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CHAPITRE VINGT-SIXIEME

Le “National” à Lowell

TAERTZIANS le déménagement de Plattsburg à Lowell un accident 9 N)) fâcheux était survenu: on avait perdu le rédacteur en A È chemin. Ceux qui ont souvent déménagé savent par expé- EANX

VS \/ )f AN rience qu'il est rare qu'on entre dans de nouveaux quartiers sans avoir brisé ou perdu quelque chose. Mais dans ce cas-ci la perte du rédacteur n'était peut-être pas une grande perte, en ce sens qu'elle n’était pas irréparable. Un journal peut perdre un rédacteur et en trouver un autre; c'est ce qui arriva effectivement pour le National. C'était la troisième fois que M. Daoust, qui avait décidément des goûts nomades, faussait compagnie à son patron. En arrivant à Lowell M. Lenthier trouva un autre rédacteur tout prêt en la personne de M. Edouard Vincelette, qui avait rédigé L'Union quelque temps auparavant. M. Vincelette était en même temps organiste à l'église Saint-Joseph.

Ce fut ici, le 17 mars 1891, le jour de la Saint-Patrice, que parui le premier numéro du National quotidien. Le rêve favori de son propriétaire était enfin devenu une réalité. C'était le premier journal canadien des Etats-Unis à devenir quotidien—à l'exception de L'Abeille, de Lowell, qui fut quotidien pendant quelques huit mois en 1882—et il fut le seul quotidien jusqu’au printemps de 1893, alors que L'Etoile devint à son tour journal quotidien. L'’Indépendant, de Fall-River, fut le troisième quotidien, en automne 1893.

Au mois de mars 1892 M. Vincelette rentra à la rédaction. Deux rédacteurs n'étaient pas de trop pour mener la campagne électorale qui allait bientôt commencer. C'était le temps où les subsides démocratiques allaient affluer à la caisse dans les intérêts de Grover Cleve-

land, candidat à la présidence. Après l'élection de Cleveland, M. Vincelette sortit de nouveau de la rédaction.

En 1892, le National avait trois grosses presses à cylindre, une Campbell, une Scott et une Cranston; six presses à jobs, trois couteaux à papier et un matériel d'imprimerie aussi complet que possible. Il ne lui manquait que des machines à composer, mais à cet égard il était dans le même cas que tous les autres journaux, les machines linotypes n'ayant pas encore fait leur apparition à cette époque. Pas un autre journal français dans toute la Nouvelle-Angleterre pouvait se vanter d'approcher quelque peu du National pour l'outillage et l'installation. Au reste, en dehors de Boston il y avait peu d'ateliers aussi bien montés dans cette partie-ci du pays.

Pendant un certain temps en cette année 1892, à l'époque de la grande camp”gne présidentielle de cette année-là, M. Lenthier a eu pas moins de seize journaux: le National de Lowell et le National de Manchester, quotidiens; le Travailleur de Worcester, semi-quotidien; le Protecteur Canadien de Fall-River; le Canado-Américain de Holyoke et le Foyer Canadien de Woonsocket, bi-hebdomadaires : le Courrier de Worcester, le Progrès de Nashua, le Guide du Peuple de Haverhill, le Drapeau National de Lowell, L'Avenir Canadien de Manchester, le Jean-Baptiste de Pawtucket, le Jean-Baptiste de Northampton, le Ralliement de Cohoes, et le Courrier du Connecticut, hebdomadaires.

M. Lenthier avait acheté L'Indépendance de Lowell, le Bourdon de Fall-River, L'Avenir Canadien de Manchester, le Courrier et le Travaiileur de Worcester; il a fondé les autres.

Après l'élection de Cleveland le plus grand nombre de ces journaux ont disparu pour être absorbés dans le Drapeau National, qui était l'édition hebdomadaire du National. En dehors des deux National quetidiens et da Drapeau National, M. Lenthier ne conserva que le Jean-Baptiste de Pawtucket.

Pendant les trois années de son existence comme journal quotidien, le National était le journal canadien des Etats-Unis le plus populaire et le plus répandu. D'autres journaux avant lui avaient eu dans leur temps un grand retentissement parmi nos compatriote:, comme ceux de Frédéric Houde, l'abbé Druon et Ferdinand Gagnon, mais le National avait atteint un degré d'importance auquel pas un autre journal n'était encore parvenu.

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Le Drapeau National était l'édition hebdomadaire du National. Après que tous les journaux électoraux eurent disparu, une partie de leur clientèle de souscripteurs fut transportée au Drapeau National, ce qui en avait augmenté notablement la liste d'abonnés qu'il avait déjà, grâce à la propagande effective de son agent, M. Pinard.

