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CHAPITRE IY

Lutte des colonies contre le parlement. — Les résolutions de Virginie.— Carroll et la Gazette du Mary fond.— James Otis. — John Adams. — Les journaux royalistes dans le Maryland; — à New- York; — dans le Massachusetts. — Débuts d'Alexandre Hamilton. — La Gazette de Boston. — Les journaux séparatistes. — Rôle de la presse dans la guerre de l'Indépendance.

La conquête du Canada, consacrée par le traité de Paris en 1763, dissipa les inquiétudes qu'avait toujours inspirées aux Américains le voisinage de la domination française, et rendit moins nécessaire à leurs yeux la protection de la métropole. Cette sécurité, longtemps souhaitée; fut favorable au développement des sentiments d'indépendance qui fermentaient déjà dans quelques colonies, et dont l'acte du timbre détermina la première explosion. L'impulsion partit de la province où les théories politiques avaient été le

moins débattues et où elles semblaient devoir exercer le moins d'empire. Ce fut l'assemblée de Virginie qui donna le signal par la célèbre déclaration qui porte le nom de Résolutions de Virginie, et où les droits des colonies sont établis et les prétentions du parlement repoussées, en vertu des mêmes principes qui servirent, douze ans plus tard, de base à la déclaration d'indépendance. Ces résolutions furent proposées et défendues par un légiste dont l'éloquence est demeurée proverbiale aux États-Unis, par Patrick Henry ; elles furent votées le 29 mai 1765. Le gouverneur se fit apporter par le secrétaire de l'assemblée le registre des délibérations ; il en arracha lui-même le texte de la déclaration qu'il mit en pièces, et il prononça immédiatement la dissolution de l'assemblée. Cependant une copie des résolutions avait déjà été envoyée à Annapoîis, à la Gazette du Mary fond, qui s'empressa de publier ce document et qui y donna toute son approbation. Dans cette Gazette du Maryland écrivait alors Charles Carroll, qui fut un des signataires de la déclaration d'indépendance, et qui , comme plusieurs des hommes qui exercèrent une influence décisive sur la révolution américaine, devait à la France et aux idées françaises une partie de son éducation et de ses convictions. D'origine irlandaise , et catholique de naissance, Charles Carroll avait été envoyé tout enfant au célèbre collège de Saint-Omer , où fut élevé plus tard

O'Connell , et de là à Louis le Grand , puis enfin à Bourges, où il étudia le droit civil. Il avait ensuite passé deux ans à Londres, à Temple-Bar, pour apprendre la jurisprudence anglaise. Il venait de rentrer dans son pays natal à l'âge de vingt-sept ans , et de débuter avec éclat au barreau, quand l'acte du timbre le jeta dans la presse et fit de lui le chef de l'opposition dans le Maryland. C'est par le journal de Carroll que le texte des Résolutions de Virginie fut connu dans les colonies du centre. On s'arracha la Gazette du Maryland) et le président de l'assemblée de Pennsylvanie, Galloway , ne put s'en procurer un exemplaire pour l'envoyer à Franklin : il dut transcrire de sa main la copie qu'il avait. Franklin, que ses coinpatriotes consultaient , les exhorta à la résistance et reprit la plume pour les encourager. Il ne se borna pas à attaquer l'acte du timbre dans ceux de* journaux anglais qui lui ouvrirent leurs colonnes; il adressa à la Gazette de Pennsylvanie plusieurs lettres où il traitait la question de l'impôt au point de vue du principe qui veut que toute taxe soit consentie. Tous ses amis prirent parti dans le même sens et devinrent les collaborateurs volontaires de la Gazette de Pennsylvanie. « Ce n'est pas seulement notre propriété que nous défendons, écrivait Charles Thomson, le voisin et l'ami de Franklin, c'est notre liberté, ce sont nos droits les plus essentiels qu'on détruit. » La question fut envi-

sagée au même point de vue par le parti populaire dans la Caroline du Sud. Il existait déjà deux journaux à Charleston, la Gazette de la Caroline du Sud, fondée le 8 janvier 1732 par Thomas Whitmarsh, et la Gazette générale américaine, établie en 1758 par Robert Wells. Un troisième journal, la Gazette and Country journal , fut créé en 1765 par Charles Crouch, uniquement pour combattre l'acte du timbre.

