‹ Histoire de la principauté de DonzèreChapitre 112 sur 122 · Archives mu7iicipales · texte numérisé non relu

Archives mu7iicipales

Cependant, la fête se passa tranquillement; 23, pendant rinformation du juge de paix, de rumeurs s'élevèrent ; on accusait ce magistrat d tendre que les aristocrates ; les révolutionnain laient d'aller demander main-forte aux frères des villages voisins pour s'opposer à la pro Bientôt l'arrestation de l'un des agitateurs act

surexciter les esprits. On voulait le délivrer. De ,^

menace d'une insurrection et sur la demande d'un nouveau renfort par Saint-Romain, le district enjoignit aux municipalités de Pierrelatte et de Saint-Paul d'envoyer sur-le-champ à Donzère 25 gardes nationaux chacune pour y concourir, avec ceux de Montélimar, au rétablissement de l'ordre et à l'exécution de son arrêté du 49 août.

Cette invasion à main armée dans une commune si jalouse de ses libertés, et par des voisins dont l'un (Pierrelatte) en procès avec elle depuis des siècles, ne semblait point faite pour y apporter la paix. Saint- Romain ne tarda pas à s'en apercevoir. Après une courte occupation que l'état des esprits chez les habitants et le refus des gardes nationaux de Saint-Paul d'obéir à ses réquisitions lui rendaient plus que difilcile, il jugea prudent de ne pas la prolonger plus longtemps et renvoya, le 29, les trois détachements dans leur commune respective ; mais Donzère n'en eut pas moins à sa charge tous les frais de l'équipée : une somme de près de 1,500 francs que la municipalité dut prélever sur la caisse des pauvres î II est vrai qu'elle se réservait le « recours contre les auteurs et instigateurs des troubles ». Autant de mots dont se payaient alors les pouvoirs publics ; car, à peine apaisés, les troubles re- <^ommençaient les jours suivants, et les coupables ne

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s'en cachaient pas, ayant pour complices non seulement des gardes nationaux, mais souvent môme des officiers municipaux. Dès lors quel recours contre eux ? Les enquêtes et les procédures n'aboutissaient même pas. Temps de terreur et d'anarchie, mais où, par un singulier contraste, le bien souvent naissait du mal. Tel sans-culotte qui la veille ne respirait que le meurtre, rincendie ou le pillage, le lendemain avait fait peau neuve et n'était plus qu'un patriote, prêt à voler aux frontières. Combien alors, dans les armées de la République, de héros ayant débuté par être anarchistes! Si les révolutions font des ruines, elles font aussi des miracles. Témoin, la levée en masse qui, à l'heure des périls suprêmes, vint métamorphoser la France en soldat. Tous les jeunes gens de 48 à 25 ans durent partir pour l'armée *. Parmi ceux de Donzère se trouvaient Louis- Meynot, fils aîné de Louis Antoine ; Jean Antoine et Laurent Julien ; Joseph Merlier ; André Merlier de Bastet ; Laurent Salard ; Joseph et Paul Penet ; Jean- François Blache; Joseph Igonet; les deux fils Pradelles ; le Berger de Bastet ; Joseph Alège ; Michel Audibert ; le Berger de Saint-Ferréol ; Michel Pommier, fils; Joseph Monier', etc. Ainsi bergers, fils de paysans, d'artisans ou de bourgeois se rencontraient là, mêlés, confondus, ou plutôt unis, au nom de Tégalitc et de la fraternité, dans une même pensée de dévouement et de sacrifice à la patrie (12 septembre 1793).

De leur côté, les révolutionnaires, enhardis par l'impunité, redoublaient chaque jour d'audace : le 9 octobre

1. Déjà, sar la réquisition du général Garteaux, de son quartier général à Pont-Saint-Esprit (18 juillet 1793), le canton de Don* zère avait dû fournir un contingent de 58 hommes.

2, Archives municipales.

