LA RÉGALE SOUS CHARLEMAGNE
à la faire durer. L'évêché dont le titulaire est mort ou a été déposé tombe, en effet, aux mains du roi. Il le retient dans son dominicatnm et se substitue, dans la jouissance du temporel épiscopal, au prélat défunt ou disgracié, jusqu'au jour où il lui aura donné un successeur.
Ce droit, qu'à l'époque moderne, on désigna par le terme, inconnu à cet âge, de « droit de régale » est exercé d'une manière habituelle par les souverains du IXe siècle et il en fut fait usage, semble-t-il, déjà par Charlemagne. Hincmar du moins, dans un écrit présenté en 876 à Charles le Chauve, rapporte incidemment qu'après la mort de Tilpin, en 794, Charlemagne a retenu l'évêché de Reims dans son dominicain m 1. Un diplôme de Louis le Pieux, interpolé peut-être par Hincmar, rappelle que les prédécesseurs de cet empereur ont eu en mains quelque temps cet évêché 2. L'historien des évêques du Mans, qui écrit vers le milieu du IXe siècle, raconte qu'à la mort de Gauzioléne, tous les siens, clercs ou laïques, se rendirent, sur le conseil du vidame, près de Charlemagne pour lui demander de devenir ses hommes et de retenir leurs bénéfices par la concession nouvelle qu'il leur en ferait. Le roi leur aurait permis de garder leurs bénéfices par l'effet de sa largesse. Les propriétés de l'évêché ou bien restèrent aux mains des hommes de Gauzioléne devenus les serviteurs de Charlemagne, ou bien furent attribués par lui à ses autres vassaux 3. Hodingus, à qui le roi donna l'évêché, n'y trouvant pas de quoi subsister, se retira. Sous le pontificat de Mérolus et de Francon, Charlemagne décida que ces bénéficiers tiendraient les biens, non plus de lui, mais du prélat, en vertu d'un acte de précaire régulier 4. Si peu sûrs que soient les récits des A dits, celui-ci n'est pas invraisemblable. Pendant la vacance du siège, Charles a tenu l'évêché du Mans dans son dominica-
1. Hincmar, De villa Xovil. : « Defunc o Tilpino... tomiit d<>mnu rex Carolus Rhemense episcopium in suo dominicatu et dédit villam Noviliacum in beneficio » (SS, XV, 1168).
2. : « pro remedio animae genitoris nostri atque caeterorum praedecessorum nostrorum qui eumdem episcopatum contra salutem suam aliquandiu tcnuerant et in suos usus contra ecclesiasticas régulas et res ac facultates ecclesiae ipsius expenderant » (Flodoard, Hist., II, 19, SS, XIII, 469).
3. Actus pontif. Cenom., 17 : « hominibus Gauzioloni quos sibi ad faniulanduni tune receperat, sicut antea habebant, habere permisit et aliissuis vasis in beneficium dédit » (éd. Busson, Ledru, 263). Le vidame aurait été puni par une mort prompte de sa mauvaise action (18, p. 265).
1. 19, Gcsta Meroli : « praecepit (Karolus) ut omnes qui res sancte Marie et sancti 1 irervasi, ex predicto episcopio ejus ex largicione habebant, per precarias ipsius urbis episcopi... sub censu haberent » 'p. 267) ; 21, Gcsta Franconis : « Pjecepit... ut omnes qui eadem bénéficia sua largitione habebant, non jam per suum beneficium sed per precarias ab episcopo ejusdem loci acceptas haberent » (p. 272-3).
l'évêché dans l'indominicatum royal 105
tum ; les bénéficiers de l'évêque défunt sont devenus les siens ; il a usé à son gré des biens disponibles. Le premier successeur de Gauzioléne n'a pas été mis en possession ; mais le roi se désiste en faveur de Mérolus et de Francon des droits qu'il avait exercés au temps où il retenait Y episcopatus du Mans.