La déclaration de l'assemblée de Virginie ne fut connue dans la Nouvelle-Angleterre que par la publication qu'en fit le premier un journal de la colonie de Rhode-Island, le Netoport Mercury *. Cette publication, qui fut considérée par les autorités anglaises presque comme un acte de trahison , faillit coûter l'existence à ce journal. Le Mercury ne s'en tint pas là cependant; il prit hautement parti pour les droits des colonies, et pendant toute la période révolutionnaire il fut l'organe du ministre puritain EzraStiles , des Ellery, des Vernon, des Ward , des Marchant et de tous les hommes qui, par leurs écrits , leurs discours et leur exemple, entraînèrent la population de Rhode-Island dans le parti de l'indépendance. Après

1. Ce journal avait été fondé à Newport en 1758 par James Franklin, fils du frère aîné de Benjamin : il fut continué après la mort de son fondateur par la veuve de celui-ci et par Samuel Hall. Il existe encore et se trouve aujourd'hui le doyen des journaux de la Nou velle- An gleterre .

la colonie de Massachusetts, celle de Rhode-Island est celle qui, relativement au chiffre de sa population, a fourni le plus de soldats aux armées américaines de 1775 à 1782.

Si l'œuvre de Patrick Henry arriva tardivement à la connaissance des whigs du Massachusetts , elle les trouva du moins tout préparés à la résistance. Dès l'année précédente , sur la seule nouvelle des projets du ministère anglais, la Gazette de Boston s'était énergiquement prononcée, et Oxenbridge Thacher , dont la mort fat, en 1765, un deuil pour toute la colonie, avait publié, sous ce titre : Sentiments d'un Anglo-Américain sur rétablissement des droits de douane dans les colonies , un petit écrit dans lequel il ménageait fort peu le gouvernement de la métropole. Thacher avait emprunté l'épigraphe de ses articles à la fable de Phèdre : T Ane et les Voleurs.

.... Ergo, quid refert mea Cui serviatn ? cl i tell as dum portem meas.

Cette épigramme résumait parfaitement la pensée de l'écrivain, qui concluait au retrait des impôts ou à la rupture du lien colonial. James Otis, dont l'intelligence allait s'éteindre vaincue par la passion , par la préoccupation de la lutte et par l'excès du travail, publia la même année 1764 son meilleur écrit, la célèbre brochure, les Droits des colonies revendiqués et démon-

très, dont John Adams a dit qu'elle était alors aussi familière à tous les Américains que leur alphabet. Otis prenait pour point de départ ce principe, « que l'autorité suprême ne peut enlever à aucun homme aucune part de sa propriété sans qu'il y ait consenti en personne ou par son représentant, » et il en concluait qu'aucune taxe ne peut être levée sur le peuple sans son consentement ou celui de ses députés. Mais si la Grande-Bretagne n'avait le droit de tirer de ses colonies aucun revenu, les dépenses que lui imposaient leur administration , leur défense et la protection de leur commerce étaient pour elle des charges sans compensation. La thèse d'Otis ne laissait à la métropole qu'une souveraineté nominale incapable d'aucun effet utile, et, malgré les protestations de l'écrivain , elle conduisait à une séparation. Lorsque l'acte du timbre eut été voté, Jonathan Mayhew, qu'attendait une mort prochaine, monta en chaire et prêcha sur les devoirs des chrétiens qu'il définit ainsi : « Défendre à tout prix leurs libertés religieuses et conserver soigneusement leurs droits civils. •» Les émeutes de Boston suivirent de quinze jours ce sermon. Au même moment, John Adams, récemment sorti d'Harvard et qui venait de se faire inscrire au barreau de Boston, débuta dans la Gazette de Boston en y publiant un Essai sur le droit canon et le droit féodal, qui fut réimprimé comme brochure en Angleterre et y reçut les applaudisse-

ments intéressés de toutes les sectes dissidentes et de l'opposition parlementaire.

