CHAPITRE X
Hiver et disette de 1789. — Commîssîon des subsistances.— Chefs de la milice. -— Troubles au sujet de la dlme.— Prêts d'argent et de grains à la commune. — Meynot aîné, dernier consul do Donzère. — Uonzère chef-lieu de canton : sa municipalité, sa garnison et sa garde nationale. Nouvelle division territopiale de la commune. — Premier anniversaire du 14 juillet. — Adjudication des biens nationaux. — Agitation religieuse : les deux curés (le constitutionnel et le réfractaire). — Les patriotes et les anarchistes. — Insurrection agraire : partage des biens communaux. — Hostilités entre la municipalité et le district. — Cassation, par le conseil du déparlement des actes de la municipalité relatifs audit partage. — Affaire François Meynot. — Adhésion du conseil général au 31 mai. — Donzère sous le règne de la Terreur : comité de surveillance ; Société des sans-culottes ; les ci-devant nobles et les suspects ; réquisitions et perquisitions, trac de la maison Ricou par les anarchistes. — Donzère occupé militairement. — Retraite de la force armée. — Révolutionniares, maîtres de la commune. — Abjuration du curé constitutionnel. — Vente à Tencan des objets mobiliers de réglise, convertie en temple décadaire. — Fêle de l'Être Suprême. -- Derniers jours de la Terreur.
Vers la fia de 1788, les successeurs de Jean-Pierre Pradelles et de Vincent Meynot au consulat, André Champion et André Blanc eurent à faire face à une situation que les événements rendaient chaque jour plus
264 HISTOIRE DE DONZÈRE
difficile. Après un été extraordinaire où la sécheresse et la grêle avaient détruit les récoltes, l'hiver, ce terrible hiver de 1789 commençait à sévir, et avec lui la disette. Dans les campagnes, les paysans se ruaient sur les terres et les demeures seigneuriales au cri de : guerre aux châteaux ! paix aux chaumières ! Si Donzère ne prit aucune part à cette nouvelle Jacquerie, la question des subsistances ne s'y posait pas moins menaçante, et les consuls durent aviser. Sur leur proposition, le conseil nomma une commission chargée d'inspecter tous les greniers et de constater Tétat des grains dans la commune, avec défense aux propriétaires de les vendre à d'autres qu'aux habitants. De leur côté, Joubert de Navon, ancien capitaine de cavalerie; Philibert Quintin de Beine, lieutenant du Roy du fort de Saint- And ré de Villeneuve-lez-Avignon * ; Goudail de Javelin, lieutenant d'infanterie et autres officiers nobles en retraite à Donzère, se mirent à la tôte de la milice en vue d'assurer l'ordre et la tranquillité. Sage mesure, mais qui ne remédiait pas à la disette. Aussi, à peine connu le décret de l'Assemblée nationale, abolissant la
1. A ce titre Philibert Quintin, fils du capitaine châtelain, joignait en 1780 la qualité de Seigneur de Beine et Montchéi'y qu'il avait héritée de son beau-père, messipe Jean-Claude de Saint- Quentin, originairement peut-être Duquentin. C'était en effet le nom de l'un des trois coseigneurs qui se partageaient, avec les religieux de Saint-Remy, l'humble revenu du petit fief de Beine en Vermandois, près de Reims. Or, un seigneur en 1789 ! Philibert Quintin, qui ne manquait pas d'esprit et qui aspirait d'ailleurs à jouer un rôle politique dans la commune, n'eut garde de s*affubler plus longtemps de cette qualification féodale ; il se contenta, pour se distinguer des autres Quintin, de joindre à son nom de famille celui de Beine, noblement et vaillamment porté, du reste, tant par lui que par ses derniers descendants.
dîme, les impatients, sans attendre le rachat, se refusèrent-ils à la payer. Pradelles, fermier du seigneur évoque, dut en référer au parlement ; mais il n'y avait plus, de parlement, ni de juridiction seigneuriale, ni même de principauté ; l'ancien régime avait disparu, emporté par le premier souffle de Ja Révolution.
Dans cette extrémité, Philibert Quintin, Pradelles et Louis-Antoine Meynot vinrent en aide à la commune soit par un prêt d'argent, soit par des avances en grains, sans intérêts. C'était le salut et pour le moment tout rentra dans l'ordre ; mais lorsqu'à la fin de leur mandat, le 28 septembre 1789, les consuls et les conseillers se trouvèrent divisés sur le choix de leurs successeurs, le peuple, qui n'était plus consulté depuis longtemps, intervint et déféra le consulat à Louis-Antoine Meynot auquel il adjoignit Esprit Jouanin, l'un des hommes les plus considérés dans la commune. Puis, comme les nobles s'étaient partagé les principaux grades dans la garde nationale, lorsqu'elle procéda à sa réorganisation, elle se donna pour chef François Meynot, lequel assista en cette qualité, le 13 décembre 1789, à l'acte de fédération signé à Montélimar par les représentants de toutes les gardes nationales du Dauphiné, du Vivarais et de la Provence, pour la défense des décrets de l'Assemblée nationale.