Salvafor se présenta à la barre du conseil et requit la municipalité d'armer les patriotes des fusils de chasse enlevés aux suspects. Déjà pourvue d'un comité de surveillance que présidait Joseph Blanc, la commune eut sa Société populaire. Cette société dite des Sans-culottes, composée des plus ardents de leur parti, prit en peu de temps une importance telle qu'elle marcha l'égale du conseil et lui dicta souvent ses volontés. Sous son impulsion, les nouvelles mesures de salut public, votées par la Convention : l'arrestation des suspects, les perquisitions, la loi des subsistances, le maximum, les réquisitions de toute sorte, reçurent, dans la commune, leur application immédiate. On obligea tous les citoyens à mettre sur la porte de leur maison un tableau avec les noms, prénoms et âge des propriétaires et des locataires,ainsi que de leursdomestiques, femmes et enfants. Pour suppléer à l'absence du numéraire, on créa des billets de confiance, représentant de petites fractions monétaires, pouvant^faciliter les transactions*. Donzère avait un marché le vendredi de chaque semaine : tous les propriétaires possédant des grains au delà de leur consommation furent tenus d'approvisionner ledit marché ainsi que le grenier d'abondance, en grains de toute nature, ou de se libérer en argent. Le 25 octobre, le comité de surveillance demanda au conseil qu'il fût fait des visites domiciliaires chez les propriétaires de grains pour s'assurer de la fidélité de leur déclaration, et chez les marchands ou vendeurs pour savoir s'ils se conformaient au maximum; mais le

1 . Ces billets sont assez rares, ayaat presque tous été détruits, lorsqu'ils furent retirés de la circulation . M. J. Rovian, le numismate dauphinois, en possède 5 de Donzère et 15 de Château neuf-du-Rhône.

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conseil, n'étant pas en nombre, ne vota que le lendemain la demande du comité, auquel il adjoignit deux de ses membres, Philibert Quintin et Vincent Meynot. Ces visites domiciliaires eurent lieu le même jour: visites plus vexatoires qu'utiles, car presque tous les citoyens aisés de la commune, tels que le maire Bouvier, les Meynot, les Javerm,lcsQuintin« lesPradel]es,6arnaY0D, Joubert aîné. Prieur, etc., allèrent au-devant du tribut et s'en acquittèrent soit en argent, soit en nature ^

Alors, le prix des denrées de première nécessité avait été ramené par le maximum à son taux primitif, celui de 1790. Prix de la journée de travail, pour un homme : 22 sous d'abord, puis 25, conformément au vœu de la société populaire ; pour 2 mules ou mulets ou chevaux, 6 livres ; 5 pour les bœufs ; 3 pour les ânes. Taxe du pain blanc' 3 sous la livre; du pain bis, 2 sous 6 deniers; mais il arriva que le pain blanc, à cause de son bon marché, fut le plus recherché : il y avait des queues matinales à la porte des boulangers.

Cette préoccupation des subsistances n'empêchait point le conseil de veiller à l'instruction des enfants de la commune, qui avait alors pour maître d'école le citoyen Jean Delord, ni de pourvoir aux réparations urgentes. Depuis longtemps, on se plaignait du mauvais état du lit du ruisseau des Riailles. Déjà, en 1790, le conseil avait cherché les moyens d'y remédier par la construction d'un nouveau lit, dont les travaux suspendus ou repris ne furent achevés qu'en 1793. Mais après avoir, dans sa nouvelle direction, côtoyé le pré du citoyen Quintin, franchi le ciiemin du cimetière, longé le pré du citoyen Faure et traversé le chemin des Ribeyres, le ruisseau

!• Archives municipales.

avait à passer par uo fonds particulier, appartenant à Meynot aîné. Sur l'avis de la société populaire, le conseil fit appeler le citoyen Meynot, qui s'empressa de lever la difficulté, en consentant audit passade. Dès lors le ruisseau put se rendre dans le canal de Robinet, en traversant le chemin venant de Viviers K C'est par cette œuvre d'utilité publique que s'acheva pour Donzère Tannée 1793, de si terrible mémoire.

Or les charges de la commune, en cette année, s'élevèrent à 3,263 livres 11 sols 6 deniers. Il y avait loin de là aux quelques florins des anciens comptes consulaires, et même aux 156 livres de celui du maire en 1790. Tout avait progressé, jusqu'aux gages du mandeur de la commune et du gardien de l'horloge : 100 1. au lieu de 23 pour le premier, et 30 1. pour le second, au lieu du pot d'huile accoutumé. Année exceptionnelle, il est vrai, partant budget anormal, dans lequel figuraient plus de 300 liv. dues aux pauvres; 431 1. en achats de grains « pour la subsistance des citoyens indigents, et 300 1. pour le culte divin * » .