Cet Essai est un véritable pamphlet écrit avec toute l'ardeur de la jeunesse et au milieu des entraînements de la lutte; le style en est vif et nerveux, et d'une éloquence quelquefois déclamatoire, mais où respirent la ferveur religieuse et la passion politique. John Adams célèbre avec enthousiasme les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre, ces puritains si souvent honnis et ridiculisés par les courtisans comme des enthousiastes, comme des hommes superstitieux et comme des républicains, et de chacun de ces sujets de reproche il leur fait un titre d'éloges. Les auteurs qu'il invoque sont Hampden, Vane, Milton, Nedham , Harrington, les orateurs, les écrivains, les théoriciens du long parlement et de la république. L'objet de ces articles était de prouver que le droit canon et le droit féodal, présentés comme étant en vigueur en Angleterre et comme près d'être appliqués aux colonies, étaient les deux plus grands systèmes de tyrannie qui eussent jamais existé ; le gros de la démonstration roulait sur cette proposition, qu'au début et dans l'âge d'ignorance de l'espèce humaine, la monarchie avait été la forme universelle de gouvernement, mais que le peuple s'était rendu plus libre à mesure qu'il était devenu plus éclairé ; que l'amour du pouvoir , qui avait souvent engendré la servitude, avait aussi fait naître par

eontre-coup la liberté. En effet, si cette passion avait toujours entraîné les rois , les nobles et les évêques à

renverser par la violence et la fraude les bornes mises à leur autorité, toujours aussi elle avait eu pour résultat de provoquer dans les masses le désir de l'indépendance, et de susciter des efforts pour renfermer l'autorité des grands dans les limites de l'équité et de la raison. On imagine aisément les développements passionnés auxquels prêtait un pareil thème. Le jeune auteur, sans garder de vains ménagements et sans voiler sa pensée, se reposait sur le courage du peuple pour repousser la tyrannie du parlement britannique ; il faisait appel à la chaire, au barreau, aux universités, les suppliant de jeter tous ensemble le cri de liberté.

La sensation produite par ces articles fut profonde et s'accrut encore de tout le succès qu'il obtinrent en Angleterre, où lord Chatham. Burke et les chefs de l'opposition prêtaient leur appui moral à la résistance des colonies. John Adams acquit aussitôt une grande popularité, à laquelle il ajouta par de nouveaux écrits, et Samuel Adams seul put lui disputer le premier rang parmi les écrivains du parti populaire. La Gazette de Boston devint la directrice de l'opinion dans les colonies, le point d'appui de la résistance, et elle obtint même le dangereux honneur d'occuper d'elle le parlement anglais. Le ministère voulut, en 1767,

attirer sur l'audacieux journal les rigueurs de la législature. M. Grenville se leva un jour au sein de la Chambre des communes , et déclara qu'il prenait la parole pour appeler l'attention de la chambre sur un article de la Gazette de Boston qu'il avait entre les mains, article qui niait formellement l'autorité législative du parlement, et où les délits de rébellion et de haute trahison étaient manifestes, et il demanda que cet article fût lu et déféré à la justice de la chambre. L'opposition combattit cette motion et parvint à la faire rejeter. Le duc de Bedford, qui fit le même jour une motion analogue au sein de la Chambre des lords, n'eut pas plus de succès, et ce double échec fut l'avantcoureur du rappel de l'acte du timbre. Ce ne fut pas du reste la seule fois que la Gazette de Boston eut le privilège de défrayer les débats du parlement et la polémique des journaux anglais. Telle était l'influence que John Adams acquit par son active collaboration à la Gazette, par ses brochures-, par sa participation à toutes les réunions et à toutes les démarches de l'opposition, que le gouvernement songea à le détacher du parti populaire, ou au moins à s'assurer sa neutralité. Un de ses amis les plus chers, quoique dans les rangs opposés, Jonathan Sewall, qui venait d'être nommé avocat général du Massachusetts , fut chargé en 1768 de lui offrir le poste honorable et lucratif d'avocat général près la cour d'amirauté. John

Adams, pauvre et déjà chargé de famille, répondit par un refus.

Il faut le reconnaître d'ailleurs, la population des colonies était unanime pour repousser l'acte du timbre et toute tentative d'établir un impôt direct au profit de . la métropole : les hommes les plus modérés et les plus sincèrement attachés à la domination anglaise ne se séparaient pas sur ce point de leurs compatriotes, et si les colonies du sud n'employaient pas le langage ardent et agressif de la Nouvelle- Angleterre , elles n'étaient pas moins fermes dans leurs idées de résis- . , tance. Cependant des doutes naquirent plus tard, lorsque le parlement se fut restreint à établir des taxes indirectes, des droits de douane, en invoquant la suprématie commerciale que les colonies ne lui avaient jamais déniée, et lorsqu'on entrevit une lutte violente et la possibilité d'une séparation. Alors seulement la division se mit dans les rangs des colons, et un parti nombreux, qui comprenait l'élite du barreau et du clergé, se rattacha à la mère patrie, et lui demeura fidèle, même au prix des plus grands sacrifices et de l'exil.

