CHAPITRE VII
Les journaux du soir. — Leur origine. — Daniel Stuart et le Courrier.— Le Globe. — Le Sun et ses variations. — ■ John Taylor. — Le Standard. — Organisation des journaux du soir. — Leurs relations avec les feuilles du matin.
Quelques mots suffiront pour expliquer la naissance des journaux du soir. La poste ne partant de Londres qu'à la fin de la journée , - l'idée devait venir facilement à un homme du métier de retarder jusqu'à ce moment la publication d'un journal , afin de pouvoir donner les nouvelles reçues dans la matinée et d'arriver cependant en province en même temps que les feuilles du matin. On avait , par le fait, sur celles-ci une avance d'une demi-journée. La publication de ces journaux fut nécessairement réglée sur les jours de la poste. Aussi est-ce à la fin de 1727 qu'on trouve pour la première fois en Angleterre un journal du soir pa-
raissant trois fois par semaine 4, et c'est à la fin du xviii* siècle seulement, quand la poste partit tous les jours, que Pierre Stuart fonda le Star, le premier journal quotidien du soir. Un second journal parut en ] 791 , et le nombre s'en est successivement accru jusqu'à cinq. La guerre continentale fut l'époque la plus prospère des feuilles du soir, parce que la curiosité publique était toujours en éveil. Nous avons vu que Daniel Stuart, en aliénant le Moming Post avait gardé le Courrier. Avec l'aide de son associé Strutt, il en fit bientôt le journal du soir le plus en vogue, et une entreprise des plus lucratives. Stuart était en bonnes relations avec le ministère Percival , et , grâce à ces relations , il était toujours bien informé. Ce n'est pas qu'il tirât parti de son dévouement , car un jour le premier ministre lui ayant demandé la suppression d'un article qui pouvait avoir des conséquences fâcheuses, Stuart mit au pilon 3500 exemplaires déjà tirés, et exigea de son associé la promesse de n'accepter aucun dédommagement pécuniaire, de peur que, le fait venant à s'ébruiter, on ne prétendît que l'article avait été fait pour extorquer de l'argent au ministère. Les journaux du soir étaient alors fort recherchés, parce qu'ils publiaient le cours des fonds publics aussitôt après la clôture de la Bourse , parce
1. Le London Evening Pot! , dont le premier numéro parut le 12 décembre 1727.
qu'ils contenaient toutes les nouvelles des feuilles du matin , et en outre les nouvelles arrivées dans la journée. Stuart imagina de faire une seconde et une troisième édition lorsqu'il recevait trop tard des nouvelles importantes. Les crieurs de son journal remplissaient alors de leurs clameurs les rues de Londres. Lui-même a raconté que le jour de l'assassinat de M. Percival par Bellamy , deux éditions ayant à peine satisfait l'avide curiosité du public, on entendit crier tout à coup une troisième édition du Courrier, avec de nouveaux détails sur l'assassin du premier ministre. Le public s'arracha aussitôt les exemplaires de cette troisième édition , et y trouva pour toute pâture à sa curiosité les deux lignes suivantes : * Nous suspendons à l'instant notre tirage pour annoncer que ce sanguinaire scélérat a refusé de se laisser raser. *
Les journaux du soir perdirent beaucoup de leur importance après la guerre ; néanmoins le Courrier demeura une spéculation très-profitable jusqu'au jour où, Stuart s'en étant défait, les nouveaux propriétaires le vendirent au parti tory. Ce changement de politique fut fatal au journal , qui déclina rapidement et finit par périr. Tous les journaux du soir, du reste, sont aujourd'hui en baisse ; l'établissement des chemins de fer leur a porté un coup dont ils ne se relèveront pas. Leur grand avantage était de partir le soir par la poste en même temps que les journaux pu-
bliés le matin, et d'arriver en même temps que ceuxci en province , tout en donnant des nouvelles plus fraîches ; mais comme la poste n'a pas le monopole des transports en Angleterre , les journaux du matin ont renoncé au bénéfice du transport gratuit que leur assure le timbre ; ils s'expédient par les premiers eonvois du matin, de façon à être distribués dans toutes les grandes villes de province pour l'heure du déjeuner. Ce sont eux par conséquent qui ont aujourd'hui l'avance sur les journaux du soir, et ils ont à peu près expulsé ceux-ci de la province. A mesure que le service des chemins de fer s'étendra, les journaux du soir verront se resserrer leur clientèle jus qu'au jour où ils seront réduits à Londres et à sa banlieue.
