée «r matinîère, une rosée sortie de la terre, mais proce duite néanmoins par la vertu secrète du ciel. Et

PISERB DU BOSG. 461

« cette divine rosée se répandit alors ici-bas pour

« y faire germer un jour Jes corps buniés daus la a lerre, comme autant de nouvelles plantes, (jui^ « par sa vertu féconde, sortiront en leur temps et ce en leur saibuu ; si bien qu'en effet la résurrection ff de Christ fut la nôtre, sa vie est notre vie, sa vie- « toire notre triomphe, son bonheur notre félicité, a puisque la vivification qui se lit en lui a passé «t en nos personnes (i). »

— « Le péché habite bien en eux ^les fidèles), «c mais il n'y règne pas. U est comme un ennemi pri-

soDnier et désarmé, qui peut bien encore ourdir a soui'dement quelques petits soulèvements, mais qui a ne saurait plus entreprendre de grandes révoltes « ni mettre sur pied des troupes considérables. Il « y est comme un lion à la chaîne, qui se débat, qui a étend ses ongles et qui se souvient encore de sa « férocité natuielie, mais qui, étant retenu de a court, ne saurait s'élancer fort loin ni iaire le

« mal qu'il ^ (nidrail (2). »

~ a U ne faut jamais attribuer nos maux au hasard, ce conune ces ridicules Philistins d'autrefois, ou ces ce fous malins d'aujourd imi, ces msensés athées, qui « disent ou qui voudraient bien dire en leur cœur qu'il «c n'y a point de IMeu; car ils rapportent tout à une jK fortune aveug^ie, et regardent toutes ies calamité « qui arrivent ou au monde ou à r£glise comme des « coups d'aventure. Mais c'est à peu pics comme

(t) Sermonx sur divers textes convenabU» au temps- Tome IV, pages 45-46. ^2) lOiU. iume IV, page 6io.

« les bêtes qui entendent tirer te canon dorant le

a siège d'une ville ou le choc d'une bataille : elles a s'imagineut que ce tintamarre n'est qu'un vain « fracas, comme si des cailloux et des rochers rou- « laient tumultuairement d'une aïontagne; elles en c jugent ainsi parce que ce sont des bêtes et qu'elles « ont le sens trop grossier pour penser à un général « qu'elles oe voient poiut et qui coudait cette ar- « tiUerie pour battre ses ennemis en mine (1). »

— <c II me semble qu'une âme dans la nature était « proprement comme ces entants de rois qui, ayant «( été dérobés ou exposés dès le berceau, sont nourris tf dans un pays étranger, parmi des paysans et des a bergers. Quand ils viennent à croître, la nature a leur donne bien quelquefois des sentiments de ce «c qu'ils sont : le sang qui les a formés parle en eux « et leur inspire des inclinations plus nobles et plus « relevées que ne porte leur état présent. Il leur « semble que leur cœur ne s'accorde point avec leur «c fortune et qu'ils ne sont point nés pour l'étable ni «c pour la charrue. Cependant, comme on leur tient a leur naissance fort cachée, ils ne s'assiircal de rien « et ils sont ainsi toujours dans le doute, jusqu'à ce a qu'on vienne leur expliquer le mystère et leur dé- « couvrir leur extraction. C'est le vrai portrait d'une « âme païenne, quand elle venait à se considérer « elle-même (2). »

Du Bosc s'amuse quelquefois et s'attarde à ces

fi) Sermons sur divers textes convenables au temps. Tome UI, p. 91. (^) Sermons sur l'Épttrt aux Éphésieiu. Tome lU, page 62.

PIERRE DU BOSG. . 463

comparaisons. Il y a des gens qui ne lâchent pas une

idée ingénieuse, avant d'en avoir fait sortir une sottise. Il serait irrévérent d appliquer cela à Du Bosc; mais il est certain que ses comparaisons choquent parfois le goût, et que si elles sont toujours justes, elles ne sont pas toujours convenables.

