‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 18 sur 71 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les journaux contemporains. — Les feuilles du matin.— LMdperfissr.

— Le Daily News, — Le Post. — Le Herald. — Le Chronicle. —

— Ses variations. — Le Times. — Sa prospérité. — Son procès. — Causes de sa grande influence. — Sa ligne de conduite et ses opinion*.

Les journaux quotidiens du matin sont aujourd'hui au nombre de sept en Angleterre. Tous se publient à Londres : ce sont le Public Ledger, VAdvertiser, le Daily News, le Post , le Herald, le Chronicle et le Times. Le Ledger est un petit journal qui a conservé le format d'autrefois , et qui subsiste depuis quatrevingts ans du produit de ses annonces. Quelques tentatives ont été faites pour l'agrandir et le transformer en un journal complet, sur le modèle des autres feuilles du matin ; elles ont échoué, et après chaque essai le Ledger est revenu à son mode habituel de publication, qui assure à ses propriétaires un revenu

fixe et assez brillant. Telle est la puissance d'une clientèle solide, qu'il ne serait au pouvoir d'aucun des grands journaux de Londres de faire concurrence à cette feuille en apparence insignifiante, dont la rédaction politique est à peu près nulle, et qui ne tente aucun effort pour se procurer cette riche variété de renseignements qui fait le mérite des autres journaux du matin. Mais depuis quatre-vingts ans les armateurs, les commissionnaires en marchandises, les négociants à l'importation sont habitués à trouver dans le Public Ledger les nouvelles de mer, la liste des arrivages, les annonces des cargaisons et des parties de marchandise à vendre , et ils sont tous obligés de recevoir ce journal ; précisément aussi parce qu'ils le reçoivent tous , tous les gens qui ont un navire ou des marchandises à vendre sont obligés de mettre leurs annonces dans le Ledger. Voilà pourquoi une spécialité reconnue et consacrée par de longues années assure à une feuille des plus médiocres une vente quotidienne qui suffit à ses frais, et des annonces qui lui donnent un assez beau revenu.

Nous avons dit comment XAècertiser fut fondé en 1793 avec le concours des restaurateurs et des taverniers de Londres. Ce journal s'est maintenu depuis sans s'élever jamais à une prospérité bien haute, mais aussi sans voir décroître sa clientèle en quelque sorte forcée. En politique, il soutient les opinions du parti

radical, et, sans aller jusqu'au chartisme, il fait une rude guerre à l'aristocratie anglaise et à l'Église anglicane.

Depuis que M. Cobden et M. Bright n'ont pas dédaigné , dans un meeting , de réclamer publiquement l'appui de leurs auditeurs pour le Daily News , ce journal, qui est de beaucoup le plus jeune des grands journaux anglais, doit être considéré comme l'organe de ce qu'on appelle en Angleterre l'école de Manchester. On ne saurait imaginer de débuts plus brillants que ceux de ce journal. Dickens y publia des Lettres sur T Italie et diverses séries d'articles , et les autres écrivains n'étaient point indignes d'un tel collaborateur. Les opinions du journal étaient, en politique et en religion, d'un libéralisme très-décidé , mais qui n'avait rien d'exagéré ; elles étaient défendues avec vivacité et avec esprit, mais en même temps avec une modération de langage et un bon goût qui ne sont pas ordinaires à la presse anglaise. Des articles de critique littéraire distingués , des travaux remarquables sur les classes laborieuses et sur les districts manufacturiers répandaient beaucoup de variété sur ce journal, et en rendaient la lecture intéressante. Soit épuisement des écrivains , soit économie , toute cette partie du Daily News disparut tout à coup pour faire place aux comptes rendus de l'association pour la réforme électorale et parlementaire et à d'autres rem-

plissages. Dickens se sépara du Daily News pour fonder et rédiger une revue populaire, et l'on est tenté de croire que de nombreux changements eurent lieu dans le personnel de la rédaction, car le Daily News perdit beauooup de ea valeur littéraire , et le ton habituel du journal changea tout à fait, Le libéralisme du Daily News aurait pu prendre une teinte radicale assez prononcée sans que la forme s'en ressentît; mais ce journal ne se borna plus à censurer l'aristocratie et l'Eglise établie» il les attaqua violemment : à des satires fines et spirituelles succédèrent des philippiques virulentes et exagérées ; la brutalité et la grossièreté remplacèrent trop souvent , dans la polémique , la vivacité et la verve.

