‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 47 sur 71 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Décadence de la presse américaine aprèà la guerre de P Indépendance. — Retraite des écrivains les plus remarquables. — Regrets de Franklin. — Alexandre Hamilton. — Le Fédéraliste. — Contrecoup de la Révolution française aux Etats Unis. — Jefferson. — Fisher Ames. — Polémique entre les démocrates et les fédéralistes.

La lutte de l'indépendance a été le plus beau temps de la presse américaine, peut-être même pourrait- on dire qu'en aucune occasion il n'a été donné à la presse périodique de jouer un rôle plus considérable et d'exercer sur les événements une influence plus décisive. Nous avons essayé de montrer avec quelle vivacité la querelle entre les colonies anglaises et la métropole se débattit dans les journaux avant de se vider sur les champs de bataille ; on demeure frappé néanmoins de la disproportion entre les moyens employés et le résultat obtenu. De ces feuilles éphé-

mères, publiées à de longs intervalles et vouées à une rapide destruction , quelques-unes à peine sont conservées aujourd'hui à la bibliothèque de la Société historique du Massachusetts et dans des collections particulières : à voir ces petits carrés de papier gris, imprimés avec des caractères de rebut, personne ne soupçonnerait en eux les instruments tout-puissants d'une révolution. Pourtant ce furent ces journaux qui instruisirent le peuple américain de ses droits , qui éveillèrent en lui le besoin de l'indépendance , et qui le jetèrent dans la lutte inégale d'où il devait sortir victorieux à force d'énergie et de persévérance.

Mais ce n'est pas seulement la grandeur des événements et l'importance des services rendus qui donnent un vif intérêt aux journaux de cette époque. Si la presse américaine eut alors une action si puissante sur les esprits, c'est qu'elle comptait dans 6es rangs tous les hommes éminents des colonies. Il ne fut possible à personne de garder la neutralité, et tous ceux que le rang , la fortune , le savoir investissaient de quelque autorité , tous ceux qui pouvaient tenir une plume durent prendre parti sous l'une ou sous l'autre bannière. Pour leur part, les journaux populaires offrirent une réunion de talents qu'on verra rarement égaler : Franklin, les deux Àdams, JefFerson , Jay, Hamilton, tous ces noms appartinrent à la presse avant d'appartenir à l'histoire. Après avoir préparé

la révolution par leurs écrits, ces hommes d'élite soutinrent pendant toute la durée de la guerre le courage de leurs concitoyens , et ce fut encore à eux qu'on s'adressa quand , au lendemain de la victoire , il fallut fonder un gouvernement. Ils déposèrent alors la plume pour devenir membres du congrès comme Carroll, Jay, Madison, ou ambassadeurs comme Franklin et Adams, ou ministres comme Jeiferson et Hamilton, et la place qu'ils laissèrent vide dans les rangs de la presse ne fut pas remplie. Les gens instruite, bien élevés et capables de conduire les affaires, étaient peu nombreux dans les colonies : une grande partie des classes lettrées s'était prononcée contre la révolution , et la plupart des membres du barreau et du clergé avaient émigré ou étaient proscrits comme loyalistes. La jeune république n'eut donc pas trop, pour son gouvernement, pour ses chambres législatives, pour ses assemblées provinciales, de tous les hommes éminents qui avaient embrassé la cause populaire, et le recrutement de la presse devint de plus en plus malaisé.