Ainsi, parlant de Jésus dans son agonie : « Ses a craintes, Jil-il, et ses frayeurs furent grandes; « elles l'agitèrent, elles le secouèrent, elles le trou» « blèrent fortement, il est vrai; mais elles ne blesa sèrent en rien sa sainteté et sa pureté parfaite. Et « vous le comprendrez aisément par la comparaison « d*un vase et d^une fiole pleine d*eau. Si c*est a une eau sale et bourbeuse , en remuant cette fiole « vous troublerez infailliblement cette eau, vous la oc rendrez sale et crasseuse, et s*ii y a de i*mfeckion, a vous l'exciterez et en répandrez la puanteur. Mais « si c'est une eau toute pure et toute nette, comme «t une eau de roche, vous aurez beau remuer la <c fiole, Tagiter, la tourner de tous les côtés, la

renverser même de haut en bas et la mettre sens ce dessus dessous, cette eau néanmoins ne se brouilm lera point et demeurera toujours dans sa pureté « naturelle. C'est là justement Timage et la ressem- « blance des passions de Jésub-iJirist et des nôtres. « Pour nous, qui naturellement sommes vicieux et ce corrompus, quand nos âmes viennent à se trouver «r agitées, notre dépravation s'y môle et s'y maai- <c feste , ie péché ne manque pas à s'y glisser et à y «t exhaler même sa méchante odeur. Mais pour Jésus-

« Christy qui étdit la cdiàteié mémey toutes les agita- « tioDS de son corps et de son esprit, toutes les pasa sioDs de son âme n'ont pu causer le moiiidre vice, « la moindre souillure ea sa personoe l)énite (1). m Et dans le même discoms : c Pourquoi la Divinité « n'aurait-elle pu imiu liaiia i àme de notre Seigneur ff ce que Fâme iiait souvent dans le corps : suspendre A envers elle ses irradiations et ses oommunications a favorables, pour penuelUc aux douleuis de lui « fidre sentir tontes leurs atteintes? ImagineK-vous tt un miroir exposé au soleil. ïaut que le soleil Té- « claire et luit dessus, on y voit Timage de ce bel « astre, qui le rend lumioenx et éclatant comme lui ; « on en ^ oit sortir des ra^ ons pai eiis aux siens. Mais «c si la communication du soleil est empêchée, on ne a remarque plus son image et on n'y aperçoit plus a ses rayons; mais les autres choses qui en appro- « chent s'y peignent et s'y impriment, les nrâres avec a leur noirceur, les rouges avec leur éclat, et ainsi « des autres. 11 en est de mèaie de notre Sauveur. « C elait un compose admirable d'un soleil et d'un ce miroir. Uieu était en lui comme un soleil éclatant; « rbomme était un miroir très pur qui en recevait les « rayons. Tant que le soleil se communiquait, le mi- « roir était tout éclatant de lumière, tout brillant de « joie, de vertu et d'allégresse. Mai^ si k ^uleU ve- (c nait à se retenu- et à répruner ses regards, alors a le miroir n'était plus rayomiant ni lumineux comme

(t) jr^Ntf à Va^fonU. iStrmam 9ur diven lextet MmwMiUet mu iemj^, XoM IV, page

rmu DO B09C. 465

a auparavant ; mais les choses qui en approchaient y a envoyaient leurs images selon leur natnre et leurs « qualités. Les choses noires et affreuses y parais* a saieat avec leurs horreurs, et c'est ainsi que dans « son agonie tant de choses formidables s'étant préc( sentées h son imagination, la remplirent de leurs « idées 9 y causèrent, dans le silence de Dieu, dans « la cessation de son action, tant de tristesses, tant « d'angoisses, tant de frayeurs, qui ne sont autre « chose que les impressions des objets affirenx (I). »

On rencontre en foule chez Du Bosc des rapprochements ingénieux, tels que celui-ci : a Loin, mes « frères, loin ces discours et ces sentiments qui veu« «c lent partager la gloire de notre salut entre les « forces de Thomme et la grAce de Dien. Ce fiit la « fiausse mère qui voulut couper Tenfant en deux. « La vraie mère le demanda tout entier. Aussi la « nature, qui n'est qu^une fausse mère, fait tout cj» « qu'elle peut pour s'attribuer au moins une partie « du nouTel homme, de ce bienheureux enfiint que « la régénération forme dans les fidèles; mais la « grâce le veut avoir sans division et sans partage, « et le grand et câeste Salomon juge en sa faveur. « Il déclare qu'il n'y a qu'elle qui ait droit de ré- « clamer cet en£aut spirituel, parce que c'est elle qui « loi donne la naissance et qui l'engendre entière- « ment dans nous {^). »

