CHAPITRE V
Transformations successives de la presse. — Son caractère au XIX" siècle. — Améliorations matérielles introduites dans les journaux. — James Perry. — Le Herald. — Le Ckronicle.— Histoire du Times. — La première presse à vapeur.
Si Ion a suivi avec quelque attention l'histoire de la presse périodique en Angleterre, telle que nous avons essayé de l'esquisser dans les chapitres qui précèdent, on y aura remarqué trois phases distinctes. A leur début, les journaux ont pour objet unique de recueillir les nouvelles et de les porter à la connaissance du public ; la surveillance jalouse qui pèse sur eux ne leur permet pas d'accompagner de la moindre réflexion le récit des événements ; ils ne sont qu'une spéculation fondée sur la curiosité humaine. Plus tard, au contraire, la politique, qui a voulu les empêcher de naître, les multiplie; les partis voient dans les
journaux un auxiliaire indispensable, et les personnages les plus considérables s'imposent des sacrifices, afin d'avoir à leur service un instrument dont ils ont reconnu la puissance, et qu'ils destinent à défendre leurs doctrines et à attaquer leurs adversaires. C'est là, pendant toute la durée duxvme siècle, la situation de la presse en Angleterre. Enfin, à mesure qu'on se rapproche de l'époque actuelle, les journaux se soustraient peu à peu à l'étroite dépendance où les a tenus jusque-là la politique, et brisent les liens qui les attachent aux partis. Les feuilles qui sont créées dans cette période ne doivent plus la naissance aux combinaisons de la politique, mais aux besoins nouveaux qu'éprouvent les grands intérêts mercantiles où industriels. Le but de leurs fondateurs n'est plus uniquement de mettre sous les yeux des lecteurs l'apologie constante de certains hommes ou de certaines opinions, il est encore de procurer au commerce et à quiconque en a besoin les avantages de la publicité ; la presse n'est plus considérée seulement comme un instrument politique, mais comme un intermédiaire infatigable et fidèle entre tous les intérêts. Les journaux ne se bornent pas à faire une place chaque jour plus considérable aux annonces ; ils n'épargnent rien pour conquérir, en fait d'annonces, une clientèle spéciale qui leur assure d'un côté un revenu constant, et de l'autre des lecteurs assidus.
C'est aux derniers jours du xviii0 siècle que nous marquerons le commencement de cette troisième période : c'est à cette date, en effet, que se place la naissance ou la transformation des journaux politiques qui existent actuellement en Angleterre *, et dont il nous reste à faire connaître l'histoire intérieure et l'organisation. On verra qu'aucun de ces journaux n'a été fondé sous l'influence et avec le concours d'un homme politique, que ce sont de pures spéculations privées. Tous, dès le début ou bientôt après , prennent le caractère de feuilles d'annonces , qui joignent aux nouvelles du jour un commentaire politique , mais qui se préoccupent surtout de recueillir le genre de renseignements que le public recherche le plus ; on peut même citer des exemples de journaux crées uniquement en vue d'une catégorie d'annonces. Ainsi les libraires de Londres , mécontents de voir leurs annonces exclues de la première page , reléguées à la dernière et souvent retardées de plusieurs jours , fondent à la fois une feuille du matin , la British Press, et une feuille du soir , le Globe , qui existe encore , pour faire paraître leurs annonces quand et comment il leur plairait. Ainsi encore , les restaurateurs et les taverniers de Londres , s'étant avisés qu'ils contri-
1. Le Public Ledger date do 1760, le Chronicle de 1769, le Post de 1772, le Timu de 1788, VAdveriiser de 1793.
buent puissamment à la fortune des journaux par leurs annonces , et surtout par les exemplaires qu'ils achètent pour l'usage de leurs consommateurs , se réunissent pour fonder un journal qui aurait seul entrée dans leurs établissements , et ils affectent les bénéfices de l'entreprise à l'association de secours mutuels créée entre eux. Ce journal existe encore dans les mêmes conditions; c'est le Morning Advertiser. Dès 1802 , chaque journal avait sa spécialité en fait d'annonces : pour le Morning Post c'étaient les chevaux et les voitures ; pour le Public Ledger, les armements maritimes et les ventes en gros de marchandises étrangères ; le Morning Herald et le Times se partageaient les adjudications d'immeubles ; le Morning Chronicle avait la pratique des éditeurs. Cette répartition des annonces n'a presque pas changé. On ne peut ouvrir le Times sans y trouver trois ou quatre colonnes au moins de ventes immobilières, et le Public Ledger ne doit de subsister encore qu'à l'habitude contractée par le commerce de chercher dans ses colonnes les annonces et les nouvelles maritimes.
