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CHAPITRE VIII

La budget d'un journal américain. - Distribution de» matières. — Les annonces, lenr nombre et leur disposition. — Emploi de la télégraphie. — Les correspondances. — Le bulletin commercial et financier. — Situation morale de la presse aux Etats-Unis. — • — Liberté de la presse américaine. — Sa moralité. — La presse religieuse.

Il serait fort malaisé d'établir le budget d'un journal américain, parce que la quotité des recettes et la nature des dépenses varient à l'infini suivant les localités. Le prix d'abonnement des journaux de premier ordre est de 8 et 10 dollars (43 fr. 20 et 54 fr.), non compris les frais de poste, qui sont à la charge de l'abonné. C'est un prix plus élevé que celui des journaux français, puisque les feuilles américaines ne publient que 313 numéros par an et sont exemptes de tout impôt, tandis que les feuilles parisiennes publient 360 numéros et sont assujetties au timbre, qui

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représente un tiers de la somme payée par le public. L'abonnement aux journaux à 2 cents est de 6 dollars. Le payement en est maintenant exigé d'avance, mais l'abonnement est devenu l'exception, au moins à l' intérieur des villes. Il y a dans chaque quartier des agents qui prennent à forfait un certain nombre d'exemplaires des journaux et qui se chargent de les placer, soit qu'ils les fassent crier dans la rue, soit qu'ils les colportent à domicile. Les lecteurs préfèrent s'adresser à eux, surtout dans les classes inférieures, parce qu'il leur est plus facile de faire tous les jours la dépense de 1 ou 2 cents que de payer en une fois le prix de l'abonnement, et parce que les agents se plient aux habitudes et aux exigences particulières de leurs pratiques. Quand un journal se vend bien , la remise de 30 pour 100 qu'il fait à ces intermédiaires obligés constitue un revenu assez lucratif, et l'on a vu un des agents du Sun de New- York vendre sa clientèle 700 dollars, ou près, de 4000 francs. De leur côté, les journaux ont intérêt à favoriser un système qui simplifie leur comptabilité, qui leur assure une recette quotidienne et leur épargne les frais de distribution. Du reste, quelque rigoureuse économie qu'ils apportent dans leurs dépenses, le produit de l'abonnement ou de la vente représente à peine ce qu'ils donnent au public, et le plus souvent même ne couvre pas les Irais matériels. Ce sont les annonces qui se

chargent de combler le déficit et de rendre un bénéfice possible. Aussi les annonces tiennent-elles la première place dans les feuilles des Etats-Unis comme dans les habitudes du public américain. Nous ne saurions nous faire une idée du développement qu'ont pris les annonces au delà de l'Atlantique. On se récrie bien souvent sur la prodigieuse quantité d'annonces que publient les journaux anglais, et les huit pages que le Times distribue à ses abonnés en sus de leur numéro régulier paraissent la dernière limite du possible. Cependant on n'évalue pas à plus de 2 millions par an le nombre des annonces publiées par tous les journaux anglais réunis, et en portant à 10 millions le nombre de celles que publient annuellement les feuilles américaines, on est plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Nous ne saurions trop le répéter, les journaux américains n'existent que par les annonces et que pour elles. On n'en saurait juger par les numéros des feuilles de Boston ou de New-York qui parviennent en Europe. Les journaux à 2 cents donnent à leurs lecteurs quatre pages de matière et quatre pages d'annonces; les journaux à 1 cent consacrent aux annonces trois pages sur quatre. A mesure que l'on s'éloigne des bords de l'Atlantique, où le public a certaines exigences littéraires et où la concurrence commande d'offrir quelque pâture au lecteur, la part faite aux annonces va toujours en augmentant. Ainsi