Mais ces rapprochements sont souvent trop ingé-

(1) SfwmÊiu 9mt ékm* U»tn emuneiuMu m impi. loa»tV, pages iM>Mr. (9) SermoHê tur diven lexUt de VÉerUnft êaîMU* Tmm I% |»tg«t tJMS.

nieux, surtout dans les compositions 4e sa jeunesse*

Eo voici quelques exemples :

a Quels sentiments ne doit point produire en nous « cette excellente doctrine (de la grâce)? Certaine- «r ment elle est si féconde, elle est si abondante en a enseignements, qu'on peut dire qu'elle ressemble a à ces fontaines qui jettent l'eau par divers tuyaux a et qui cherchent à sortir par quantité de conduits i( et de routes différentes. Car aussi la grâce est « comme une eau saillante en vie éternelle, qui se <c répand en plusieurs façons de tous les c6tés (1). i»

— « Muise nous parle d'un lavoir destiné pour les tf sacrificateurs, qui fut fait des miroirs des femmes <c qui s'assemblaient à la porto du tabernacle. Voici, a mes frères, que saint Pierre nous présente maintece nant en sa personne et un lavoir et un miroir tout

a enseuibie : un lavoir dans ses larmes et un miroir « dans sa repentance. Venez donc à ce lavoir pour « vous y nettoyer de Timpureto de vos vices. Venez « à ce miroir, non pour y composer votre visage, ff mais votre cosur, et le mettre en état de plaire au « Seigneur Jésus (2). »

Du Bosc a été proclamé grand orateur par son siècle, mais la postérité n*a pas maintenu cet arrêt ; or, s'il est vrai, comme le dit Madame de Sévigné, que le monde n*a pas de longues injustices, il fout chercher un motif à ce changement. Rien d'étonnant,

(1) Sêrmon» utr éHmn texte» ie VÉeriiwre «oâite. Tome I*', page w. (3) iMI. Tomel'% page S» Voir etteore* diM le Mconàj^inmêitrleeSpké' mem^ pefee 962 et M4.

PUHRS DU BOSC. 467

d'abord, que les contemporains de Du Bosc l'aient comparé plutôt avec ses devanciers qu'avec l'idéal de l'orateur, et aient pris sa supériorité relative pour une supériorité absolue. Nul ne peut se vanter de concevoir exactement Tidéal. Les mauvais poëtes^ comme les mauvais rois , iront-ils pii^ i)icn souvent reçu plus de louanges que les bons? Les prédécesseurs de Corneille n'étaient-ils pas regardés comme des aigles? Nous ne savons reconnaître l'idéal que lorsqu'il est réalisé» et alors ce qu'auparavant nous avions pris pour lui n'en est plus à nos yeux que le lautume. Celui qui n'a vu que la lune peut croire avoir vu le soleil ; maïs quand celui-ci parait, sa brillante clarté dissipe l'erreur et rend le doute impossible.

Du Bosc est admirablement clair, d'une clarté qui

est souvent de l éloquence ; il est plus nourri et pourtant plus concis que ses prédécesseurs; il parle à la cousciencc; il a de l'esprit et une imagination agréable; il charme, il intéresse, il instruit; mais avec tout cela, est-il éloquent? Nous n'hésitons pas à nous prononcer pour TaOïrmative ; seulement il nous reste à voir quel est le rang qui lui revient.

Définir, expliquer l'éloquence est chose difficile. L'éloquence est un mystère; elle échappe à l'analyse. Ceux qui ont dit avec Pascal qu'eUe est un don de l'âme, ont bien dit, mais mieux encore ceux qui Tout fait dériver de la sympathie. La logique, bien que nécessaire à l'éloquence, ne peut pas la produire; elle est pour cela trop impersonnelle. L'élo-