Nous ne savons quelle part il faut attribuer, dans ce changement regrettable , à l'influence personnelle de M. Knight Hunt, écrivain médiocre et d'un esprit étroit, qui se laissait trop aisément emporter par ses opinions ardentes et son caractère passionné. Mais sa mort, arrivée il y a dixJiuit mois, a eu pour conséquence des améliorations notables dans la rédaction et l'organisation du journal. Les fonctions de rédacteur en chef ont été confiées à un Ecossais, M. Weir, écrivain exercé et d'un savoir étendu, qui a rendu au Daily News quelque chose de son premier éclat. Un certain nombre de jeunes écrivains sont entrés au journal à la suite de M. Weir, et c'est à l'infusion

de ce sang nouveau qu'il faut attribuer la variété et le mérite littéraire des articles de fond que publie le Daily JVews. Les correspondances ont reçu de leur côté un grand développement. Pendant la durée de la guerre, le Daily News s'était distingué par l'abondance et l'exactitude des lettres qu'il recevait de Cohstantinople, du Caucase, de Crimée et des bords du Danube; aujourd'hui, il a presque toujours la primeur des nouvelles de Naples, de Rome et de Turin, et il suit les affaires italiennes avec plus de soin qu'aucun autre journal. Enfin, il paraît que ses articles de bourse sont fort goûtés et font autorité dans la Cité.

Depuis le jour où il est sorti des mainB de Daniel Stuart, le Post est toujours demeuré fidèle au parti tory. Ce journal a été l'organe spécial de la saintealliance, et il est encore l'avocat inflexible de toutes les légitimités déchues : il est carliste en Espagne et miguéliste en Portugal ; il a été le partisan déclaré de l'alliance russe, même aux jours où florissaient la quadruple alliance et l'entente cordiale ; aussi ses adversaires ne se faisaient pas faute de l'appeler le journal de la Russie. Il est assurément le journal de prédilection de l'aristocratie et du monde élégant, et il reçoit le premier confidence des fêtes et des mariages de haut parage ; aussi une partie de l'espace réservé par les autres feuilles à la politique est-elle

consacrée par le Post aux nouvelles du monde fashionable, aux allées et aux venues de la cour et des familles aristocratiques, au compte rendu des courses et des chasses, à l'analyse des livres et des recueils à Fadresse du grand monde. Ces relations avec le grand monde et la chancellerie russe ont été très-profitables pour le Post, qui est longtemps demeuré dans les meilleurs termes avec les représentants des puissances à Londres ; c'est à lui naturellement que la diplomatie continentale s'est adressée chaque fois qu'elle a eu besoin de faire démentir un bruit , ou de livrer à la publicité, sans qu'on en sût l'origine, une nouvelle ou un document. Ces communications précieuses étaient un des éléments de la prospérité du Post; nous ne savons s'il en conserve aujourd'hui le privilège. En effet , un changement singulier s'opéra au sein de ce journal il y a cinq ou six ans. Le Post était l'adversaire dès whigs, et par suite de lord Palmerston ; néanmoins on apprit un matin que son rédacteur en chef était nommé à un poste diplomatique très-lucratif. Cette nomination inattendue eut pour résultat incontestable un revirement dans les opinions du Post. Ce journal est demeuré tory en politique et protectionniste en économie; mais il a pris assidûment et avec éclat la défense de lord Palmerston et de toute sa politique extérieure, et il est aujourd'hui considéré comme l'organe de cet homme d'Etat éminent.