Dans l'été de 1892 M. Lenthier, nanti des subsides démocratiques passant par les mains de Josiah Quincy, visita les centres que nous avons énumérés et où il ouvrit des bureaux en installant dans chacun un agent du journal qu’il y fondait. Cet agent devait envoyer une fois la semaine les nouvelles de sa localité et s’efforcer de prendre ou faire prendre des abonnements, de même que des annonces. Le journal arrivait par express à l'adresse de l’agent qui l’adressait et le mettait à la poste. Outre les nouvelles de la localité il était fait avec la matière du National, y compris les articles démocratiques qui étaient des charges à fond contre l'administration républicaine de M. Harrison et le soutien des idées représentées par Grover Cleveland. Ces articles, écrits par les rédacteurs du Natioral, MM. Vincelette et Daoust, étaient parfois caractéristiques et avaient les allures tout à fait combatives d’un journal essentiellement politique. Ces deux rédacteurs avaient instruction de frapper dru et ferme sur les républicains, et ils accomplissaient leur tâche en conscience.

La propagande démocratique de M. Lenthier s'était exercée jusque dans le haut de l'Etat de New-York, à Cohoes, où il avait établi le Ralliement «t où il avait trouvé un agent tout prêt en la personne de M. J.-G. LeBoutillier, aujourd’hui rédacteur en chef à L'Avenir National de Manchester, N.-H. Le patron tenait à donner une certaine importance aux agents de ses journaux subsidiaires, qui étaient tous naturellement imprimés à l'établissement du National à Lowell, en leur donnant pompeusement au bas du titre du journal, la qualité de rédacteur et gérant. Après la campagne électorale, M. LeBoutillier prit le Ralliement à son compte, et il fut publié encore environ trois mois, après quoi il fut remplacé par le Drapeau National.

Selon les apparences, le National marchait alors dans la voie de la prospérité, mais c'était dès lors une prospérité superficielle, le National marchait plutôt dans une voie qui allait aboutir à un désastre, et la chûte prochaine devait être d'autant plus retentissante que l'établissement qui en était l’objet avait occupé une position éminente dans le monde des affaires et de la politique.

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Au mois de juillet de cette même année {1893,) M. LeBoutiilier quittait Cohoes pour Lowell où il entra à la rédaction du National. M. Vincelette venait d’en sortir encore une fois. et M. L.-P.-P. Cardin, ci-devant député de Richelieu à l’assemblée législative de Québec, qui y occupait une position depuis l’année précédente, s'en retournait au Canada. M. Cardin avait perdu temporairement son siège dans la tourmente qui avait balayé le gouvernement du grand patriote, Honoré Mercier.

Dans les derniers mois de son existence, ie propriétaire du National était presque constamment absent. Au commencement de l'automne 1893 il avait fait avec sa femme et sa fille un long voyage dans l’Ouest, visitant l'exposition universelle de Chicago. Le gérant de l'établissement était M. Michel-E. Lussier, qui par la suite s’associa avec M. J.-E. Bernier dans la fondation et la publication de L'Avenir National de Manchester, N.-H. Plus tard il devint le premier secrétaire de l'Association Canado-Américaine, fondée en 1896, poste qu'il occupa environ huit ans. M. Lussier visita alors l’île de Cuba et fit une tentative de colonisation dans la Caroline du Sud, où Mgr J.-A. Prévost, curé de Notre-Dame de Lourdes de Faill- River, avait établi une colonie de familles canadiennes-françaises de Fall-River, de New-Bedford et d’autres villes de la Nouvelle-Angleterre. Au bout de deux ou trois ans l’ancien gérant de M. Lenthier revenait vers le nord et on apprit ensuite qu'il était rendu à Chicago.!

La position étant devenue intenable, M. Lenthier fit cession de ses biens au bénéfice de ses créanciers, et M. Charles-T. Roy fut chargé par ceux-ci de continuer la publication du National comme journal hebdomadaire, après en avoir reçu les secours financiers pour payer les arrérages de salaires des employés. M. Roy était l'agent d'annonces de M. Lenthier. Cet événement se produisit au mois de mars 1894.

Le National hebdomadaire n’eut Pas une grande vogue, et cela se conçoit. Les événements que nous venons de raconter avaient sérieusement atteint son prestige. Son propriétaire s’en était allé demeurer à Boston, où, grâce à ses relations politiques, il fut casé par la suite dans un des départements municipaux. Dans l'intervalle il avait été nommé consul à Sherbrooke, poste qu’il occupa peu de

1 Dans l'été de 1911, Mme Lussier, qui demeure à Manchester, où elle est revenue depuis queiques ähhées avec ses enfants, reçut une lettre l’informant de la mort probable de son mari quelque part dans le Sud, mais ce rapport ne fut jamais confirmé,

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temps. De violentes animosités à l’œuvre contre l’ancien propriétaire du National furent cause que le sénat des Etats-Unis refusa de confirmer sa nomination.

Au bout de quelques mois le National, devenu la propriété de Charles-T. Roy, disparut définitivement, ce qui laissait désormais le champ libre à L'Etoile qui était quotidien depuis le 20 mars 1893, bien que ce journal n’eût pas un concurrent précisément formidable dans le National transformé en feuille hebdomadaire.

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