PRÉCAIRES DÉLIVRÉS SUR L'ORDRE DU PRINCE
du palais. Un abbé de Saint-Denis avait déjà, au VIIe siècle, accordé la villa de Taverny à un certain Jean sur demande présentée par le maire du palais Ebroin. Du vivant de Pépin d'Héristal, le même domaine avait fait l'objet de précaires sur intervention du roi Childebert III et de Grimoald, maire du palais de Neustrie et frère de Charles Martel 1. Vraisemblablement, celui-ci recourut parfois à la même pratique commode quand, sans vouloir dépouiller un évêque ou un abbé de sa charge, il souhaitait pourvoir à ses dépens un fidèle. L'abbé Teutsindus a aliéné les biens de son monastère en faveur non seulement de ses proches mais aussi des hommes royaux. Peut-être, comme sous Pépin l'abbé Widolaicus 2 ne l'a-t-il fait que sur un ordre transmis par le palais. Le comte Ratharius qui entra en possession en vertu d'un précaire, était sans doute le plus considérable de ces serviteurs du maître.
Mais souvent aussi Charles Martel attribuait à ses fidèles des bénéfices constitués aux dépens d'une église, sans user de l'intermédiaire du prélat et en négligeant la formalité du précaire. Le bien d'église sécularisé par son ordre est tenu de lui seul en bénéfice. Plusieurs diplômes de Pépin et de Charlemagne restituent aux moines de Saint-Denis des biens qui leur avaient été enlevés par des méchants, par l'inique cupidité de gens mal intentionnés. Cette formule vague et d'usage courant 3 rejette, semble-t-il, ici sur des particuliers l'odieux des sécularisations que la chancellerie de Pépin se
i. Dipl. du roi Pépin de 754, DD Karol., 7, p. 11. Cf. La propr. ecclés. époque mérov., 450. M. Bondroit (Les precariae verbo régis, 33), établit bien la similitude des precariae de Childebert et de Grimoald avec la precaria accordée par un abbé de Saint-Denis à la demande (petitio) d'Ebroin. Il s'agit de pièces tenues pour régulières et qu'on produit en 754 pour marquer qu'au temps de Grimoald et d'Ebroin, le bien appartenait aux moines de Saint-Denis et que par la suite seulement il leur fut soustrait.
2. Gesta abb. Fontan., 10, p. 282 ; 15, p. 290-291. Cf. Ribbeck, p. 22. Les biens dont Gervoldus obtient de Charlemagne la restitution (rébus ecclesiae nostrae injuste ablatis ant etiam spontanea patrum cœnobii voluntate regiis hominibus contraditis, 16, p. 292) représentent les biens aliénés tant par Teutsindus sous Charles- Martel que par Widolaicus sous Pépin, probablement sur l'ordre du palais qui ne laissait guère place à la volonté spontanée de l'abbé.
3. La formule relative aux mali homines qui ont enlevé des biens aux églises est d'usage ancien. On la trouve déjà dans un diplôme de Clotaire III du 18 août 666 en faveur du monastère de Bèze (DD regum merov., 43, p. 41), à une époque où les maires du palais ne distribuent certainement pas encore les biens d'église à leurs hommes. Quand, à l'époque carolingienne, il est dit que des propriétés ecclésiastiques ont été spoliées par des méchants, on ne peut en conclure qu'il s'agit exclusivement de vassaux du prince ; mais dans les diplômes relatifs à Taverny, à Essonnes, à Cuisinas, ils sont certainement en cause et probablement aussi dans le diplôme de 750-75i. Cette formule générale s'applique à toutes les spoliations, celles qui sont l'œuvre de simples particuliers, comme celles qu'ordonne ou qu'autorise le souverain.