468 PIKKRE DU BOSG.

qiiciicc est toute personnelle. Le véritable orateur est celui qui dès le début se loge dans l'âme de ses auditeurs, leur parle, non du dehors, mais du dedans, et s'associe intiiiiement et volonlairemeat à tout ce qu'ils éprouTent» de sorte que son discours, ne soit pas line allocution, mais un dialogue serré entre celui qui parie et celui qui écoute, un échange rapide de questions et de réponses, de sommations et de répliques , comme dan^ la scène la |)lus vivante de Corneille. Ce qui est éloquent, c'est ce qui produit dana rftme les mouvements les plus rapides et les plus vife. Or comment produire cet elîet? comment tenir oonstamment un auditeur en haleine? c(Hnment làire d une ànie paisible le théâtre de tant d'agitations? C'est le secret de l'éloquence, secret qui ne s'apprend pas dans les livres. Il fout que Torateur, comme le poète, entre en communion de vie avec nous, il sympathise avec nous, c'est-à-diee, qu'il sente el qu'il souffre avec nous (i). Du reste, quand nous parlons de sympathie, nous ne parlons que d'un talent et non d'une qualité morale. Il peut se faire que cette sympathie esthétique, je dirais presque hy[>otbétique, recouvre une antipaUiie réelle, peut-être même de la haine. Comment Forateur peut-il exprimer avec une vérité frappante des sentiments opposés aux siens ? Cest là un mystère insondable.

Le prédicateur n'est pas nécessairement un orateur. S'il a expliqué les oracles de Dieu avec justesse et gravité, s'il en a pressé l'application , il a rempli

(1) Symptlhiser, «v/ftirà«x*"'*

PIIA&E DU MC, 469

sa lâche et le moins orateur a pu être éloquent. Grâces à Dieu 9 la vérité est éloquente par elle-même* — Ainsi, DOU8 ne demandons pas à Du Bosc d'être oralciii \ nous demandons simplenical s'il Test. Si 1 éloquence est telle que nous Ta vous dépeinte; si elle exige des pensées vastes et fortes, des mouvements rapides, du pathétique et l'emploi des grandes figures oratoires; si le discours vraiment éloquent est un drame, qui a son nœud, ses péripéties et son déuoùnient, Du Bosc dans ce sens n'est pas un orateur de premier ordre, bien qu'il ait des morceaux qui se rapprochent de la haute éloquence. G*est le prédicateur le plus intéressant, le plus captivant même; ce n'est pas encore Tprateur. *

Mettons notre jugement à la meilleure épreuve par une citation. Cest un raisonnement oratoire, emprunté au sermon sur la Doetrim de la ^ûee :

« Je vous prie de reconnaître ici avant toutes « choses l'avantage de notre religion et de juger la- « quelle est la meilleure et la plus sûre de deux « doctrines, dont l'une donne à l'homme la gk>ire « de son salut, l'autre la donne tout entière à Dieu, «c Car quel doit être le but d'une bonne et vraie re- « ligion? C'est sans doulc de glorifier Dieu. Et eom- « ment peut-on mieux le glorilier qu'en attribuant «c tout notre bonheur à sa grâce? Toujours on m*a- « vouera que cette créance vient d'un bon principe, « d'une sainte humilité, d'un religieux respect envers « Dieu, d'une louable envie d'honorer et de célébrer « sa bonté. Je veux que nous nous trompions dans

470 nuiRR fiosc.

« ce sentiment et que ce soit une erreur do rendre « à l'Éternel un honneur qui ne lui appartient pas. « Mais que cette erreur est innocente ! qu'elle est « sainte ! qu'elle est inca[)ahle de déplaire aux yeux c de Celui qui £ait grâce aux humbles ! Mon crime ff donc, c'est que je donne trop à mon Dieu, que je « défère trop à sa grâce, que je le reconnais pour a Fauteur de tout le bien qui est en moi 1 Heureuse «c faute, dont je ne me repentirai jamais, et dont je « ne dois point craindre de recevoir de punition! Que «c j*aime bien mieux m' abaisser ainsi par humilité « que de vouloir m'élever par orgueil ! Qu'il m'est a bien plus sûr de renoncer à ma propre gloire, «t dont le mépris est infailliblement innocent, que « d'entreprendre mit celle de Dieu, où le moindre « attentat est intiDÎment criminel! Quand j'aurais été c appelé du ciel, comme saint Paul, par une voca- « tion extraordinairement éclatante; quand je serais flt apôtre comme lui ; quand même j'aurais été ravi « dans le paradis par un privilège incomparable, € j'aimerais toujours mieux m' estimer avec lui le « plus grand de tous les pécheurs et reconnaître que c miséricorde m'aurait été faite, que de me vanter « avec le Pharisien de n'être point comme le reste « des hommes et d'avoir quelque qualité particulière « qui ait obligé Dieu à me préférer aux autres. Bé- « nissons, chers frères, bénissons en ceci notre reli- «r gion, qui nous inspire un si saint et si salutaire <c sentiment. Reconnaissons cju elle ne peut venir que « de Dieu, puisqu'elle se rapporte toute à Dieu et