Non-seulement les journaux tombèrent alors des mains des chefs de la révolution dans celles d'obscurs satellites ou de purs spéculateurs, mais les questions que les écrivains eurent à débattre perdirent en même temps de leur grandeur et de leur intérêt. Il ne s'agit plu& désormais du salut de la nation , ni des libertés

publiques , consacrées par la victoire ; les luttes des partis tinrent le premier rang avec leur cortège de passions envieuses et de sourdes intrigues ; et les rivalités de personnes se firent jour par des polémiques acharnées. En outre les affaires intérieures des treize petits États qui composaient la confédération occupèrent dans les journaux une place de plus en plus considérable, et les querelles provinciales, toujours si fécondes en animosités et en scandales, achevèrent d'ôter à la presse américaine son autorité morale et sa dignité première. Aux argumentations savantes d'Hamilton , aux éloquentes philippiques d'Adams succédèrent des diatribes grossières , où le raisonnement disparaissait sous des flots d'injures : le moindre dissentiment sur une question locale semblait légitimer toutes les violences; et les personnalités, la diffamation même devinrent l'ordinaire ressource des écrivains contre leurs adversaires. Plusieurs voix s'élevèrent pourtant et protestèrent au nom des lettres contre cet abus de la presse. Francis Hopkinson, qui, avant d'être un des signataires de la déclaration d'indépendance, avait défendu les droits des colonies dans des pamphlets amusants et de spirituelles brochures, essaya de ramener la presse à la décence par le ridicule. De malicieuses satires qu'il laissa tomber de son siège de magistrat , un Scandale dans une grande famille, le Projet d'une cour d'honneur,

Y Art de laver son linge sale, vinrent à plusieurs reprises mettre fin à de déplorables polémiques et imposer silence à des journalistes diffamateurs. C'étaient là par malheur de courts temps d'arrêt , après lesquels l'esprit de parti prenait sa revanche en suscitant de nouveaux scandales.

Un écrivain plus habile et plus accrédité qu'Hopkinson, Franklin lui-même, fut impuissant à lutter contre le mal. C'était une douleur de tous les jours, pour ce patriarche de la presse américaine, de voir quels successeurs étaient entrés après lui dans la carrière, et comment s'en allait en lambeaux cette bonne réputation qu'il avait voulu faire à l'art d'imprimer. Son chagrin se traduit en plaintes amères à toutes les pages de sa correspondance : comme écrivain, il s'indignait de voir d'éhontés pamphlétaires déshonorer les lettres et compromettre par leurs excès une liberté salutaire; comme patriote, il appréhendait que le retentissement de ces querelles ignobles et le spectacle de cette licence effrénée n'eussent pour effet d'affaiblir ou même de changer en mépris la sympathie que l'Europe avait d'abord témoignée pour la cause américaine. Dans les derniers jours de 1782, il écrivait de Passy à son ami Francis Hopkinson : « Vous avez bien raison de demeurer étranger à tous ces articles de personnalités qui se multiplient d'une façon si scandaleuse dans nos journaux. Le mal en est à ce

point, que je n'ose prêter ici à personne les journaux américains avant de les avoir lus, et d'avoir mis de côté ceux qui feraient honte à notre pays en provoquant sur notre compte, de la part des étrangers, la réflexion qu'inspira une fois à un homme comme il faut une querelle de café. Les deux adversaires, après s'être libéralement prodigué les noms de drôle, de misérable, de pendard et de coquin, se tournèrent vers leur voisin comme pour le faire juge entre eux :

- Je ne sais rien ni de vous ni de vos affaires, leur « dit-il, je vois seulement que vous vous connaissez

- parfaitement l'un l'autre. » Fidèle aux principes que, pour sa part, il avait toujours pratiqués, Franklin ajoute dans la même lettre : « Le directeur d'un journal devrait, à mon avis, se considérer comme responsable jusqu'à un certain point de la réputation de son pays, et refuser d'insérer des articles de nature à faire tort à cette réputation. Qué les gens qui veulent imprimer le mal qu'ils ont à dire d'autrui fassent des brochures et les distribuent comme bon leur semble : il est absurde d'en fatiguer tout le monde, et c'est faire tort aux abonnés que de bourrer leur journal d'une littérature si malsaine et si désagréable. »

