CHAPITRE IX
Canal de Robinet: son origine et sa destination. — Principa d'Antoine de Chambonas. — Remontrances au prince évoque au sujet des dîmes. — Un chanoine, sergent et chevrier. — Ancien consul excommunié.— Abjuration de Joubert de Navon par-devant le R. P. Joubert, jésuite. — Consulat de Jean Meynot; mission et plantation de croix ; le miracle du Calvaire. — Hiver de 1709. — Peste de 1722. — Passage de l'ambassadeur du Sultan. — Réformes du curé Blondeau : l'hôpital, le bureau de charité, l'école. — Vicissitudes du canal de Robinet. — Redressement de la roule royale entre Montélimar et Donzère. — Recensement de 1721 : les anciennes familles et les nouvelles. ■— Judicature de Donzère: juges, procureurs et plaideurs; les Javelin et les Quintin. — Consulat de Louis-Antoine Meynot. — Consulat triennal de Gédéon de Suffise. — Usurpations sur les biens communaux : ligue des intéressés contre le Consul; son procès en règlement de comptes. — Situation de la Principauté à la veille de 1789; les nobles et les bourgeois. — Assemblée des trois ordres du Dauphiné à Romans ; Donzère y députe Meynot atné comme représentant du tiers État. — Retraite de Charles La Font de Savines, dernier prince de Donzère.
Au delà du cap de Donzère, au sud, s'étendent des plaines formées par d'anciennes alluvions du Rliône et présentant parfois, à une certaine profondeur, un mélange de limons, de sables et de cailloux stratifiés. Ces sortes de terrain sont en général assez fertiles; mais
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étant très perméables, et surtout exposés au vent de bise qui règne fréquemment dans la région, ils se dessèchent vite. Il était donc naturel de songer à les arroser. On essaya d*abord d*utiliser les petites rivières qui descendent des hauteurs voisines; mais ce système d'irrigation n'ayant pas réussi, on dut recourir à l'emploi des eaux du Rhône. Ces eaux, en aval de Valence, charrient un limon noir, composé de détritus de schiste, qu'elles reçoivent de risère et que Içs riverains du Rhône recueillent comme engrais. N'y avait-ii pas double avantage à les faire transporter par le Rhône lui-même à travers ces plaines? Telle est la question que se posait ufi niveleur ou géomètre de Monteux, venu à Donzère en 1611.
Or, ce canal qu'il croyait réalisable « pour l'utilité et commodité des terres de Donzère, » Jean Guille, ingénieur de Pierrelatte, eut l'idée de l'entreprendre à la fois pour Donzère et pour Pierrelatte ; mais l'exécution n'était pas sans présenter de grandes difficultés. Jean Guille intéressa à son projet le prince de Gonti, seigneur engagiste de la terre de Pierrelatte. Ce prince à qui le canal devait surtout profiter, — la plus grande partie de ladite terre étant en friche et de nul rapport, — adressa, en 1689, une requête au roi(Louis XIV), lequel, avant d'y faire droit, la renvoya à rintendantduDauphiné(Bouchu) « pour ouïr les parties et donner son avis ». Par arrêt du conseil (10 novembre 1692), Du Claux, président de l'élection de Monté! imar, subdélégué de l'intendant, se transporta sur les lieux avec Dieulamont, ingénieur du roi; mais déjà, le 5 août 1692, le conseil général de Donzère avait adhéré au projet, à charge par les entrepreneurs de payer aux riverains la valeur des fonds destinés au canal et de pourvoir à son entretien.
Alors, et conformément à l'avis de l'intendant Bouchu,
le roi accorda au prince deConti «la permission d'ouvrir et de construire le canal à la queue de la roche de Donzère, un peu au-dessus d'une maison dite de Robinet et de tirer de Teau du fleuve pour la conduire à travers des terres des communautés de Donzère, Lagarde et Pîerrelatle et jusqu'à Montdragon » (12 mai 1693).
Jean Guille n'ayant pu, dit-on, satisfaire au traité qu'il avait fait avec le prince de Gonti, celui-ci Texclut de Tassociation et s'adjoignit Gastillon, ingénieur du roi. Puis, considérant que ce même Jean Guille, à qui l'on devait l'initiative de l'entreprise, étant, après tout, plus en état que d'autres d'en assurer le succès, il y aurait de l'injustice à ne pas l'en faire proflter,il lui proposa de le subroger à son lieu et place et, sur nouvelle requête, par lettres patentesdu mois de juillet 1695, Jean Guille, Gastillon et consorts, substitués au prince de Gonti, furent mis à perpétuité en possession dudit canal, avec droit exclusif de pêche, pouvoir d'y construire des moulins, sans payer aucune taxe.
Aussitôt constituée, la compagnie du canal de Donzère se mit à l'œuvre. Au-dessus de Robinet, entre Ghâteauneuf et Viviers, le lit du Rhône présente un étranglement formé par des rochers, dont l'un connu sous le nom de Malmoucke, se dérobe sous les eaux et détermine, en les relevant, un rapide très dangereux pour la navigation, mais très favorable pour une prise d'eau. C'est là, à 1,715 mètresde Robinet, à 15 centimètres audessus de l'étiage du fleuve, que le canal prit naissance, sous un massif de maçonnerie en voûte surbaissée, solidement assis sur la roche, avec des vannes par-devant, pour, dans les temps de crue, ne laisser passer que l'eau nécessaire.
De son côté, le prince évêque (Antoine de Chambonas),
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successeur de François de Suze, avait également adhéré à l'entreprise en 1692, mais sous toutes réserves de ses droits de « seigneur foncier et de prieur décimant. » Or, sur ce chapitre de la dîme il n'y avait pas à transiger. Bien des fois déjà les habitants s'étaient plaint que la cote du douzième pour les grains n'était pas en rapport avec le rendement de leur territoire ; ce douzième, le prélat, comme autrefois Claude de Tournon, l'exigeait même pour les crapes et le blé de la paille. Le 13 juillet 1698, là commune lui envoya une députation au Bourg-Saint- Andéol, où depuis les guerres du xvi® siècle les seigneurs évêques résidaient plus souvent qu'à Viviers. Monseigneur ne voulut rien entendre ou plutôt il parla d'exiger la dîme des raisins secs, la corvée des charrois de bois en son château, etc. Bien plus, le 5 septembre, il fît saisir par ses gens et par le chanoine Massis dans le bois limitrophe de Donzère, Rac et Roussais, le troupeau de chèvres communal ; lequel, conduit au Bourg-Saint-Andéol, fut arrêté au passage par les gardes de la douane de Pierrelatte et restitué à la commune de Donzère, à la suite d'une enquête par un commissaire du parlement (12 mars 1699) *. Aujourd'hui, le cas de ce chanoine à la fois sergent et chevrier paraîtrait pour le moins étrange, sinon plaisant : il était alors dans les mœurs di; temps.
Ainsi, depuis la révocation de l'Édit de Nantes, le prince évêque en usait « avec sa bonne ville» , et cependant, la réaction catholique ne laissait pas de s'y affirmer de temps à autre. Après la conversion de deux Religionnaires (Louis Bouvier en 1696, et Pierre de La Cour, en 1700), l'excommunication, en cette même année, d'un ancien consul (Dominique Dupuy), à la suite d'une aven-