M. LUDGER DUVERNAY
Ludger Duvernay naquit à Verchères le 22 janvier 1799. Après avoir reçu l'instruction qu’on donnait alors dans les écoles élémentaires des campagnes, il vint à Montréal en juin 1813, où il débuta dans la vie, à l’âge de 14 ans, comme apprenti typographe, dans l’établissement de Charles B. Pasteur, qui publiait alors le Spectateur. Quatre ans plus tard, en juin 1817, il commençait la publication d’un journal sous le titre de La Gazette des Trois-R vières, qui subsista jusqu’en 1822. Il publia en 1823, dans la même ville, le Constitu-
tionnel, qui dura deux années.
L’insurrection de 1837-38 au Canada 19
Le 14 février 1825 il épousait Mile Marie-Reine Harnois, fille du capitaine Augustin Harnois de la Rivière-du-Loup. En 1826, il fonda à Trois-Rivières le journal L’Argus et en 1827 il vint se fixer à Montréal, où il s’associa avec l'honorable Auguste-Norbert Morin pour fonder la Minerve. On sait que ce journal eut une longue existence et qu’il fut pendant longtemps le principal organe du parti conservateur et de Sir John A. McDonald dans la province de Québec. Il disparut peu après l’arrivée de Sir Wilfrid Laurier au pouvoir en 1896. Depuis la fondation de la Minerve jusqu’à sa mort, le nom de Ludger Duvernay a toujours figuré au premier rang dans les grandes luttes politiques du Canada.
En 1832, M. Duvernay fut arrêté, par ordre du conseil législatif, pour avoir publié dans la Minerve un article qui représentait le conseil législatif comme une “grande nuisance” dont il fallait débarrasser le pays. Messieurs les conseillers décidèrent, par une résolution, que c'était un libelle diffamatoire contre la haute chambre de la législature, et ordonnèrent en même temps l'arrestation de M. Duvernay et celle de M. Victor Tracey, éditeur du Vindicator, qui avait publié un article dans le même sens. Ils furent tous deux traduits à la barre du conseil et jugés par leurs accusateurs. C'était un abus de pouvoir manifeste, une violation flagrante du système constitutionnel britannique qui prescrit que tout accusé doit être jugé par ses pairs, c’est-à-dire par un jury. Le pouvoir exécutif se substituait ainsi illégalement au pouvoir judiciaire. Mais en ces temps troublés, qui eurent comme couronnement tragique la sanglante et malheureuse insurrection de 1837-38, on n’y regardait pas de si près. Les bureaucrates semblaient avoir pris à tâche d'établir le règne de l'illégalité, de l'injustice et ce l'arbitraire, au détriment des patriotes canadiens-français.
Duvernay et Tracey furent donc emprisonnés, et ils restèrent dans la prison de Québec pendant toute la durée de la session qui se tenait alors. Ce fut le signal d’un mouvement général d’indignation, dans la presse et dans le pays, contre la conduite du conseil, et de sympathie pour MM. Duvernay et Tracey. Des manifestations populaires eurent lieu à Québec et Montréal en leur honneur dès qu’ils furent libérés, et des médailles d’or leur furent offertes par les citoyens patriotes de ces deux villes, comme témoignage de sympathie dans les souffrances qu'ils avaient endurées pour la cause populaire.
MGNSRTEME ETES
20 Ilistoire de la Presse Franco-Américaine
Mais l'acte qui perpétuera, sans doute, mieux que tout autre, le souvenir de Ludger Duvernay dans la mémoire de ses compatriotes, c'est la fondation de la société nationale des Canadiens-français, la société Saint-Jean-Baptiste. C'est lui qui, le premier, avait conçu l'idée de grouper les Canadiens-français de Montréal en une association nationale pour la défense de leurs droits politiques et la résistance contre l'oppression. Du grain de sénevé semé à Montréal par Duvernay sortit par la suite une pépinière de sociétés analogues dans les principales villes de la province de Québec, et avec l'émigration aux Etats-Unis la plupart des groupements à l'étranger ne tardèrent pas à s'organiser en sociétés Saint-Jean-Baptiste pour perpétuer parmi eux les coutumes du pays natal.
C'est en 1834 que la fête du 24 juin, la Saint-Jean-Baptiste, fut célébrée pour la première fois à Montréal comme fête nationale.
L'attribution de la feuille d'érable comme emblème national est aussi l'œuvre de Duvernay. Cet emblème, qui a été adopté partout, dans le Haut comme dans le Bas-Canada, immortalisera son souvenir.
En 1836, M. Duvernay fut soumis à une nouvelle épreuve et emprisonné une troisième fois. L'année suivante, en mai 1837, M. Duvernay fut élu par acclamation député au parlement, et au mois de novembre de cette même année, avec d’autres patriotes, il fut forcé de s’expatrier, comme nous l'avons vu ci-dessus. Son nom éiait sur la liste des proscrits pour cause politique. Il se réfugia avec sa famille aux Etats-Unis, et avec son départ la publication de la Minerve fut suspendue.
Enfin, l’Union du Haut et du Bas-Canada ayant été décrétée par le gouvernement anglais, et le principe du gouvernement responsable ayant été finalement reconnu, la paix fut rétablie, et les proscrits politiques purent revenir en sûreté dans leur patrie. M. Duvernay revint à Montréal en 1842, et reprit la publication de la Minerve, au mois de septembre de cette année-là, pour la défense des idées libérales-réformistes.
Ludger Duvernay s’est toujours associé de tout cœur aux œuvres utiles, méritoires et charitables. On peut dire qu’il était véritablement patriote, ami de l'humanité et de toutes les institutions qui ont pour but d'élever l'intelligence des hommes, de soulager les misères humaines et de “rendre le peuple meilleur.” Le fondateur du premier journal canadien-français aux Etats-Unis mourut le 28 novembre 1852.