Le Herald a été whig à ses débuts. Patronné par le prince de Galles , depuis prince-régent , et ensuite roi sous le nom de George IV, il suivit ce prince dans toutes ses variations, et il finit par être conservateur quand son protecteur porta la couronne. Le Herald fut l'adversaire implacable de l'émancipation des catholiques et de la réforme parlementaire. M. Thwaites , qui en était devenu propriétaire en 1826, avait fait des sacrifices considérables pour améliorer la rédaction , et avait beaucoup accru le tirage du journal. Il en laissa la propriété à sa fille, mistress Tarrant, sorte de bas-bleu, qui voulut intervenir personnellement dans la rédaction du journal , et y inséra d'assez nombreux articles de sa façon. Cette collaboration malencontreuse valut au Herald les compliments ironiques des autres journaux, et le surnom de grand'maman, que lui donna malicieusement le Times dans une polémique restée célèbre. Des mains de mistress Tarrant , le Hei-ald passa dans celles de M. Balduin , sans cesser d'être conservateur, et lorsque sir Robert Peel eut rompu avec son propre parti , en proposant l'abolition des lois sur les céréales , le Herald se trouva pendant quelques mois le seul journal du matin qui soutînt le gouvernement. Le Standard, journal du soir, qui appartient, comme le Herald, à M. Balduin , suivait naturellement la même ligne : aussi la presse oppo-

santé ne manquait pas de comparer ses deux adversaires à Castor et Pollux, et ne tarissait pas en plaisanteries sur les jumeaux ministériels. A l'avènement des whigs , en 1846, le Herald se rangea de nouveau sous la bannière conservatrice et protectionniste ; il a soutenu avec habileté et persévérance lord Derby et M. Disraéli dans leurs campagnes contre lord John Russéll, et il était l'organe avoué du dernier ministère tory.

Le Chronicle a été pendant cinquante ans l'organe des whigs, et a dû à ses relations avec ce parti une longue prospérité. La popularité de ce journal subit une éclipse momentanée vers 1822, à l'époque du procès de la reine Caroline, parce que Perry montra quelque hésitation à prendre parti, et tarda trop à 8e prononcer pour la reine , en faveur de qui l'opinion des masses s'était déclarée avec éclat. Le Chronicle arriva à son apogée vers 1834, après la -conquête de l'émancipation des catholiques et de la réforme électorale, lorsque le Times abandonna quelques mois le parti libéral pour le premier et éphémère cabinet de sir Robert Peel . Beaucoup de lecteurs du Times passèrent alors au Chronicle, qui vit s'accroître considérablement sa clientèle. Cette grande prospérité fut de courte durée, et le Chronicle déclina peu à peu avec le parti whig , malgré d'énergiques efforts pour ressaisir la prééminence. En 1847 , les propriétaires ,

alarmés d'une baisse graduelle et constante dans la vente du journal , baisse qui était déjà d'un tiers sur la moyenne des quatre ou cinq années précédentes , firent une tentative qu'ils croyaient décisive : ils abaissèrent le prix du Chronicle de 50 à 40 centimes le numéro. Cet essai n'eut point de succès : il diminua le produit du journal sans ramener les lecteurs. Un changement eut lieu alors dans la propriété. Les anciens collègues de sir Robert Peel , tombé du ministère en 1846, n'avaient pas renoncé, comme leur chef, à tout avenir politique. Cette brillante phalange d'hommes de talent pouvait alors faire pencher la balance du pouvoir par les voix dont elle disposait encore dans une chambre des communes très-divisée : l'éloquence, le savoir, l'expérience des affaires , lui donnaient droit de demander que Ton comptât avec elle. Elle n'avait pas d'organe dans la presse : le Chronicle fut acquis et fut placé sous l'influence spéciale de M. Gladstone et de M. Sidney Herbert. Il revint à son ancien prix. A partir de 1849, le Chronicle, de défenseur des whigs, devint insensiblement, comme les hommes qu'il représentait, l'adversaire le plus vif de ce parti. Il fit une guerre acharnée à lord John Russell, et, en 1853, tout en combattant avec acrimonie le ministère tory, il soutint contre lord John Russell les droits de sir James Graham à la direction de l'opposition. Le Chronicle défendait donc

