CHAPITRE IX Les origines du temporel monastique
L'esprit de pauvreté qui auime les moines exclut souvent, à l'origine des monastères, l'idée même d'un temporel monastique. En dehors des huttes qui abritent les ascètes, des vêtements et des vivres nécessaires à l'usage quotidien, les saints fondateurs proscrivent d'ordinaire la propriété sous quelque forme qu'elle se déguise, pour la communauté des moines comme pour chaque religieux en particulier. Saint Martin refusait toute offrande faite pour ses compagnons et avant que l'argent qu'on lui envoyait eût passé le seuil de son monastère, il le dépensait en œuvres charitables ^ Au roi des Burgondes qui lui offre des terres et des vignes saint Lupiciu répond qu'il ne peut accepter de biens-fonds ■^. Plus tard, saint Colomban décline une proposition semblable que lui fait le roi Sigebert et déclare qu'il veut suivre l'Evangile et non pas s'enrichir des biens des autres 'K Les saints ermites et abbés à qui on offre de l'argent, le repoussent en exhortant leur bienfaiteur éconduit à donner ces sommes aux pauvres ' ou ne le prennent que pour le distribuer aux indigents ■''.
Parfois une nouvelle colonie monastique, enfoncée dans le désert, se nourrit exclusivement d'herbes et des fruits sauvages que produit la foret *'. Plus souvent les moines sans ressources attendent leur subsistance de la charité publique. S'il faut en croire Grégoire de Tours, saint Lupicin qui a rel'usé des
t. Cf. plus haut, p. IT), n. •-'.
•>. Grégoire de Toirs, Vitae patrum, I, 5 : « Agros el viiieas non acripieinns... (|uia non ilerct monachos facullaliljus nuindanis extoUi » (p. mij.
3. JONAS, Vitac Columbani, I, 6 (Scripl- rcruni mcnir., t. iv, p. 7-.M.
1. Vila v. Jtnnani. 7(1. ni, p. :i7.S) ; (Jrkcoikk de Toirs, Glorui vonfcss., 81, p. SOO.
.5. Vitae pal)t')ii, W, 1, p. 721.
tj. JoNAS, Vitac ri)ii(iiiti.. 1, '.', p. 7"i.
102 l'ArVRETÉ DES PREMIERS MOINES
domaines {trio lui-nirine un roi barbare de lui envoyer chaque année trois cent muids de blé, autant de mesures de vin et cent pièces d'or pour acheter les vêtements des moines •. Après sa mort, une femme étrangère réclama les reliques du saint sous prétexte qu'elle l'avait nourri lui et les siens par ses envois de blé et d'orge -'. Saint Mars, qui a creusé dans la montagne une cellule près de Clermont, où il est rejoint par des disciples, ne possède rien et est nourri par les largesses des dévots ■*. Au temps de (irégoire de Tours, des religieuses établies aux portes d'Amiens possèdent peu de bien et sont alimentées par de pieux chrétiens K Perdus dans les Vosges, saint Colomban et ses compagnons souffraient de la famine quand un abbé, averti de leur détresse, s'en vint avec des chariots ravitailler la fervente communauté ^'.
Les moines pauvres se suffisent par leur travail. Les pères du Jura, saints Romain et Lupicin, défrichaient la forêt pour conj urer la disette dont souffraient leurs religieux ^. Saint Lomer et ses moines abattent eux aussi les arbres de la foret et mettent le sol en culture autour de letir monastère ~'. Quand saint Ursus s'établit à Loches, il décide, dit Grégoire de Tours **, « qu'en ce lieu lui et toute sa communauté travailleront de leurs propres mains et tireront toute leur subsistance de la terre à la sueur de leur front. » Les religieux de Moutier-Saint-Jean du vivant de leur fondateur •', les moines défricheurs qui fondent avec saint Colomban les monastères de Fontaines et de Luxeuil"^, les compagnons de saint Philibert à Jumièges i', ceux de saint Wandrille à Fontenelle i"^, plantent des vignes et s'adonnent aux travaux des champs. La culture de la terre est dans les monastères établis par les Irlandais ou sous l'influence de leur
1. Vitae patrum, I, 5, p. 667. Grégoire de Tours dit que le fisc verse encore chaque année cette aumône aux mains des moines du Jura. •2. IhicL, XIII, 3, p. 717.