Ce serait donc une erreur de penser que les droits de la métropole ne trouvèrent de défenseurs ni dans la population ni dans la presse. Aux États-Unis, où l'on paraît croire {que pour justifier la révolution de 1776 il est nécessaire de la présenter comme accom-

plie par l'effort unanime du peuple, le jour de la justice peut n'être pas encore venu pour les loyalistes américains ; mais l'impartiale postérité doit tenir compte à ceux-ci de leurs efforts et de leurs travaux, et elle leur fera une place dans l'histoire de la lutte. C'est dans les provinces du sud que l'Angleterre conserva le plus de partisans : en Géorgie, l'opinion loyaliste demeura maîtresse du terrain jusqu'au dernier jour de la guerre; dans la Caroline du Sud, il fallut que l'opposition fondât un journal pour avoir un organe, et dans la Caroline du Nord ce ne fut que trèa-tard qu'un champion prit en main la cause populaire, encore était-ce un homme étranger à la province. Ce n'est qu'en 1773 que William Hooper, natif de Boston et ancien élève d'Harvard, qui était venu s'établir comme avocat au barreau de Wilmington, publia ses Lettres de Hampden.

Dans la Virginie, au contraire, les whigs se trouvèrent dès le premier jour en possesion du champ de bataille ; le parti tory n'avait ni écrivain ni journal à opposer aux trois hommes remarquables qui prêtaient à l'opposition le secours de leur plume. Jefferson , Richard Bland et Arthur Lee n'eurent donc pas d'adversaires. Néanmoins la Virginie, province tout agricole, où nul intérêt commercial n'était compromis, où nulle passion religieuse n'était allumée , se montra • toujours assez tiède pour la cause révolutionnaire.

L'opinion publique y eût été plus hésitante encore, si quelque voix avait pu s'élever en faveur de la mère patrie. Dans le Maryland , un homme de savoir et d'esprit, un jurisconsulte renommé , l'avocat général Daniel Delany, combattit avec persévérance et talent pour les droits de la couronne , et tint tête à lui seul à Charles Carroll, à Stone, à Samuel Chase et à Paca, qui tous les quatre devaient signer la déclaration d'indépendance. Samuel Chase, caractère ardent et passionné, donna le signal de la démolition des bureaux du timbre et des bureaux de la douane. Après avoir soutenu la polémique la plus vive contre le maire et les autorités municipales d'Annapolis , il transporta la lutte des régions de la spéculation dans le domaine des faits, et quitta la plume pour servir la révolution de sa personne , soit au congrès , soit dans de nombreuses et importantes missions. L'âme de la lutte au suddel'Hudson fut Charles Carroll, le plus riche particulier peut-être de toutes les colonies, et qui mit sans réserve au service de la cause américaine sa fortune, son influence, son temps et son talent, Dès le début de la querelle, il dit à Samuel Chase : * Nous n'en serons pas quittes sans les baïonnettes, « et toute sa conduite fut réglée d'après cette conviction. Personne n'aventurait un enjeu aussi considérable dans la lutte, personne ne fut plus promptement décidé et ne se prononça plus hautement et avec plus d'énergie. L'ardeur

de son cœur perçait jusque dans ses écrits. Un membre de la Chambre des communes, M. Graves, frère de l'amiral de ce nom, publia sur les troubles d'Amérique une lettre adressée à Charles Carroll, et dont l'objet était de tourner en ridicule toute idée d'une résistance de la part des colons. M. Graves prétendait que 6000 soldats anglais traverseraient le continent américain d'une extrémité à l'autre. Carroll fit à cette lettre une réponse passionnée qui était un véritable cri de guerre. Après avoir reproduit la bravade de Graves, il ajoutait : « Vos soldats traverseront l'Amérique ? Soit I mais ils ne seront maîtres que du terrain sur lequel ils camperont. Devant eux, autour d eux, ils ne trouveront que des ennemis. Si nous sommes battus en plaine, nous nous retirerons dans nos montagnes et nous vous braverons encore. Nos ressources croîtront avec nos besoins. La nécessité nous stimulera, jusqu'à ce que, lassée de combattre en vain et de lutter contre une résolution que victoires sur victoires ne sauraient dompter, l'Angleterre rappelle ses armées et se retire de la lice après d'immenses sacrifices. Non, notre parti est pris de supporter toutes les conquences du duel qui s'apprête: il nous en coûtera peut-être des flots de sang, mais nous ne doutons pas du succès.»