Les journaux du soir sont du reste dans des conditions toutes différentes de celles des journaux du matin. Les plus importants sont le Globe, le Sun et \e Standard. Le Globe date de 1811 ; il fut fondé en même temps qu'un journal du matin intitulé the British Press , et par les mêmes personnes, qui voulaient faire à la fois concurrence au Moming Post et au Courrier. Le journal du matin ne tarda pas à périr ; le Globe fut sauvé par l'habileté et l'activité de son rédacteur en chef, George Lane, et la persévérance de son principal propriétaire, M. Thomas Chapman. En 1824, le Globe s'unit à un autre journal du soir, le
Traveller, dont le nom est encore joint au sien comme sous-titre, et dans les quatre années qui suivirent, il absorba successivement cinq autres journaux du soir, le Statesman, le True Briton, YEvening Ckronicle, la Nation, et V Argus , dont quelques-uns n'ont eu que quelques mois d'existence. Depuis que le Chronicle a changé de main , le Globe est le seul représentant du parti whig dans la presse; il est l'organe reconnu de lord John Russell et de lord Grey.
Le Sun, qui date de 1792, a langui longtemps. En 1812, il devint la propriété de William Jerdan et de John Taylor. Jerdan, ami de Canning, était un homme d'esprit et de sens , mais dépourvu de goût et médiocre écrivain : il rencontrait assez juste dans la polémique, il avait même du trait et de la gaieté ; mais sa plaisanterie manquait presque toujours de légèreté. Son associé, John Taylor, était un petit homme maigre, sec et mal bâti, de qui George Colman disait plaisamment que son corps aurait pu aller avec toute espèce de jambes, et ses jambes avec toute espèce de corps, mais que ni corps ni jambes ne se convenaient entre eux. Gai, vif, sémillant, ne tarissant jamais en anecdotes, en calembours et èn bons mots, compagnon inséparable de tout ce que Londres renfermait d'hommes de lettres , d'artistes , d'amateurs et de gens de théâtre, il était le roi des coulisses, le lion des petits-soupers. Improvisateur facile et iné-
puisable, il avait toujours un prologue ou un épilogue au service d'un directeur dans l'embarras , il savait tourner agréablement un couplet, rimer un compliment à h prima donna, et chansonner un rival ou un ennemi. Le moindre événement , le plus léger défi mettait sa muse en train ; le difficile était de l'arrêter. Mêlé à toutes les affaires de théâtre, en amitié ou en querelle avec tous les auteurs et tous les éditeurs, à l'affût de tous les petits scandales, curieux et bavard, il s'occupait de tout le monde et de toutes choses, et même de son journal. Là était le mal, car aucune idée sérieuse ne pouvait se loger dans la tête de cet homme si spirituel et si intelligent ; il avait des rapports trèsfréquents avec les chefs du parti tory ; mais ce contact presque quotidien avec des hommes considérables, remplis d'instruction et de lumières, ne laissait aucune trace dans son esprit. Mélange d'ignorance et de savoir, il possédait au bout du doigt l'histoire du théâtre anglais ; il en eût nommé toutes les pièces et tous les acteurs à toutes les époques, et ne connaissait pas la géographie de son pays. Sa femme étant allée faire un tour en Ecosse, Taylor rima une ballade où il saluait l'Écosse du nom d'île sœur de l'Angleterre (Hailt sister fsland). Il écrivait ses articles comme ses ballades , au courant de la plume et sous l'inspiration de la fantaisie; et quand Jerdan, plus sérieux et plus instruit, intervenait au nom des con-
venances et de la politique, des orages éclataient entre les deux associés. L'un faisait un journal trop grave et trop politique, l'autre le voulait faire trop littéraire et trop amusant. Cinq années d'une pareille direction suffirent à ruiner le Sun , et malgré le patronage de la cour, malgré l'appui du parti tory, il fallut le vendre. Jerdan fonda la Literary Gazette, et Taylor continua sa carrière excentrique. Les acquéreurs du Sun essayèrent inutilement pendant quelques années de relever cette feuille : il fallait pour cela des sacrifices devant lesquels ils reculèrent. Des spéculateurs plus hardis se rendirent maîtres du Sun en 1828 et en changèrent complètement la couleur. Ils en firent une feuille libérale et dépensèrent 400000 francs en améliorations dans l'espace de deux ans. A ce prix , le Sun acquit bien vite une grande réputation pour l'abondance , la variété et la promptitude de ses nouvelles. Aujourd'hui encore, c'est le journal le mieux renseigné pour les courses : il donne chaque jour avec une merveilleuse exactitude la liste des chevaux engagés, les prévisions des connaisseurs et l'état des paris, ce qu'on pourrait appeler la cote de la bourse hippique. En politique, le Sun soutient les opinions radicales extrêmes; il touche même par certains côtés aux écoles socialistes. En religion, il est partisan du système volontaire; il est par conséquent l'adversaire de toute subvention
