CHAPITRE IV
Période féodale. — Seigneurie de Donzère. — Recherches sur son origine etsur son histoire. — llburge et Guillauraette, dames de Donzère. — Alliance de la maison de Donzère avec les Adhémar et les Châteauneuf. — Raymond VI, chef des Albigeois. dansleTricastin. — Siège de Saint-Paul-Trois-Châteaux et capitulation de l'évoque Bertrand II de Pierrelatte , — Agoult Adhémar, prieur de Donzère. — Guillaume de Donzère et Guillaume de Ghftteauneuf, vassaux du comte de Toulouse. — Simon de Montfort, chef des Croisés, passe le Rhône à Viviers et se rend maître de Monteil. — Ses plaintes au pape Innocent III contre les seigneurs riverains du Rhône qui résistent à l'armée de Dieu. — Seigneurs et Dames de Châteauneuf et de Donzère excommuniés. — Raymond VI vaincu à Muret. — Représailles contre ses partisans dansleTricastin.— Palais de Giraud II Adhémar livré aux flammes, à Saint-Paul-Trois- Châteaux. — Biens de la maison de Donzère, à Pierrelatte, échus à Lambert-Adhémar. — Donations pieuses de Guillaumette de Donzère â la Chartreuse de Valbonne et de Raymond de Donzère à l'église de Pierrelatte. — Partage du fief de Donzère. — Hugues de Châteauneuf, seigneur, et Hugues Porcelet coseigneur et citoyen de Donzère. — Acquisition de Châteauneuf et de Donzère par les évoques de Viviers. — Comment finirent ces deux maisons. — Sentence arbitrale de 1295, au sujet d'un litige avec Pierrelatte. — Transaction de 1307. — Annexion du prieuré de Donzère au temporel des évoques de Viviers. — Principauté de Donzère attaquée par le parlement delphinal et reconnue par le roi Louis XI. — Les insulaires de Donzère et le fisc royal. — Vaine tentative des abbés de Tournus pour recouvrer le prieuré.
D'après certaines chartes, exhumées d'un canulaire des Adhémar, Donière les aurait eus pour premiers
seigneurs. Rien de moins justifié : patrimoine {patrie monium), en 673, du roi Thierry III, qui en fit présent à saint Lambert pour y construire une abbaye; pris en 732, et occupé pendant cinq ans par les Sarrasins; repris en 737, par Charles Martel, qui le donna en partage à Tunde ses compagnons d'armes; enfin, en 77i, propriété de Gharlemagne, qui le céda à Norfîdius pour y rétablir l'abbaye, ruinée par les Sarrasins, Donzère, depuis lors, n'a cessé d'appartenir aux Carlovingiens, qui en ont disposé tour à tour en faveur des évêques de Viviers ou des abbés de Tournus. Bien plus, dans toutes les chartes de ces princes au sujet de Donzère, il n'est pas même question des Adhémar, lesquels, alors que les Sarrasins ravageaient leurs prétendus États *, guerroyaient en Corse.
Cette souveraineté ne repose donc que sur des titres apocryphes, justement démasqués de nos jours. Toutefois, s'il est bon de faire justice des faussaires en histoire, il ne l'est pas moins de se garder des exécutions sommaires. Dans le témoignage le plus suspect il y a souvent un certain fond de vérité à démêler. Tel est le cas des chartes, sinon inventées, du moins amplifiées ou plutôt falsifiées par l'abbé Arnaud, pour la grande gloire de l'illustre maison des Adhémar, dont il était l'archiviste, vers le milieu du xvii* siècle. Il ne serait donc pas impossible que, dans ces temps lointains, — temps de guerre et d'anarchie où, du plus petit au plus grand, c'était à qui prendrait sa part de territoire
1. Ces États, selon quelques écrivains légendaires, n*étaient rien moins que le duché de G6nes,la vicomte de Marseille, le comté d*Orange, la seigneurie de Monteil (Montélimar), la vallée de la Valdaine entre le^Hbône et le Roubion, et vingt-six villages dans le Tricastin, parmi lesquels Donzère.
et de souveraineté, Donzère se fût trouvé compris dans un de ces partages qui avaient lieu entre les Adhémar, alors très puissants dans nos contrées, — et là peutêtre est l'explication de ses changements de circonscription territoriale : tantôt dans le pagus tricastin (tfncastinensîs), tantôt dans le comté d'Orange (araustcensis). Mais cette annexion n'avait rien d'effectif ou du moins ne supposait aucun droit de juridiction, Donzère en étant exempt comme terre ecclésiastique. Quoi qu'il en soit, il est au moins certain que, du vu* au xu® siècle, il échut successivement aux abbés de Fonteneile, puis aux abbés de Donzère, d'où il passa un moment aux évoques de Viviers, puis aux abbés de Tournus, pour revenir défînitivement aux évoques de Viviers, sous l'épiscopat de Guillaume P', — Conrad III, son cousin, empereur régnant.