Saint-Louis du Missouri, ville de 44000 âmes et métropole d'un État, possède un journal quotidien plus grand de format que le Times, imprimé en caractères beaucoup plus serrés et plus fins, mais qui est tout entier, sauf quatre colonnes, envahi par les annonces. Du reste, cette multiplication prodigieuse des annonces s'explique par l'absence de tout autre moyen de publicité et par un bon marché extrême. Une annonce de quatre lignes coûte 25 cents la première fois, et elle peut être répétée indéfiniment à raison de 12 cents par fois. Des arrangements interviennent en outre entre les habitués et le journal, et il n'est pas rare dans l'Ouest de voir le prix des annonces acquitté en nature. Cependant le mode le plus usité parmi les commerçants et les industriels consiste à louer à l'année un emplacement spécial et toujours le même, dans un journal. Le locataire dispose souverainement de l'espace qui lui est attribué par son marché ; il peut faire usage d'une petite vignette représentant un bateau à vapeur, un cheval, une charrue, une botte, suivant qu'il est armateur, éleveur, mécanicien ou bottier. Il peut faire imprimer son annonce en renversant les caractères de telle sorte qu'il faille retourner le journal pour la lire, ou diagonalement, la disposer en losange ou en rond, la rédiger en prose ou en vers : c'est pour lui une affaire de

goût , et le journal , à qui ces fantaisies rapportent

le plus clair de sosa revenu „ n'a garde de les décote rager.

Si, dans les dépenses des journaux, américains, les frais de rédaction entrent pour une très-faible part, les frais matériels sont assez considérables 4. Une des plus fortes dépenses des journaux américains leur est imposée par les innombrables dépêches télégraphiques qui en remplissent les colonnes. En vain les tarifs du télégraphe sont- ils infiniment moins élevés aux États- Unis, qu'en Europe* les frais demeurent très considérables. Les cinq journaux à 2 c&rds de New- York se sont associés pour recevoir en commun l'analyse des débats du congrès de Washington , le compte rendu des séances de l'assemblée législative à Albany, le résultat des élections, etc., et la dépense s'élève annuellement à 100 000 dollars, soit plus de 500 000 fr. Cela ne dispense pas chaque journal de consacrer des sommes très-fortes aux dépêches particulières qui lui

1. On iious permettra de citer à ce sujet quelques détails purement techniques. Le papier qu'emploient les éditeurs américains* si léger et si fin qu'il soit , est plus résistant qu'il ne parait ; il est en général d'une nuance agréable à l'œil et propre à faire ressortir l'impression. Le caractère, quoique très-petit , est toujours fort lisible; l'impression est nette et d'une belle venue. Le mérite est ici d'autant plus grand , qu'il s'augmente de la difficulté vaincue. La concurrence impose en effet l'obligation d'un tirage extrêmement rapide : il faut pouvoir mettre en vente une seconde ou une troisième édition une heure au plus tard après l'arrivée d'un paquebot d'Europe ou la réception d!une nouvelle. importante. Aussi, sous ce

«ont expédiées par ses correspondants. Comme les paquebots anglais doivent toucher à Halifax avant de venir à New-York, les feuilles de cette dernière ville envoient, à frais communs ou séparément, 'des bateaux à vapeur attendre les paquebots à la hauteur de Terre-Neuve, pour rapporter directement à New- York les paquets à leur adresse. Il n'est guère de journal américain qui n'entretienne à Halifax un correspondant chargé de lui transmettre par le télégraphe, aussitôt après l'arrivée de chaque paquebot, l'analyse des nouvelles d'Europe.

Après les dépêches télégraphiques, la dépense la plus considérable des journaux des États-Unis est leur correspondance. Non-seulement ils ont tur les points principaux du territoire des correspondants, avec mission de recourir au télégraphe et d'écrire chaque fois qu'un événement se produit, mais ils en ont également en Europe et dans toutes les villes un peu

rapport, les journaux de9 États Unis laissent loin derrière enx leurs confrères européens et le Times lui-même. La Tribune et le Herald se servent de presses à cylindres horizontaux •qui impriment régulièrement 10 000 exemplaires à l'heure ; mais les presses du Sun, qui paraissent jusqu'ici le dernier mot de la mécanique, peuvent tirer jusqu'à 20 000 feuilles à l'heure , et le tirage moyen de ces presses u'est jamais au-dessous de 18 000 feuilles. Elles impriment donc 5 à 6 feuilles par seconde : c'est «ne rapidité qui confond, l'imagination. On n'obtient de pareils résultats qu'avec des machines puissantes, d'un établissement et d'un entretien très-coûteux , et qu'au prix d'une usure très-rapide du caractère.