Grâce à cette prédominance de l'élément mercantile sur l'élément politique, on pourrait presque dire que la presse anglaise est revenue aujourd'hui à son point de départ. Les journaux de Londres, en effet, sont par-dessus tout des boutiques à nouvelles , si
l'on veut nous permettre cette expression familière. Ils peuvent bien encore avoir leur raison d'être dans une dissidence politique, mais c'est le cas le plus rare. Le plus important, le plus prospère des journaux anglais fait profession de n'appartenir à aucun parti, et de n'avoir aucune opinion traditionnelle ; les autres représentent ou essayent de représenter chacun une nuance de l'opinion, mais ils n'espèrent ou n'appréhendent rien du triomphe ou de la défaite du parti qu'ils soutiennent. L'objet principal de leurs efforts n'est pas de renverser du pouvoir des hommes qui le possèdent, ni d'y faire arriver le parti qu'ils défendent eux-mêmes ; ce résultat, qui pourrait flatter l'amourpropre, n'aurait aucune influence sur leur publicité. S'ils luttent entre eux et avec acharnement, c'est à qui donnera le plus tôt et le plus exactement les nouvelles intéressantes : le journal ministériel, s'il n'est pas le mieux instruit, est assuré de n'être pas lu. Pour avoir la vogue, le crédit, l'influence, les lecteurs, il faut se procurer des renseignements que n'auront pas les autres journaux, ou devancer ses confrères dans la publication des mêmes documents. Par quelle série de progrès successifs l'esprit de concurrence a-t-il amené la presse anglaise à cette situation? Les détails dans lesquels nous allons entrer répondront à cette question, en faisant connaître le développement qu'a pris la presse quotidienne en Angleterre , le nombre
et l'importance des journaux actuels , enfin leur budget.
Trois hommes ont fait les journaux ce qu'ils sont aujourd'hui en Angleterre. Leurs noms méritent assurément une mention. Ce sont : James Perry, du Ckronicle; le second des trois Walter , et Daniel Stuart, du Post et du Courrier. Remarquons en passant que deux de ces hommes étaient Écossais, et que beaucoup des rédacteurs qu'ils s'associèrent étaient également Écossais. C'est là une preuve de plus de cette domination intellectuelle que l'Écosse a exercée sur l'Angleterre depuis la fin du xvnie siècle, et contre laquelle Byron a protesté avec tant d'emportement. Cette domination n'a pas été moins réelle dans la presse quotidienne que dans la littérature des revues, dans la philosophie, dans le barreau et dans toutes les carrières libérales.
Dans les dernières années du xvine siècle et les premières de celui-ci, les deux journaux marquant étaient le Times , alors tout nouveau dans les rangs de la presse, et le Herald, rédigé par Dudley, depuis sir Bate Dudley. Ce dernier était un ministre de l'Église anglicane, que son caractère sacerdotal n'empêchait pas d'être un auteur dramatique en vogue, qui écrivait fort bien, se battait encore mieux, et que le métier de journaliste, grâce à la faveur du prince de Galles et du parti whig, devait conduire aux honneurs
et à la fortune. Le Chronicle, fondé en 1769 et gouverné jusqu'en 1789 par William Woodfall, avait la vogue pour les comptes rendus des débats parlementaires, que ce jourual passait pour donner d'une manière plus fidèle et plus complète qu'aucune autre feuille quotidienne. Les journaux, du reste, étaient en voie d'amélioration, car Dudley, en prenant possession de la rédaction du Herald en 1780, avait cru devoir faire des promesses d'honnêteté qui donnent une idée de ce qu'était alors la presse anglaise : « Le rédacteur en chef, avait-il dit dans un avis au public, se flatte de montrer bientôt, dans le cours de sa difficile entreprise, qu'il n'a négligé aucune combinaison de nature à procurer au lecteur de l'agrément ou de l'instruction. Comme il a maintenant l'autorité nécessaire pour supprimer toute obscène rapsodie et toute basse invective, il a la confiance qu'aucun article de ce genre ne se détournera jamais de sa voie naturelle pour venir salir une seule des colonnes du Morning Herald. Quelles que puissent être ses préférences personnelles pour un système politique, il n'en résultera aucun préjugé qui le détermine à sacrifier jamais les lettres modérées et sensées qui lui seront adressées pour ou contre. Comme il n'a aucun désir de dissimuler une syllabe de ce qu'il écrira, il estime qu'on ne peut raisonnablement exiger de lui rien de plus que d'avouer tous ses écrits , et d'en accepter la
responsabilité en toute occasion. Cependant, si jamais un réel dommage est causé à quelqu'un , soit par l'inadvertance accidentelle du rédacteur, soit par la flèche cachée d'un détracteur anonyme, il a la confiance qu'une réclamation convenable ne lui sera jamais adressée en vain. »
C'est à ce moment que James Perry débuta dans le journalisme. C'était un Écossais, jeune, actif, d'opinions très-décidées en politiques, intelligent en affaires et d'un esprit inventif. Né à Aberdeen, il y avait fait d'excellentes études. Le besoin de gagner sa vie le conduisit d'abord à Manchester, où il passa deux ans comme commis chez un manufacturier, puis à Londres. Perry, en quête d'un emploi, composait de petits essais en prose et en vers qu'il jetait dans la boîte du journal the General Advertiser. Un jour qu'il se présentait chez un libraire auquel il était recommandé, pour savoir si on lui avait trouvé une occupation, le libraire, qui lisait un journal, se prit à lui dire : « Que ne savez -vous écrire des articles comme celui-ci ! » Il se trouva que c'était un article de Perry, qui revendiqua la paternité de son œuvre. Le libraire était un des propriétaires du General Advertiser, il conduisit immédiatement Perry au journal, et l'y fit admettre comme collaborateur avec une quinzaine de cents francs par an. Perry fit un instant la fortune de ce journal lors du célèbre procès de l'amiral Keppel,