Alors, l'église paroissiale Saint-Philibert, comme on l'appelait encore, était régie par le curé constitutionnel, François Maigron, avec Rostaing pour vicaire. François Maigron cumulait les fonctions de curé et celles de président de la société des Sans-culottes. Après Tinstitution <du culte de la Raison par la commune de Paris, et celle du calendrier républicain par la Convention, nombre de prêtres constitutionnels abjurèrent. Le 16 pluviôse an II, Maigron se présenta à la barre du conseil, et, déposant les clefs de Tégllse, il déclara se démettre de ses fonctions de curé. Cependant, l'église ne fut point convertie en temple de la Raison : ni la population ni la

1 et 2. Archives municipales.

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municipalité ne se prêtèrent à cette mascarade, imaginée par les Hébertistes, « ces factieux, disait Saint-Just, qui, pour attaquer la superstition, cherchaient à détruire Dieu même, et voulaient changer la Liberté en Bacchante ». Jacques Roussel, agent national de la commune, eut ordre de faire fermer Téglise, qui ne devait plus se rouvrir que le jour de la fête de TÊtre suprême. Un décret du 28 vendémiaire an II autorisait les Représentants en mission à faire démolir les châteaux seigneuriaux: le 5 ventôse, même année, le conseil ordonna que ce décret serait exécuté « suivant sa forme et teneur ». Ce qui était encore debout de la masure féodale fut donc renversé, comme l'attestent les énormes blocs de maçonnerie gisant sur le sol ; les portes et les fenêtres furent enlevées ; les pierres des escaliers également. Il ne reste plus de l'antique forteresse que des pans de mur, le cellier et la salle d'armes dont les voûtes semblent défier les efforts du temps *. Contrairement au vœu du comité de surveillance, u tendant à faire tomber les tours et créneaux », on respecta les remparts. A raison de la liberté des cultes, toutes les croix extérieures durent disparaître. Cependant, celle du Calvaire que protégeaient son ancienneté et sa légende fut oubliée ou épargnée. Peu de temps après, le 2 germinal an II, saisie, puis les 13 prairial, 2 thermidor et 7 fructidor, vente à Tencan des objets mobiliers de Téglise. Joubert aîné, Vincent et Jean Ibot se disputèrent les pierres des divers autels et des bénitiers ; lesquelles étant échues à

1. Ainsi « le vieux château avec son parcours », classé comme le Devèâ parmi les biens nationaux, n'avait pas encore, semblet-il, trouvé acquéreur. Depuis longtemps, les habitants y jouissaient de tel» droits d'usage qu'ils pouvaient le considérer comme une propriété communale.

RÉVOLUTION FllANÇAlSB 293

Jean Ibot, Joubert dut se contenter de l'acquisition du tabernacle. Bonnefond se rendit adjudicataire d'un confessionnal; le tout produisit la somme de 2,7051. 15 sous, que la commune envoya au district avec un calice et sa patène en ivoire, un saint ciboire, et un ostensoir en argent. Ainsi la République en était réduite à faire flèche de tout bois. Déjà, le 13 octobre, Tune des cloches, descendue du clocher par Vincent Ghabaud, avait pris le chemin du district, pour être fondue en canon ; enfin, par ordre de la municipalité, le bonnet phrygien fut arboré à la cime du clocher.

Si Donzère ne fêta point In déesse Raison, en revanche, il célébra avec un certain éclat la fête de l'Être suprême: le maire Bouvier en avait réglé le cérémonial. C'était le 20 prairial. Après une aubade par les tambours et les fifres, citoyens et citoyennes, tant du bourg que de la campagne, se rendirent avec le conseil général dans le pré du citoyen Prieur. Des gardes nationaux, sabre au clair, ouvraient la marche. Venaient ensuite des cultivateurs, portant des instruments d'agriculture ; des jeunes filles, vêtues de blanc, avec des corbeilles de fruits et de fleurs ; des vieillards couronnés de pampre ; un autre entouré d'enfants, portant la Déclaration des Droits de l'Homme et la Constitution ; le comité de surveillance et la société populaire ; des musiciens, le maire et le conseil général revêtus de leurs insignes ; des gardes nationaux fermaient la marche. Au retour du pré, le cortège se rendit dans le temple décadaire, où Jean Quintin deBeauvert*, capitaine du génie, s'improvisa prédicateur. On ne dit pas s'il fit beaucoup de convertis: mais il

1. Député en 1790 par le canton de Donzère à rassemblée électorale de Chabeuîl avec Louis-Antoine et Vincent Mbynot;

est certain que la plupart des révolutionnaires ne parurent point à la fêle; — et la trêve de Dieu passée, — les partis se retrouvèrent en présence.