Un de ces décrets supprimant les anciennes provinces et divisant la France en départements, arrondissements et cantons, Donzère, en perdant son titre de principauté, devint chef-lieu de canton comprenant sept communes : AUan, Châteauneuf-du-Rhône, Rac, Valaurie, Roussas, Lagarde et les Granges-Gontardes ' ; il fit partie du dis-
1 . Distraite de Lagarde en 1788, cette localité formait alors une
266 HISTOIRE DB DONZÈRE
trict de Montclimar et du déparlement de la Drôme. Outre sa garde nationale, il eut sa petite garnison (une compagnie de chasseurs régiment du Soissonnais}. An consulat annuel, la nouvelle constitution substituait une municipalité élective, composée d'un maire, d'officiers municipaux, de conseillers, d'un procureur de la commune et d'un secrétaire-greffier; le maire et le procureur élus pour deux ans et pouvant être réélus ; le conseil renouvelable par moitié, chaque année. Tout citoyen âgé de 25 ans et payant une contribution équivalente à trois journées de travail, avait le titre de citoyen actif; il était électeur et même éligible. Au commencement de 1790, Donzère élut sa municipalité: Jacques Prieur, maire; officiers municipaux, Bouvier de Robinet, Baptiste Peillard, Claude Guibourdanche, Etienne Bonnefond; conseillers ou notables, Simon Benoît, Jacques Mège, Jean Raynaud, Philibert Vincent, André Blache, André Arsac, Ricou, etc. ; procureur, Jacques Roussel.
Tout d'abord, le conseil, pour asseoir les nouveaux impôts, divisa le territoire de la commune en 9 sections : 1® les Mazes, au nord et au levant de Donzère ; 2^ les Blackes, limités au levant, au nord et au midi par le chemin du logis de Berre à la route royale ; au couchant par ladite route ; 3** la Plaine ; 4* la Berre; 5° le Canal; 6** les Roches ; T les Moulins ; 8^ les Iles ; 9^ le Bourg (Avril 1790.)
Donzère fêta dignement le premier anniversaire du 14 juillet. On avait élevé, dans le grand Clos, un autel de la Patrie. Jean Claude Garen, curé de la paroisse, y célébra la messe en présence des autorités civiles et mili-
communauté distincte sous le nom de Frizlat'd, nom qu'elle devait bientôt quitter pour celui de Vallon'les-Fontaines,
taires et d'un grand nombre de fédérés, venus de tous les points du canton. Après Toftice divin, le maire, le conseil général, la garde nationale et la garnison prêtèrent le serment civique, aux acclamations du peuple, les tambours battant aux champs, et les cloches sonnant à toute volée. Il y eut, le soir, danse, illuminations et feu de joie.
Pour sauver la France de la banqueroute, TAssemblée nationale avait déclaré biens nationaux les biens du clergé. C'était la troisième fois qu'il s'en voyait dépouillé ; ce qui faisait dire à Cambon que « ces biens étaient la Terre-Promise des peuples libres ». Toutefois, l'État se chargeait de pourvoir aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres. Ainsi, un curé ne pouvait avoir moins de 1,200 fr. non compris le logement et le jardin. Par un autre décret, l'Assemblée ordonna la vente de ces biens pour une valeur de 400 millions. A Donzère, ces biens consistaient en plusieurs terres et immeubles, savoir : 1^ un vieux château ou masure * avec son parcours et sa garenne ; 2** un Devès proche le Bourg ; 3« le Clos, au sud du Bourg ; 4® un pré ou grand jardin sous les barri (aujourd'hui le Champ de Mars) ; 5® une maison (le Tinal), au nord du jardin du cloître ; 0® la Cure, une terre au grand Boisnier, indivise avec la chapelle Saint- André ; 7** les chapelles Saint-Jacques et Saint-André et plusieurs terres ou prés; 8® les terres du Chapitre dans les îles ou dans le terroir de Donzère. Tous ces biens, la plupart en friche ou mal cultivés. Donzère ayant
1, Il n'est pas question de la villa épiscopale, « mal entretenue en 1740 et commençant à dépérir », dit Bruzon de la Marti- NiÈRE, dans son Dictionnaire géographique et historique, t. II, p. 70, Il est probable que les évoques de Viviers l'avaient déjà aliénée. Toujours est-il que les Javelin l'habitaient en 1789.
