CHAPITRE PREMIER
Les causes générales de l'émigration
A PRESSE canadienne aux Etats-Unis est nécessairement une conséquence de l’émigration canadienne-française en ce pays, principalement de la province de Québec. L'établissement et le fonctionnement graduel d’une presse de langue française, en ce pays de langue anglaise, ont marché
de front avec l’émigration du Canada. Il ne sera donc pas hors de
propos de rechercher ici les causes les plus probables de cette émigration qui, pendant quelques années après la guerre civile surtout, avait amené en ce pays des centaines de mille de Caradiens-français.
Naturellement il serait impossible d'assigner des causes uniformes
pour tous les cas; elles varient pour ainsi dire à l'infini suivant les
circonstances, les lieux et la situation des individus. Mais il est quelques causes générales que nous essaierons d'exposer brièvement. Il faut J’abord remarquer que l'exode des Canadiens du Bas- Canada aux Etats-Unis a commencé bien avant l’époque de la guerre civile, et il faut même remonter aux premières années du 19ème siècle pour trouver les premiers mouvements de cette émigration qui devait par la suite aller constamment en s’accentuant. Dans les premiers temps les immigrants canadiens s’établirent principalement dans le Vermont, Etat limitrophe de la frontière canadienne. Aussi avant l'inauguration de l'ère des chemins de fer il n’était guère facile pour les expatriés de se rendre à une longue distance dans le Sud.
C'est ainsi qu’en 1838 il y avait déjà assez de Canadiens à Burlington
pour que Ludger Duvernay, le fondateur de la première société Saint-
Jean-Baptiste à Montréal, y fondât un journal qui s’appelait le atriote.
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C'est après que les chemins de fer eurent pris une extension générale que les habitants des campagnes du Bas-Canada avec leurs familles commencèrent à s’expatrier en masse. Ils s’en allaient vers la terre d’exil, disaient ceux qui restaient et qui blâmaient cet exode.
Pendant les quatre années que dura la guerre, de 1861 à 1865, l'agriculture et l'industrie subirent naturellement une grande dépression, mais au retour de la paix, la nation s'était résolument mise à l'œuvre, comme conséquence de la réconciliation, pour réparer les ruines et les désastres des années précédentes; le mouvement industriel prit un essor jusque-là inconnu. A la faveur d'une politique nationale de protection, les anciennes industries prirent un regain de vigueur et de nouvelles surgirent de toutes parts en peu de temps dans toute l’étendue du pays alors ouvert à l’occupation, surtout dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre. Dans cette dernière partie du pays, de nouvelles usines, filatures de cotcn, fabriques de lainages, cordonneries, etc., s'élevèrent dans tous les centres manufacturiers, exigeant un énorme surcroît d'employés. Parallèlement à cette activité dans les industries, la construction de nouvelles lignes de chemins de fer et l'extension ou des embranchements aux anciennes donnaient de l’ouvrage à des armées de travailleurs. Bref, une ère de prospérité inouïe s'était levée dans le New-York et les Etats de la Nouvelle-Angleterre, car si le travail était ab.dant les salaires étaient aussi très élevés.
C'était aussi l’époque des inventions mécaniques appliquées à l'industrie et du perfectionnement des machi-es dans les fabriques, permettant ainsi au manufacturier de produire un article plus promptement et à meilleur marché, malgré les hauts salaires payés. Cette activité industrielle devait infailliblement avoir son contre-coup au Canada, où le règne de la prospérité n'était pas précisément établi, mais où au contraire tout semblait languir. Ceux qui avaient des Parents ou des amis aux Etais en recevaient des lettres qui dépeignaient à leur façon la prospérité américaine sous les plus brillantes couleurs. Ces nouvelles étaient transmises aux voisins et colportées avec force détails amplifiés d’un bout de la paroisse à l’autre jusqu'aux “concessions” les plus éloignées.
Une industrie particulière, qui était extrêmement répandue et rapportait de beaux bénéfices à l’ouvrier, était celle de la briqueterie, Il y avait partout une demande soutenue pour la brique, en raison du
grand nombre de constructions, surtout les usines et les fabriques. Les jeunes gens des campagnes de la province partaient le printemps pour travailler à la brique dans les villes et villages de la Nouvelle- Angleterre, où en sus de la pension qui leur était fournie, ils gagnaient de forts salaires. A l’automne la plupart de ces jeunes gens, après s'être habillés de neuf et à la mode chez le tailleur ou le marchand de confections, et avoir acheté une belle grosse montre d'argent avec une chaîne à l'avenant, retournaient les poches pleines d’argent dans leur paroisse, où ils faisaient l'admiration générale. Il n’en fallait pas plus pour engager une foule d’autres à suivre cet exemple, et le printemps suivant des familles entières prenaient le chemin des Etats. Voilà donc expliquée l’une des causes de l’émigration. Mais il yena d’autres.