en politique les principes des hommes qui s'intitulent conservateurs libéraux , pour se distinguer à la fois des tories et des whigs. En économie politique, ce journal se montra le libre-échangiste le plus décidé de la presse anglaise. En religion enfin, le Chronick, comme M. Gladstone, était le défenseur ardent de cette fraction de l'Eglise anglicane qui voudrait affranchir l'Église de la tutelle spirituelle de l'État , revenant à la réforme d'Henri VIII , qui tend à renouer la tradition ancienne, et par là se rapprocher de l'Église romaine , et qu'on appelle l'école puseyite.

Le Chronicle faisait en même temps à la littérature une place plus grande et plus régulière que les autres journaux ; et il publia en 1852, sur la question religieuse, sur l'éducation, sur l'état des classes agricoles et laborieuses en Angleterre , sur l'agriculture des diverses parties du continent, des séries d'articles du plus grand mérite et du plus haut intérêt. Une partie de sa polémique trahissait une plume d'un talent élevé et flexible, et d'une aisance toute mondaine. Pendant près de quatre années, il fut incontestablement le journal anglais dont la rédaction était la plus variée et offrait aux lecteurs l'intérêt le plus constant. Les correspondances étrangères étaient la partie faible du journal, et, avec l'exigence du public anglais à cet égard, c'était là une grave lacune, et qui suffisait à paralyser le succès du journal. Les dépenses dépassaient de beau-

coup les revenus ; et, après quatre années de sacrifices, le parti peelite , décimé dans les élections de 1852, et perdant tout espoir de revenir aux affaires, ne se trouva plus en mesure de conserver un organe à lui. La propriété du Chronicle changea encore une fois de main ; les nouveaux acquéreurs entreprirent de rétablir l'équilibre des recettes et des dépenses en réduisant les frais de rédaction : ils supprimèrent tout ce qui donnait quelque valeur et quelque intérêt au journal. Ces économies imprudentes mirent les lecteurs en fuite ; et depuis trois pu quatre années, le Chronicle ne s'est pas arrêté dans la voie de la décadence. Sans correspondances et presque sans rédacteurs, il est à peu près tout entier l'ouvrage d'un seul homme, tour à tour polémiste, statisticien, financier et jurisconsulte, qui s'épuise à une tâche impossible. Il faut donc s'attendre à voir le Chronicle ou disparaître, ou demander à de nouveaux propriétaires, peut-être à un patronage étranger, une existence nouvelle.

Le Times occupe dans la presse anglaise une place à part. Il n'est enrôlé sous la bannière d'aucun parti, et il n'a de relations habituelles et avouées avec aucun homme politique. Il a été longtemps le défenseur des lois sur les céréales, il est aujourd'hui libre-échangiste ; mais il a accepté le libre-échange sous toutes réserves, comme un fait accompli et irrévocable plutôt que comme un principe infaillible qu'on doive ap-

pliquer partout. Il est de fait l'adversaire du parti protectionniste, et pourtant il ne perd pas une occasion de maltraiter M. Cobden , M. Bright et toute l'école de Manchester, qu'il poursuit incessamment de ses sarcasmes. En politique, le Times n'a pas davantage d'opinions arrêtées : il use largement du droit de changer d'avis et du droit de se Contredire. Après les orateurs de la ligue, la fraction radicale de la chambre des communes est l'objet favori de ses attaques, et pourtant il vient de se déclarer récemment partisan d'une nouvelle réforme parlementaire , et il a attaqué comme insuffisante la loi proposée en 1852 par lord John Russell. Le Times a combattu avec acharnement la politique de lord Palmerston comme trop tracassière et trop guerroyante : aujourd'hui il est le plus belliqueux des journaux anglais. Chacune de ces contradictions semble augmenter son autorité au lieu de l'affaiblir, et aucun journal au monde n'exerce sur son pays une influence qui approche de celle du Times sur l'opinion publique en Angleterre.