Depuis le 21 ventôse, le conseil avaitabandonné à la société populaire la chapelle des Pénitents pour venir siéger avec la justice de paix dans la maison curiale; mais le peuple se portait de préférence à la société des Sans-culottes, dont les idées anarchiques et les motions violentes semblaient mieux répondre aux passions du moment. Une nuit, Tarbre de la Liberté, planté devant l'église, fut abattu par des mains inconnues, et les vexations contre les suspects recommencèrent. Bientôt la terreur fut à l'ordre du jour. Salvator qui, à son titre de capitaine dans la légion révolutionnaire du Midi, joignait celui « d'étapier des armées de la République », régnait en maître dans la commune. Use disait investi de pleins pouvoirs par Claude Payan et par Robespierre. Vaine- Qient le rappelait-on au respect de la loi : « la loi, c'est nous», répliquait-il. N avait-il pas, en effet, à sa dévotion et le comité de surveillance et la société populaire, peuplés de ses partisans. Juge de paix (Jean-Baptiste-Mathieu, de Rac), maire, oftîciers municipaux, étaient comme paralysés dans leurs fonctions, et si le conseil général délibérait encore, c'était sur l'initiative du comité et de la société populaire.

Depuis la dictature du baron des Adrets, Donzère n'avait pas vu jours plus sombres ni plus tristes. Jours cependant qui ne laissaient pas d'avoir parfois leur côté gai. Pendant que les orateurs les plus grotesques se succédaient à la société des Sans-culottes, le conseil

membre du conseil du déparlement en 1791, il avait rempli en cette qualité diverses missions pour le rétablissemeiit de l'ordre dans le département de Vaucluse.

général s'érigeait en tribunal de police correctionnelle, devant lequel étaient portées les causes de toute sorte. C'était la requête d'une femme, demandant Je divorce ; ou la plainte du curé Maigron contre la veuve Salard, qui ne pouvait plus, disait-il, le regarder sans rire; c'était encore des citoyens et des citoyennes qu'il man dait à sa barre, les uns comme le citoyen Bourbousson, pour n'avoir pas mis de cocarde à leur chapeau, pendant la fête des Sans-culottides; les autres, au contraire, pour affecter de se parer le dimanche et de travailler le jour de la décade ; d'autres fois, il s'agissait d'une contravention à la loi du maximum par un boutiquier, ou d'un cochon, coupable d'avoir mangé quelques épis et dont on demandait la mort et le partage ; enfin d'un bœuf « le bœuf de la nation », réquisitionné, — la commune manquant de cuir poi*r des chaussures.

Au milieu de cette anarchie, parut la loi du 22 prairial, loi de mort contre « les conspirateurs ou les ennemis du peuple », et pour être déclaré tel, il suffisait d'être suspect. Jamais arme plus terrible entre les mains des révolutionnaires. Nul ne se croyait plus à l'abri ; les modérés eux-mêmes se taisaient ou se cachaient. On dit, à la décharge des terroristes de Donzère, qu'ils n'usèrent de cette loi qu'avec une certaine mesure ; comme si le spectacle qu'ils avaient sous les yeux, chaque jour, du passage de prisonniers, nobles, prêtres, religieuses, bourgeois, artisans, paysans même, que Ton conduisait au tribunal révolutionnaire d'Orange, lequel en deux mois avait fait tomber jusqu'à 332 têtes, leur eût donné à réfléchir ! Il se fit même, à Donzère, à l'approche du 9 Thermidor, comme un temps d'arrêt dans le régime de la Terreur. Il y eut des menaces ; il y eut des perquisitions ; il n'y eut point de délateurs ni de victimes.

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