‹ Histoire de la presse franco-américaine [microforme]Chapitre 13 sur 220 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Labeurs, espérances déçues et argent perdu

LLES sont légion les feuilles françaises qui sont nées et ont vécu plus ou moins longtemps, tant dans les Etats de l'Ouest que ceux de l'Est, avant de disparaître pour jamais dans le gouffre de l'oubli. Notre rôle nous fait un devoir de les exhumer des cendres où elles sont ensevelies avec les noms de ceux qui en étaient les éditeurs ou rédacteurs. On ne peut ge faire une idée de ce que cette presse canadienne des Etats-Unis, depuis sa naissance il y a plus de cinquante ans jusqu’à nos jours, a coûté de labeurs, d'espérances déçues et d'argent perdu. Les déboires qu’elle a suscités sont bien plus nombreux que les succès temporaires du petit nombre qui réussit à doubler sans encombre ce qu’on pourrait appeler le Cap des Tempêtes. Bien rares furent les journaux qui eurent seulement assez de revenus pour payer leurs dépenses. Plusieurs de ces journaux étaient dirigés par des hommes qui voulaient se rendre utiles à leurs compatriotes, tout en trouvant un moyen honorable de gagner leur vie. Quelques-uns voyaient, comme à travers un prisme, la fortune leur sourire en publiant une gazette; d’autres recherchaient dans la noble carrière du journalisme la renommée, la gloire, tandis que d’autres, véritables chevaliers d'industrie, sans vergogne et prêts à tout faire pour arriver à leur but, se lançaient dans la carrière pour exploiter leurs compatriotes et les politiciens de l’un et l’autre des deux grands partis politiques. Un certain nombre de ces publications ont vécu plusieurs années ; elles représentaient une idée et elles répondaient à un besoin réel dans le milieu où elles contribuaient puissamment à maintenir le sentiment national. Ces feuilles, publiées ou rédigées par des patriotes éprouvés, étaient des organes dévoués aux intérêts, à l'avancement de nos populations,

rot 5 à 2 NOÈE TE

er

PENSER PAPIER ï

un

des journaux généralement bien faits pour le temps, et dont les principes étaient au-dessus de tout reproche. Le sentiment patriotique ou national allait généralement de pair avec le sentiment religieux. Cependant ce bel idéal n'empêchait pas que parfois de violentes polémiques surgissaient entre confrères, au cours desquelles la charité chrétienne recevait de sérieux accrocs. Mais dans la plupart des cas l'on pouvait peut-être en attribuer la cause au tempérament vif de la race plutôt qu'à un désir de chicane. Tels étaient le Courrier de l'Illinois, le Travailleur, le Canadien de Saint-Paul, Minnesota, le Protecteur Canadien de Burlington, Vermont, L'Abeille de Lowell, Massachusetts, le National de Plattsburg, New-York, et Lowell, Massachusetts, et d’autres encore qui ont disparu pour toujours après avoir vécu plus ou moins longtemps. La disparition de ces bons journaux a été dans le temps une perte réelle pour les nôtres. Cependant d’autres feuilles sont venues, les unes après les autres dans la suite, remplacer les journaux disparus. Elles se sont, pour la plupart, affermies sur des bases solides, et un certain nombre, suivant le courant naturel du progrès, sont devenues quotidiennes et constituent aujourd'hui une presse franco-américaine bien organisée et surtout bien inspirée.

Quels sont les journaux franco-américains qui payent des dividendes à leurs propriétaires? Quels sont les propriétaires de journaux qui se payent un salaire plus élevé que celui de leurs principaux employés? Montrez-nous un propriétaire de journal qui ne gagnerait pas au moins vingt-cinq pour cent. de plus dans une autre branche d’affaires en y mettant la même énergie et déployant une même activité? Ditesnous combien d'argent ont laissé ceux qui ont été les pionniers dans le journalisme français des Etats-Unis: l'abbé Druon, de Burlington; Alexandre Grandpré, de Kankakee; J.-B.-A. Paradis, de Saint-Paul; Ferdinand Gagnon, le Dr L.-J. Martel et tant d’autres?

Non, la presse franco-américaine ne fait pas d'argent et celui qui, aujourd’hui, encore plus que dans le passé, veut publier un journal sans avoir fait son apprentissage, commet un acte aussi insensé que celui qui, sans savoir nager, plongerait au milieu du Saint-Laurent avec l'espoir d'atteindre le rivage. Depuis le jour où, en 1838, Ludger Duvernay et Cartier—plus tard l’illustre Sir Georges-Etienne Cartier, fondateur de la Confédération canadienne—publièrent pendant deux mois le Patriote à Burlington, Vermont, jusqu’à notre époque, il

Labeurs, espérances déçues et argent perdu 25

n'y a pas eu assez de profits : nlisés par tous les journaux francoaméricains ensemble pour payer dix pour cent—un dixième—des dettes laissées ou de l'argent englouti par ceux qui sont tombés sur le bord du chemin.

Les premières tentatives faites pour publier des journaux en français aux Etats-Unis, pour les Canadiens-français, datent de plus de trois quarts de siècle. La période qui semble avoir été la plus fructueuse pour la fondation de journaux français aux Etats-Unis a été de 1873 à 1876. Dans moins de quatre ans on à vu surgir pas moins de vingt journaux, tant dans l'Ouest que dans l'Est des Etats- Unis. L'émigration canadienne battait son plein. La grande fête Saint-Jean-Baptiste de Montréal, en 1874, avait puissamment contribué à accélérer le mouvement d'émigration vers les Etats-Unis, et parmi ceux qui nous arrivaient il s'en trouvait quelques-uns qui étaient passés au sud de la ligne quarante-cinquième tout disposés à se sacrifier pour sauver la nationalité. Le meilleur et le plus sûr moyen de sauver la nationalité des dangers qui la menaçaient dans le milieu anglais où la Providence et les hasards de la vie l'avaient jetée, c'était de fonder des journaux. Le comble de l'ambition pour un certain nombre était d'attacher son nom à la fondation d’un journal. Voir son nom imprimé en tête d'une gazette comme éditeurpropriétaire ou rédacteur, c'est beau; mais l'expérience prouve que c'est peu profitable. Mais, bah! quand on a du patriotisme à vendre, quand le gousset est vide, on tape fort sur la grosse caisse du patriotisme et les moutons viennent humblement se faire tondre pour encourager l'œuvre. On a englouti l'argent des généreux souscripteurs; on a reçu des abonnements pour un an; le journal a marché tant bien que mal pendant quelques mois ou quelques semaines. Généralement c'est quand l'imprimeur demande son payement que la chûte se produit. Mais n'importe, on a fait sa petite part dans l'œuvre pour le maintien des nobles traditions de la race sur le sol étranger.

Nous allons nous efforcer d'exhumer des ténèbres de l'oubli les feuilles canadiennes-françaises des Etats-Unis qu'il nous a été possible de relever, d’après notre connaissance personnelle et les notes diverses publiées dans les journaux. Certes, on ne peut se faire une idée de ce que la presse canadienne-française des Etats-Unis représente de labeurs, d’espérances déçues et d'argent perdu.

Page 1