Digiti

importantes de l'Amérique du Sud. Les journaux anglais se contentent des nouvelles du continent européen : un journal américain est comme un panorama du monde entier; il enregistre ce qui se passe au Brésil, au Pérou, au Chili, avec autant de soin et autant de détails que les nouvelles de Paris et de Londres, et une lettre de Chine y fait quelquefois suite à une lettre de Constant inople. Le Delta et les autres grands journaux de la Nouvelle-Orléans publient tous les jours des nouvelles de la Californie et de tous les points de l'Amérique du Sud, qu'ils se procurent régulièrement au prix de dépenses énormes, envoyant au besoin des exprès, avec ordre de noliser des navires quand les moyens de transport ordinaires manquent, ou sont trop lents. Quant aux nouvelles transatlantiques, ces mêmes journaux les publient toujours avant l'arrivée des malles; elles leur sont transmises parle télégraphe d'Halifax, de Boston, de New-York, de Philadelphie, de tous les points où peut aborder un navire venant d'Europe.

Cette multitude de correspondances et de dépêches ne contribue pas médiocrement à l'aspect étrange que les feuilles des Etats-Unis présentent à l'œil du lecteur européen. Rien ne diffère plus d'un journal français qu'un journal anglais : cependant, avec un peu d'habitude, on se reconnaît aisément au milieu des immenses colonnes du Times ou du Chronicle ;

chaque matière a sa place spéciale, où Ton est assuré de retrouver tous les jours les faits du même ordre. Rien de pareil dans les journaux américains ; quand on les ouvre, l'œil se noie dans une mer de caractères microscopiques où rien ne le guide, où rien ne lui sert de point de repère. Point de classement méthodique des matières ; aucune différence dans les caractères employés ne vient détacher l'un de l'autre des articles sans rapport entre eux, et appeler l'attention sur les parties importantes du journal. Des annonces au commencement, des annonces au milieu, des annonces à la fin, voilà ce qu'on aperçoit d'abord. De distance en distance, le haut d'une colonne est bariolé de sept ou huit titres à la suite desquels se trouve une note d'autant de lignes ; quelquefois il s'agit simplement d'une dépêche dont on a dépecé et retourné le texte avant de le donner purement et simplement. Trois colonnes plus loin , vous pouvez retrouver de nouveaux détails sur le même fait, ou une variante de la même dépêche, et rien autre chose que le caprice du journaliste ou de l'imprimeur ne peut vous expliquer pourquoi un article est à telle place de préférence à telle autre. Quant à l'article éditorial , c'est-à-dire à l'article qu'on pourrait appeler le premier New- York ou le premier Philadelphie , il est toujours extrêmement court : il est très-rare qu'il excède une demi-colonne ou trois quarts de colonne.

Il est suivi d'une multitude de petits paragraphes encore plus courts, qui traitent des matières les pins diverses. En revanche, une même question fait quelquefois l'objet de trois ou qmtre notes successives qu'on n'a pas pris la peine de fondre en un seul article. Les nouvelles locales sont données à profusion , avec une abondance et une minutie de détails qui impatienteraient um lecteur français. A la suite des nouvelles locales, il est rare de ne pas rencontrer deux ou trois listes de candidats , car les élections sont perpétuelles : élections fédérales, élections pour l'Etat , pour le comté, pour la ville; élections de députés, à'aldermen, de juges, de collecteurs de taxes , d'inspecteurs de la voirie, etc. Un citoyen «exact et zélé a toujours quelqu'un à élire à quelque chose entre son déjeuner et son dîner, et il faut que son journal lui fasse connaître les candidats an poste vacant. Viennent ensuite des statistiques où l'on «compare les résultats des élections avec ceux des élections précédentes, pour savoir qui des whigs on des démocrates a gagné ou perdu des voix. Enfin, une grandie place est réservée aux nouvelles commerciales, et l'esprit pratique de la nation américaine se retrouve là tout entier. Rien n'est plus lucide, plus sensé, plus nourri de faits et d'arguments que les articles où l'on rend oompte du mouvement des valeurs, où l'on apprécie la situation des affaires. Les nouvelles sont