Ce Guillaume, le premier seigneur de Donzère dont l'histoire fait mention, mourut en il55. Or, soit que, ne pouvant le gouverner ou le défendre lui-même dans cette période si agitée et si troublée, il eût, de son vivant, et moyennant l'hommage, cédé son fief à un guerrier ; soit — ce qui est plus probable — qu'il l'eût laissé en mourant à quelque parent, héritier de son nom et de ses biens, — les noms de famille étant alors héréditaires comme les titres et les propriétés *, les premiers évêques de Viviers qui lui succédèrent parurent plus occupés de s'affermir dans le Vivarais qu'au delà du Rhône. ^
Déjà, par une charte datée d'Italie (1177), Nicolas, l'un d'eux, avait obtenu de l'empereur Frédéric P', dit Barberousse, la confirmation de toutes ses possessions
i. Dès le xi« siècle pour la noblesse, et daps le xu« pour la bourgeoisie.
plus, la déclaration que la ville et Téglise de Viviers ne relevaient que de l'empire, et n'eurent, en aucun temps, d'autre seigneur que leur évêque. — « Noble présent! » s'écrie Golumbi, qui reproduitune partie de cette charte. Mais, en voulant être seul maître de Viviers, Nicolas eut pour adversaire Raymond V, comte de Toulouse, qui prétendait tenir ce pays de ses ancêtres (1193). Robert, archevêque de Vienne, intervint comme arbitre: Raymond céda à l'évêque ses droits sur la ville de Viviers, et celui-ci lui donna, en échange, deux châteaux, plus cent marcs d'argent. Mais, de part et d'autre, le traité ne fut pas ratifié. A l'avènement de Raymond VI, en 1194, les hostilités recommencèrent, cette fois au sujet des mines de Largentière, dans le Vivarais, riche proie depuis longtemps convoitée par les évêques de Viviers, et à la possession desquelles Nicolas, en vertu de ses droits régaliens, Raymond VI, en sa qualité de comte du Vivarais, prétendaient avoir droit. Après avoir longtemps disputé, le comte et l'évêque signèrent en 1198, à Aubenas, un traité par lequel Nicolas céda en fief à Raymond la moitié du château de Largentière et de's dîmes justes ou injustes qu'ils levaient sur les mines; mais il obligea le comte à se rendre en personne à Viviers pour y jurer dans la cathédrale, foi et hommage à saint Vincent, la chaîne au cou {catenam circacollum)^ pendant qu'il embrasserait l'autel.
Ayant fait la paix avec Nicolas, Raymond VI déclara la guerre à Bertrand II de Pierrelatte, évêque du Tricastin, qui lui était hostile. Vers la fin de 1202, il passa le Rhône à la tête d'une armée d'Aragonais, de Brabançons et de Basques, et vint mettre le siège devant Saint-Paul-Trois-Châteaux. Bertrand II dut capituler et s'engager à servir Raymond en plaid et en guerre ; la
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ville fut épargnée, mais les églises et les monastères des environs n'échappèrent point au pillage. Toutefois, Donzère, qui avait alors pour prieur Agoult, de la maison des Adhémar, ne paraît pas avoir souffert. Raymond VI y avait-il des partisans? Après son traité avec Nicolas, et la capitulation de Bertrand II, c'est plus que probable. Nicolas, cependant, ne tarda pas à porter la peine de son alliance avec le chef des Albigeois contre lesquels se préparait la croisade, ayant à sa tête Simon de Montfort. Déjà excommunié et sur le point d'être déposé par les légats du pape Innocent III, il dut se démettre (1206) '.
Alors, à part Viviers, où Tévêque Bernon ou Burnon, successeur de Nicolas, tenait pour Montfort, les deux rives du Rhône, de Valence à Avignon, étaient occupées par les Albigeois {Rhodanus tenebatur ab AlbigensibxisY » A Saint-Saturnin (Pont-Saint-Esprit), le légat du pape (Bertrand) avait été accueilli à coups de pierre. Simon de Montfort, voulant chasser cette opposition, chargea secrètement Bernon de réunir un grand nombre de bateaux; puis il pa^a le Rhône à Viviers à la tête d'un nombre considérable de croisés : en vain Raymond VI; auquel s'était joint Giraud Adhémar II, coseigneur de Monteil, lui disputa le passage; ses soldats, comme frappés d'une terreur panique, se débandèrent, et Simon, grâce à la complicité de Lambert Adhémar, cousin de Giraud, entra dans Monteil.
Quelle part prirent à ces événements les seigneurs de Donzère ? C'est ce que la disparition des titres histori* ques par suite de l'incendie de ses archives, en 1485, ne
1. DoM Vaissette, Abrégé de Vhistoire du Languedoc , t. III, p. 573.