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REMINISCENCES

Un Canadien errant, Banni de ses foyers, Parcourait en pleurant Des pays étrangers.

Quelle transformation étonnante, prodigieuse même, s'est produite dans ces quarante années. Les Canadiens émigrés d'alors gardent aujourd’hui encore dans leur cœur un bien tendre amour pour le sol natal, mais ils sont devenus des Américains de langue et de mentalité française. C'est Georges-Etienne Cartier, je crois, qui, parlant des Canadiens qui traversaient la frontière, avait dit: “Laissez-les partir; c’est la canaille qui s’en va.” Malheureuses paroles!

C'est précisément cette canaille, à Worcester, chez qui le révérend Jean-Baptiste Primeau arrivait le vendredi 10 septembre 1869. Il ex'stait alors deux journaux: le Protecteur Canadien, de St. Albans, Vermont, et la Voix du Peuple à Manchester, New-Hampshire. Il y avait alors le Rév. A.-B. Dufresne, récemment arrivé à Holyke, Massachusetts, et une couple de prêtres français ou belges qui desservaient des groupes canadiens dans le Massachusetts.

La population canadienne de Worcester, en septembre 1869, était de 312 familles, 1743 âmes. Elle compte aujourd’hui plus de dix-huit mille âmes desservies dans quatre belles paroisses par neuf prêtres. Chacune de nos paroisses possède son école paroissiale, outre beaucoup de sociétés religieuses.

Dans la Nouvelle-Angleterre, notre population s’est accrue avec une rapidité presque incroyable. Nous avons près de vingt villes et villages dans lesquels la population de nationalité canadienne-française est plus nombreuse que dans aucune ville de la province de Québec, Montiéal et Québec exceptés.

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Nous sommes chez nous. Nous avons fait nos preuves. Nos œuvres religieuses, nos succès dans la politique, le commerce, l'industrie et les arts sont palpables. Nous n'avons rien à envier à notre ancienne patrie; comme elle, nous voulons marcher de l'avant en conservant le dépôt sacré de notre foi et en travaillant pour les progrès de la langue française.

Quarante années de luttes et de sacrifices doivent nous mériter la confiance, l'estime et la sympathie fraternelle de nos frères du Canada. . +

Les journaux ont beaucoup parlé des menées assimilatrices d'un certain nombre de membres de l'épiscopat irlandais de la Nouvelle- Angleterre. A cet égard notamment, les défunts évêques Hendricken, de Providence, et Tierney, de Hartford, ont été beaucoup critiqués, et il faut avouer aussi que ces évêques avaient tout fait pour proscrire la langue française dans leurs diocèses. D'un autre côté, s’il y aeu des évêques assimilateurs, il y en a eu d’autres qui ont envisagé la question des langues avec une largeur de vue et un sens de la justice qui sont la caractéristique du véritaole apôtre. Il suffit d'en citer quelques-uns de mémoire.

Au mois de juillet 1883, Mgr Wadsham, évêque de Ogdensburg, N.-Y., écrivait aux Canadiens de Champlain, leur conseillant de faire des sacrifices pour leur école française. Mgr O’Reilly, de Springfield, à la bénédiction d’un couvent canadien-français à Holyoke, au mois d'octobre 1883, disait que le seul moyen pour les Canadiens de conserver leur foi était de rester attachés à leurs coutumes et de conserver leur langue maternelle. Mgr Harkins, évêque de Providence, en différentes circonstances, a fait à peu près les mêmes déclarations, et les actes de Mgr Beaven, l'évêque actuel de Springfield, dénotent aussi chez lui un désir de tenir compte, autant que possible, des sentiments de ses ouailles canadiennes-françaises en ce qui concerne l'usage du français à l’église et à l’école. Mgr Seghers, un évêque américain, faisant une conférence à Montréal, avait des paroles d’éloges pour NN. SS. Blanchet et Provencher et les abbés Demers et Cazeau qui, avec lui, avaient parcouru les côtes du Pacifique jusqu’à l'Alaska.