La grande fortune du Times est du reste toute récente. Il y a quinze ans, après l'élan considérable que l'abaissement des droits de timbre avait donné aux journaux, la vente quotidienne du Times ne s'élevait pas tout à fait à dix mille numéros. Il était déjà le journal le plus répandu, mais sa circulation n'était

pas, comme aujourd'hui, hors de proportion avec celle des autres feuilles quotidiennes. L'activité de ses propriétaires, le mérite incontestable de sa rédaction, le nombre et la valeur de ses correspondances, ne suffiraient pas à expliquer sa rapide prospérité : deux faits y ont contribué, et les raconter fera comprendre quel rôle l'opinion publique en Angleterre attribue à la presse.

Au printemps de 1841, le correspondant que le Times avait &lors à Paris , M. O'Reilly, reçut secrètement avis d'un plan formé par des escrocs habiles pour dépouiller simultanément les banquiers des principales places d'Europe. Au moment même où il était révélé à M. O'Reilly, ce plan, dont le succès paraissait infaillible et qui devait rapporter à ses auteurs une vingtaine de millions, recevait, par manière d'essai, un commencement d'exécution. Un peu plus de deux cent cinquante mille francs étaient escroqués avec la plus grande facilité à une maison de Florence. La position des auteurs du complot , qui avaient su se faire admettre dans le plus grand monde, le secret extrême et l'habileté qui avaient présidé à toutes leurs opérations, le soin avec lequel ils faisaient disparaître à mesure toute preuve matérielle, rendaient fort hasardeuse toute tentative individuelle pour dénoncer et faire échouer leur entreprise. Le Times n'hésita pas cependant à publier tous les renseigne-

ments recueillis par son correspondant; seulement il data ses lettres de Bruxelles , afin de dépister les conjurés et de mettre M. O'Reilly à l'abri d'une tentative d'assassinat. Le plan fut dévoilé dans tous ses détails, et son exécution devint impossible, tous les banquiers d'Europe étant désormais sur leurs gardes. L'entreprise abandonnée, on aurait pu traiter de roman toutes les révélations du Times , sans le commencement d'exécution qu'attestait l'escroquerie commise à Florence, escroquerie que l'on comptait bien renouveler avec succès , et dont les auteurs sont demeurés absolument inconnus. Le Times n'avait à sa disposition aucune preuve valable en justice , et un certain Bogie, qui avait été désigné dans une des lettres de M. O'Reilly comme jouant un rôle tout à fait secondaire dans le complot , se prétendit calomnié et intenta au Times un procès en diffamation. Ce procès fut jugé aux assises de Croydon en août 1841. Par suite de l'impossibilité où le Times était de prouver contre Bogie un délit matériel, et en présence du texte formel de la loi , les jurés durent condamner le journal, mais ils n'allouèrent à son adversaire qu'un farthing, c'est-à-dire un liard pour tous dommagesintérêts. Les frais du procès , qui s'élevaient à cent vingt cinq mille francs, demeurèrent à la charge du journal, comme partie condamnée. Mais les débats et les plaidoiries avaient fait connaître les recherches

patientes auxquelles s'était livré le correspondant du Times , et les dépenses considérables que le journal s'était imposées pour se rendre maître de tous les fils de l'intrigue, enfin les précautions infinies qu'il avait fallu prendre pour faire usage des renseignements re- . cueillis. Le commerce de Londres s'émut. On proclama d'une voix unanime que le Times avait rendu un grand service au public, et qu'il n'était pas juste de lui laisser supporter les charges d'un procès encouru pour l'utilité générale. Une souscription fut ouverte pour rembourser le journal de toutes ses dépenses. Les propriétaires du Times déclarèrent qu'ils ne pourraient rien accepter, parce qu'ils n'avaient fait que remplir leur devoir de journalistes. La souscription s'élevait déjà à plus de 60000 francs; une réunion fut convoquée sous la présidence du lordmaire, pour décider de l'emploi de cet argent et chercher les moyens de rendre au Times un hommage public. Il fut arrêté que deux tablettes de marbre portant une inscription commémorative seraient posées, Tune dans la Bourse de Londres, l'autre dans les ateliers du Times y et que le produit de la souscription serait placé en fonds de l'Etat et consacré à la création de deux bourses appelées bourses du Times, pour entretenir perpétuellement à Oxford ou à Cambridge un élève sorti de Christ* s Hospital et un élève de l'école de la Cité de Londres.