au clergé, de tout lien matériel entre l'Église et l'État. En économie politique , il est l'organe de l'école qui s'intitule anti-tutllioniste, qui poursuit l'abolition de la monnaie métallique et l'emploi exclusif du papiermonnaie. Le mieux fait et le plus intéressant des journaux du soir , celui dont la rédaction est la plus littéraire, est le Standard, fondé en 1827, pour combattre l'émancipation des catholiques et la réforme électorale. D est encore dirigé, comme au premier jour, par un écrivain à idées très-arrêtées, mais d'un remarquable talent, le docteur Gifford. Les journaux du soir ont à supporter beaucoup moins de frais que les journaux du matin , parce qu'ils sont nécessairement primés par ceux-ci pour une grande partie des nouvelles. Les réunions électorales, les banquets politiques, ayant lieu dans la seconde partie de la journée, les feuilles du soir se bornent à résumer le lendemain les comptes rendus que les journaux du matin se sont procurés dans la nuit par l'emploi de rédao teurs et de courriers spéciaux. Il en est de même pour les séances de nuit, pour les nouvelles de l'Inde et du continent. Les journaux du soir n'ont donc besoin que d'un petit nombre de sténographes , et ils n'ont point cette armée de correspondants qui surcharge le budget des journaux du matin. Il leur suffit d'avoir un ou deux correspondants en Irlande, et d'entretenir un agent dans chacun des ports qui sont le point d'ar-
rivée des malles, et spécialement à Liverpool et à Southampton. Cet agent n'attend pas qu'une malle entre dans le port ; dès qu'elle est signalée à l'aide de puissants télescopes , il va au-devant d'elle en rade , se fait remettre les lettres et journaux à son adresse , les parcourt chemin faisant, et, en abordant au port, il expédie à Londres par le télégraphe électrique un sommaire des nouvelles apportées de la Péninsule , des Etats-Unis, du Brésil ou des colonies. Souvent, avant que les passagers aient pu débarquer, les nouvelles venues avec eux sont imprimées et criées dans les rues de Londres , et commentées à la Bourse. Quand le général Parédès, chassé du Mexique, se rendit en Angleterre , il prit passage incognito sur la malle des Antilles qui aborde à Southampton. L'état de la marée n'étant pas favorable, la malle dut attendre quelques heures avant d'entrer dans les docks et de débarquer ses passagers. Parédès croyait que son incognito n'avait pas été pénétré; quel ne fut pas son étonnement en mettant pied à terre d'entendre les vendeurs de journaux crier à l'envi : « Les nouvelles importantes du Mexique! L'arrivée de Parédès à Southampton S » Pendant que la malle remontait la Soient , les nouvelles qu'elle apportait avaient eu le temps d'aller à Londres, d'y être imprimées et de revenir à Southampton. Ce sommaire des Nouvelles , dont le détail sera dans les journaux du lendemain , et
les dépêches électriques expédiées le matin de Paris après l'apparition du Moniteur, de Bruxelles, après l'arrivée de la poste de Berlin, constituent aux yeux des hommes d'affaires et des spéculateurs l'intérêt des journaux du soir. Pendant la durée des sessions, on cherche en outre dans ces journaux la première partie des séances de la chambre des commîmes qui commencent à midi, et le Sun, grâce à l'habileté de ses sténographes et à la célérité de ses compositeurs, s'est acquis une incontestable supériorité sur ses rivaux : il parvient à donner les débats parlementaires presque jusqu'à l'heure de la poste ; il ne s'écoule pas vingt minutes entre le moment où le dernier sténographe quitte la plume et celui où le journal tout imprimé part pour la province. Dans sa troisième édition, qui paraît à dix heures du soir, il donne les débats jusqu'à neuf heures et demie. Mais l'apogée des journaux du soir, ce sont les temps de crise ministérielle , où ils font des éditions d'heure en heure pour enregistrer les allées et venues des hommes politiques.