Après la déposition d'Ebbon, l'évêché de Reims considéré comme vacant fut certainement retenu, à certains instants du moins, dans l 'indomini 'catum royal. Dans un diplôme du 10 octobre 845, Charles le Chauve avoue qu'il a été obligé de céder en bénéfice des biens de l'évêché rémois au temps où il l'a reçu des mains de Foulques, précédemment administrateur de cet évêché l. Celui de Laon était sans doute aussi aux mains du roi quand une église rurale, propriété de cet évêché, passa de l'indominicatum royal aux mains d'Hincmar de Reims 2. C'est, semble-t-il, à une vacance du siège de Beauvais que cet archevêque fait allusion quand il résume les règles qu'il convient de suivre dans l'administration du spiiituel et du temporel de l'église, commise, peut-être, alors entre les mains du roi 3.
1. : « Ouicquid ex eodem episcopatu, quando de manu Fulconis illud recepimus, alicui prestito beneficio concessimus » (Flodoard, Hist., III, 4, p. 477).
2. Lettre d'Hincmar de Reims à Hincmar de Laon : « De decimis siquidem ecclesiae episcopii Laudunensis, parochiae vero meae, in Antenaco ex domini régis indominicatu ordinationi meae commissae, non solum mihi et presbytero cui eam ad dispensandum commendavi, verum et domno régi, contra leges et canones tuo tempore, quod ante actum non fuerat, magnum praejudicium est a ministris tu;s illatum » (Migne, CXXVI, 545). Cette église, sise au diocèse de Reims, était la propriété des évêques de Laon. Elle s'est vraisemblablement trouvée dans l'indominicatum royal, en raison d'une vacance qui mettait l'évêché tout entier aux mains du roi.
3. Hincmar écrit à Charles le Chauve « de rei militaris dispositione, pro solvenda Belvacensis urbis obsidionc, in qua designare curavit, qualitcr ecclesiam sibi commission tractaret : ecclesiasticas scilicet actiones, per monasteriorum praepositos et archipresbyteros ; curam villarum ac dispensationis domus regaliumque servitiorum et hospitum, querelasque clamantium vel interpellantium, per fidelissimos laicos » (Flodoard, III, 18, p. 509-10). Peut-être, Hincmar s'explique-t-il sur les règles que lui-même suivait dans le gouvernement de l'église de Reims qui lui est confiée. C'est ainsi que Lejeune (Hist. de l'égl. de Reims par Flodoard, II, 180) et Schrors | Hinkmar, Reg. 47, p. 521) interprètent ce texte. L'expression « ecclesia sibi commissa » est bien dans le style ordinaire d'Hincmar parlant de sa propre église. Toutefois, on s'étonnera qu'il rende ainsi compte au roi de la manière dont il se propose d'administrer son évêché. Une telle réglementation paraît devoir suivre une prise de possession, or Hincmar, quand il écrit cette lettre, gouverne depuis quelque temps déjà l'église de Reims. Dans une lettre qui traite des moyens de faire cesser l'investissement de Beauvais, ne s'agit-il pas de l'église de cette ville, plutôt que de celle de Reims ? Elle serait dite « commissa », parce qu'elle est alors vacante. En S59, les Normands ont tué dans une villa l'évêque de Beauvais, Ermenfroi. Deux mois plus tard, ils ont pénétré dans Noyon (Ann. Berlin., 52). Vraisemblablement ils ont. fait inutilement le siège de Beauvais ; l'annaliste n'en aura pas parlé parce que les païens n'ont pu forcer la ville, comme ils ont pris Noyon. Si cette interprétation est exacte, il faut entendre que l'église de Beauvais est confiée soit à Hincmar, soit au roi. Sibi peut se rapporter à Hincmar mais aussi au roi à qui la lettre est adressée. Elle renfermerait pour le souverain une instruction analogue à celle qui était contenue dans une lettre précédemment résumée : « instruens regem qualem se exhibera