‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 54 sur 71 · HISTOIRE DE LA TOESSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA TOESSE

tuaiion de chef de parti. Seulement, s'il est aisé de devenir une notabilité sur les bords de 1 Illinois ou de l'Arkansas, il faut franchir encore bien des échelons avant de ferre entendre sa voix de la confédération entière, comme les Clay, les Calhoun «t les Webster. Entreprise toute personnelle, un journal aux Etats- Unis n'a d'autorifé et de valeur que celles qu'il Teçoit de l'écrivain qui en est le principal rédacteur, «t celui-ci à son tour est jugé sur son ceuvre. Dans les plus grandes villes, un homme de mérite qui conduit habilement et honnêtement un journal est sûr d'obtenir l'estime et la considération, mais il arriverait plus vite à la notoriété et à l'influence par la chaire ou par le barreau. Si, sur le littoral de l' Atlantique , il faut pour écrire dans la presse des connaissances et de l'aptitude, — dans les Bolitudes de l'Ouest, le journaliste pourra n être qu'un spéculateur sans éducation, et il sera apprécié suivant ses mérites. La statistique que nous avons donnée plus haut prouve que les deux tiers des journaux américains sont des feuilles hebdomadaires, c'est-à-dire de «es journaux à l'état rudimentaire dont nous avons expliqué la naissance, et dans lesquels un seul homme est à la fois rédacteur, compositeur et imprimeur. Partageant les travaux, les habitudes et les passions des populations rudes et turbulentes au milieu desquelles ils vivent, ces journalistes improvisés se font les échos fidèles des pionniers ou des

planteurs qui les entourent : leur unique tâche est de servir des inimitiés de clocher, et comme la lutte politique se complique souvent de rivalités d'intérêt personnel, ils en viennent très-vite à l'injure et aux violences, bientôt après aux voies de fait. De là ces provocations fréquentes, ces duels et même ces assassinats qu'enregistrent trop souvent les feuilles du nouveau monde. On croit faire le procès de la presse américaine en représentant le journaliste écrivant avec des pistolets chargés sur son bureau, et ne sortant qu'armé jusqu'aux dents : ce portrait, qui peut être vrai sur les rives du Mississipi, qui ne serait qu'une fantaisie sur le bord de l'Océan, est simplement la condamnation des mœurs violentes de l'Ouest et du Sud. Si les journalistes se battent plus souvent et sont plus fréquemment assassinés que leurs voisins, c'est parce qu'ils sont plus en évidence, et que leur profession leur crée plus d'inimitiés.

Demander si la presse est libre aux États-Unis peut sembler une question paradoxale : on est cependant fondé à la faire. À défaut d'entraves législatives, les journaux américains sont dans la dépendance absolue d'un maître capricieux et despotique qui est touA le monde. Ce qui fiait la grandeur et la noblesse des lettres, c'est la mission que l'écrivain semble avoir reçue d'éclairer et de guider l'opinion, et de la ramener au vrai quand elle s'égare. Malheureusement

le public est prompt à former ses jugements ; il obéit à ses instincts plutôt qu'à la raison, et il faut quelque temps pour le détromper. Ce temps manque toujours à la presse américaine. N'ayant pas d'abonnés, elle n'a pas, comme les journaux européens, une clientèle captive qui assure son existence pendant la durée d'une crise ; elle vit au jour le jour de la vente de ses numéros : lorsque la foule mécontente délaisse la feuille qui a été l'objet de sa prédilection, lorsque les crieurs et les agents restreignent leurs achats, la famine frappe à la porte, et le journal est obligé de se condamner au silence, ou de changer d'opinion et de hurler avec les loups. Il a souvent pour céder ainsi un mobile plus impérieux encore que la crainte de la ruine. La multitude est aussi absolue dans ses exigences que le despotisme, et elle n'a pas besoin comme celui-ci de recourir à l'hypocrisie. On a vu plus d'une fois aux États-Unis la populace envahir les bureaux d'un journal et les mettre à sac pour étouffer une contradiction qui déplaisait. Les journaux catholiques ont eu mille persécutions à endurer, et il est rare que du sein du parti vainqueur il ne sorte pas des menaces à l'adresse des journaux qui ont défendu et qui soutiennent encore l'opinion qui a succombé. Vingt fois l'écrivain le plus écouté du parti démocratique, Bryant, a dû élever la voix et réclamer pour ses adversaires la liberté de la contradic-

tion. Lorsque la question du Nicaragua, assoupie plutôt que résolue par le traité Clayton-Bulwer, passionnait l'opinion publique et que les têtes tournaient à la guerre, le National Intelligencer garda un silence absolu. Ce mutisme fut d'autant plus remarqué, que ce journal, en relations alors avec le ministère des affaires étrangères, était plus en état qu'aucun autre d'éclairer le public et d'exprimer un avis sur la question en litige entre les Etats-Unis et l'Angleterre. Interpellé par ses confrères, le National Intelligencer se contenta de répondre : « Il est des sujets sur lesquels un journal quelconque ne peut entreprendre de dire la vérité sans risquer moins que la pendaison. » En enregistrant cet aveu, le Journal du Commerce de New- York le faisait suivre des réflexions suivantes: « On a souvent remarqué, et il est parfaitement vrai que l'opinion est moins libre, et que la presse^ est plus enchaînée dans ce pays que dans aucun autre en possession d'institutions libérales. La presse des États-Unis a la licence sans avoir la liberté; elle sert d'organe à bien des calomnies, mais à fort peu de vérités. Elle a le courage de falsifier et de défigurer, et elle n'a pas l'énergie d'exprimer des opinions qui ne seraient point agréables à certaines cliques, ou qui seraient contraires au courant des préjugés aveugles. »» Nous nous en tiendrons à cette appréciation, dont la sincérité ne saurait

être suspecte, puisqu'elle émane d'une plume américaine.

