‹ Histoire de la propriété ecclésiastique en FranceChapitre 187 sur 1164 · PROTESTATIONS D'AGOBARD · texte numérisé non relu

PROTESTATIONS D'AGOBARD

on tint vraisemblablement pour inopportune et intempérante leur initiative. Elle suscita une invincible opposition de la part des laïques qui détenaient les biens revendiqués au nom des églises.

En 822, à Attigny, où l'empereur fait pénitence de ses fautes, les évêques et les grands sont invités en son nom par les pri 'mores qui président, Adalhard, abbé de Corbie, Hélisachar, abbé de Saint-Riquier, à faire connaître les abus qu'il faut extirper 1. Au jugement d'Adalhard, dans aucune assemblée depuis le temps du roi Pépin, la cause des intérêts publics ne fut débattue avec tant d'élévation et d'éclat 2. C'est dans cette réunion qu'Agobard souleva inopinément la question des biens d'église.

Il est nécessaire, déclare-t-il aux présidents de l'assemblée, que votre industrie fasse entendre à notre magnanime empereur les périls encourus du fait des biens d'église que des hommes laïques administrent et appliquent à leurs usages personnels, en dépit des prohibitions des canons3. Agobard dénonçait par là tout abus fait par les laïques de la propriété sacrée, soit les atteintes portées par les particuliers, à titre privé, aux règles canoniques qui la régissent, en particulier le droit que s'arrogent les maîtres des grands domaines sur l'église de la villa, ses biens et ses dîmes 4, soit les sécularisations ordonnées par raison d'Etat, le jus beneficii s'exerçant par commande-

1. Agobardi ep. 5, De rébus eccles., 2 et 3, Ep., V, 166 et 167.

2. Op. cit., : « se rumquam sublimius vel gloriosius causam profectus publici moveri et cogitari vidisse a tempore régis Pippini usque ad diem illum » (p. 166).

3. 4 : « Necesse est ut vestra industria magnanimitati ejus suggérât pericula de r'ebus ecelesiasticis quas contra vetitum et contra canones tractant et in usus proprios expendunt homines laici » (p. 167).

4. Le traité, qu'à l'occasion de ces incidents Agobard consacre à la question des biens d'église, renferme évidemment la substance et le commentaire des plaintes formulées par lui à Attigny. Parmi ceux qui abusent des biens ecclésiastiques, l'archevêque range certainement les particuliers propriétaires d'église, « quorum proavi aut abavi construxerunt ecclesias»et qui font usage et trafic, non seulement des biens de ces églises, mais des églises elles-mêmes: «Nunc non solum possessiones ecclesiastice sed ipse etiam ecclesiae cum possessionibus venumdantur » (15, p. 172). A l'adresse de ces laïques propriétaires d'églises rurales et qui disposent à leur gré des biens de leurs églises, il rappelle les canons interdisant « ex laicis... non solum possessores sacrarum rerum sed nec dispensatores fieri » (19, p. 174). Cf.. Stutz, Gescli. d. kirchl. Benef., 237). Jonas d'Orléans dénonçant l'usurpation des dîmes par les propriétaires des églises rurales, accuse semblablement les laïques de détourner à leurs usages les biens ecclésiastiques: «laicorum ut in suos suorumque ex his quidquam retorqueatur usus » (De instit. laie, II, 19, Migne evi, 205). Comme Agobard, Jonas s'élève contre une opinion très répandue : « ut hoc se juste et rationabiliter, imo inculpabiliter sectari posse putarent ». Il estime que le capitulaire « de non dividendis rébus », promulgué par l'empereur Louis, a mis fin à cette insoutenable prétention. Voir aussi Cap. ab episcopis tract., 829, 1, Cap., II, 6.

158 l'usage des biens sacrés dénié aux laïques

ment royal sur les terres des évêchés et abbayes *. Les saints canons, écrira-t-il, réservent les revenus ecclésiastiques à la nourriture des pauvres, à l'entretien des clercs, aux réparations des bâtiments, aux besoins des recteurs des églises 2. C'est ailleurs qu'il faut chercher de quoi subvenir aux chiens, chevaux, aux serviteurs d'hommes et de bêtes, aux délices d'une vie mondaine 3.

Agobard n'ignorait pas que, dans l'opinion courante au palais et parmi les grands qui l'écoutaient, les besoins du royaume permettaient d'appliquer aux usages publics les biens sacrés. Mais il récuse ces prétendues nécessités alléguées par Louis luimême au plaid de 819. Devant Dieu tout est présent, même l'avenir inconnu des hommes. Les besoins nouveaux qu'on allègue aujourd'hui, ne l'ont pas détourné de poser une règle inflexible et ne peuvent par conséquent être invoqués contre elle4.

Agobard pourtant ne réclamait pas, à Attigny, la solution immédiate et radicale qu'appellent ses démonstrations. Si des biens sacrés ont été convertis illicitement à des usages laïques, ce n'est pas, a-t-il dit, le fait du seigneur empereur, mais la faute de ses prédécesseurs ; aussi lui est-il impossible de réparer toutes les usurpations commises par ceux qui régnèrent avant lui. Il importe seulement que les conseillers de l'empereur lui signalent le danger. Bien qu'il ne puisse le conjurer, du moins la crainte et l'affliction qu'il en éprouvera lui obtiendront excuse auprès du Seigneur 5

1. Le soin que prend Agobard de disculper l'empereur Louis du transfert des propriétés sacrées aux usages laïques qu'ont illicitement opéré ses prédécesseurs (cf. plus loin n. 5) montre qu'il s'agit aussi et surtout des sécularisations. Ce sont sans doute ces bénéfieiers royaux qu'il a en vue, quand il énumère les dépenses d'ordre profane (cf. n. 3) que défrayent les revenus ecclésiastiques.

2. 19 :« statuerunt sacri canones modum res ecclesiasticas dispensandi ; scilicet ut in alendis egenis, in sustentandis clericis, in reparandis fabricis atque réctorum subplendis necessitatibus expenderentur » (p. 174).

3. 28:«aliunde subministrandumestcanibuset cavallis, ceterisque tam hominum quam animantium ininistris que vel ad delicias, vel ad pompas, turpesque jocos a divitibus possidentur » (p. 178). Agobard déclare que ce reproche ne s' adresse pas aux seuls laïques, mais aussi aux évêqnes, abbés et à certains clercs qui abusent auss des biens d'église (29, p. 178) ; l'avertissement adressé aux mauvais évoques, prêtres et abbés ne doit pas donner sécurité aux laïques «indebite ecclesiasticis rébus utentes » et qui dépensent ces revenus à s'offrir des festins, à rassasier des histrions et des jongleurs, alors que les pauvres de l'église meurent de faim (30, p. 178-179).

4. 4: «quam ob rem iste, quas aune hommes pretendunt, nécessitâtes et quarum causa se impune putant res sacras in usus communes vertere, licet tune hominibus futurae essent, Deo tamen présentes erant » (p. 167).

5. :«Sed quoniam quod de sacris rébus in laicales usus inlicite translatis dicimus, non fecit iste domnus imperator sed precessores ejus et propterea isti impossibile et omnia emendare que antécédentes maie usurpata dimiserunt. Saltim admonentibus vobis recogitare dignetur periculum, quod licet vitare nequeat, tamen dum pensât, timet ac dolet, apud tnisericordem Dominum fiât per haec excusabilis » (loc. cit.).

Page 1