PIRRRK BU B06C* 471

tt qu'elle ne tend qu'à rilluslration de sa gloire. « ÂvouoBS qu'elle est Fouvrage de la grâce, puis- « qu'elle ne prêche que la grâce, qu'elle ne respire c que la grâce, et qu'ôtant tout sujet de présomp- « tîon à la nature, elle nous met dans un saint <c abaissement , qui ne peut manquer de plaire à « Celui qui résiste aux orgueilleux (i). »

Il y a deux choses dans l'éloquence : l'intuition, ou mieux, Tintuitivité {Amchaulichkeii) et le mouvement, — le don de faire voir les objets et celui de les faire mouvoir; c'est le premier élément qui domine chez Du Bosc, et il est admirablement servi sous ce rapport par son imagination, sa mémoire et son esprit.

Avec Du Bosc, nous quittons la France, pour suivre dans leur nouvelle patrie les pasteurs rétu« giés.

(t) Strmons *ur divers textes de l'Écriture saint*. Tome 1<% pages 90-98.

PBÉDIGATËUaS RÉFUGIÉS ËN HOLLANDE.

La révocation de l'Édil de iN^autes dispersa les membres de l'Église persécutée dans tous les États réfonnés. De là naquirent les Églises du refuge. Celle de Hollande fut la plus importante» par le nombre de ses membres, le renom de ses chefs et son influence sur la France et sur l'Europe entière. Ailleurs on trouve parmi les ré^giés des théologiens célèbres, mais c^est en Hollande qu*ii faut chercher les grands prédicateurs, lis forment en quel(^ue sorte une école.

La Hollande était une agglomération de communes assez divisées entre elles, mais urnes pour résister à rétranger et pour conjurer les périls dont les menaçait surtout le voisinage de la France et de l'Angleterre. L'industrie et le commerce fondèrent sa prospérité. Disgraciée par la nature, elle se répandit sur les mers et y trouva une seconde patrie. A dater de cette époque, son bisloire est belle sans chevalerie, noble, grave et puissante.

C'est en 1573 que ce pays reçut en un même jour

raioiGÀTBU&â aSFUGiBS EN aOLLÀMDI. 473

rindépendance Dationale et la liberté religieuse. Cette liberté était aussi entière que le temps le comportait, et plus entière qu'on ne l'avait encore réalisée, ni même conçue. La part du catholicisme était chétive, il est \rai, mais il ne lut pourtant pas dépouillé. Quant aux sectes protestantes, elles obtinrent graduellement une liberté complète.

Lors de l'émancipation de la Hollande, cette contrée reçut beaucoup de réfugiés des provinces sur le:f quelles le joug de l'Espagne pesait encore ; ces réfugiés fondèrent les Églises wallonnes, dont la pré* dicaticm n'a pas laissé de souvenirs. La Hollande devint en même lenips un asile ouvert à la liberté de la pensée ; mais c*est surtout lorsque la révocation de rEdit de Nantes Tinonda de nouveaux réfugiés, que la pensée s'y développa a\ ce une vigueur extraordinaire. La UoUande devint une autre France. La littérature française s'y extravasa, et Ton y imprima tout ce que la politique de Louis XIV interdisait d'imprimer dans son royaume. Les presses belges de nos jours n'ont pas encore atteint cette prodigieuse fécondité. A voir la masse de livres français publiés en Hollande à la fin du dix-septième siècle, on la croirait province française. On y publia, entre autres, quantité d'écrits sur la liberté de conscience et sur la tolérance. C'étaient des idées qui croissaient sur leur sol naturel. La tbéorie cependant n'en était pas complète; on touchait aux vrais principes, mais on ne les possédait pas encore. Ces écrits sont bardis, à quelques égards même téméraires; ils n'atteignent

klk pRimcATnms BBFcoiis bn boixahdb.

pas le but, ils le dépassent. Il était plus facile de devenir athée que de rester déiste, de renverser les bornes que de les établir. Il y avait donc encore beaucoup à faire ; mais après avoir fait en quelque temps un chemin considérable, on n'avança plus qu'avec une extrême lenteur. Ce phénomène se reproduit souvent dans T histoire : on fournit une longue course en un jour, puis pour un pas il faut des siècles.