Il se chargea de rendre compte des débats, et il expédia tous les jours dePortsmouth de quoi remplir sept à huit colonnes. C'était un tour de force que personne n'avait encore fait, et qui valut au General Advertiser plusieurs milliers d'acheteurs tant que dura le procès. Bientôt après, Perry conçut l'idée d'un nouveau recueil mensuel, Y European Magazine , qu'il fonda et dont il fut quelque temps le rédacteur en chef. 11 quitta ce poste pour la rédaction en chef du Gazetteer, dont la direction politique et littéraire lui fut entièrement abandonnée. Perry débuta dans ses nouvelles fonctions par une innovation considérable. Les journaux n'envoyaient à la chambre des communes qu'un seul sténographe, qui ne pouvait recueillir qu'un squelette décharné des débats. Quand ils voulaient publier une discussion où les grands orateurs avaient parlé, ils étaient contraints de prolonger cette publication pendant plusieurs jours consécutifs, et il y avait même des journaux qui la continuaient pendant plusieurs semaines après la clôture de la session. Le Chronicle faisait exception . Son propriétaire et rédacteur en chef , William Woodfall , doué d'une mémoire extraordinaire , et qu'on avait surnommé Memory Woodfall , assistait lui-même aux séances, et à l'aide de quelques notes prises par lui, à l'aide du maigre sommaire donné par les autres
journaux, il parvenait à reconstruire un débat tout
entier. Le Chronicle ne paraissait que le soir, à cause du travail prodigieux imposé à un seul homme; mais il donnait seul une vraie séance, et il était fort recherché pendant toute la session. Perry lui enleva cet avantage du premier coup ; il envoya à la chambre plusieurs sténographes qui se relayaient tour à tour, et, grâce à cette combinaison, il publia des comptes rendus plus complets que le Chronicle, et il les publia dès le matin, au lieu de les faire attendre jusqu'au soir. Il ruina le Chronicle dans le cours d'une seule session, et, après l'avoir ruiné, il Tacheta en 1789, avec le concours de quelques amis qu'il s'était faits, et qui avaient confiance en sa capacité.
Maître du Ckroniclè et disposant librement d'un grand journal, Perry consomma la révolution qu'il venait d'opérer dans la presse. La curiosité du public , l'amour-propre des orateurs , les passions politiques lui vinrent en aide; l'étendue et l'exactitude des comptes rendus du parlement et de toutes les assemblées furent désormais au nombre des condi~ tions d'existence d'un journal. Non-seulement Perry attacha plusieurs sténographes au Chronicle, mais, pour ne les pas voir se disperser après chaque session et pour s'assurer le concours de collaborateurs expérimentés , il les engagea à l'année. Par ces mesures habiles, il mit son journal en réputation pour la fidélité de sa sténographie , et pendant bien des années
le Chronicle fit autorité , lorsque Ton voulait citer les paroles d'un orateur ou y faire allusion.
Ce n'est pas là la seule innovation due à Perry, Jusqu'à lui, un journal avait été l'œuvre d'un seul homme , et habituellement de son propriétaire. Nous venons de voir que William Woodfall avait été le propriétaire, le rédacteur en chef et le sténographe du Chronicle. Perry, homme du monde, mêlé à beau-* coup d'entreprises, propriétaire et amateur d'agriculture, éditeur d'ouvrages, n'aurait pu suffire au fardeau. Il sépara ladirection et la rédaction du Chronicle. Il se réserva l'administration du journal, dans lequel il n'écrivit plus que rarement, et il en laissa la rédaction à un de ses compatriotes nommé Gray . Après Gray, la rédaction en chef fut confiée pendant plusieurs années à Spankie, qui est devenu un des jurisconsultes les plus estimés de l'Angleterre , mais qui ne répondit pas à l'attente de Perry. Spankie, selon Perry, méconnaissait le caractère essentiel d'un journal , qui est la variété. Après Spankie , le principal collaborateur de Perry fut encore un Ecossais , M. Black, qui devint rédacteur en chef du Chronicle après la mort du propriétaire , et conserva ces fonc^ tions jusqu'en 1843. M. Black était un grand humaniste : il avait débuté dans les lettres par de nombreuses traductions, et se délassait de ses travaux quotidiens par l'étude assidue des classiques grecs. Perry lui-
même était plein d'esprit et de verve; comme journaliste, il avait le style de la conversation élégante, et s'il ne prenait pas les questions par leur côté le plus élevé , il les traitait au point de vue du bon sens et de la pratique et avec un jugementdes plus sûrs. Il parlait infiniment mieux qu'il n'écrivait; il avait fait ses preuves dans les sociétés de discussion , qui étaient alors à la mode et que hantaient volontiers les hommes politiques , sans excepter William Pitt. Deux fois on offrit au journaliste puissant et à l'orateur habile d'entrer au parlement; mais Perry, qui aimait son métier, refusa obstinément. La loyauté de son caractère , la cordialité de ses manières , la générosité avec laquelle il ouvrait sa bourse aux gens de lettres et aux malheureux , lui avaient acquis une légitime popularité parmi les écrivains. On le savait homme d'honneur, d'une discrétion à toute épreuve; il fut le dépositaire de bien des secrets , et , comme il obligeait avec délicatesse , le confident de bien des infortunes. Il était toujours en quête des gens de talent, et, outre les hommes distingués que nous avons déjà nommés, on doit citer encore, parmi ses collaborateurs, lord Campbell, qui occupe aujourd'hui une des fonctions les plus élevées de la magistrature ; le poëte Campbell , le spirituel et incisif Hazlitt , et enfin Dickens. Ce dernier a débuté par travailler au True Sun, concurrence suscitée au journal actuel le
Sun lors de son apparition ; il passa ensuite au Chronicle, dont il devint un des plus habiles sténographes, et, s'élevant encore par degrés, il écrivit pour ce journal, sous le pseudonyme de Boz, les premières esquisses qui ont fait sa réputation.