En peu d’années des centain:s de mille Canadiens-français avaient traversé la frontière pour s'établir temporairement ou d’une manière permanente sur le sol de l’Oncle Sam. Mais ceux qui s’en retournèrent au pays natal, après un séjour plus ou moins prolongé et avoir amassé le pécule qu'ils désiraient avoir, n'étaient que l'exception. La masse resta, se multiplia, et entra dans le mouvement américain, tout en conservant pleinement son caractère distinctif.
Les politiciens du temps, au Canada, auxquels on demandait l'établissement d’une politique pour améliorer les conditions de vie, au lieu d’agir se contentaient de dire, avec ceux qui avaient intérêt au maintien des vieilles routines, que nombre de ceux qui émigraient étaient des paresseux, des aventuriers, des ivrognes, des gens que le goût du luxe avait ruinés, ou quittaient leurs terres par simple caprice ou pour l'amour du déplacement. En réalité, dans bien des cas, les fils de cultivateurs et même des familles entières traversaient la frontière pour un centre manufacturier ou l’autre de la Nouvelle-Angleterre parce que l'agriculture et la colonisation n'étaient pas assez encouragées par les gouvernants du jour. L'agriculteur et le colon, dans la province de Québec de tout temps ont eu à lutter contre les conséquences d’une politique mesquine. A cet égard la situation laisse encore à désirer aujourd'hui.
Combien de familles seraient restées au pays natal, au lieu de venir se livrer à un travail déprimant dans nos usines et fabriques de la Nouvelle-Angleterre, si une politique sage les eût encouragées à coloniser les vastes domaines de la Couronne. Mais le gouvernement
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d'alors, de même que ceux qui ont suivi du reste, croyaient ne pas pouvoir gouverner sans le marchand de bois ou la fameuse réserve des limites. Des millions d’âcres de terre étaient ainsi soustraits à la colonisation et détournés de leurs fins naturelles sous prétexte de .aire un revenu à la province! Et si un colon, plus courageux que d’autres, tentait de s'établir sur un lot du gouvernement, souvent par le fait du marchand de bois qui venait le piller à la faveur d’une loi inique, découragé il finissait par tout abandonner et prenait la route de l'exil, le chemin des Etats-Unis. Combien y en a-t-il de ces colons, qui, déçus dans leurs espérances, victimes d’une criante injustice, sont venus peupler nos centres industriels de la Nouvelle-Angleterre et, par leur travail, contribuer à la prospérité du pays qui les accueillait, tandis que c’est le pays natal qui aurait profité de cette contribution s'ils n'avaient pas été en quelque sorte forcés de s’expatrier par l’incurie et la mesquinerie des gouvernants.
En ce qui concerne la question de fournir de l’ouvrage aux ouvriers désœuvrés des villes et villages, les politiciens des deux partis— bleu et rouge—gaspillaient un temps précieux en luttes stériles autour de la protection et du libre-échange, tandis qu'il aurait fallu agir promptement et de la façon la plus propre à faire entrer le pays dans une voie de progrès et faire ainsi échec, si possible, au grand mouvement d’émigration qui dépeuplait les campagnes de la province de Québec au profit de l’Oncle Sam.
Ceux qui ont vécu depuis quarante ans ou plus aux Etats-Unis, qui ont été mêlés au mouvement d'organisation de nos phalanges nationales, dans le domaine religieux comme dans le champ de la politique et de la mutualité, qui ont été pendant de longues années à même de visiter les centres manufacturiers où les nôtres demeurent et d'entendre donner les raisons diverses qui avaient porté ceux-ci à déserter la terre natale, savent que les causes de l’émigration que nous venons de citer sont vraies, sauf pour ce qui regarde les paresseux et ies ivrognes. Les paresseux vivraient mal ici s'ils ne travaillaient pas, à l'exception toutefois de quelques rares phénomènes qui vivent du travail de leurs enfants. Quant aux ivrognes, il se peut qu'il en soit venu du Canada; la chose est même très probable, Dans tous les cas, le fléau de l’ivrognerie, s’il existait au Canada il y a trente, quarante ou cinquante ans, ou à l’époque où l’émigration battait son plein, il a continué encore à y exercer ses ravages jusqu’à
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nos jours. Nous n’en voulons pour preuve que la grande campagne de tempérance qui s’est faite en ces dernières années. Evidemment cette campagne devait être motivée par une telle recrudescence de l'alcoolisme qu'elle constituait véritablement un danger national.
Nous devons louer hautement ceux qui prennent l'initiative d’un tel mouvement, mais le fait qu’il existe est une marque certaine que les Canadiens des Etats-Unis ne détiennent pas précisément le monopole de l’ivrognerie. Nos amis du Canada ont aussi à combattre cette plaie sociale, et nous devons reconnaître qu'ils le font avec un zèle et un dévouement dignes de tous les éloges.