En même temps se développait en Hollande une

littérature bien plus inotTensive, mais qui cependant n'aurait pas trouvé en France la liberté dont elle avait besoin. Entre les sciences înathëmatiques et les belles-lettres, que Louis XIV protégeait, il y avait tout un domaine d'idées dans lequel on ne s'aventurait pas sans crainte. Aucun sujet n'était proscrit d'avance, mais plusieurs présageaient aux écrivains qui les auraient tentés des obstacles infranchissables. Ce qui manquait surtout en 1 rauce, c'était la sécurité et le sentiment de la liberté. L'un et l'autre se trouvaient pleinement en Hollande. La critique littéraire, en particulier, s'y développa avec une grande largeur. Bayle donna l'exemple, et sur ses traces se fondèrent plusieurs publications périodiques, qui aujourd hui encore sont une source abondante de renseignements sur la littérature de ce temps-là. C'est VHistoire des ouvrayes des savarUs^ par Basnage de Beauval; la Bibliothèque universdU H hiitarique, rédigée par Jean Le Clerc; le Jmmal liuéraire de La Haye; la Bibliothèque raisonnée de

fR^DICATBURS R^TUGlils BN HOLLANDK. (75

Wetstein (1), etc. Une autre publication sembla d'abord moins importante : nous voulons parler des journaux politiques, qui eurent la Hollande pour berceau. On cherchait en France a se procurer la GozeUe de Hollande, quand on youlait savoir les nouvelles.

Cette France si brillante de Louis XIV était à quelques égards bien obscure. ËUe était licencieuse sans être libre, et l'on pouvait prévoir déjà que Timpiété et r immoralité déborderaient de toutes parts quand les barrières du despotisme royal seraient enlevées. Pendant la vie de Louis XIV, le trop plein des esprits s'écoulait en Hollande; c'est là que paraissaient tous les ouvrages trop hardis pour parattre dans ses États (2), et c'est par là aussi que les écrits des esprits forts anglais passèrent sur le continent. La littérature française réfugiée devint l*organe de la pensée libre et de la réaction ])hilosophique ; mais elle alla plus loin et produisit parfois les ouvrages les plus licencieux; elle se couvrît d*écume, et on put se jreprocher de l'avoir rendue plus furibonde en l'expatriant. La littérature religieuse profita aussi, il est vrai, de la liberté; la plupart des livres religieux du temps s'imprimaient en Hollande, et ils allaient en France consoler et fortifier les protestants

(0 En même temps s** publiaient à Leipzig les Acta orbis erudilif qui rendaient compte en latin dt-s ouvraf^es français, anglai» et allemands, et auxquels •ueeédèrent, en iTSS» les Neva acta truditorum.

(3) Plus tard encore c^est de b Uottsnde que fini VÉmile de Boussesn, et chose eorieiise^ il pénétra en France par le canal de M. de llalesherlMS, directeur de la libffairle»

476 PRÉDICATEURS RKFU6IÉS EN HOLLANDE.

cachés. Nous en avons la preuve dans un recueil de

prières que Supervillc plaça en tète de son premier volume de sermons et qu'il intitula ; Prières pour des fidilei qui veulent eéléhrer le jùur du -dimandw dam des ammblées secréies. Puisque nous en avons roccasioDy citons un passage de ces prières^ qui se rapporte au roi et à la femille royale :