En ces derniers temps, le gouverneur Pothier du Rhode-Island a été l'objet des critiques, aussi injustes qu'inopportunes, de la part de certains de ses compatriotes, peu nombreux heureusement, parce

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qu'il n'appartenait à aucune société nationale, Les gens qui parlaient ainsi le faisaient évidemment sans réflexions: ils ne se rendaient pas compte que M. Pothier n'est pas un homme ordinaire, que sa qualité d'homme public, depuis même les jours de sa jeunesse, lui commandaient d'observer une conduite toute spéciale. S'il n'est membre d'aucune de nos sociétés nationales, il ne fait partie non plus d'aucune autre société ou club mixte, neutre, irlandais, ou ce que vous voudrez. On ne peut donc raisonnablement l'accuser de dédaigner nos sociétés nationales. Au contraire, chaque fois que l’occasion s'en est présentée, M. Pothier a tenu à montrer que toutes ses sympathies étaient acquises à nos sociétés qui, dans son estimation, sont un puissant moyen de conservation du caractère national dans nos rangs. Ces critiques dirigées contre un homme qui nous fait tant d'honneur aux Etats-Unis, contre un patriote qui a donné tant de marques de son attachement à sa race, nous font rappeler que cet autre grand patriote, feu Ferdinand Gagnon, n'appartenait, lui non plus, à aucune société nationale. Il est vrai que de son temps il n’y avait pas de grandes associations fédératives comme celles qui existent aujourd'hui; tout de même il y avait des sociétés locales, au moyen desquelles le: nôtres sentaient le besoin de se grouper ensemble. Il y a quarante ans chaque centre canadien un peu important avait sa société Saint-Jean-Baptiste, sur le modèle des associations Saint- Jean-Baptiste du Canada. Comment se fait-il alors qu’un homme comme Ferdinand Gagnon, si ardent à prêcher le tratr'-*isme et le groupement de nos forces, se soit abstenu d'en faire partie? Gagnon n'était pas un homme public dans le sens que l'est Pothier. Sa publicité ne sortait guère du cadrs de la nationalité canadienne-française et il n'était pas un homme politique. On aurait pu croire par consé- Î quent qu'il aurait dû au moins faire partie d'une société de la ville où il demeurait. Tout de même, dans le temps personne ne s'est avisé de faire le reproche de manque de patriotisme à M. Gagnon à cause de son abstention.

Feu J.-B.-A. Paradis était un vrai journaliste de profession. Comme

il aimait notre belle langue française. Que de sacrifices inutiles il a

1 fait. T.-F.-X. Beaudet a écrit autrefois, dans le Courrier Franco- Américain de Chicago, une sorte de panégyrique à sa mémoire.

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T.-F.-X. Beaudet, que je viens de mentionner, m'écrivai: récemment de Blaine, Etat de Washington:

“Savez-vous qu'il y a encore un patriote de 37-38, qui y a pris une part active et dont le frère a suhi, sur l'échafaud, la peine du crime horrible d'avoir tout sacrifié pour la liberté de son pays, des siens, de la race française au Canada? Savez-vous, dis-je, qu'il en existe encore un, plein de vie à ses 94 ans, à la mémoire alerte, dont l'œil noir pétille en entendant le nom: Anglais. Je l'ai découvert presque par accident. C'est Georges de Lorimier, un des frères du chevalier de Lorimier. Il a plusieurs enfants et habite près de Bellingham, comté Whatcom, Wash.”

Ii y a vingt-cinq ou trente ans, comme on a pu le voir, la fondati d'un journal français dans la Nouvelle-Angleterre était un événement qui se présentait assez fréquemment. Les confrères existants faisaient alors de bons souhaits au nouvel arrivant dans l'arène et l’accueillaient cordialement dans la confraternité. Parfois un rédacteur, en veine d'esprit, se permettait alors un innocent badinage. C'est rinsi que P.-C. Chatel disait dans le Jean-Baptiste (18; :,; lors de la fondation du Journal des Dames de Cohoes, par Mlle Virginie Authier: “Courage, Virginie! Succès au confrère, ou plutôt à la confrérie.”

Il aurait surgi des journaux tous les jours sur le sol de la Nouvelle- Angleterre que Ferdinand Gagnon leur aurait toujours souhaité la même cordiale bienvenue.

Ferdinand Gagnon, dans le Travailleur, souhaitait la bienvenue au Courrier de Worcester, fondé par Victor Bélanger en février 1880. “Le Travailleur et le Bien Public existent à Worcester. Le Courrier de Worcester vient de paraître, et dame rumeur dit qu'il sera fondé deux autres journaux prochainement à Worcester. Soyez tous les bienvenus.”

Voici un échantillon d'une oraison funèbre à l’occasion de la mort d'un journal. Nous le trouvons dans le journal humoristique la B'lette de Lowell, lui-même décédé peu de mois après. L'événement est plus rapproché de notre époque. C'était imprimé dans une des

pages du journal un peu à la façon d’une carte funéraire et entouré d'une bordure noire, à peu près comme suit :

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