Franklin était encore en Europe quand il s'exprimait ainsi sur le Compte des journaux américains. A son retour dans sa patrie , il trouva le mal bien plus grand encore qu'il ne l'avait imaginé. Ni la position

sociale, ni la renommée, ni l'éclat des services ne mettaient personne à l'abri des imputations les plus odieuses et les plus insensées. Non-seulement les journaux de Pennsylvanie faisaient activement leur partie dans ce concert d'injures et de calomnies qui s'élevait de la presse américaine; mais cette chère cité de Philadelphie , où Franklin se flattait d'avoir donné de si bons exemples et d'avoir répandu tant de bonnes maximes, était un des foyers principaux de la contagion. Les journaux n'y étaient ni plus retenus ni moins ingrats qu'ailleurs. Franklin eut beau se plaindre, et prier et prêcher : il ne gagna rien sur personne, et, tout gouverneur qu'il était, malgré son âge vénérable, malgré sa grande réputation , malgré l'estime universelle, il fut attaqué, bafoué, insulté comme le moindre des aldermen ou des députés. Cela ne laissa point de lui être sensible en dépit de toute sa philosophie, et à l'âge de quatre-vingt-deux ans il reprit la plume, sinon pour se plaindre, au moins pour prémunir ses concitoyens contre ce qui lui paraissait être un danger sérieux. Le dernier écrit qu'ait tracé cette main si ferme encore, mais que la mort allait bientôt glacer, est une critique ingénieuse des écarts de la presse ; il a pour titre : Notice sur le Tribunal suprême de Pennsylvanie, autrement dit le Tribunal de la presse. C'est une satire allégorique, genre que Franklin a toujours affectionné. Elle est

trop longue et remplie de trop d'allusions pour qu'il soit possible d'en donner ici même une analyse. Les griefs de Franklin se trouvent d'ailleurs résumés d'une façon plus vive encore dans ce qu'on peut appeler son dernier article, publié quelques mois avant cette brochure. Franklin s'adressa sous un nom supposé au journal que lui-même avait fondé , à la Gazette de Pennsylvanie, rédigée alors par le fils de son ancien associé, David Hall, et demanda qu'on voulût bien y insérer une lettre qu'il prétendait avoir reçue d'un de ses amis de New-York. Il avait entendu dire, assurait-il, à l'éloge de la Gazette de Pennsylvanie, que, depuis cinquante ans qu'elle existait, elle n'avait pas publié un seul article diffamatoire ; elle ne devait donc pas hésiter à insérer une lettre qui montrait quelle mauvaise réputation les excès de la presse pennsylvaniennc faisaient à la province, et qui servirait peut-être d'avertissement à tous les écrivains des États-Unis. En effet, un journal d'Europe, accusé de calomnier souvent les Américains, avait pu alléguer, pour sa justification, qu'il n'avait rien imprimé de fâcheux sur leur compte qu'il ne l'eût emprunté tout au long aux journaux des États-Unis. Après cette introduction, destinée à piquer l'amour-propre national, venait la lettre du prétendu citoyen de New- York, caustique représaille des erreurs, des contradictions et des violences des journaux de Philadelphie.

New- York, 30 mars 1788.

La goutte, qui m'a tenu cinq mois captif, m'a donné tout loisir de lire ou de me faire lire les journaux de notre province , que vous avez eu l'obligeance de m'envoyer pour me distraire. Ma femme en a proBté comme moi ; elle prend plaisir à lire môme les annonces : seulement elle ne s'explique pas comment on peut annoncer tant de plaisirs divers pour à peu près tous les soirs delà semaine, et la mise en vente, par si grandes quantités à la fois, de superfluités coûteuses, d'articles de luxe et de belles choses, toutes récemment importées d'Europe, dans un pays dont tous les journaux retentissent au même moment de plaintes sur la dureté des temps et sur la rareté de l'argent. Je lui réponds que ces sortes de plaintes sont communes à tous les temps et à tous les pays, et datent du temps de Salomon. Alors, nous dit-on, l'argent était aussi commun à Jérusalem que les pavés dans les rues : et pourtant il n'y manquait pas de gens qui se plaignaient et qui s'attirèrent cette mercuriale du plus sage des princes : e Ne dites pas que les jours d'autrefois valaient mieux que ceux-ci, car c'est une chose dont vous ne savez rien. »