Dans la colonie de New-York, les deux chefs de l'opposition , Philip Schuyler et George Clinton ,

étaient tous deux étrangers à la presse. On dut faire revivre le vieil organe des whigs, le Journal de New- York, dont nous avons raconté la triste fin entre les mains de John Zenger. Ce fut l'imprimeur John Holt qui se chargea de cette résurrection, et la plume fut tenue par un Écossais du nom de Mac Dougal. Le parti de la cour disposait au contraire de plusieurs journaux, et notamment de la Gazette royale, imprimée par James Rivington. La polémique de ces journaux était alimentée par des écrivains habiles, appartenant à la magistrature ou au clergé anglican : c'étaient l'avocat général Seabury, le révérend Samuel Chandler, le révérend John Vardill, auteur de satires politiques dans lesquelles les whigs étaient fort maltraités, le docteur Myles Cooper, président du collège du roi, et, le plus habile de tous, Isaac Wilkins , chef du parti royaliste dans la législature coloniale , écrivain et orateur distingué, dont il nous reste quelques discours vraiment remarquables , et qui ne jeta point sans succès dans la balance du côté de l'Angleterre le poids de son influence et de son talent. La province de New-York, fort endettée par suite des sacrifices qu'elle avait dû faire pour la conquête du Canada , n'avait pas été moins hostile que les autres colonies à l'acte du timbre qui menaçait son commerce ; mais l'opposition perdit toute force dès qu'on eut obtenu satisfaction sur ce point: l'opinion publique, grâce

aux efforts des écrivains loyalistes, se calma de plus en plus , et l'assemblée garda constamment vis-à-vis de la métropole l'attitude la plus conciliante. Cette tiédeur de la législature et de la population faisait le désespoir des whigs, et Mac Dougal soulagea son mécontentement dans un véritable pamphlet intitulé: Un Fils de la liberté aux habitants trahis de la bourgeoisie de New-York. Cet écrit lui valut une arrestation en décembre 1769, et une détention de plusieurs mois qu'il prolongea volontairement par son refus de faire amende honorable. La cause populaire trouva de plus habiles et de plus heureux défenseurs dans Livingston, ancien gouverneur de New- Jersey, et dans le gendre de celui-ci, Jay, dont le nom indique assez l'origine française. Toutefois la partie était encore inégale entre les avocats et les adversaires de la couronne, lorsque l'équilibre fut rétabli par l'apparition d'un nouveau champion dans l'arène. C'était l'homme qui devait être l'ami, le confident et le coadjuteur fidèle de Washington, Alexandre Hamilton, écrivain, administrateur et soldat, qui mit au service de son pays une épée vaillante et un génie organisateur; Hamilton, dont la mémoire était demeurée sans tache malgré les insinuations de l'envieux et vindicatif Jefferson , mais dont la gloire grandit à mesure que le temps et l'expérience font mieux apparaître ce qu'il y avait de désintéressement dans sa conduite, de pa-

triotisme et de sagesse dans ses opinions, de clairvoyance et presque de divination dans ses jugements. Plus la vérité se fera jour, et plus l'historien reconnaîtra qu'après le nom de Washington la révolution

américaine n'en offre pas de plus pur que celui d'Hamilton. Le publi ciste profond qui devait dans ses écrits jeter les bases de la constitution fédérale , et qui devait être le défenseur et le commentateur encore admiré des lois de son pays , débuta , comme jadis Franklin , par des chansons. 11 est vrai qu'il avait alors seize ans. Fils d'un- père écossais et d'une mère française, né en 1 757 à l'île de Nevis , une des Antilles , Hamilton se trouvait à New-York pour faire ses études au moment où la révolution éclata. John Vardili, dans ses satires politiques, accablait de sarcasmes le parti populaire, et jetait à pleines mains le ridicule sur John Holt et le malheureux Journal de yeu>- York, Hamilton adressa à Holt des réponses en vers burlesques, où il rendait coup pour coup à l'écrivain loyaliste , avec autant de verve que de gaieté. Ce fat là son entrée dans la carrière. Bientôt après, dans une réunion populaire , les avis étaient partagés et la discussion s'égarait, lorsqu'un tout jeune homme, encouragé par ses voisins , profita d'un moment de silence, et par l'éclat de sa parole , par la vigueur et la puissance de son argumentation, entraîna 1 assemblée. C'était encore Hamilton. Il devint dès lors le