Au moment où Perry relevait le Morning Chronicle, le Morning Post, qui datait de 1772 et qui avait eu quelques années d'une grande prospérité, était tombé dans une complète décadence. Ce journal ne subsistait plus que grâce aux annonces des voitures et des chevaux à vendre, dont il avait et dont il a conservé jusqu'à nos jours le monopole presque exclusif. C'est alors, en 1795, qu'il fut acheté, pour un peu plus de quinze cents francs , par un Écossais du nom de Daniel Stuart. Celui-ci appartenait à une famille de journalistes. Son frère aîné, Pierre Stuart, était depuis longtemps dans la presse : c'est lui qui , lors de la nouvelle organisation des malles-postes par Palmer, profita des facilités nouvelles de communications ainsi créées pour fonder le Star, le premier journal quotidien du soir qu'on ait eu à Londres. Comme le Post ne vendait alors que trois cent cinquante exemplaires par jour, Stuart y joignit la propriété d'un autre journal, Y Oracle, acheté pour deux mille francs.
Daniel Stuart s'occupa d'abord de recruter des
rédacteurs de mérite , et ne recula devant aucun sacrifice pour s'assurer le concours de gens de talent. Il demandait à ses collaborateurs de l'application et de l'exactitude , mais il rémunérait libéralement leurs services , et de temps en temps il augmentait de luimême leurs appointements. Par son activité, son application aux affaires et l'intelligente direction qu'il donna à son journal , il ne tarda point à lui rendre son ancienne prospérité ; et avec les lecteur* revinrent les annonces. Stuart avait sur les annonces une théorie particulière. Il donnait de préférence la première page de son journal aux courtes annonces, et il les encou» rageait de tout son pouvoir, d'après ce principe que plus les pratiques sont nombreuses, plus on est indépendant de sa clientèle, et plus celle-ci est durable. En outre, plus les annonces sont nombreuses et variées , plus aussi est nombreux et varié le cercle des gens qu'elles intéressent, et qui cherchent dans le journal les emplois vacants, les offres de service, les mises en vente, les marchés à conclure. « Les annonces , disait-il , ont leur action directe et leur contrecoup : elles attirent le lecteur et augmentent la circulation du journal , et la grande publicité appelle à son tour et retient les annonces. »
Perry se réglait sur un principe opposé. Il voulait faire de 6on journal une feuille essentiellement littéraire, et il visait à lui assurer le monopole des
annonces de librairie. Aussi il accumulait dans sa première page les annonces des livres nouveaux , donnant quelquefois en trois colonnes soixante ou soixante et dix annonces d'une seule inaisonde librairie, et recommençant le lendemain avec une autre. Cette tactique profitait à la fois au journal et aux libraires. Les amateurs de nouveautés recherchaient le Ckronicle pour se tenir au courant des publications de la librairie , et le public , en voyant une seule maison faire un si grand nombre d'annonces , B*en exagérait la puissance et l'activité. Il y avait à cela un inconvénient qui se fit bientôt sentir, c'est que les autres industries réclamèrent les mêmes avantages. Aujourd'hui encore les vendeurs à l'encan , pour faire croire à l'importance de leurs affaires et à l'étendue de leurs relations , exigent que toutes leurs annonces paraissent dans le même numéro et à la suite les unes des autres. Les journaux eux-mêmes se sont laissés aller sur cette pente : on en voit qui remplissent leurs colonnes de matières insignifiantes , et qui accumulent pendant quatre ou cinq jours les annonces afin d'en remplir plusieurs pages un beau matin et de donner une haute idée d'une publicité qui leur vaut une si nombreuse clientèle. Stuart ne se laissa jamais convertir par l'exemple de ses confrères. Il craignait, en adoptant une spécialité d'annonces , de se mettre à la merci de ses propres clients. Il se refusait donc
à bannir les petits avis de sa première page et à laisser envahir cette page par des annonces uniformes, par ce qu'on appelait , en termes du métier, les nuages , et même, quand on présentait à l'insertion de longues annonces destinées à remplir une colonne ou deux, il les taxait à un prix excessif, afin de les éloigner sans qu'on pût l'accuser de les avoir refusées.