« Tu te sers quelquefois, Seigneur, des puissances « de la terre pour le bien de ton Église. Bénis toutes « celles qui te connaissent. Amène à ta pure conte naissance celles qui ne Font pas encore. Bénis parte ticulièrement la personne sacrée de notre roi. Éta- « blis son trône sur la justice et sur l'équité. Fais « que son oreille et son cœur s'ouvrent à nos soute pirs et à nos plaintes, et que, lui rendant toujours « robéissance que nous lui devons, il nous permette « de te servir selon les lumières de notre conscience. « Conserve toute la famille royale, et bénis tous ceux « que tu as établis sur nous en autorité et en di- « gnité (1). »

Malheureusement, si Ton fait le bilan de la litté* rature perverse, en même temps que celui de la littérature religieuse, la première se trouve surpasser de beaucoup la seconde, et Ton se demande comment tout cela pouvait se publier dans un pays grave, où les mœurs avaient toujours été respectées.

En général, les réformés de France ne firent que s'associer aux Eglises wallonnes, dont plusieurs reçurent des pasteurs français, comme adjoints d'abord,

(1) lome i"', pages 12-13.

PRÉmCATELnS REFUGIES EN HOLLAltDB. 477

puis comme sucoesseurs de letirs ministres. Ces Églises du refuge présentèrent longtemps un aspect édifiant, par la discipline, Tunion et l'esprit de bienfait sance; maïs ce dernier trait finit par dominer d'une ma^re trop exclusive et, la doctrine se relâchant, elles perdirent peu à peu leur caractère d'Eglises, pour devenir des corporations philanthropiques. Un fait à remarquer encore, c'est que les théologiens français répandirent dans leur nouvelle patrie, et de là CD Suisse et ailleurs, l'esprit de largeur et de modération de Técole de Saumur, et contribuèrent à dépouiller la controverse de ses épines.

Ces Églises devinrent bientôt les églises de la bonne société. L'élégance du langage des nouveaux ministres, leur éloquence vive et hardie, leur débit animé devaient captiver des auditeurs habitués sans doute à une prédication lourdement dogmatique. Ils furent fort courus, comme le sont aujourd'hui encore les ministres distingués des Églises du refuge qni sont demeurés en Hollande* en Suisse et en AI* lemagne. Il y avait là un grand piège. Saurin et ses compagnons d œuvre surent l'éviter et demeurer fidèles devant un auditoire brillant et difficile; mais il n'en fut pas de même de leurs successeurs. Au commencement, les prédicateurs voyaient, avant tout, le peuple exilé, qui avait laissé tant d'amis, tant de parents dans les cliaînes; mais peu à peu les réfugiés devinrent des habitants industrieux, des bourgeois paisibles, heureux dans leur nouvelle patrie, et les prédicateurs, places au milieu d'une paroisse

478 PRÉDICATKLRS REFlGlÉS EN HOLLANDE.

bien assise, cédèrent plus facilement à la mauvaise

iuilucace que leur position devait exercer. La décadence de ces Églises, due en partie à. ce fait, est imputable aussi à une décadence plus générale. Elles ont subi le dix-huitième siècle. Quand vint la réaction contre la persécution et le fanatisme, quand le flot terrible Je 1 incrédulité moula, la France u'en fut pas seule couverte, mais TËurope entière, et les troupeaux réfugiés ne purent lui échapper entièrement.

Quelle tut 1 luilueuce de l'expatriation sur la prédication? — Le premier trait que chacun indiquera est une altération dans le i;uùt, dans l'élégance du style et la pureté de ia langue. Cependant le changement ne fut pas si grand à cet égard qu'on le croit ordinairement. Superviile a écrit en Uoilande comme il aurait écrit en France; mais nous avons vu déjà qu'en France même les réformés étaient inférieure aux catholiques sous ce rapport.

Un autre trait à signaler, c*est que les prédioa teurs réfugies se contraignirent moins à Fégard du catholicisme. Toutefois les meilleui:^ parmi eux ne donnèrent jamais l'exemple de cette acrimonie fougueuse qu'on leur reproclie injustement à tous* Ëlie ne se retrouve que dans la tourbe tout à fait inoon* nue. C'est l'éloquence des gens qui n'en ont pas et qui prennent la violence pour de la force.

Chez tous Téloquence se trempa volontiers, au commencement du moins, dans les souvenirs pathétiques de la patrie; mais la veine était trop facile à creuser, et 1 ou abusa souvent de cette éloquence toute faite.

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