collaborateur assidu du Journal de New-York , et chaque semaine, rompit des lances contre son ancien professeur Myles Cooper. Celui-ci s'étonnait des progrès que faisait M. Jay, dont il estimait d'ailleurs le savoir et le talent; quelles furent sa surprise et son incrédulité lorsqu'on lui appritque le polémiste redoutable auquel il avait affaire était un de ses élèves, qui même n'avait point encore tout à fait renoncé à profiter de ses leçons ! Cependant le parti loyaliste redoublait d'efforts : Isaac Wilkins, qui avait déjà publié un écrit remarquable sur la « contestation entre la Grande-Bretagne et ses colonies, » fit paraître , à la fin de 1774, en collaboration avec Seabury, deux attaques très-vives contre le congrès révolutionnaire. La première était intitulée : Libres réflexions sur les mesures prises par le congrès continental; la seconde : Examen de la conduite du congrès par un fermier de Westchester. Ces deux écrits, pleins de talent et d'habileté , et où les conséquences d'une rupture avec l'Angleterre étaient présentées avec force, produisirent une grande impression : le gouvernement anglais les fit réimprimer et distribuer à profusion dans les colonies, sans excepter le Massachusetts. Là le parti populaire répondit à cette distribution en mettant en pièces et en brûlant solennellement tous les exemplaires qu'il put trouver; mais brûler n'était pas répondre : Hamilton se chargea de cette tâche, et la

façon dont il s'en acquitta lui mérita les applaudissements de tout le parti, le plaça, malgré sa jeunesse, au premier rang des écrivains patriotes , et lui valut le surnom d'apologiste et de vengeur du congrès (vindicator of congress) que les journaux de Boston lui décernèrent.

A mesure que la querelle se prolongeait et s'aggravait entre les colonies et la mère patrie, la polémique des partis s'envenimait. Les chefs de l'opposition dans le Massachusetts ne se contentaient plus ni des philippiques acérées de leurs journaux , ni des correspondances qu'ils avaient organisées entre toutes les colonies, ni des circulaires et des manifestes qu'ils lançaient dans le public. Ils publièrent à Boston, en 1768, sous le nom de Journal of Occwrences , une espèce de compte rendu, moitié imprimé, moitié manuscrit, destiné uniquement à enregistrer jour par jour les agressions ou les petits excès dont pouvaient se rendre coupables les soldats des deux régiments cantonnés à Boston et les employés des douanes. Aucun moyen n'était négligé pour stimuler l'esprit public. Lors de la dernière 'guerre , Franklin avait publié dans la Gazette de Pennsylvanie du 9 mai 1754 un article sur un succès obtenu par les Français dans le Canada, et. sur l'avantage que leur donnait l'unité de direction et de commandement; suivant son habitude de toujours traduire sa pensée en images et en

comparaisons pratiques , afin de la mieux fixer dans l'esprit des lecteurs, il avait mis au bas de son article, en guise de signature, une vignette en bois , représentant un serpent coupé par morceaux. Chaque tronçon du serpent contenait la lettre initiale d'une des colonies , et au centre on lisait en grosses capitales cette devise : Join or die (s'unir ou périr). Les journaux whigs allèrent déterrer cette vignette de Franklin , pour se l'approprier comme un signe de ralliement, et la plupart d'entre eux la reproduisirent régulièrement en tête de leurs colonnes, avec sa devise significative. La Gazette de Boston tenait toujours le premier rang parmi les adversaires du parlement britannique. Les vides laissés dans sa rédaction par la mort prématurée de Thacher et de Mayhew, par la démence de James Otis, avaient été promptement comblés : Josiah Quincy , Warren , le ministre puritain Cbauncy, marchèrent hardiment dans la voie tracée par leurs devanciers. Samuel Adams redoublait de vivacité et d'efforts ; il apportait dans la lutte une persévérance infatigable , une vigilance de tous les instants, et cette habileté, cette souplesse qui s'allient plus communément qu'on ne croit avec le fanatisme. « Je ne connais pas sous le<âel , disait de lui le gouverneur Hutchinson, d'homme plus habile à tuer la réputation du prochain, h John Adams luimême, quoique moins absolu dans ses idées que son