Stuart surveillait avec le plus grand soin l'exécution matérielle de son journal. Il savait que le public est un enfant dont il faut piquer la curiosité, et à qui il faut éviter jusqu'à la peine de chercher ce qui l'intéresse. Stuart ne se bornait donc pas à être à l'affût des nouvelles importantes pour être mieux renseigné que les feuilles rivales ou pour les devancer, il avait pour principe qu'il n'y a point une hiérarchie invariable entre les matières du journal ; et que la nouvelle du jour, l'objet des préoccupations du moment doit toujours occuper le premier plan. Lorsque des émeutes lurent causées en 1800 par la cherté des grains, le Times et le Herald se contentèrent de courts para-^ graphes composés en petits caractères et relégués dans un coin de leurs feuilles avec les faits insignifiants. Stuart, au contraire, publia jour par jour des récits étendus et complets , rédigés par ses meilleurs collaborateurs , et il imprima ces récits à la plus belle place du journal, en gros caractères fortement interlignés,
avec des titres en capitales pour appeler immédiatement l'attention. Lors de la proclamation de la paix d'Amiens, de l'ascension des premiers ballons, et chaque fois qu'un grand incendie , un procès retentissant, même un combat de boxeurs, préoccupa le public , et fit le sujet des conversations, Stuart eut recours à la même industrie , et il lui dut la vogue et la prospérité de son journal. Nous n'avons pas besoin de dire que son exemple a eu tous les autres journaux pour imitateurs1.
Au nombre des collaborateurs de Stuart et des hommes qui contribuèrent au succès du Moming Post, nous trouvons d'abord deux Écossais, George Lane et sir James Mackintosh, le propre gendre de Stuart ; puis des noms célèbres dans la poésie anglaise : Coleridge, Southey, Wordsworth et Charles Lamb. Stuart avait essayé , mais, inutilement, d'attacher Robert Burns au Post : nous avons déjà vu que Campbell col-
1. Les lettres capitales jouent maintenant un rôle considérable dans les feuilles anglaises; ce sont elles qui indiquent les divisions principales du journal et qui guident le lecteur exercé droit à ce qui l'intéresse. En ouvrant un journal et dn premier coup d'oeil, on voit, à la disposition des titres et à la grosseur des caractères , quelle est la nouvelle importante du jour. Pourtant, dans cet emploi des lettres capitales , les feuilles américaines ont laissé bien loin derrière elles les feuilles anglaises. Il n'est pas rare de voir dans un journal de New-York ou de Boston quinze titres consécutifs en tête d'un ar ticle un peu long.
laborait au Chronicle; chaque journal avait alors son poëte et son faiseur d'épigrammes en titre. Une feuille éphémère, le World, avait mis à la mode, pendant sa courte carrière, ce que les Anglais appellent jokes , c'est-à-dire les pointes, les bons mots, les facéties. Les jokes ne devaient guère excéder six ou sept lignes et devaient autant que possible avoir trait aux événements du jour. Charles Lamb a débuté dans leslettrcs par être l'épigrammatiste en titre du Morntng Post, à raison de six pence ou douze sous par plaisanterie. La poésie tenait dans les journaux une place plus importante encore que l'épigramme. Les feuilles quotidiennes ne s'adressaient encore qu'à la classe lettrée, pour qui de beaux vers avaient un attrait naturel , et une partie de l'espace occupé aujourd'hui par les renseignements commerciaux était réservée alors à des pièces de vers qui trouvaient des lecteurs. On a conservé le souvenir de la sensation profonde que produisirent le poëme deColeridge, intitulé the Devil's Thoughts et le portrait de Pitt par le même auteur, et pourtant ces deux morceaux, lors de leur publication dans le Post, n'avaient aucun rapport avec les préoccupations du jour.
Le Morntng Post , à qui Stuart avait donné une couleur très-libérale , était arrivé au plus haut degré de prospérité, lorsque la cour, à qui cette feuille portait ombrage, en fit acheter sous main presque toutes
les actions , et obligea Stuart à se défaire de sa part de propriété. Stuart se consacra dès lors tout entier à son autre journal , le Courrier, dont il fit la plus libérale et la plus répandue des feuilles du soir.
Nous arrivons maintenant au plus puissant des journaux anglais , à celui sur lequel tous les autres ont fini par se modeler. Le Times a été fondé en 1785 par l'imprimeur Walter sous le nom de Daily universel Registet. Walter était l'inventeur d'un nouveau système de composition , qu'il appelait logographiquet et qui consistait à assembler des syllabes et des mots entiers au lieu d'assembler des lettres isolées. Les caractères qu'il employait, et qu'il avait fait fondre à grands frais , représentaient les radicaux et les désinences qui se reproduisent le plus souvent dans la langue anglaise, et dont la liste seule lui avait coûté beaucoup de recherches. Il se flattait de composer beaucoup plus vite par ce système , et surtout d'épargner les frais de corrections ; les fautes typographiques , les coquilles, devant être beaucoup moins fréquentes que par le procédé usuel.