Pour moi il est une contradiction qui me frappe bien davantage : c'est celle qui existe entre le nom de votre ville, Philadelphie, la cité de l'amour fraternel, et l'esprit d'aigreur, de malveillance, de haine même, qui respire dans vos journaux. Je vois, en effet, par vos journaux, que la Pennsylvanie est divisée en deux partis, que chacun d'eux attribue tous les actes publics de l'autre à des motifs criminels , et qu'ils ne semblent même pas soupçonner l'un chez l'autre

l'existence d'une étincelle d'honnêteté; que les anti -fédéralistes ne combattent le pacte fédéral que dans la crainte de perdre le pouvoir, les places ou les traitements dont ils

jouissent ou sur lesquels ils comptent; que les fédéralistes sont une bande de conspirateurs qui veulent établir la tyrannie aux dépens de la liberté et des propriétés de leurs concitoyens, et vivre largement des dépouilles du peuple. Je vois encore que vos juges de paix, quoique élus par leurs voisins, font un tranc honteux de leur position , -et attisent les querelles afin de multiplier les vacations et de rauçonuer les gens assez fous pour les nommer. Je vois qu'on ne remédierait pas au mal en remettant la désignation de ces magistrats au conseil exécutif, qui, dominé par l'esprit de parti ou l'intérêt, fait tous les jours des nominations déplorables. Jelis en. effet qu'un, mauvais ménétrier, un sycopliante, un coquin^ a été nommé juge d'amirauté; qu'on lui % donné pour collègue une vieille commère, un artisan, de, désordres; qu'onJeur a adjoint pour président un véritable Jeffries, etc. , etc., et que tous trois, avec l'aide de deux harpies, l'inspecteur et le commissaire maritime, vont vivre aux dépens du commence, ekdôpouil- 1er les marchands de leur auvoir par. la force des, armes» efcc- Les mêmes journaux m'apprennent encore que votre assemblée générale, quoique élue annuellement par te peuple , n'a point d'égard pour les droits des citoyens, mais que, dans des vues coupables on par ignorance, elle fait des lois qui sont, autant de violations manifestes de la constitution , afin de dépouiller les Pennsylvanie^ de leurs, propriétés. et d!en faire litière à des étrangers et à des intrus; que votre conseil exécutif, soit qu'il redoute le ressentiment des électeurs, soit qu'il médite de les asservir, a conçu le projet de les désarmer et a donné des ordres à cet effet, et enfin que votre président 1 , élu à l'unanimité à la fois par le conseil et

1. Il s'agit ici de Franklin lui-même qui, sous le titre de. président dp conseil exécutif, exerçait en Pennsylvanie les fonctions aujourd'hui attribuées au gouverneur.

par l'assemblée , est an vieux scélérat , qui a donné scn adhésion au pacte fédéral uniquement pour ne pas regorger les sommes qu'il a escroquées au trésor des États- Unis.

Il y a manifestement dans tout ceci une bonne dose de contradiction : pourtant à lire pareilles choses dans vos propres journaux, un étranger, s'il ne croyait pas tout, pourrait en croire assez pour conclure que la Pennsylvanie a pour habitants un ramassis des coquins les plus pervers, les plus éhontés, les plus criminels et les plus querelleurs qui soient sous le ciel. En vérité, j'ai quelquefois pensé que tous ces articles étaient l'œuvre d'ennemis déguisés qui étaient venus écrire chez vous dans le dessein de déshonorer votre pays et de le rendre méprisable et odieux au monde entier. Puis je m'étonnais alors de l'imprudence de vos imprimeurs qui publient de semblables écrits. Toutefois il est une de vos contradictions qui me console un peu : quoique pendant la vie vous vous donniez tous, les uns aux autres, la perversifé du démon, après la mort vous devenez tous des anges. Quand un de vous vient à mourir, c'est merveille de lire dans les gazettes à quel point vous avez été bons maris , bons pères , bons amis, bons citoyens et bons chrétiens : et le tout se termine par un quatrain qui vous assigne une belle place au ciel. J'en conclus qu'il fait bon mourir en Pennsylvanie , quoique ce soit le plus détestable pays pour y vivre-