fougueux homonyme et d'un caractère plus calme, se laissait entraîner, par la contagion de l'exemple et réchauffement de la lutte , à d'étranges violences de langage. Dans un tableau d'une éloquence presque sauvage, il comparait les administrateurs de la colonie à une volée de corbeaux abattue sur la Nouvelle- Angleterre , et dont l'avidité ne trouvait de bornes que dans la rapacité plus grande du vautour anglais , auquel il fallait laisser la plus grosse part. Pour expliquer l'opiniâtreté de l'Angleterre, il représentait GrenviUe, le chancelier de l'échiquier, en face d'un trésor vide et imaginant de taxer les colonies pour jeter une pâture aux cormorans affamés du parlement britannique. Il dépeignait Hutchinson en proie aux tiraillements de l'avarice, plus impérieux chez lui que ceux de la faim. Si tel était le langage que se permettait un homme éminent et d'un esprit élevé, on jugera facilement des excès auxquels se livraient les journaux de Boston. Le déchaînement de la presse du Massachusetts s'explique jusqu'à un certain point par les mesures de rigueur dont la ville de Boston était l'objet, par la fermeture violente de son port et la ruine de son commerce. Ce que l'on comprend moins aisément, ce sont les outrages prodigués par certains journaux aux patriotes les plus éprouvés. Il n'était pas jusqu'à Franklin, l'habile défenseur des colonies devant le parlement , qui ne fut souvent l'objet de

leurs attaques. On lui reprochait trop de temporisation et de mollesse , on l'accusait de vouloir, tout en servant les colonies, sauver sa place de directeur des postes de Pennsylvanie et la place de son fils, gouverneur de la province de New- Jersey. Bientôt la Gazette elle-même parut trop pâle à une portion du parti whig, et en 1769 le Massachusetts Spy fut fondé.

Ce journal représente le côté exagéré et violent de la révolution américaine. Les rédacteurs de la Gazette de Boston, malgré l'ardeur de leur polémique, n'arrivèrent que graduellement et assez tard à désirer l'indépendance de leur pays. Ils s'efforcèrent aussi longtemps que possible de prévenir toute agression matérielle et de renfermer la résistance dans les limites de la stricte légalité. Favorables en principe au régime républicain, ils eussent accepté la suprématie nominale de la monarchie anglaise , si elle avait respecté leur liberté religieuse et leurs franchises locales ; ils se gardaient surtout d'attaquer les conditions essentielles du gouvernement , et tous, à l'exception de Samuel Adams, devaient plus tard se rallier franchement à la constitution fédérale. Un tout autre esprit animait les jeunes gens inexpérimentés et les théoriciens aventureux qui rédigeaient le Massachusetts Spy. Dès 1771, ce journal, sous la signature Mutius Scevola, proclamait la déchéance de toutes les autori-

tés, qualifiait le gouverneur Hutchinson d'intrus et d'usurpateur, et sommait rassemblée de prendre en main l'administration de la province. Le Massachusetts Spy ne se contenta point de pousser de toutes ses forces à une rupture violente, de conseiller sans cesse le recours aux armes, et d'attaquer avec passion

tous les hommes qui parlaient de conciliation , il se fit en outre l'écho de toutes les idées émises par la philosophie du xvui9 siècle sur les droits de l'homme, sur l'organisation du pouvoir et sur l'égalité universelle. Au nom de la liberté individuelle, ses rédacteurs eussent anéanti toute autorité et jusqu'à l'empire de la loi. La guerre, en tournant vers les opérations militaires l'attention de tous les esprits, enleva aux prédications du Massachusetts Spy tout le danger qu'elles pouvaient avoir. Au début des hostilités, on fut contraint de transporter ce journal dans la petite ville de Worcester, et à la paix, il s'y éteignit obscurément, après avoir essayé de se transformer en une revue. Une pérégrination semblable fut imposée par les succès des Anglais à un autre journal , à la Gfàzelte d'Essex, fondée en 1 768 à Salem par l'imprimeur Hall, transportée en 1775 à Cambridge sous le nom de New England Chronicle , et transférée à Boston en 1786. Ce journal mérite une mention, parce que sa collection offre peut-être le récit le meilleur et le plus complet de la guerre de l'Indépendance ;

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