CONFIANCE DES DONATEURS TROMPÉE
toute indépendance 1. Homblières, devenu au Xe siècle monastère seigneurial de la maison de Vermandois, a été inféodé à un laïque qu'anime le zèle réformiste. Pour assurer la liberté de la communauté, lui-même et son seigneur jugent pourtant indispensable de remettre l'abbaye aux mains du roi.
A la vérité, les rois trompent souvent la confiance de ceux qui ont mis en leur pouvoir un monastère pour le protéger contre la cupidité des laïques ou l'envahissement d'une autre église. Non seulement le roi cède ces monastères en bénéfice à des séculiers et à des laïques, mais il en abandonne même la propriété, contrevenant ainsi aux volontés des donateurs. Troandus, créateur du monastère de Holzkirchen, en avait fait don à Charlemagne dans l'intention sans doute de garantir à cet établissement une existence indépendante ; or Charlemagne le soumit au monastère de Fulda. Louis le Pieux dispose en faveur du monastère de Kempten de la cella de Stettwang, qui avait été donnée à son père 2.
Parfois même, la cession faite par le roi d'un monastère à un laïque qui le possédera comme un alleu, vient anéantir les précautions prises par le fondateur contre ses héritiers. Louis le Pieux donne à son fidèle Betton pour en faire ce qu'il veut, une cellula que les grands parents de ce dernier avaient livrée par charte à Charlemagne 3. L'empereur assure par là à Betton un héritage dont son aïeul avait sans doute voulu expressément le frustrer dans l'intérêt des religieux.
C'est l'abus que constatent et condamnent le concile de Meaux et le capitulaire de Soissons : « Tels monastères ont été remis par les fondateurs aux mains du prince, afin qu'il les prenne sous sa protection et voici qu'à présent ils sont donnés à titre d'alleux »4. Les missi du roi ont ordre d'enquê-
i. Dipl. du Ier oct. 949 : « quod (le concours demandé en vue de la réforme) nostra annuente authoritate, praedictus Eilbertus praedictam abbatiam domino suo comiti, videlicet Adalberto, reddidit ; isdem vero cornes nostrae ditioni eamdem obtulit, ea scilicet ratione ut praecepto nostrae authoritatis, ...sine aliqua alicubi subjectione abbati regulari concessa... permaneret » (Lauer, R. A. Louis IV, 32, p. 77). Suivant la bulle du pape Agapit de 955 (J W 3672), la réforme a été faite à l'instigation du roi, du comte et d'Ilbert « qui eamdem abbatiam jure beneficii possidebat » (Colliette, Mem, hist. Vermandois, I, 564).
2. Plus haut, p. 10, n. 1. De même, suivant des diplômes suspects, Louis le Pieux aurait donné à Aniane les monastères de Gellone et de Casanova remis par leur fondateur, le comte Guillaume, à Charlemagne.
3. Form. imper., 27, Zeumer, 305. Le fait que ce diplôme trouve place dans un formulaire comme exemple de « donatio imperialis » permet de penser que l'empereur cédait assez souvent un monastère aux descendants de celui qui en avait fait don aux souverains.