Walter ne se bornait pas à imprimer le Daily universal Register log o graphiquement , il imprima aussi un° grand nombre d'ouvrages , et ce n'est qu'après une longue résistance qu'il se décida à revenir au mode d'impression ordinaire. Son journal avait alors changé de titre et pris le nom qu'il porte ac-
tuellement. (Test en 1788 que ce changement s'opéra, et Walter en donna les raisons dans un avertissement au public en style burlesque. La principale était que le titre précédent , composé de trois mots , Daily universal Register , était beaucoup trop long , que le public omettait invariablement les deux adjectifs , et qu'il en résultait une confusion avec tous les autres recueils du nom de Register. Le mot Times ,au contraire, était un monosyllabe facile à prononcer; il arrivait très-net et très-distinct à l'oreille , et il ne se prêtait à aucune confusion , à aucune transformation ridicule. Cet avertissement , rempli de jeux de mots et de calembours , se terminait par quelques lignes sérieuses , dans lesquelles John Walter promettait de ne négliger rien de ce que peuvent faire l'activité ou l'industrie, pour donner aux comptes rendus parlementaires l'étendue la plus complète , l'exactitude la plus minutieuse et la plus stricte impartialité. Ces promesses montrent quelle importance le public attachait aux débats du parlement, et expliquent le succès que Perry avait obtenu au Gazetteer , ensuite au Chronicle , en attachant à ses journaux des relais de sténographes.
Cependant le véritable fondateur du Times', l'auteur de sa prodigieuse fortune , n'est pas John Walter , c'est son fils, qui prit la direction du journal en 1803, et la conservajusqu'àsamort, arrivée en juillet 1847.
L'idée fixe du second Walter fut de bien établir aux yeux de tous la complète indépendance de son journal : il eut sans cesse pour objet de faire de la presse l'organe et comme la représentation effective de l'opinion publique , et de la constituer comme une puissance rivale à côté du gouvernement , d'en faire , en un mot , un quatrième pouvoir dans l'État. Il a luimême, en 1810, exposé dans son journal les principes qui dirigèrent sa conduite dès le jour où il prit en main la direction du Times. « Le propriétaire actuel , dit-il , avait donné dès le premier jour son appui consciencieux et désintéressé au ministère d'alors, celui de lord Sidmouth. Le journal continua de soutenir les hommes au pouvoir, mais sans leur permettre de s'acquitter envers lui par des communications de nature à diminuer en rien les dépenses de l'entreprise. L'éditeur sentait trop bien qu en acceptant cette compensation , il aurait sacrifié le droit de condamner un acte qu'il aurait regardé comme préjudiciable au bien
parce qu'il le croyait , comme c'est encore son opinion , une administration honnête et digne ; mais , ne sachant si cette administration persévérerait dans la même voie , l'éditeur ne crut pas devoir aliéner son droit de libre jugement en acceptant aucun service , même offert de la façon la plus irrépréhensible. » Quand lord Sidmouth eut été renversé par M. Pitt,
le Times ne tarda point à se prononcer contre le nouveau ministère. Il en coûta au père de Walter la clientèle des douanes dont il était l'imprimeur depuis dix-huit ans. Walter ne voulut accepter d'aucune des administrations suivantes ni la restitution de ce privilège , ni une compensation quelconque , de peur de contracter une obligation. La perte de ce privilège ne fut pourtant pas la seule conséquence de son hostilité pour le gouvernement : le ministère de M. Pitt ne négligea rien pour traverser dans son entreprise le pu* bliciste indépendant. C'était le moment des grandes guerres du continent , et Walter , désireux d'établir la supériorité de Bon journal , avait organisé un vaste système de correspondances, dans lequel il avait aventuré une partie de sa fortune. Le gouvernement faisait retenir aux ports de débarquement les paquets à l'adresse du Times, tandis qu'on laissait passer la correspondance des feuilles ministérielles. Les journaux étrangers à l'adresse du Times étaient invariablement saisis ou retardés àGravesend, et quand Walter porta ses réclamations jusqu'au ministère , il lui fut deux fois offert de laisser toute latitude à sa correspondance , s'il voulait accepter cette concession comme une faveur du gouvernement , et la reconnaître en modifiant la direction de son journal. Walter refusa de s'engager et d'aliéner ainsi son indépendance, quoiqu'il eût soutenu spontanément le ministère sur quel-
que» questions importantes , et il préféra continuer à lutter contre le mauvais vouloir de l'administration .
Cette lutte, du reste, lui fut profitable. En lui interdisant en quelque sorte la voie régulière des paquebots et de la poste , on le mit dans la nécessité d'organiser un service pour le Times seul : il eut ses navires , ses malles-postes , ses courriers. Il en résulta pour lui des dépenses excessives , mais aussi une correspondance plus régulière et plus active même que celle du gouvernement. Très-souvent il lui arriva d'être plus vite et mieux renseigné que le ministère. C'est ainsi que le Times annonça la capitulation de Flessingue quarante-huit heures avant que la nouvelle en fût connue de personne en Angleterre. Walter mit fin du même coup à un abus qui se pratiquait à l'administration des postes , et qui consistait à retarder la distribution des lettres et des journaux de l'étranger , afin de permettre aux employés de foire imprimer et de vendre sur la voie publique les nouvelles du contineut.
