EFFET PRODUIT PAR LES RÉCLAMATIONS D'AGOBARD
soulevé des discussions et discordes inouïes au sujet des biens d'église 1.
On s'explique l'émotion dés laïques détenteurs des biens d'église. Leur paisible possession est troublée par des protestations qui s'inspirent de la pure discipline canonique, mais s'insurgent contre une opinion reçue et fortement enracinée. Ils les qualifient d'inouïes; elles l'étaient en effet, puisque jusqu'alors aucun membre du clergé n'avait osé s'élever contre les sécularisations ordonnées par Pépin et Charlemagne. L'épiscopat, jusque là, s'était tu et incliné devant la volonté du souverain et fa raison d'État. Pour la première fois, le clergé, par la voix d'Agobard, blâme les monarques qui ont sécularisé les biens d'église, déclare en péril l'âme des usurpateurs et celle des détenteurs. C'était une grande nouveauté que de refuser aux exigences des besoins du royaume la faculté d'autoriser et de couvrir la sécularisation des biens d'église. Par là, toute la politique de Pépin et de Charlemagne en ces matières était condamnée. Les vues d'Agobard ont été adoptées par ses collègues ; elles n'ont été désavouées ni par les conseillers impériaux, ni par l'empereur lui-même. Sans doute, Hélisachar et Adalhard, pas plus qu'Agobard, n'ont opiné qu'il fallait faire rendre gorge aux détenteurs des biens spoliés ; Louis le Pieux ne les menace pas d'éviction ; cette tolérance peut-elle rassurer ceux qu'on déclare être d'injustes occupants ?
Les idées qu'Agobard avait mises en circulation, continuèrent de travailler les esprits du clergé et des moines. En 828, l'empereur, alarmé par diverses calamités, avait annoncé l'intention d'examiner dans une grande assemblée quelles offenses avaient pu déchaîner sur son empire la colère divine. Chacun était invité à rechercher d'ici-là les abus qui devaient être corrigés 2. Wala rédigea pour son usage personnel un mémoire où il consignait tous les vices du temps, mais, à entendre son biographe,- avec une telle modération qu'aucun adversaire n'eût pu contester la parfaite exactitude du tableau. Au plaid tenu à Aix au cours de l'hiver, et où n'étaient présents d'ailleurs qu'un petit nombre d'évêques et de grands du royaume, il exposa devant l'empereur et les proceres que dans l'em-
1. 1 : « clari et bonorati viri, per Septimaniam et Provintiam consisteates, de me incessanter obtrectando loquantur, quanquam nec ceteris parcant, dicentes niovisse nos ac praecipue me inauditam contentionem atque discordiam pro ecclesiasticis rébus» (p. 166). Nos doit s'entendre des évêques ; l'empereur, àThionville, cherchait à rétablir l'union entre les comtes et les évêques ; peut-être aussi Agobard désigne-t-il ici tout le corps des moines et des clercs zélés pour la réforme, y compris Adalhard et Hélisachar.
2. Vita Walae, 1T, 1, SS, II, 517 ; Hhidow. ep., 8?.R, Cap., Il 4 ; Episc. relalio, 629, p. 2;
PROTESTATIONS DE WALA 163
pire tout était corrompu et dépravé 1. Son biographe a retenu surtout le jugement porté par lui sur l'ingérence du pouvoir royal dans les choses divines 2, le don fait par l'empereur des honores ecclesiarum 3 et la sécularisation des biens d'église. Sur ce dernier point, Wala reproduit les vues d'Agobard, mais avec plus de développement et de précision.
«Les biens qui, par l'aumône, ont été consacrés au Seigneur, sont la propriété de ses églises ; ils ont été donnés suivant les formes légales à leurs pauvres et surtout au clergé qui les dessert. Les ressources ecclésiastiques ne sont pas autre chose que la rançon des péchés, l'offrande votive des fidèles, le patrimoine des indigents. C'est pourquoi, sitôt que des biens ont été légitimement consacrés au Seigneur, ils doivent être abandonnés en toute liberté à ses serviteurs, à ses pauvres et pour l'usage de sa milice *». Pour mieux combattre l'attribution de ces biens aux milites royaux, Wala représente que les clercs, les moines et leur clientèle de nécessiteux forment, eux aussi, une milice : « Que le roi, disait-il, dispose de toutes les ressources de la république pour les dispenser librement aux usages de sa milice ; que le Christ jouisse des biens ecclésiastiques comme d'une autre république réservée aux usages de tous les indigents et de ceux qui ont embrassé son service. Le roi exercera une simple surveillance afin que ce temporel soit confié à des hommes qui le dispensent fidèlement et le gouvernent sagement 5 \ Sous des formules plus larges, accommodées à un envahissement total de l'Église par les séculiers, les réformateurs du XIe siècle reproduiront exactement la pensée qui inspire déjà leur précurseur du IXe siècle.
i. : « Qua de causa parvani edidit schedulam quidem sibi ad memoriam. in qua litteris depinxit universa regni lîujus efricaciter vitia, sicque circumspecte ut nui lus adversariorum omnia ita non esse negare posset. Inde ad comitatuin rediens, omnia coram Augusto et coram cunctis ecclesiarum praesulibus et senatoribus proposuit... etostendit cunctaessecorrupta veldepravata» (loc. cit.). Suivant Paschase Radbert Wala parle devant tous les évéques et les grands • mais les autres documents signalés dans la note précédente, nous apprennent que la grande assemblée projetée ne put avoir lieu en raison des guerres et que le plaid a été tenu au cours de l'hiver « cum quibusdam fidehbus ».
a. 2 : « tu rex.... in divinis autem ne ultra te ingéras quam expédiât » (p. 548).