268 HISTOIRE DE DONZÈRE
déclaré vouloir en faire l'acquisition, l'adjudication en eut lieu au district, du 5 au 28 mars 1791 : le clos de révoque fut adjugé à Hugues aîné * sur Tenchère de 102, 500 fr. ; la terre de la chapelle Saint-Jacques à Pradelles pour 630 fr. ; le pré de la chapelle Saint-André à Léon Goudail Javelin, 2,220 fr. ; un fonds de ladite chapelle à Barnavon fils, 520 fr. ; un fonds de la Cure à Ravoux, 520 fr. ; une terre et une vigne de la chapelle Saint-André, à Pradelles, 370 fr. '-.
Restait le Devès, compris à tort, croyons-nous, parmi les biens nationaux : il ne relevait pas de la catégorie des bénéfices ecclésiastiques, ni des biens d'émigrés. C'était un de ces biens indivis, communs, dont Tusage et la possession avaient, nous Tavons dit, pris naissance avec les premiers habitants de la localité, et survécu à toutes les invasions et à tous les régimes : les abbés de Donzère et plus tard les seigneurs eux-mêmes l'avaient respecté. Au xvi* siècle, il est vrai, Claude de Tournon s'avisa de le confisquer, prétextant le refus d'hommage ; mais ce refus de la part des habitants, au sujet dudit Devès, ne prouvait-il pas qu'ils s'en croyaient les seuls et vrais possesseurs ? et le parlement du Dauphiné, devant lequel la cause fut portée, leur donna
1. Ce Hugues était d*ime famille bourgeoise de Salot-Panl, qui flt plusieurs acquisitions de biens pendant la Révolution et s'enrichit : il n'avait rien de commun avec le Hugues, dernier seigneur de Lagarde, dont le château et les biens que Pradelles de Donzère avait en ferme, furent confisqués en 1790, et vendus à la criée le 3 brumaire an III (1794) à 3 heures 7 décimes (modernes) répondant, dit le procès -verbal, à 9 heures du matin (anciennes], au Upu des séances du directoire du district de Moniélimar, à la requête de l'agent national du district (Laurans).
2. {Collection de M. Devès, greffier de la justice de poix de Grignan). — Affiche 2.
raison. Si, en leur qualité de princes de Donzère, les successeurs de Claude de Tournon conservèrent une ombre de droit sur ce Devès, ce droit, plus honoriflque que réel, avait disparu avec leur souveraineté temporelle, en 1789. Toutefois, Terreur commise par la municipalité, François Meynot, ne voulant pas que l'étranger pût en profiter, racheta au prix de 1,200 livres sous réserves de tous les droits de la commune, spécifiés dans le procès-verbal, ledit Devès, lors de l'adjudication qui en fut faite àMontélimar par le directoire du district, le 6 décembre 4792, en présence de Bouvier de Robinet et de Quintin de Beine, députés par la municipalité de Donzère, Dès le lendemain 7, il déclara, en effet, au conseil « n'avoir fait cette acquisition que pour et au nom de tous les habitants qui voudraient y concourir, en payant chacun leur quote part du prix de son adjudication M. A cet efTet, il les subrogea à son lieu et place, à la charge par eux de le relever et de le faire participer audit partage. Ce qui fut accepté par le conseil. C'est donc aux habitants qu'appartenait ce Devès et par droit primordial et par. droit de rachat; mais situé au nordest de Donzère et composé de 200 séterées(bois ou broussailles), était-il susceptible de partage? Ce n'est pas ce que parut croire Joubert aîné, chargé de la répartition par Meynot, puisqu'il se contenta d'y procéder par des billets de 12 fr. 50 qu'il recueillit des habitants, et de verser, au nom de Meynot, entre les mains du receveur du district (Autran fils), le 9 frimaire an II, la somme de 1,258 liv. 16 sols 8 deniers en assignats démonétisés S à valoir en compte et intérêts sur une adjudica-
1. Déjà, en juin 179i, l'assignat de 100 fr. ne valait plus que 85 fr.; en janvier 1792, 66 fr. ; en mars, 53 fr.
270 HISTOIKB DE DONZÈRE
tion à lui faite, le 6 décembre 1792. D'où il résultait que cent habitants seulement devaient participer à ce partage. Dans ces conditions, Topération n'étant ni légale ni possible, les choses restèrent en Tétat.
