‹ Histoire de la principauté de DonzèreChapitre 72 sur 122 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mort de Jehan de Montchenu. — Claude de Tonrnon lui succède. Donzère sous son principal. — Villa Renaissance. Achèvement des fortifications. — Digues contre les eaux du Rhône. Nouvelles constructions dans la Grand'Rue et dans le Faubourg. — Création de trois foires et d'un marché. — Règlements de police dans la ville. — Abus de pouvoir du seigncurévêque, — Appel des consuls aa roi Dauphin. — Claude de Tournon n(î reconnait pas sa juridiction. — Revendication des habitants au sujet de leurs libertés, coutumes et franchises. Transaction de 1313. Principauté de Donzère sous la s uzt rai* neté du roi Dauphin. — Armes royales sur les portes de la ville et du château. — Comment Claude de Tournon interprétait la transaction de 15 1 3. —Régime de violence et d'oppression. Pierre Talpenas, Pierre Suffise et autres citoyens, traduits devant la cour de justice. — Compagnies de gens de guerre appelées dans la ville par Claude de Tournon. — Requête et supplique des consuls au parlement du Danphiné. Arrôt d'informations et envoi du secrétaire delphinal sur les lieux. -- Journée du 29 avril.— Arrôt de la cour en faveur des habitants de Donzère. — Donzère pendant les guerres d'Italie, sous François !«'. — Passage du roi : son entrevue avec Claude de Tournon. — Mort de Claude de Tournon. Ses funérailles. Violation de son tombeau pendant les guerres de religion.

Jehan de Montchenu, en succédant à Héliede Pompadour, avait eu, comme lui, à compter avec le parlement

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delphinal, au sujet de la souveraineté sur Donzère et sur Ghâteauneuf-du-Rhône ; mais le comte de Gomminges, gouverneur du Dauphiné, chargé par le roi Louis XI de régler cette affaire, étant mort, et Jehan de Montchenu, « ayant, en 1482, fait placer des panonceaux et des fleurs de lis sur les châteaux de Donzère et de Châteauneuf, le procureur général les fit enlever et défendit à tout habitant desdits lieux de Roussas, de Lagarde et de Rac, de reconnaître d'autre juridiction que celle du Dauphin ^ »

A la mort de Jehan deîlontchenu, en 1497, les armes royales replacées sur lesdits châteaux, Claude de Tournon, son successeur, protesta, et le 14 mars 1498, elles disparurent de nouveau des deux châlellenies. « Il y eut même à ce propos conflit de juridiction entre le parlement de Grenoble et le sénéchal de Beaucaire *. »

Glaude de Tournon, celui des princes de Donzère qui y a laissé le plus de traces, était fils de Guillaume V ou VI, baron de Tournon et d'Antoinette de la Roue. Il se rattachait, par sa naissance, à cette maison de Tournon, Tune des plus illustres du xvi© siècle. D'abord chanoine, puis chapelain, enfin évêque de Viviers, il apporta dans sa nouvelle dignité et dans le gouvernement de sa principauté ces instincts de faste et de grandeur et cet amour des choses temporelles qui caractérisaient sa famille, G'était l'homme des traditions féodales. Venu en pleine Renaissance, comme son frère le cardinal il aimait les arts, il aimait les lettres; mais pour lui comme pour les anciens seigneurs, juridiction signifiait encore tout pouvoir « sur et sous terre , sur cou et sur tête, sur eau, vents et prairies ». Cependant,

1 et 2. A. Lacroix, Notice sur Donzère^ p. 28. — Inventaire delà Chambre des comptes. — Chorier, II, 5K.

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h son avènement, il confirma — mais pour la renier plus tard — la charte de son prédécesseur en faveur des libertés de Donzère. Après quoi, cédant h la mode et aux goûts artistiques du temps qui substituaient partout d'élégantes villas aux châteaux forts du moyen Age, il fit bâtir, en 1498, au-dessous et à Test du donjon, sur le versant de la colline, un très bel édifice {pulchcrj'imum), « digne d'un roi », dit Coiiimbi ; 9 au-dessus de tout éloge, ajoute Aimar de Rivail, tant il se recommande de lui-même {se enim satis os tendit) * ». D*aprcs M. de Terrebasse, il n'en resterait plus que des ruines ^; mais le savant traducteur d'Aimar de Rivail ne confond-il pas les restes du vieux donjon avec le château épiscopal encore debout et dans un assez bon état de conservation? Très en vue, en effet, et couronné d'un haut colombier qui le signale au loin, avec une foit belle terrasse d*où l'on découvrait, avant qu'elle fût masquée par les maisons du faubourg: à l'est, les coteaux boisés de Donzère ; au sud-est, la vallée de la Berre, le promontoire de Lagarde-Adhémar, et la montagne de Saint-Restitut ; au midi, la plaine et le rocher de Pierrelatte, alors hérissé d'un château fort ; il a subi, depuis, divers changements plus ou moins heureux, notamment du côté du sud où la façade et la porte principale ont été à demi cachées par des annexes. Tel quel cependant, et restauré par son nouveau possesseur, M. Félix Clément, un artiste donzérois, ses murs épais, son escalier en colimaçon, ses grandes salles à hautes cheminées et à poutrelles, laissent voir encore prlus d'un trait caractéristique de l'architecture de la Renaissance. Pourquoi faut-il que la façade du levant et ses

i • De Allobrogibus, p. 86.