Les emprunts perpétuels que les journaux du soir sont dans la nécessité de faire à leurs confrères du matin devaient naturellement suggérer l'idée d'une combinaison qui rattacherait l'une à l'autre une feuille du matin et une feuille du soir. Nous avons dit que le Standard appartient au même propriétaire que le Herald, et cette union, qui d'un concurrent fait un
auxiliaire, n'est peut-être pas étrangère à la supériorité du Standard. La réunion de deux états-majors en un doit entraîner une économie considérable dans les frais généraux, et les propriétaires peuvent utiliser pour le journal du soir les nouvelles dont ils n'ont pu faire usage le matin, et qui risquent d être défraîchies. Ces avantages sont si bien appréciés , que le Globe et le Sun sont les seuls journaux du soir qui soient complètement indépendants. V Express, fondé en 1846, est vis-à-vis du Daily News dans la même situation que le Standard vis-à-vis du Herald. Le Times est propriétaire de YEvening Mail , qui se publie de deux jours l'un , et qui n'est que la réimpression , moins les annonces , des deux numéros du Times, auxquels il correspond. C'est une combinaison imaginée en faveur des petites bourses qui ne peuvent faire la dépense d'un journal quotidien. Dans le même but \e Herald, outre le Standard , possède encore le Saint-James Chronicle, avec lequel s'est fondu le General Evening Post, et qui ne paraît également que trois fois par semaine. Le Chronicle a publié longtemps un journal quotidien du soir qui portait son nom : après une interruption de deux ou trois ans, il a fondé, sous le nom à* Evening Journal, une feuille du soir qui paraît de deux jours l'un , et qui n'est chaque fois que la reproduction des deux numéros précédents du Chronicle. Le premier nu-
méro de VEvenvng Journal a été publié le 6 octobre 1861.
Les annonce» des journaux du soir sont généralement peu nombreuses ; elles peuvent se décomposer ainsi : quelques ventes immobilières, les livres nouveaux, et spécialement les romans , les revues et les brochures politiques , les annonces des gens qui en mettent partout, débitants de pilules ou de remèdes secrets , montreurs de curiosités, marchands d'objets confectionnés. Ce petit nombre d'annonces permet aux journaux du soir de ne paraître que sur quatre pages au lieu de huit , et leur format , en exceptant celui du Sun, est un peu inférieur à celui des grands journaux français. La distribution des matières est à peu près la même que dans les journaux du matin. La première page est consacrée partie aux annonces, partie à la reproduction des articles principaux des journaux du matin ou à l'analyse de leurs correspondances. Les articles politiques, les nouvelles du jour, la bourse , les nouvelles d'Irlande ou du continent , remplissent la seconde page. La troisième et la quatrième sont dévolues aux débats du parlement ou, en l'absence des chambres, aux comptes rendus des réunions politiques. Les courses, les régates, les tribunaux occupent l'espace qui demeure libre. Le mode de publication de ces journaux nécessite une extrême rapidité dans la mise en pages : aussi chaque matière
comraence-t-elle en haut d'une colonne, et, quand elle ne suffit pas à remplir la colonne, le vide qui reste est comblé avec des historiettes, des citations de livres , des sentences moralefc composées d'avance à cet effet. Les journaux du matin ont également recours à ce procédé quand les séances de la chambre des communes , en se prolongeant dans la nuit , leur font craindre de manquer le convoi du matin.