‹ Histoire de la propriété ecclésiastique en FranceChapitre 244 sur 1164 · ESPOIR FONDÉ SUR CHARLES LE CHAUVE · texte numérisé non relu

ESPOIR FONDÉ SUR CHARLES LE CHAUVE

long silence que Pépin et Charlemagne imposaient, des voix isolées se sont fait d'abord entendre. Un Agobard, un Wala étaient appuyés sans doute par l'adhésion de nombreux membres du clergé, mais ils parlaient pour leur compte, sous leur seule responsabilité. En 836, c'est une assemblée d'évêques qui prend position, à une heure où des atteintes nouvelles portées au patrimoine des églises ont redoublé l'alarme. Le document rédigé en concile, est une sorte de manifeste. Il marque l'état d'esprit du clergé et annonce les résistances qu'après la mort de Louis le Pieux l'épiscopat opposera aux sécularisations ordonnées par les rois, comme au pillage des biens d'église par les simples particuliers. De ce premier article des doléances du clergé l'opposition s'étendra aux autres abus, si nombreux, qu'a fait naître l'ingérence des souverains dans l'attribution et le gouvernement des évêchés et abbayes.

En Francia occidentale, le clergé, généralement fidèle à la cause de Charles le Chauve, avait fondé de grandes espérances sur le jeune prince qui lui devait beaucoup ; on comptait que déférent aux avis des évêques, il serait le protecteur de leurs intérêts. Le visionnaire Audradus a été témoin du pacte passé entre le Seigneur et les fils de Louis : « Toi mon enfant, aurait dit le Seigneur à Charles, si tu es humble et obéissant, si tu rétablis mes églises dans l'état réglé par moi, si tu obliges tes sujets à renoncer aux rapines, aux déprédations et aux violences que souffrent les églises, voici ton sceptre et ta couronne 1». A la vérité, au cours d'une guerre dont cette couronne était l'enjeu, le jeune roi, avait fait comme les autres. Mais on espère qu'il s'amendera sur les représentations du clergé. On redoute seulement sa faiblesse, son inexpérience, qui le livre aux suggestions de conseillers intéressés et aux exigences de ses serviteurs. Il importe surtout d'obtenir, soit des grands laïques qu'ils cessent de solliciter du souverain des biens et des honneurs ecclésiastiques, soit du roi lui-même qu'il refuse désormais de les écouter.

Le clergé a cherché d'abord à s'entendre à ce sujet avec l'aristocratie laïque. Quelque temps après la conclusion des accords de Verdun, au mois de novembre de la même année 843, les grands laïques et ecclésiastiques délibéraient en présence du roi à Coulaines. On rappelle comme il avait été dififi-

i. Liber revcl., fragm. xi : « Et dixit Dominus Carolo : Tu puer meus, si lmmilis et obediens fueris et permanseris coram me, et ecclesias meas restitueris in statum suum quo ordinavi eas... et a rapinis et depraedationibus et ecclesiarum violationibus omnem populum qui tibi committitur cessare feceris,... ecce do tibi sceptrum regni et coronam » (éd. Traube, Abh. Bayr. Akad. d. Wiss., Philol Klasse, xix, 383 et Migne, cxv, 25). . .

ASSEMBLÉE DE COULAÎNES 207

cile de rétablir la paix entre les rois frères, de s'accorder sur la part qui reviendrait à chacun, de rendre à la sainte Église et au peuple fidèle la tranquillité après de telles secousses l. Bien des traces ont été laissées par la tourmente. Pour les faire disparaître, tous, clercs et laïques, se sont exhortés les uns les autres à déraciner de leur cœur tout sentiment de rancune, à établir entre eux la concorde de la paix et la véritable amitié, afin de pouvoir traiter ensemble des intérêts du roi et du royaume. Ils ont conclu d'une seule âme cet accord 2.

A Coulaines, il semble que les hommes d'église et les grands laïques aient tenté de mettre un terme à la querelle qui, depuis longtemps déjà, divise l'ordre vénérable des clercs et les hommes illustres de la noblesse laïque. Déjà en 823, Louis le Pieux s'était efforcé, sans y réussir parfaitement, d'apaiser leur dissentiment et de les incliner à de mutuelles concessions. Parmi

1 : «Ut non sine maxima difncultate... inter nos fratresque nostros pacificatio et paterni regni ex consensu divisio, seu ejusdem sanctae ecclesiae ac fidelis populi tantorum laborum quantulacunque fieret respiratio » [Cap., n, 2=14). Dans toutes les assemblées tenues pendant les premières années qui suivent la paix, les évêques déplorent la discorde des rois, qui a naguère si profondément bouleversé l'église (Syn. ad Theodoms vûlam, 1, p. 113 , Conc. Vem., p. 383).

2. : « Quapropter venientes in unum fidèles nostri, tam in venerabili ordine clericali quam et inlustres viri in nobili laicali habitu constituti,... hortatus est alter alterum, immo omnes se invicem monuerunt ut cuncti universum animi rancorem pro quocunque conceptum negotio a corde propellerent,... quatenus... de régis ac regni stabilitate et utilitate possent tractare sublimius. . . Sicque. . . laudabili conventu unanimiter etc » (loc. cit.). M. F. Lot écrit (p. 96-97) à ce propos : « En prenant à part les grands laïques, en les chapitrant, en les suppliant de ne point arracher à la faiblesse du jeune roi des concessions de domaints et des faveurs désastreuses à l'Église et au bien public, les évêques crurent sans doute suivre une tactique habile, nullement avilir la royauté, alors que par orgueil, par aveuglement, sous l'influence de préoccupations matérielles — recouvrer les domaines donnés en bénéfice aux grands — , ils la livraient à l'aristocratie ». L'épiscopat ne paraît pas s'être inquiété de l'usage que fait le roi des fiscs, comtés, honneurs laïques, mais seulement de l'abus fait des abbayes et des biens ecclésiastiques. Les évêques sont incontestablement dans leur rôle en s'opposant aux sécularisations nouvelles qui ruinent le temporel ecclésiastique, à l'attribution de monastères réguliers à des abbés laïques qui y introduisent le désordre et l'indigence. L'opposition des évêques à ces pratiques est légitime et naturelle. L'appel fait par eux à la discipline canonique forme un contrepoids nécessaire à l'envahissement des laïques. S'il est vrai que le pouvoii royal s'affaiblit, les tractations de Charles avec ses fidèles à Coulaines manifestent l'évolution qui s'accomplit, bien plutôt qu'elles ne l'opèrent, et d'ailleurs le pacteconclu entre le roi et les grands a maints autres objets que la question des biens d'église. Si le clergé s'était prêté à l'usurpation de sesbiens,il n'eût pas p«r là empêché ni retardé cette évolution. L'avenir montrera que la royauté n'avait chance de trouver un point d'appui que du côté de la féodalité ecclésiastique naissante. Les rois avaient intérêt non pas à séculariser la plus large part possible des biens d'église en faveur des grands laïques qui les céderont à leurs propres fidèles, mais à permettre aux pré lats de se constituer une clientèle de milites qui seront au service du roi, en même temps que "de leur église. On verra précisément que la pratique du précaire verborégis a disparu pour faire place au bénéfice tenu exclusivement des églises par les milites qui les défendent et qui remplissent auprès du souverain le servitium. dû par elles.

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