Est-il besoin de dire que les épi grammes de Franklin ne corrigèrent point les journaux ? La fermentation était grande chez un peuple nouvellement appelé à l'indépendance et encore échauffé de la lutte; les violences de la presse n'étaient que l'écho fidèle des passions populaires , et celles-ci pariaient trop

haut pour que la voix de la raison pût se faire entendre. Du reste, malgré des excès qui contristaient tous les esprits élévés et tous les bons citoyens , on n'aurait pu sans injustice envelopper toute la presse américaine dans un même arrêt de condamnation : quelques-uns de ses organes ne laissaient pas de rendre des services, et jusqu'en ce déclin rapide elle allait retrouver quelques jours d'éclat. Elle les dut à Alexandre Hamilton, qui, dans le tumulte des camps et accablé des occupations les plus diverses, trouvait le temps d'écrire pour éclairer ses concitoyens. La guerre avait révélé tous les inconvénient du gouvernement improvisé qui régissait les États-Unis. L'absence de toute direction, le défaut d'unité dans le commandement, les conflits entre le congrès et les assemblées d'état, de continuels tiraillements entre des autorités issues d'origines différentes, avaient en mainte occasion compromis la cause américaine. Hamilton fut un des premiers à se préoccuper du mal et à chercher le remède. Autour de lui, tous les esprits flottaient entre mille combinaisons chimériques; le plus grand nombre songeaient à affaiblir encore la débile autorité du congrès; les autres au contraire étaient prêts à faire bon marché de la souveraineté provinciale ; quelques-uns même pensaient à une monarchie. L'œil pénétrant d'Hamilton vit le salut de l'Amérique dans un meilleur partage d'attri-

butions, qui laisserait l'administration aux assemblées locales et remettrait entièrement au congrès le règlement des intérêts généraux, — qui, en respectant Tindépendance mutuelle des anciennes colonies, substituerait une fédération durable à une alliance précaire. Il fonda un journal pour exposer ses idées, et il l'intitula le Continentaliste pour rendre hommage à sa thèse favorite de l'unité de la nation américaine. Plusieurs numéros de ce journal, ou plutôt de cette publication périodique , sont aujourd'hui introuvables ; ceux que l'on a conservés suffisent à faire connaître les vues de l'auteur : Hamilton y mettait à nu tous les défauts du gouvernement alors subsistant, et il y posait les bases de la constitution qui régit aujourd'hui les États-Unis.

Au Continentaliste succédèrent les Lettres de Phocion , publiées dans un journal de New-York à propos d'une loi présentée au congrès et qui prononçait la peine de l'exil et de la confiscation contre tous les Américains demeurés fidèles à la métropole. Hamilton s'indigna qu'on voulût déshonorer la victoire populaire par d'inutiles proscriptions, et il combattit avec toute l'éloquence du cœur cette mesure de vengeance. Qui croirait aujourd'hui que cette intervention généreuse en faveur d'adversaires vaincus faillit lui coûter la vie ? Telle était encore l'irritation laissée dans les esprits par la guerre, qu'une association de