classées avec orchre et méthode, résumées avec une concision qui n'ote rien à la clarté. Quant aux variations des fonds et des denrées sur toutes les places des deux mondes, elles sont scrupuleusement enregistrées, parce que le moindre oubli , te moindre retard , mécontenteraient gravement les gens d'affaires. Presque chaque ligne de cette partie du jcmrnal représente une dépêche télégraphique , et lorsqu'on voit ces cotes , qui offrent pour 1a plupart l'aspect de véritabtes hiéroglyphes, remplir deux et trois colonnes, et quelquefois davantage, on est effrayé des dépenses que cette accumulation de renseignements impose aux journaux américains. Lorsque les diverses matières que bous avons énumérées ne suffisent pas , avec les annonces, à remplir le journal, Véditexïc bouche letrov, car c'est là la véritable expression à employer, avec tout ce qui lui tombe sous la main, avec des pièces de vers, avec des citations empruntées aux bons auteurs, quelquefois avec un roman, qu'il découpe en morceaux, suivant les besoins de l'imprimerie. En somme, si l'on retranchait d'un journal américain tout ce qui est oiseux et dépourvu d'intérêt , tout ce qui sent le caquetage de petite ville, il resterait souvent assez peu de chose à lire, et un écrivain anglais avait le droit de dire que toutes les nouvelles du plus grand journal des Etats-Unis tiendraient dans une seule page du Times ou du Daily-News*

uigui,

Nous ne saurions terminer ces observations sur la presse politique des Etats-Unis sans dire quelques mots de sa situation morale. Ici encore la vérité ne permet point de conclusion trop absolue. Comme instrument de publicité, la presse américaine joue un rôle immense : on peut dire qu'elle fait partie de la vie même de la nation, et quelle est le complément nécessaire de ses institutions politiques. C'est la presse seule qui anime et vivifie cet immense système électif ; c'est elle seule qui suscite et entretient les compétitions, sans lesquelles les élections dégénéreraient souvent en de pures formalités ; c'est elle seule qui , en attachant une signification à des noms propres, en associant une nomination au triomphe d'une idée ou d'un parti, appelle au scrutin les masses populaires. A un autre point de vue, le journal n'a pas moins d'importance : lecture des classes laborieuses, il est le grand éducateur du peuple; c'est lui qui instruit l'ouvrier de ses droits, qui le guide dans l'exercice de ses prérogatives civiques, qui le renseigne sur les hommes et les choses, qui combat et qui trop souvent fortifie ses préjugé. Dans un pays de suffrage universel, quiconque dispose des masses est maître des destinées nationales ; lors donc que la majorité de la presse s'accorde à pousser la nation dans une voie , vers la paix ou la guerre, vers l'annexion du Texas ou la conquête de la Californie , et qu'aucun événe-

ment imprévu ne vient absorber l'attention publique, cette incessante prédication finit toujours par déterminer un mouvement d'opinion auquel rien ne résiste. C'est là un pouvoir immense , mais chaque journal n'en possède qu'une minime fraction, et qui ne suffit point à faire un piédestal à un homme. La collaboration à un journal, même considérable, ne donne donc point aux États-Unis ce prestige qui, en Europe, s'attache aux écrivains politiques : elle mène rarement à l'influence, plus rarement encore à la renommée.

On pourrait citer, comme preuve de l'importance acquise par les écrivains, la présence de plusieurs journalistes au sein du congrès. Il est certain qu'en 1851 on en comptait six dans la chambre des représentants et quatre dans le sénat, ce qui est beaucoup plus significatif ; mais il est douteux que ces représentants et ces sénateurs aient été élus uniquement comme écrivains. En outre, la carrière politique est aux États-Unis la moins fructueuse de toutes; elle ne tente guère ceux qui ont une fortune faite, et encore moins ceux qui ont une fortune à faire. Dans les Etats nouveaux, on est quelquefois embarrassé pour trouver quelqu'un qui veuille quitter tous les ans sa famille et ses affaires pour aller à trois ou quatre cents lieues, siéger au

congrès, et quiconque veut bien consacrer son temps à la politique est sûr d'y arriver promptement à la si-

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