:!. Id. Traduction française, p. 132 >*

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jolies fenêtres à moulures cannelées aient été badigeonnées? La teinte grise que leur avait imprimée le temps leur allait si bien!

Claude de Tournon dépensa des sommes considérables à la construction de cet édifice (plus de 25,000 livres) ; mais là ne se borna point son activité. Donzère possédait nombre de terrains vagues, incultes, improductifs : ce prince, en vertu de la vieille maxime féodale : et Nulle terre sans seigneur», jugea bon de se les approprier; il planta des vignes ; il créa des prés, des vergers, des jardins ; il construisit des viviers, des garennes, et ses métairies se peuplèrent de nombreux troupeaux. Avec cela, plusieurs travaux d'utilité publique : il acheva les fortifications de Donzère ; il y établit des digues contre les eaux du Rhône et rapprocha de la ville le moulin banal.

De son côté, l'initiative privée ne resta point inactive : Tavènement et Tillustration du nouveau prince ; l'ère de paix et de prospérité que son règne semblait promettre, autant que la situation privilégiée du bourg, y avaient attiré de nouvelles familles, et de ce temps datent certaines maisons nobiliaires ou bourgeoises, qu'on y voit encore : entre atitres, la maison Suffise * et la maison Joubert* dans la Grand'Rue.

Au milieu de ce luxe de travaux jusque-là inconnu à Donzère, la peste s'y déclara tout à coup en 1503 : en vain, les plus effrayés voulurent-ils s'opposer à l'entreprise de certaines constructions hors les murs, « à cause, disaient-ils, du danger de la contagion », l'impul-

1. Aujourd'htfi habitée par M»® veuve Kose Tatjn, la doyenne de Donzère.

2. Celle, dit-on, qui s'élève au levant de la maison Suffise, en face de Tancienne maison Gilly.

kenâissâncë {37

sion était donnée, et les travaux ne se ralentirent point. C'est ainsi que le faubourg vit s'élever de nouvelles hôtelleries.

Donzère, « ville et place, entourée de murailles et de fossés, postée près et sur la rivière de Rosne et sur le grand chemin d'Avignon, en tirant vers Lyon * » ; Donzère où venaient et affluaient « plusieurs marchands étrangers, passants et repassants », n'avait encore ni foires, ni marché. Sur la requête des consuls, Claude deTournon, « désirant, disait-il, le bien et l'accroissement de sa bonne ville », y créa et « establit », par nn acte daté de son « chastel de Donzère », le 18 juin 150', « ung marché, le vendredi, pour chacune semaine, ut trois foires, l'an » : la première, le jour de Sainle-Foy (31 octobre) ; la seconde, le jour de Saint-Restilut (3 novembre) ; et la troisième, le jour de Saint-Antoine (17 janvier).

Cependant, si nous en jugeons par les règlements du seigneur évêque, un certain relâchement régnait déjà dans le régime de « sa bonne ville » : le grand nombre de bras qu'il y avait appelés du dehors pendant ses longs travaux ; le passage fréquent des « compaignons » ou des gens de guerre ; les marchands forains qu'y attiraient ses foires et son marché ; enfin l'introduction d'éléments étrangers dans sa population - n'étaient pas, sans doute, sans y avoir semé un peu d'ivraie, au préjudice de ses anciennes mœurs. De là, chaque année, par ses rues et carrefours, diverses proclamations au nom du prince, portant défense : aux habitants de jurer

t. Archives de la commune, — Charte de Claude deTournon.

