‹ Histoire de la prédicationChapitre 45 sur 55 · Il est possible de perdre son âme · texte numérisé non relu

Il est possible de perdre son âme

2. Celle perte est infaillible pour les incrédules et les impénitents.

3.. Extrême difficulté de gagner le monde sans perdre son âme. (Jésus -Glirist ne le dit pas, mais il le fait entendre.)

a. Dans les temps l&cheux, le monde nous donne le choix entre la perte de nos biens et la perte de notre âme.

b. Dans les temps tranquilles, il nous séduit par Tespérance de gagner des biens en abandonnant l'intérêt de notre âme.

n. La conséquence du fait : Folie de liasarder son âme, fùtrce pour acquérir la possession de Tuoivers.

(i) Tome ni, page 7.

DimBL un supbrvillb. 55^

1 , L'âme est plus excellente en soi et par rapport à nous que le inonde entier. Ce que Dieu Ta faite et ce qu'il a fait pour elle.

2. Le gain du monde est une chose à peu près ^ impossible, au lieu que la perte de l'âme est très possible et très facile. — Nous citons ce passage comme un modèle de ia manière d'exposer de Superville :

«c Je vous Tal dit, quand Jésus-Christ a parlé de « ga^iner tout le mimdey il a plutôt regardé à la con- « Yoitise insatiable de riiuinnie qu'à la possibililé ce de sa supposition. Il savait que la cupidité est ce cette sangsue des Proverbes qui dît toujours : a Apporte y apporUl L'avare, dit rEcclésiasle, ne met « point de fin à eon tramil, H même son œil ne voU <c jamais assez de rkhesses. Il joint maison à maison, « dit Ésaïe, et approche un champ de Vautre jusqu'à « ce qu'il n'y ait plus de lieu et qu^il se rende seul hac( huant du pays. Llionum puissant est orgueiUeiix, € ne se tenant point tranquille chez soi^ d autant qu'il € élargit son âme comme le sépulcre et quHl est comme c la mort et ne se soûle points et amasse à soi toutes t les nations et recueille tous les peuples. Voyez cet € ambitieux, qui ne se rassasie point d'honneurs et « de gloire. Il en est du monde pour lui comme de « rhorizon à l'égard d'un voyageur. A mesure qu'il « avance, il voit son horizon s'avancer aussi; îl lui « semble qu'il n'attrape jamais ce terme qui était « devant ses yeux et jusqu'où il pouvait porter sa a vue, parce qu'à mesure qu'il fait de nouveaux

DANIEL DE SUPEaVILLË.

<c pas, il trouve aussi une nouvelle étendue devant a soi. Eh! je vous prie, combien coûte-t-il de pemes « et de sueurs dans le monde pour y acquérir seule- « ment quelque rang et quelque iorlune conbide- « rallie? Avant que l'on se un p^u avancé, la « vie se passe et la mort vient. Combien trouve-t^n «c d oppoâiiioûâ, de traverses, de OHapétiteurs et de « rivaux, qui vous disputent le prix que vous vouiez fit remporter? Avant que quelques heureux téméa raires aient enfin découvert le nouveau monde et « les richesses des Indes, combien de vaisaeaiix « avaient fait naufrage! Combien de gens avaient « péri sans y avoir réussi 1 £t ceux qui en ont fait a la découverte, quelle part ont-ils eue à la poase»- « jpion de ce nouveau monde et cumijieu en ont-ils « joui? Parmi tant de gens qui se sont entêtés de 0t faire des conquêtes, combien peu ont eu )e boi^ oc heur de s'assiyettir autant de peuples que les « Cyrus, les Alexandre, les Tamerlan et quelques « autres? Ceux-là mêmes ont-ils possédé tout le « monde et ont-ils gardé longiomps ce qu'ils avaient « conquis? Ils ont dépouillé d'autres hommes de ce a qu'ili? avaient, et la muil les a ensuite dépouillés «c eux-mêmes de tout. D'aiHeurs^ qu appelie-t«on « jouir? Le plus grand monarque du monde jouit-il « de tout ce qui relève de son empire? Sa vanité se a satisfait en pensant qu'il en est le maître; son « imagination repasse avec plaisir sur ces vastes pays a qui lui sont soumis, et il s enfle par là à ses pro* 9 preç yeu:i^ : mais après toqt, jouit-it proprement

DAHIkL DE SCmviLUI. SSÎ

« que de ce qu'il voif, qu'il tient, qui lui sert? « Peut-il lui seul jouir de Tair, de la lumière, de la « santé, goûter tous les plaisirs ensemble? Il ne lui «( faut, comme aux autres» qu'une certaine portion ce de biens, de mets et de plaisirs. Il a le privilège « de varier plus souvent ses volupt^ïs, d'être envice lonué de plus de personnes : c'est-à-Kiire qu'il a « de quoi se rendre plus délicat, plus difficile, et a souvent plus malade que les autres iiommes. Sou- «c vent, comme étouffé dans la foule de ceux qui le « suivent, ne pouvant presque rien faire sans avoir a mille regards sur soi, il a moins de liberté que la a plupart de ceux qui n'ont qu'une fortune médiocre, a Voilà donc le giaïul privilège du £;ain du monde, « à quoi si peu de gens peuvent parvenir, et quand ce ils y sont parvenus, ils en voudraient davantage. « On ne possède jamais tout ce qu'on voudrait pos- « séder. Oui, je le répète encore, les ordres de la a Providence et les passions des hommes rendent les « grandes fortunes lies rares et très difticiles à ac- « quérir. La Providence veut conserver quelque égaa lité dans le genre humain. Elle a partagé les liaa bitatioDSy les possessions, les biens, pour conserver « les sociétés et les entretenir. Elle ne permet pas a que quelques-uns puissent tout usurper et tout « envabir sur les autres, et nos passions à tous sont «t de bonnes gardes pour empêcher que quelques-uns « ne se rendent maîtres de tout le trésor. De là les ce querelles^ les procès, les guerres. Voilà cependant ce pour quelle espérance nous perdons noUe âme :