jeunes gens se forma à New- York pour provoquer successivement Hamilton jusqu'à ce qu'il eût succombé. Par bonheur cet abominable complot vint à la connaissance d'un autre écrivain , de John Leydard , adversaire d'Hamiiton dans la polémique provoquée par la loi, mais adversaire loyal, et qui fit honte à ces jeunes gens de leur indigne projet. Bientôt après se réunit la convention chargée de donner une constitution aux État-Unis : les travaux de cette assemblée firent naître un journal qui est demeuré un livre immortel; nous voulons parler du Fédéraliste, auquel concoururent Jay et Madison , mais dont la plus grande partie fut l'œuvre d'Hamiiton. Cette publication eut à la fois pour objet de commenter et de défendre la constitution, d'en faire connaître l'esprit, d'en expliquer le mécanisme à la foule, et de réfuter les attaques contradictoires auxquelles le nouveau pacte fut en butte dès le premier jour. Mettre à la portée du vulgaire les plus hautes considérations de la politique n'est pas une tâche facile : Hamilton s'en acquitta avec un rare bonheur, et le Fédéraliste, chef-d'œuvre d'analy6e, de clarté et de sagacité, vivra autant que la constitution dont il est le commentaire lumineux et dont il détermina l'adoption.

Ce fut là le dernier effort d'Hamiiton , que la confiance de Washington, devenu président, appela aux plus importantes fonctions, et qui dut déposer la

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plume. Après l'auteur du Fédéraliste, on rte trouve plus que deux écrivains qui méritent une mention , Fisher Ames et J. Quiîrcy Adams. Celui ci collabora à un journal de Boston sous les pseudonymes de Publicola et de Marcellus : sotis cette dernière signature, il défendit la politique de neutralité que Washington eut la sagesse d'adopter et le courage de suivre, même aux dépens de sa popularité. Quant à Fisher Ames, né dans le Massachusetts en 1758, il débuta au barreau et dans la presse à l'âge de vingt-trois ans, et se fit tout aussitôt remarquer par ses talents. En 1788. il fit partie de la convention chargée de ratifier la constitution fédérale , et Boston le choisit pour son représentant au premier congrès. Par ses connaissances étendues, par son éloquence, par l'intégrité de son caractère, Fisher Ames s'acquit une haute considération et devint en peu de temps l'âme du parti fédéraliste et son chef dans la chambre des représentants; il semblait appelé à jouer un rôle impartant, mais il fut trahi par une santé toujours défaillante. Il donna sa démission de député lorsque Washington quitta le pouvoir, et déclina la présidence de l'université d'Harvard comme une tâche trop lourde pour ses forces épuisées. Il continua pourtant de consacrer à la presse les intervalles de repos que lui laissa te maladie jusqu'à sa mort, arrivée en 1808. J. Quincy Adams et surtout Fisher Ames furent les .écrivains

du parti fédéraliste, les défenseurs de la tradition puritaine, les adversaires de ce qu'on appelle aux États- Unis, non sans quelque raison, les idées françaises*.

Si en France des différences profondes séparent l'Assemblée constituante de la Convention, élue moins de quatre ans après elle ; de même aux États-Unis , on ne saurait sans erreur attribuer une parfaite communauté de vues et de doctrines aux hommes de 1776, et à ceux qui, vingt ans plus tard, se trouvèrent à la tête de l'opinion. La révolution américaine fut faite au nom d'idées entièrement anglaises : elle fut en quelque sorte une répétition de la révolution de 1648 ; précédée comme sa devancière d'une lutte légale, comme elle, elle fut le dénoûment violent d'une procédure que la force seule pouvait trancher. La suprématie anglaise fut déposée par les colons de la même façon et au même titre que la royauté l'avait été par le long parlement. Les deux Adams, Otis, Mayhew, Thacher, étaient des républicains , mais ils l'étaient surtout parce qu'ils étaient puritains, et que le puritanisme devait rejeter dans l'ordre temporel une hiérarchie qu'il n'admettait pas dans l'ordre spirituel. C'était pour eux une affaire de foi , presque autant qu'une affaire d'opinions : et il serait impossible de méconnaître le lien étroit qui unissait leurs doctrines

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