Dans cette circonstance, la Cité de Londres s'est reconnue la débitrice du Times. Le soin qu'a toujours mis le puissant journal à prendre en main et à soutenir les réclamations du commerce, et la facilité avec laquelle il accueille même les plaintes individuelles , lorsqu'elles sont fondées, et leur donne l'appui de sa retentissante publicité, ont habitué peu à peu le public anglais à considérer la presse , le Times en particulier, comme le défenseur naturel de tous les intérêts lésés. Aussitôt qu'un particulier croit avoir à se plaindre d'un fonctionnaire, ou d'un employé de chemin de fer, ou d'une entreprise privée, son premier mot, pour se faire rendre justice ou pour traduire son mécontentement, est de menaoer d'en écrire au Times, comme si ce journal était le redresseur de tous les torts, et avait un droit de censure universelle.

Le second fait que nous choisirons entre tous ceux qui ont contribué à la popularité du Timet est d'une nature toute différente du. premier. C'était au temps de la grande controverse sur le libre-échange; le Timest qui avait longtemps et habilement défendu la législation sur les céréales, venait de se prononcer un peu brusquement contre elle, et l'opinion publique n'était pas encore remise de l'étonnement causé par cette conversion inattendue, lorsque ce journal annonça un matin que le sort des lois sur les céréales était décidé, que les ministres alors au pouvoir en

demanderaient l'abrogation. Sir Robert Peel et ses collègues n'étaient entrés au ministère que pour défendre cette législation ; la déclaration du Times excita donc une incrédulité universelle. Le Times ne se défendit pas, laissa rire les railleurs, et soutint sans mot dire les attaques et les dérisions de toute la presse. Six mois après, à la veille de la convocation du parlement, une crise ministérielle éclatait, et sur le refus fait par les whigs de prendre le pouvoir, sir Robert Peel gardait son portefeuille et proposait à la chambre des communes l'abrogation des cornlaws. La prédiction du Times se trouvait complètement justifiée. Ce fait a acquis à ce journal, aux yeux du public anglais, le prestige d'une sorte d'infaillibilité : quoi que dise le Times, et quelque étranges que puissent sembler ses affirmations , on n'ose plus révoquer absolument en doute rien de ce qu'il imprime. Par cela seul qu'elle est dans ses colonnes, une opinion acquiert un certain degré de probabilité. Il plairait demain au Times d'annoncer que l'empereur du Japon a envoyé une flotte pour conquérir l'Angleterre, qu'il se trouverait de bons Anglais pour prendre peur et pour réclamer des mesures de précaution. Dans toute crise, chaque fois qu'un fait grave se produit , qu'une question difficile est soulevée , la première idée qui vienne au public est de s'informer de l'opinion du Times. Que dit ou que va dire le Times?

se demande immédiatement toute la Cité. On ne saurait imaginer, pour un journal, de situation plus forte que celle que font au Times cette portée attribuée à toutes ses paroles, et cette autorité attachée à chacun de ses jugements ; mais cette situation a un danger auquel le Times n'a point échappé : c'est de faire naître chez les écrivains la tentation d'éblouir sans cesse, de frapper chaque matin l'esprit du lecteur. Il ne suffit pas au Times que son opinion soit plus comptée que celle des autres journaux , il faut qu'il fasse et qu'il pense au rebours des autres. Depuis plusieurs années, il cherche perpétuellement à se singulariser. Lorsqu'on voit les journaux anglais tomber d'accord sur un fait ou sur une question, on peut être assuré que le Times prendra le contre-pied de leur opinion. La révolution du 2 décembre en fournit un exemple frappant : la plupart des feuilles anglaises ayant applaudi les premiers jours aux événements de Paris, le Times, qui jusque-là avait été très-favorable au président de la république , se prononça immédiatement contre lui avec une âpreté et une violence extrêmes.