658 DANIEL DE Syi'kaViLLB.

a pour une espérance folie, que presque personne

« n*ose avouer, ciui est celle de gagner tout le « monde; pour une espérance à peu près impossible, «c semblable à une ombre après laquelle on court et a qu'on n'embrabse jamais, et pour des biens dont «E on ne saurait jouir que jusqu'à un certain point et a une certaine mesure. Ou si Ton veut réduire ses « désirs et ses prétentions à quelque chose de pos« CE sible et de raisonnable, c'est pour le désir d*une « certaine fortune et pour l'espérance d'être plus a heureux, chacun dans notre condition, que mille <K et mille autres; espérance si souvent trompeuse! a C'est puui" cela, dis-je, que nous percions vuion- «c tairement et infailliblement notre âme pour Téter* a nité. Quelle extravagance! d'autant plus grande « que ce ue sont pas seulement ceux qui ont pos« <c sédé le monde qui perdent leur Ame, mais ceux-là or mêmes qui ont trop désiré et trop cherché ce a gain, quoiqu'ils n'aient pas joui de ce qu'ils soua haitaient (t). »

3. Le gain du monde ne peut apporter qu'une félicité imparfaite, au lieu que la perte de l'âme est la plus grande et la plus réelle de toutes les misères :

« Permettez-moi d'appliquer ici une histoire que « Séuèque nous a . rapportée. Un Romain riche et « puissant, nommé Yedius Poliion, qui traitait ses a esclaves comme des bêtes et les faisait mourir «t pour la moindre chose, donna un jour à manger « chez soi à l'empereur Auguste. Un esclave eut le

(j) Tone ni, iMÉfM 9941.

DANIEL DR 3UPBaTlI.LB. 559

« malheur de rompre un beau \ase de crislai. Là-

« dessus son maître barbare commande qu'on le te fasse mourir d'un certain genre de mort. Ce mal- « heureux s'échappe, se va jeter aux pieds de César, « lui (1( mande grâce, ou qu'au moins ou ne le fasse «c point mourir de cette sorte de supplice. Que fit a l'empereur, louché de la cruauté de Polliou? Nonce seulement il fit grâce à l'esclave, mais pour corri- «( ger la brutalité du maître et lui montrer combien la « vie d*un homme lui devait paraître plus précieuse a qu'un vase, il fit rompre en sa présence tous les va- <t ses de la maison. Pécheurs, mondains, avares, am- « bitieux, vous ne faites point mourir vos serviteurs, ce mais vous faites mourir votre propre âme pour V quelques biens fragiles et périssables. Vous vous « perdez vous-mêmes pour acquérir ou pour cooserc( ver des choses qui ont plus d'éclat que de solidité. « Dieu le voit, et votre procédé Tétonne. Que fait-il « souvent pour vous en faire voir Textravagance ? Il « prend en main la verge de sa justice; il casse tous « ces cristaux que vous estimez tant; il brise votre « fortune, il vous enlève vos richesses et vos lion- « neurs par mille accidents imprévus. Allez, maiheucr reux, vous dit-il; apprenez que Tàme d'un homme « vaut mieux que tous ces biens pour lesquels vous «r la faites périr. En eifet, bon Dieu, quelle compa- « raison de cette félicité que le gain du monde peut a apporter, de cette félicité imaginaire, sujette à tant «r de revers, avec la perte réelle de l'âme! Une perte « que rien n'adoucira, ne balancera, qu*on sentira à

560 DAKIEL DE SUPERMLLE.

« chaifae moment! Ahî que c'est une ehoêe terribU dé

a tomber entre les mains du Dieu vimnt (1) ! »

4. Ld gain du monde n'est que ponr nn temps : la perte de Tâme est d*Tine éternelYe dhrée.

5. Si l'on ne gagne [)as le muude, on peut s en dédommager par le gain du ciel; mais la perte de

l àme est irréparable, et rien ne peut la compenser :

a. Il n'y a plus dé moyens établis pour la racheter

et la sauver.

b. L'àme ne peut plus passer de Tétat du péché et

du dése«ipoir à celui de la sainteté et de l'espérance, puisqu'il n'y a plus pour elle ni promesses, ni grâces, ni motifs à lui présenter, et que toutes ses mauvaises habitiidos sont tellement enracinées, qu'elles sont devenues immuables.

c. L'âme ne peut cesser d*étre; elle ne peut passer de la vie à la mort, de l'être au néant, parce qu'elle est immortelle.

d. Elle ne peut passer de l*état de condamnation à celui d'absolution, parce que l'arrêt est prononcé, arrêt définitif, que la justice divine ne peut changer.

Conclusion. 1. Si le monde vaut moins que notre âme, d'où vient que nous aimons si fort celui-là, et que nous négligeons si fort celle-ci ?

2. Comment pouvons-nous sacriûer notre âme, non pas à un monde, mais à une bagatelle?

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