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resta debout cependant, Lafond en ayant repris la propriété des mains de Benjamin Lenthier tout en pratiquant une saisie-arrêt avant jugement sur le mobilier de la rédaction et administration du National. Nanti de ces articles, entre autres trois magnifiques pupitres, Lafond s'en retourna à Fall-River où, dans les semaines suivantes, il surveilla l'installation de son nouvel atelier au bas de la rue Bedford, près du bureau de poste. Avant son départ de Lowell avec les dépouilles du National, il avait eu le soin d'engager les typographes du National, ou du moins une partie d’entre eux, de même qu'une partie du personnel de la rédaction. Vers la fin d'avril les futurs employés de Lafond prenaient le train à Lowell pour Fall-River, où ils furent reçus dans la soirée à la gare par ce dernier et installés provisoirement à un hôtel.
Le premier numéro du Protecteur quotidien parut dans la première semaine de mai. Lafond avait un bon bailleur de fonds en la personne de son beau-père, le Dr C.-H. Ciagnon, le plus ancien médecin canadien de Fall-River et le premier praticien qui fût venu s'y établir. Les ateliers de composition et les bureaux d'administration et de rédaction étaient situés au troisième étage d'un immeuble de la rue Bedford. Pour commencer le journal était imprimé sur la grosse presse de l'établissement Hathaway, Bourbonnière et Cie, qui occupait l'étage au-dessus. Au bout de quelque temps, M. Lafond, voulant être complètement dans ses meubles, s'embarqua un bon jour pour New-York et y fit l'achat d'une presse de seconde main. Lafond se connaissait en presse à peu près comme un cordonnier s’y connaît en tissage. Aussi les marchands de bric-à-brac de New- York avaient-ils beau jeu pour lui fournir une vieille machine détraquée.
Quoiqu'il en soit, la presse du Protecteur, une fois installée de peine et misère, marcha déplorablement. S'il n'y avait eu encore que la presse qui fit défaut, il y avait toujours un remède en recourant aux bons offices de MM. Hathaway et Bourbonnière. Mais l'époque ne tarda pas à arriver où, le capital investi par le beau-père se trouvant épuisé, les employés virent le payement de leur salaire en très grande partie suspendu et naturellement ils crièrent famine.
Le Protecteur était donc installé comme journal quotidien en compétition avec L'Indépendant, qui d'hebdomadaire était devenu quotidien dans l'automne précédent (1893.)
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C'était une feuille à quatre pages de sept colonnes, composée à la main par quatre ou cinq typographes. Les machines à composer, dont l'invention était toute récente, étaient alors un objet de luxe en usage seulement dans les grands journaux américains. Le personnel de la rédaction comprenait: MM. François-Olivar Asselin, J--G. LeBoutillier et Charles de Gagné. C'est le même Asselin qui fut plus tard secrétaire d'un ministre du cabinet à Québec, fondateur du Nationaliste de Montréal, l’un des plus redoutables jouteurs de la presse du Canada et peut-être la plume la plus acerbe, la plus sarcastique et la plus implacable qui ait jamais passé dans la presse canadienne-française. Asselin faisait donc alors ses première armes dans le journalisme. Il avait à peine vingt ans. Il demeurait avec sa mère restée veuve peu de temps auparavant avec plusieurs enfants dont il était l'ainé. La famille était venue ce Rimouski à Fall-River. Malgré sa jeunesse, Asselin s'était déjà fait une réputation de brillant écrivain. Son esprit vif et pétillant, sa verve caustique, pendant son court début au Protecteur comme journaliste militant, dénotaient que ce jeune homme imberbe, à peine sorti de l'adolescence, ferait du bruit dans le monde, comme du reste il en a fait.
Les affaires allèrent assez bien pendant les mois d'été, tant que les employés (mes hommes, comme les appelait Lafond), étaient régulièrement et intégralement payés. Mais au retour de l'automne les choses changèrent d'aspect, dès que le capital investi par le Dr Chagnon fut épuisé. Cependant le journal continua à marcher clopin-clopant. Lafond avait un talent tout particulier pour amadouer “ses hommes” et leur faire prendre patience en attendant des jours meilleurs, qui hélas! ne devaient jamais venir. Ils avaient toujours la ressource de se serrer le ventre, comme ce pauvre Beaudet, de St-Paul, Minn. Les hommes, le samedi, recevaient une pitance sous forme d’une petite fraction de leur salaire, juste assez pour les empêcher de crever de faim, la balance s’accumulant l’une sur les autres au débit de l'éditeur-propriétaire. Une couple de mois peutêtre avant la chute définitive du journal, aux environs du 1er janvier, Lafond avait réuni ses hommes un soir dans le bureau de rédaction, et il leur tint un discours qui dura bien une heure, Tout ce verbiage était aux fins de gagner un peu de temps en persuadant aux rédacteurs et typographes de patienter et de continuer à travailler à des salaires de famine ou pour rien du tout, en attendant l'exécution d’un
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plan, dont les détails ne pouvaient pas être dévoilés, mais qui devait faire la fortune du journal et rembourser les hommes de tous leurs arrérages. Tout cela était agrémenté de force “rafraichissements.” Asselin, qui était sobre, donnait parfois sarcastiquement la réplique au patron, mais celui-ci avait toujours le mot pour répondre aux objections les plus serrées. Lafond gagna que ses hommes travaillassent à ces dures conditions. Une pareille situation plaisait médiocrement à Asselin qui n'attendit pas la catastrophe finale pour donner sa démission. On sait qu'il en a donné d'autres par la suite, particulièrement lorsqu'il sortit de la Patrie en faisant claquer les portes. Charles-R. Daoust, qui avait passé cet hiver-là à Fall-River, guettant une position quelconque dans le journalisme, sauta à pieds joints dans les souliers d'Asselin, malgré les maigres émoluments attachés à la position et qui encore n'étaient payés que par bribes.
Enfin un beau matin, dans les premiers jours de mars, les hommes furent reçus à la boutique avec l'annonce que le journal avait été vendu au Dr Chagnon avec toutes ses dettes. Le fait était que la position étant devenue intenable, le gendre avait cédé au beau-père, à charge de payer les dettes y compris les arrérages de salaire des employés, le titre et le matériel du journal. C'était une bonne aubaine pour ces derniers à qui Lafond paya, avec l'argent du Dr Chagnon, tous leurs arrérages. Le deuxième Protecteur Canadien de Fali- River était disparu à tout jamais. Les employés, dont plusieurs avaient connu les derniers mauvais jours du National, se dispersèrent courant après une vie meilleure. Asselin suivit Lafond à Woonsocket, où celui-ci fonda la Tribune, ce même printemps de 1895. LeBoutillier resta à Fall-River. En juillet de la même année un agentvoyageur de la Presse de Montréal le trouvait au service d'une compagnie d'assurance industrielle sur la vie et le nommait agent et correspondant de ce journal pour la ville de Fall-River. C'était dans le temps où la Presse faisait toute une propagande organisée pour s'établir d'une manière permanente dans les centres canadiens de la Nouvelle-Angleterre.
Adélard Lafond n'était pas homme à se décourager pour si peu. Il avait perdu un journal, il en fondait un autre ailleurs. Il choisit Woonsocket comme le théâtre de ses nouvelles entreprises journalistiques. Il s'attacha encore les services d'Asselin comme rédacteur,
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