2. Tout étranger venant habiter Donzère devait payer 40 florins. Droit contesté, malt maintenu par Icjug:; de Donzère, en

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le nom de Dieu et celui de la Vierge ; de se donner au Diable ; de porter « couteaulx, espées » et autres armes ; d'injurier quelqu'un de fait ou de paroles ; de prendre le bien d'autrui ; d'entrer dans la ville autrement que par les portes; d'aller, la nuit, par les rues, sans porter feu ; de jeter par les fenêtres « aulcunes choses deshonnestes » ; de faire assemblées tumultueuses ou rebellions contre les officiers; de jouer aux dés et aux cartes ; — aux taverniers de tenir jeu après les Ave Maria ; — à tout marchand étranger de traverser le territoire de laPrincipauté sans payer le péage ; enfin « aux ruffians et p... » de séjourner dans la ville plus de vingt-quatre heures, etc. ; et les peines édictées n'éfaientpas seulement l'amende, la confiscation ou la prison, mais l'exposition à un poteau sur la place publique, a les mains liées et tête nue, de midi au premier son des vêpres », et pour les blasphémateurs, « la perforation de la langue ^ ». A part certaines prescriptions, plus dignes de l'Inquisition que d'une sage police, il n'y avait là que des mesures d'ordre et de prévoyance, mais dont l'esprit contrastait singulièrement avec les actes du Prince. Ainsi, pendant qu'il recommandait le respect du bien d'autrui, il ne craignait pas — en sa qualité de seigneur temporel — de mettre la main : à Ghâteauneuf-du-Rhône, sur le prieuré de Saint-Fier re-du-Palais, possession de l'abbaye d'Ainay ; — à Donzère, sur le Devès, de tout temps propriété communale. Un arrêt du grand Conseil, en 1509, condamna le spoliateur à restituer ledit prieuré — avec 2,515 livres d'amende; et de leur côté, les consuls de Donzère, qui avaient adressé au roi Dauphin une requête, à l'effet d'empêcher l'évêque et ses serviteurs

î . Archives de Donzère.— Proclamations de Claude de Tournon.

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de conper du bois dans le Devès, en obtinrent, la même année, 29 novembre, une ordonnance conforme à leur requête * ; mais Claude de Tournon ne reconnaissait pas la juridiction royale dans la Principauté, et, prétextant le refus d'hommage, il confisqua ledit Devès à son profit.

Des plaintes ne tardèrent donc pas à se produire parmi les habitants et contre sa politique à double entente et contre ceux de ses préposés qui, par « indues et inciviles comminations, menaces et voies de fait », les empêchaient, disaient-ils, dans l'exercice de leurs droits, tels que de chasser, de construire des moulins « à mouldre sur le Rosne et sur terre », de vendre leurs blés à tous marchands étrangers, de garder les portes de la ville, etc. D'un autre côté, tant de travaux, entrepris par ce prince, ne s'étaient pas achevés sans léser des intérêts particuliers et même les intérêts généraux de la commune. Il l'avait dotée d'une superbe villa ; mais en la construisant, on avait tant chargé de terres une partie des remparts que les murs étaient tombés et gisaient sur le sol, en sorte que la ville qui, jusque-là, avait été « ville clouse de murailles et de bonnes et souffisantes portes », était « comme un villaige ouvert », ses portes ne devant servir de rien, si l'on n'y remédiait. Il avait préservé son territoire des crues du Rhône, mais il en avait usurpé une partie, notamment le Devès, au levant de la ville, où de toute ancienneté les habitants avaient accès par la combe de la Bertranesse, soit pour y « pastorguer leur bestail de laborage », soit pour s'y approvisionner de bois. Il y avait au quartier de Pontachard une source, « où était un grand recours

1 , Archives de Donzère.

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d'abrever le bestail» ; mais, en étendant ses jardins, le seigneur avait fail rompre si près de ce côté, que la source, à demi perdue, était « en dangier » de se perdre toute. Ainsi du Bois de la Ville que ses gens coupaient et dépeuplaient par ses ordres et pour son service ; enfin, chose plus grave, ne faisait-il pas « norrir par la terre de Donzère une quantité dé bestail, tant pourceaux que chièvres », qui y faisaient les plus grands dommages, sans que les habitants pussent « en avoir esmende (amende) * ». Cependant, malgré ces justes griefs, ils ne voulaient que « vivre en paix et bonne union » avec leur seigneur. « Pleyze au Révérend Père en Dieu, lui disaient-ils dans une supplique, laisser les manans et habitaus de Donzère en leurs libertés, franchises et anciens usaiges tant scripts que non scripts, sans rien muer ne oster, mais plus tost, s'il y a aulcune obscurité le déclarer souffisamment, à celle fin que jamais non y aye plaid ne question entre le seigneur, ses successeurs et les habitans.., et ce faisant, concluaient-ils, ses bonnes gens et subjets de Donzère prieront Dieu pour lui ».

Un pont, celui de la Drôme, considéré comme le principal passage de France en Provence, venait de s'écrouler. Claude de Tournon publia une lettre pastorale accordant 40 jours d'indulgences à tous les fidèles vraiment repentants qui, après s'être confessés, contribueraient de leurs biens au rétablissement dudit pont. — Ce fut là toute la réponse qu'il fit aux doléances de ses sujets. Cette satisfaction ne leur paraissant pas suffisante, ils poursuivirent leurs revendications, et par lettres patentes du Roi, portèrent leur cause au grand

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