CAUSES DE LA SPOLIATION
porel ecclésiastique les convoitises des grands. Les Carolingiens ne purent rétablir et maintenir l'autorité publique qu'en distribuant les biens des églises. C'est précisément parce que cette richesse ne fut jamais complètement tarie, parce qu'elle se reconstituait sans cesse, que la spoliation se perpétua à travers toute l'époque carolingienne.
L'usage qu'ont fait ou laissé faire des biens d'église Charles Martel et les premiers rois Carolingiens, n'est nullement commandé par une opposition systématique au clergé, par la jalousie et la défiance qu'auraient inspirées au maître les détenteurs d'une large part des richesses du royaume, par le dessein d'affaiblir l'influence et l'autorité que la fortune des églises procurait aux moines et aux clercs. La politique des Carolingiens n'accuse aucune hostilité à l'égard de la propriété ecclésiastique. Nul autre souci chez eux que de l'exploiter à leur profit. Jamais ils ne visèrent à la tarir ou à la diminuer.
Disposant de maigres ressources, ils s'en créèrent aux dépens des églises parce qu'elles étaient riches mais non dans le dessein de les appauvrir. Souvent ils furent leurs bienfaiteurs dans le même temps qu'ils les dépouillaient ou les abandonnaient aux pillards. Indifférent au désordre introduit dans l'Église avant lui ou sous son principat, Charles Martel détourna le temporel des églises pour des besoins qu'il estimait majeurs. Ses successeurs, soucieux de réparer le dommage, ont cru eux aussi ne pas pouvoir renoncer à une exploitation si fructueuse. Tous ont dit et probablement pensèrent qu'ils y étaient contraints par la nécessité.
Les Carolingiens n'ont pu l'emporter sur l'aristocratie en Austrasie, Neustrie, Bourgogne, Aquitaine, sans combler de largesses leurs partisans 1. Il fallait donner aux pays récemment soumis des administrateurs choisis parmi leurs fidèles et les possessionner dans la région 2. Ni le patrimoine
i. Les spoliations de biens ecclésiastiques, les évictions d'évêque ou d'abbé, le don des évêchés à des laïques, voire les libéralités de Charles Martel à des églises sont mis souvent en relation avec la lutte du prince contre Raginfride, créé maire du palais par les Neustriens (Hincmar, De jure metr., 20, Migne, cxxvi, 200 ; Pita Rem., Préf., SS merov., ni, 251 ; Gesta abb. Fontan., 3, SS, 11, 277 ; episc. Virdun., 11, SS, iv, 43 ; quelques manuscrits des GestaTrever., vin, 161; Ann.Bland., 7, v, 22 ; Fund. mon. Bland., xv, 623 ; Mirac. Bercharii, 2, p. 435 ; Vita Rigob., 12, A.S., Janv., 1, 176), avec les guerres deCharles contre les « tyrannos per totam Francciam dominatum sibi vindicantes » {Mirac. s. Benedicti, 1, 14, éd. de Certain, 35)
2. Cf. R. Poupardin, Grandes familles comtales à V époque caroling., App. xn. dans Le royaume de Provence, 382. En 733, Charles Martel établit ses leudes les plus fidèles en Bourgogne pour s'assurer du pays (Fredeg. conlin., 14, SS merov., n, 175) ; et. Brunner, Der Reiterdienst und die Anfânge des Lehnwesens, dans les Forschungen zite Gisch d> dsutschen Rech es, 69). Après la restitution faite à Saint-Victor de Mar-
8 l'équipement des milites cause du pillage
de la famille carolingienne, ni les propriétés du fisc appauvri des Mérovingiens, ni l'avoir propre des rebelles confisqué par le vainqueur n'eussent suffi à rémunérer les services des siens, à acheter les dévouements nécessaires, à dénouer les coalitions des grands. Le temporel des églises en supporta les frais au VIIIe siècle, comme au IXe il pâtit du besoin qu'eurent des princes et rois rivaux de récompenser, de maintenir et de gagner des fidélités toujours chancelantes. Charles Martel et ses héritiers ont dû entretenir les troupes de milites qu'ils occupaient à de perpétuelles campagnes ; les soulèvements qui se produisent en Neustrie, les expéditions en Bourgogne, en Aquitaine, la résistance aux invasions des Sarrasins, les guerres en Bavière, en Frise, en Thuringe, en Saxe, plus tard en Italie, en Espagne, ne laissaient guère de répit aux serviteurs du prince. L'équipement est devenu en ce temps, du fait sans doute des incursions des cavaliers arabes, plus coûteux qu'autrefois. C'est pour joindre cet insaisissable ennemi, ou se dérober à sa poursuite, que les Francs, suivant une hypothèse très vraisemblable \ renoncèrent à combattre à pied. Le service à cheval accroissait singulièrement les charges de la guerre 2. Les premiers Caro-
seille des biens spoliés par Anténer, un alaman, Ardingus, s'en saisit à son tour, pour en faire un bénéfice en faveur d'un vassus (notice citée, Amplis?, coll., i, 41). Cet alaman établi en Provence est évidemment une créature de Charles Martel ou de Pépin le Bref, possessionnée dans le pays pour y servir les intérêts des Carolingiens. De même Pépin établit en Aquitaine ses ducs et ses juges (Fredeg, contin., 53, P. 192).
1. H. Brunner, op. cit., 60-1 C'est dans les régions envahies par les bandes sarrasines, probablement en Aquitaine, que commença le service à cheval. Il s'introduisit ensuite peu à peu dans les régions du Nord (p. -3).
2. Suivant H. Brunner (loc. cit., et Deutsche Rechtsgcsch.,\, 246), cette transformation de l'équipement et les conditions nouvelles delà guerre suffiraient à expliquer l'initiative prise par Charles Marte' de distribuer aux siens les biens du clergé. Il faudrait voir dans le Reiterdienst. la cause initiale du Lehnwesen, dont l'Église a fait =urtout les frais. Charles Martel se serait avisé que le sacrifice du patrimoine de l'Église était devenu nécessaire au salut de la chrétienté assaillie par les infidèles. A notre avis, la révolution qui s'opère dans l'armement sous le choc des cavaliers sarrasins n'est pas la cause première du pillage qui commence avant les invasions arabes. La substitution du service à cheval au service à pied, en rendant la guerre plus coûteuse, a dû simplement contribuer à accélérer le détournement aux usages de la milice des biens du clergé. Aucune source contemporaine n'établit une relation entre le pdlage et le nouvel armement. M. Brunner allègue (p. 72) un passage de la chronique de Saint- Wandrille qui prouverait l'affectation des biens d'église à l'équipement des cavaliers : « Nam unde milites Christi alimoniam consequebantur, inde nunc pastus exhibetur canibus et unde lumen ante aram Christi in ecclesia lucere solebat, inde armilloe, balthei et calbares fabricantur, necnon sellae equinœ auro argentoque decorantur » (10, SS, 11 283). Mais le moine chroniqueur se lamente ici sur l'emploi, au temps où il écrit (IXe siècle), de biens perdus depuis un siècle déjà, biens que l'abbé Teutsindus avait cédés, en 734, jure precarii au comte Ratharius. Ce développement banal sur les usages profanes, auxquels les séculiers consacrent les biens d'église, ne prouve pas qu'au temps de Charles Martel ils furent