Donzère, où revivait encore la tradition de tout ce qu'il avait souffert pendant les guerres religieuses, n'accepta pas facilement la constitution civile du clergé. Cependant le curé, à qui la Révolution avait fait un sort plus doux, s*en montrait reconnaissant et faisait des vœux pour elle ; il avait prêté solennellement le serment civique^ avec ses deux vicaires Jourdan et Maigron, dans réglise paroissiale, en présence de la municipalité; mais peu de temps après (3 avril 1791), François Marbos a^fant été élu évêque de Valence par le directoire du département, le curé Garen et son second vicaire Jourdan protestèrent, disant qu'ils ne reconnaissaient pas M. Marbos pour leur évêque et qu'en prêtant le serment civique ils n'avaient entendu déroger en rien aux droits de l'Église catholique (8 juin 1791). C'était se ranger parmi les prêtres réfractaires visés par l'Assemblée législative, et le 4 octobre Garen fut remplacé par Claude Gérard, curé constitutionnel. De là, des troubles dont l'ancien curé et ses vicaires passaient à tort ou à raison pour être les moteurs. A défaut de l'église, ils officiaient dans la chapelle des Pénitents : l'autorité dut s'y porter en force pour les obliger à déloger (16 octobre).
Au milieu de cette agitation religieuse, eut lieu, le 12 novembre, le renouvellement de la municipalité : le maire, Prieur, dut céder la place à Bouvier de Robinet ; Peillard et Bonnefond, officiers municipaux, à Philibert Quintinetà Joseph Favier; Vincent Meynot, Joseph Joubert, Jacques Merlier, etc., remplacèrent les conseil-
lers sortants. Jacques Roussel, procureur de la commune, conserva ses fonctions.
Après son installation, le nouveau conseil eut à régler
l'affaire des prêtres réfractaires. Tout en reconnaissant
aux Pénitents le droit de disposer de leur chapelle en
leur faveur, néanmoins, par mesure d'ordre, il la fit
fermer, et s'autorisant du décret sur la liberté des cultes,
il permit provisoirement aux prêtres catholiques de dire
la messe dans l'église paroissiale, mais à huis clos et
non en public. Cependant, l'agitation continuait, et
le 23 décembre, craignant des troubles pour la nuit de
Noël, la municipalité prit quelques mesures ; mais si la
nuit du 24 se passa tranquillement, il n'en fut pas de
même de celle du 30 au 31, et la nouvelle année 1792
fut loin d'apporter l'apaisement. Chaque dimanche,
au sortir de la messe constitutionnelle, nombre de
femmes montraient au doigt celles qui venaient d'y
assister, les traitant d'impies et de sacrilèges. Ce qui
donnait lieu souvent, de la part de certains anarchistes,
à d'ignominieuses représailles.
Un jour, le 1®' février, le curé Gérard, prêt à monter à l'autel, se vit insulté dans l'église par une foule ameutée et fanatisée que la municipalité ne parvint qu'à grand'peine à disperser. Aussi jugea-t-elle prudent de demander main-forte au district. A cette nouvelle, l'agitation redouble. Des groupes se forment devant la porte du presbytère, les uns favorables, les autres hostiles. Arrive la municipalité, suivie delà force armée (la compagnie des volontaires de l'Isère, envoyée de Montélimar) ; la maison curialeestcomme assiégée, puis envahie ; des révolutionnaires menacent de faire à Garen un mauvais parti. Voyant le péril, Philibert Quintin, officier municipal, met le curé sous la protection de la loi, et à
272 HISTOIRE DE DONZÈRE
l'aide de son collègue, Joseph Favier, le conduit, non sans peine, à la maison commune, où, sur les instances da maire, Garen se décide à quitter Donzère.
A la suite de ces troubles, la municipalité invita, par une proclamation, les citoyens au respect de toutes les opinions même religieuses. Dans Tintérét de l'union et de la paix, elle voulut bien jeter un voile sur le passé, et comme gage de son dévouement à la Révolution, elle fit, le 3 juin, planter solennellement dans le faubourg, sur le bord de la route nationale, un arbre de la Liberté, surmontédu bonnetphrygien. De son côté, Saint-Romain, capitaine de la gendarmerie nationale, envoyé à Donzère par l'accusateur public, pour informer sur les derniers événements, en repartit, sans avoir donné suite à sa mission *.
Cette modération, loin de désarmer les révolutionnaires, ne fit que les enhardir, et l'espèce d'état de siège auquel Donzère avait été soumis pendant quelques jours ne fut pas plus tôt levé, que les plus violents se donnèrent libre carrière. Ils n'étaient pas nombreux; mais leur audace les rendait redoutables. Ils avaient pour cljef Louis Salvator, d'une ancienne et très honorable famille de Donzère. Vers 1500, un Salvator possédait à Bosco Nigro (Bois Nier) certains fonds comme forain. Plus tard, alliés aux Bonnefond, aux Peillard et aux Barnavon, les Salvator comptaient parmi les plus imposés de la commune; mais leur dernier héritier parut peu se montrer digne de leur succéder. Si depuis sa condamnation par le parlement dans l'afTaire Suffise en 1780, pourvu d'un curateur (Meynot aîné), il avait jugé prudent de se tenir coi, la Révolution, en lui déliant la langue, vint lui