Le Times se prétend libre de tout engagement ; il répudie très-haut toute relation avec les hommes politiques ; il refuse d'être l'organe d'un parti parce qu'il veut être l'organe de l'opinion tout entière. Il se donne comme le traducteur attentif et fidèle de la

pensée populaire; il se place volontairement dans la position où se trouvent forcément les journaux américains; il prend le rôle d'un miroir destiné à refléter toutes les impressions du public. En réalité, il ne revendique son indépendance vis-à-vis des hommes politiques que pour l'abdiquer devant la multitude, dont il est à la fois le pourvoyeur de nouvelles et l'écho. Nous allons laisser le Times définir lui-même sa situation. Au commencement de la session de 1852, tous les chefs de parti , y compris lord John Russell et le comte de Derby, blâmèrent le langage tenu par la presse anglaise sur les événements de France, comme excessif, imprudent et de nature à créer des embarras à l'Angleterre. Le Times répondit à ces reproches de la façon suivante : « La dignité et la liberté de la presse cessent d'exister dès que la presse accepte une position subalterne (ancillary). Pour pouvoir remplir ses devoirs avec une entière indépendance, et par conséquent au plus grand avantage du public , il ne faut pas que la presse contracte d'alliance ni intime ni assujettissante avec les hommes politiques; et elle ne saurait non plus sacrifier ses intérêts permanents aux convenances du pouvoir éphémère d'un cabinet.

« Le premier devoir de la presse est de se procurer la connaissance la plus exacte et la plus prompte possible des' événements contemporains , et , par une révélation immédiate, de faire entrer tous ces faits dans

le domaine publfc. L'homme d'Etat recueille ses informations en silence et par des moyens secrets ; il tient en réserve , avec un luxe risible de précautions , même le courant des faits de chaque jour jusqu'à ce que la diplomatie soit vaincue dans cette tentative par la publicité. La presse vit au contraire d'indiscrétions ; tout ce qui tombe en sa possession prend place aussitôt dans la science et dans l'histoire du temps. La presse chaque jour et à tout instant fait appel à la force éclairée de l'opinion publique : elle devance autant qu'il lui est possible la marche des événements ; elle se tient sur la brèche qui sépare le présent de l'avenir, et de là elle étend son regard vigilant jusqu'à l'horizon du monde. Le rôle de l'homme d'État est précisément tout l'opposé du sien. »

C'est sans doute une position très-forte pour un journal que d'être l'organe de l'opinion publique. On peut faire tête à bien des adversaires lorsqu'on sent derrière soi tout un peuple ; mais le miroir n'est fidèle qu'autant qu'il reproduit toutes les variations de son modèle : de même on ne saurait se trouver toujours en accord parfait avec le courant des idées populaires, à moins de suivre la foule dans toute la mobilité de ses impressions. C'est une servitude différente de celle contre laquelle le Times proteste, mais qui a aussi ses mauvais côtés et ses dangers. Cette perpétuelle mobilité qu'on est contraint de subir et

d'absoudre chez la multitude, la pardonnera-t-on a un journal? L'autorité du Times sur les classes élevées et intelligentes n'a-t-elle pas déjà souffert des brusques évolutions que ce journal ne justifie que par le besoin de demeurer en communion d'idées avec le public? Pour nous mettre à un point de vue plus élevé , la foule a-t-elle toujours raison, et faut-il la suivre jusque dans ses erreurs? Ce sont là des questions qui , pour être résolues , nécessiteraient une comparaison étendue de la presse anglaise avec la presse française , qui a toujours été essentiellement une presse de partis.

Page 1