Il est une justice à rendre aux journaux des Etats- Unis, c'est qu'ils sont généralement irréprochables au point de vue de la morale. Tout ce qui peut porter atteinte à la religion ou blesser une oreille délicate est soigneusement banni de leurs colonnes. Ils ont sous ce rapport des scrupules qui leur font honneur, et ils sont soutenus dans cette voie par le public. On a fait deux ou trois tentatives pour établir à New- York de petits journaux consacrés aux gaillardises et destinés à vivre de scandale : ils sont morts en naissant. L'expérience a rassuré les Américains sur les prétendus dangers que la liberté de la presse ferait courir aux mœurs. Il y a dix ou douze ans quelques membres du clergé s'alarmèrent fort de la vogue immense qu'obtenait la publication par livraisons du Juif Errant et d'autres romans équivoques traduits du français. Cette vogue fut passagère : au bout de deux ou trois ans , toutes ces publications ne donnaient plus que de la perte à leurs éditeurs , et on signalait un accroissement notable dans la vente des magazines et des publications irréprochables. Il en est de l'esprit comme de l'estomac, qui ne peut supporter longtemps qu'une nourriture saine et fortifiante. Les journaux américains ont créé et entretenu dans les classes laborieuses le besoin de lire , et ce

besoin, qui a accepté d'abord toute pâture, sert puissamment aujourd'hui la cause de la morale et de la vérité.

Ceci nous amène naturellement à faire connaître un des éléments les plus recommandables de la presse américaine : nous voulons parler des journaux religieux qui se publient en grand nombre et avec un remarquable succès. Ces journaux 1 sont destinés à fournir le dimanche une lecture instructive et morale aux familles , et ils sont rédigés avec beaucoup de soin. Presque tous contiennent une grande quantité de nouvelles politiques ou littéraires, mais sous la forme de résumés très-serrés. La plus grande partie du journal est consacrée aux nouvelles religieuses , soit de l'intérieur de la confédération , soit des pays étrangers. Un espace est également réservé à la polémique. Ces feuilles absorbent toute l'activité intellectuelle du clergé américain, et quoiqu'elles soient créées et soutenues par l'amour de la controverse qu'entretient aux Etats-Unis la rivalité des sectes religieuses , et que la théologie y tienne forcément une grande place , on ne peut disconvenir qu'elles n'offrent un réel intérêt à ceux qui aiment les lectures sérieuses. Il existait depuis longtemps aux États-

1. D'un format i a -4, imprimé très-fin, pouvant contenir la râleur de 150 pages in-12 ; ils paraissent une fois par semaine et ne coûtent que 2 dollars par an.

Unis des recueils consacrés spécialement aux matières de piété ; mais le premier journal religieux rédigé sur le plan que toutes les publications du même genre ont adopté a été fondé à Boston en 1816 par le révérend Sydney E. Morse; il portait le titre de Boston Recorder. Il n'a point tardé à avoir beaucoup d'imitateurs, parce que chaque secte a voulu avoir son organe. C'est ainsi qu'à New-York seulement se publient: Y Observer, YEvangeîist , le Christian A dvocate, le Presbyterian , Y Indépendant qui tous ont un très-grand nombre d'abonnés. Il existe aujourd'hui aux Etats-Unis 120 journaux de ce genre, et on ne peut évaluer à moins de 500 000 exemplaires leur tirage de chaque semaine.

Nous avons à peine besoin de dire qu'il existe aux États-Unis, comme en Angleterre, un très-grand nombre de journaux spéciaux. Toute doctrine inconnue, toute opinion naissante a recours à la presse pour conquérir la faveur publique, et tout novateur commence par fonder un journal. La tempérance, l'abolition de l'esclavage, la franc-maçonnerie, l'agriculture, les sciences, la pédagogie, ont enfanté et enfantent tous les jours une multitude de feuilles. Il n'est point jusqu'aux sauvages qui n'aient des journaux rédigés dans leur langue : les Choctaws en ont un, les Cherokees en ont deux. L'immigration européenne a donné également naissance à des feuilles

françaises, italiennes et allemandes. Les journaux allemands sont aujourd'hui au nombre de plus de cent ; quelques-uns d'entre eux semblent n'avoir d'autre objet que de continuer en Amérique une polémique devenue impossible en Europe : ils sont exclusivement envahis par l'exposition des doctrines les plus contraires à tout esprit. religieux et à tout ordre social. Ils obtiennent d'ailleurs le succès qu'ils méritent. Quelque haine que l'émigrant allemand ait apportée contre la société, une fois qu'il a un champ à mettre en culture et une famille à nourrir, il oublie ses préjugés ; il délaisse la politique pour la cognée ou la charrue, et s'il ouvre un journal, ce n'est point pour y lire quelque tirade contre les tyrans ou contre la superstition, c'est pour y chercher le prix courant du froment et des salaisons.

Page 1