C'est donc à Walter qu'il faut rapporter l'initiative de cette organisation si vaste , qui fait d'un journal anglais une véritable puissance, disposant de moyens d'action étendus , et aussi bien renseignée qu'aucun gouvernement. L'homme qui s'imposait de si grands sacrifices pour la partie matérielle de son journal, et qui dépensait en courriers et en estafettes un revenu
princier, ne devait pas hésiter à rémunérer libéralement tous ceux qu'il associait à son entreprise. 11 avait imité l'exemple de Perry en rétribuant à Tannée les nombreux sténographes attachés au Times, et, désireux à la fois de ne pas violer la promesse que s'étaient faite mutuellement les propriétaires de journaux de ne pas dépasser un certain taux dans le salaire des sténographes, et cependant de s'assurer le concours des plus habiles, il leur faisait de riches présents, ou leur allouait des gratifications qui équivalaient à un supplément de salaire. En outre, il était toujours en quête des gens d'esprit et de mérite pour les attacher à la rédaction du Times. Il publiait en partie et il lisait en totalité les articles anonymes adressés au Times ou jetés dans la boîte du journal , et quand quelqu'un de ces articles attestait du talent , Walter se mettait en quête de l'auteur jusqu'à ce qu'il l'eût déterré et enrôlé parmi ses rédacteurs. C'est ainsi qu'il mit la main sur Thomas Barnes , qui , après avoir fait, comme boursier, les plus brillantes études à Cambridge . était venu faire son droit à Londres , et qui se délassait de la jurisprudence en adressant au Times des articles anonymes. Walter le découvrit dans son galetas d'étudiant, l'employa d'abord comme rédacteur des chambres , et finit par lui confier la rédaction en chef, lorsque l'éloquent et fougueux docteur Stoddart eut rompu avec le Times. A côté de
Stoddart et de Barnes, il faut placer au nombre des hommes qui ont contribué à la fortune du Times, le capitaine Sterling, dont le talent d'amplification est demeuré célèbre. Walter envoyait à Sterling un sujet avec les deux ou trois arguments à employer, et il en recevait en retour un de ces articles pleins d'éclat, de vigueur et d'entraînement qui ont donné lieu à cette locution proverbiale : Les coups de tonnerre du Times. N'oublions pas non plus Henry Brougham , qui a pris plus d'une fois une part active à la rédaction du 7Ymes. La médisance prétend même que lord Brougham, devenu lord-chancelier d'Angleterre et assis sur le sac de laine, se défendait dans le Times et s'attaquait dans le Morning Chronicle afin d'avoir à se défendre.
Thomas Barnes est mort en 1841, et la rédaction en chef du Times est en ce moment entre les mains de M. John Delane , sous la direction suprême du troisième des Walter.
L'administration intérieure du journal est confiée à M. Mowbray Morris, qui est chargé en même temps de l'organisation des correspondances. C'est lui qui choisit les correspondants que le Times envoie à l'étranger, qui leur donne leurs instructions et reçoit leurs communications. M. Morris est à la fois le ministre des finances et le ministre des affaires étrangères.
C'est à M. Walter que revient l'honneur d'avoir
mis la vapeur au service de l'imprimerie. DèB 1804, il s'était convaincu de la possibilité de substituer cet agent infatigable aux bras des pressiers, et de donner au tirage du Times une régularité et surtout une rapidité que la prospérité croissante du journal rendait nécessaires. Les presses du Times tiraient à l'heure deux cent cinquante feuilles imprimées d'un seul côté : avec beaucoup d'effort et d'habileté, et en relevant plusieurs fois les pressiers , on arrivait à doubler ce tirage; On se voyait quelquefois obligé de faire deux , trois et jusqu'à quatre compositions pour ne point paraître plus tard que les autres journaux; trois mille exemplaires en effet eussent exigé douze heures de travail. Walter ouvrit les ateliers du Times à un mécanicien nommé Martyn , qui y travaillait dans le plus grand mystère , parce que les pressiers avaient déclaré hautement qu'ils feraient un mauvais parti à celui qui voulait leur ôter leur gagne-pain , et qu'ils mettraient en pièces ses inventions. Après des dépenses considérables , Walter dut renoncer à son entreprise, parce que ses ressources personnelles étaient épuisées et que son père lui refusa de nouvelles avances; mais avec la persévérance et le ferme vouloir qui étaient le fond de son caractère, il n'en poursuivit pas moins la solution du problème qu'il s'était imposé, provoquant et récompensant avec libéralité toutes les inventions qui pouvaient le conduire au
but. Enfin , eh 1814, il accueillit les offres de deux Allemands nommés Kœnig et Bauer, et leur livra une vaste pièce adjacente aux ateliers du Times, où ils purent construire leur machine sans éveiller les eoupçons des pressiere. Au moment de terminer leur œuvre, Kœnig et Bauer perdirent courage et disparurent. On les retrouva au bout de quelques jours , on les ramena, et ils mirent, la dernière main à leur machine. Il s'agissait ensuite d'en faire usage. Les pressiers du Times étaient venus à l'atelier à l'heure ordinaire : on ne descendit point les formes , et on dit aux ouvriers que l'on attendait des nouvelles importantes du continent. Il était six heures du matin quand M. Walter entra dans l'atelier, un exemplaire du Times à la main , et annonça aux ouvriers étonnés que leur besogne était faite par une presse à vapeur. C'est le 29 novembre 1814 que fut tiré le premier journal imprimé à la vapeur. Les presses du Times devinrent aussitôt une des curiosités de Londres; les premières tiraient seulement de douze à treize cents feuilles à l'heurë ; des perfectionnements ne tardèrent pas à porter ce tirage à deux mille et même à deux mille cinq cents en fatiguant un peu la machine; les presses actuelles, dues à M. Applegath, tirent dix taille feuilles à l'heure , et au besoin douze mille ; ce sont les plus grandes et les plus actives que l'on connaisse en Angleterre.
