LE COURRIER DES ETATS-UNIS
Le principal journal français en Amérique, et celui qui, après L'Abeille, eut la plus longue existence ininterrompue, est le Courrier des Etats-Unis de New-York, fondé en 1828. Il est aujourd'hui le plus ancien journal existant en langue française dans l'Amérique du Nord, après L’Abeille de la Nouvelle-Orléans. A l'occasion de Noël 1909, le Courrier des Etats-Unis publiait un supplément historique sur les débuts et les progrès du journal. La première page de ce supplément était une reproduction exacte de la première page entière du premier numéro paru le 1er mars 1828. Puis il faisait l'historique extrèmement intéressant suivant:
UN COUP D'ŒIL EN ARRIERE Notes rétrospectives sur le Courrier des Etats-Unis
En présentant aujourd'hui au public notre grand supplément de Noël, la direction du Courrier des Etats-Unis a voulu marquer par une nouvelle date cette année 1909 qui a été si fertile en changements pour notre journal. Cette année a été en effet l'ère des grandes réformes pour le Courrier, et notre intention en publiant ce supplément a été d'offrir à nos abonnés, à nos lecteurs et à tous ceux qui nous sont restés fidèles un souvenir qui fera sans aucun doute date dans l'histoire de l'organe des populations de langue française aux Etats- Unis.
Supplément 399
Voilà quatre-vingt-deux ans révolus depuis le jour où le Courrier des Etats-Unis fit sa :emière apparition à New-York, quatre-vingtdeux ans de dévouement, d'inébranlable attachement de la part de ceux qui se sont succédé à la direction de notre journal; quatre-vingtdeux ans d'efforts, de luttes et de labeur incessant. Et après les incomparables génies du journalisme qui ont tour à tour signé cette feuille, après les Gaillardet, les Lassalle, les Meunier, les Sampers, c'est à nous, les jeunes, les nouveaux venus, qu'il incombe de faire l’histoire de cette entreprise.
Dans la vie laborieuse et inflexiblement régulière du journalisme, la marche du temps produit une sorte d'illusion optique dont on ne saurait se rendre compte à moins de l'avoir éprouvée. La préoccupation incessante de l'événement du jour, la tâche constamment renaissante de relier le présent à l'avenir aussi bien qu’au passé, ce labeur si divers dans sa monotonie que chaque heure apporte et qui semble finir avec elle, mais pour renaître l'heure d'après, tout cela fait à la longue perdre de vue l'intervalle qui sépare telle date de telle autre. Le temps glisse en quelque sorte sur la pensée, tandis qu'elle voyage ainsi d'époque en époque, tout en demeurant asservie au moment actuel. C'est là, assurément, un contresens tout au moins en apparence; il semblerait que ce fut le contraire qui dût arriver; que les hommes chargés d'enregistrer les éphémérides de l'histoire humaine dussent avoir plus que personne le sentiment exact de chaque intervalle franchi.
Rien n’est plus vrai néanmoins. Il faut le retour périodique de certains jours immuables pour arracher à cette espèce de mirage l'esprit absr-bé dans sa tâche quotidienne.
Quatre vingt-deux ans!
S’imaginera-t-on jamais ce que ces longues années ont représenté de travail pour ceux qui ont accepté la lourde tâche de créer, de continuer et de faire prospérer un journal français dans le Nouveau-Monde? Lorsqu'il entreprit, en 1828, cette tâche, le fondateur du Courrier des Etats-Unis, M. Hoskin, ne se doutait pas que l’œuvre dont il posait la première pierre était appelée à survivre à tous ses contemporains; que le journal qu’il fondait allait devenir centenaire; que le petit Courrier des Etats-Unis, paraissant sur huit pages une fois par semaine, allait devenir, trois quarts de siècle plus tard, un grand journal quotidien prenant place au premier rang des publications de son temps. Les déboires, les désillusions et les découragements furent nombreux au début; Hoskin abandonna la tentative au bout de neuf mois. Mais l’œuvre était fondée; l'organe des populations de langue française avait reçu, en naissant, et indépendamment de la volonté de son fondateur, un brevet de longévité.
Quoiqu'il en soit, rendons grâce à William Hoskin; à lui revient l’idée première et l’honneur d’avoir le premier compris la nécessité
d’un journal français en Amérique. Les hommes qui l’ont suivi, ceux dont nous pleurons aujourd’hui encore la perte, ont agrandi, perpétué son œuvre.
Et c’est à ce petit groupe d'hommes que nous voulons adresser aujourd’hui un tendre et reconnaissant hommage. L'œuvre qu’ils ont commencé, nous voulons la poursuivre ; telle qu'elle a été conçue par eux, telle nous voulons la poursuivre, en nous efforçant d’être dignes de l'héritage qu'ils nous ont laissé. Le but qu'ils s'étaient proposé d'atteindre nous le poursuivons avec eux.
En se donnant corps et âme à l’entreprise, en sacrifiant les meilleures années de leurs vies, hélas! trop courtes, à la prospérité du Courrier des Etats-Unis, ils ne poursuivaient pas seulement le but de donner aux Français d'Amérique un ami de tous les jours, constant et fidèle un ami qui défendrait leurs intérêts et qui leur parlerait de la patrie. Ils voulaient aussi faire connaître à l’Amérique la France, notre France, notre merveilleux pays que Grotius appelait, il y a trois siècles déjà, “le plus beau royaume après celui du ciel” et que Shakespeare saluait prophétiquement, dès la même époque, comme “le véritable soldat de Dieu.”
Ce double but auquel ils ont consacré de longues et de si laborieuses années ils l’ont atteint.