C'est encore M. Walter qui a introduit , il y a une vingtaine d'années , dans la presse anglaise le sommaire des débats du parlement. Par suite de la lutte engagée entre tous les journaux, le compte rendu des deux chambres a acquis l'ampleur de notre Moniteur : il n'occupe pas moins de huit ou dix colonnes, et sonvent plus , imprimées dans un caractère très-fin , et qui équivalent pour la matière à un volume in-18 ordinaire. Walter comprit que ces comptes rendus, fort utiles aux hommes politiques et aux lecteurs de loisir, n'étaient d'aucun service aux gens occupés et pressés, qui ne les pouvaient jamais lire et qui avaient cependant besoin de voir en quelques minutes ce qui s'était passé la veille au parlement, H imagina donc de donner en tête de la partie politique du journal un sommaire des séances qui contiendrait en une colonne la substance de toute la discussion. Il fallait une plume exercée pour résumer dans ce court espace tout un débat, en faisant connaître les points principaux touchés par les orateurs. Walter confia ce travail à un écrivain de mérite, M. Horace Twiss, qui avait été lui-même membre de la chambre des communes. Tel fut le succès de ce sommaire , que tous les journaux furent contraints d'en donner un semblable , et le soin de le rédiger est devenu un des postes importants de chaque journal.
Les dix années qui s'écoulèrent de 1815 à 1825 ont
été l'époque la plus prospère des journaux anglais. On portait alors à dix millions le capital engagé dans les treize feuilles quotidiennes, savoir : sept millions dans celles du matin , et trois millions dans celles du soir ; mais il aurait fallu doubler ce chiffre pour avoir la valeur réelle des actions. La propriété du Times était déjà évaluée à elle seule à près de trois millions, celle du Courrier à deux millions , celle du Globe à un million deux cent cinquante mille francs. Aucun journal ne se vendait à cette époque à plus de sept ou huit mille exemplaires , la plupart ne dépassaient pas trois mille, et quelques-uns n'atteignaient même pas ce chiffre , puisque le tirage total de la presse quotidienne n'était que de quarante mille. Leur revenu était cependant beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui. Le Herald valait alors deux cent mille francs à son propriétaire , et le Times cinq cent mille ; le Star, journal du soir, rapportait cent cinquante mille francs, et le Courrier presque le double. En 1820, Perry retira du Chronicle trois cent mille francs nets. Aucun journal , le Times excepté , ne donne aujourd'hui un revenu semblable , malgré le développement qu'a pris la publicité. Les frais des journaux se sont en effet accrus dans une proportion bien plus considérable que la vente et que le produit des annonces. A l'époque dont nous parlons/le format était beaucoup moins grand que maintenant; les journaux paraissaient avec
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cinq colonnes tant que le parlement siégeait ; et ils se réduisaient à quatre colonnes dans l'intervalle des sessions ; en outre , les frais de rédaction étaient alors bien moins onéreux. L'augmentation des dépenses date de la lutte engagée vers 1820 par le Herald contre le Times, M. Thwaites, devenu copropriétaire et gérant du Herald, voulait demeurer seul maître du journal : pour contraindre son associé à lui vendre sa part , il absorba pendant plusieurs années tous les bénéfices en dépenses d'amélioration. C'est lui qui imagina d'établir des correspondants à poste fixe dans les grandes villes d'Europe. Il envoya un de ses rédacteurs en Espagne pour y suivre jour par jour la lutte engagée par les cortès contre le pouvoir royal et les mouvements de l'armée française. Quand le roi George IV fit un voyage en Hanovre , le Herald ex» pédia encore un de ses rédacteurs à la suite du monarque, pour rendre un compte quotidien du voyage royal. Il n'est point de journal anglais qui n'en fasse autant aujourd'hui en pareille circonstance ; mais c'étaient alors des innovations, et tous les journaux durent suivre le Herald et le Times dans cette voie dispendieuse.