PROTESTATION CONTRE LA MAINMISE ROYALE
Lothaire confesse avoir distribué en bénéfice à ses fidèles, pressé qu'il est par la pénurie des ressources, une portion des biens du monastère, mais il a pris soin de faire une part aux besoins des religieux 1. Très vraisemblablement, après la fuite d'Alard, le roi a gardé l'abbaye en ses mains et l'a divisée.
Dans tous ces cas, si, comme il semble, la royauté prolonge à dessein la vacance pour retenir l'abbaye au dominicatutn du fisc, cette intention n'était pas imputée au souverain dans des documents contemporains. En 866, un annaliste dénonce au contraire expressément, comme un abus, l'assignation faite, de propos délibéré, par Charles le Chauve, d'une abbaye à ses besoins personnels. Hincmar rapporte à cette date qu'antérieurement déjà le roi avait disposé pour son propre usage de l'abbaye de Saint-Quentin 2. L'événement s'est produit au plus tard à la fin de l'année 865, mais peut-être aussi beaucoup plus tôt 3. Au reste, si Hincmar élève seulement alors une protestation, c'est que pour la première fois sans doute à Saint-Quentin, le roi a profité de cette vacance prolongée et de sa personnelle mainmise sur Y abbatia pour en faire un usage dommageable aux intérêts des religieux, celui que faisait
1. : « Cura nos bénéficia regni nostri inter fidèles nostros dignum distribuere judicassemus, contigit ut necessitate compulsi, propter parvitatem ipsius regn'i, quandam partem rerum ex monasterio Stabulaus... benefieiario munere quibusdam fidelibus nostris concederemus, quandam vero partem ad usus et supplementum inibi deo militantiura relinqueremus » (p. 82). Le roi a disposé du temporel comme l'eût fait un abbé, a établi des bénéficiers sur les terres de l'abbaye qu'il ne réservait pas à la raense des religieux ; il a divisé la part de l'abbé. La mense conventuelle existait peut-être déjà et a pu être entamée ; le roi stipule que la villa tenue en bénéfice par son ministerialis Wicfrid reviendra après lui aux religieux ; ce bénéfice a sans doute été établi aux dépens de la mense des moines. Le roi retient probablement en ses mains le caput abb.itiae, le monastère et les terres voisines, comme le fera Charles le Chauve à Saint- Vaast. Les bénéficiera qu'établit Lothaire ne paraissent pas soumis à la loi qui oblige les hommes royaux détenteurs de biens d'église au paiement des dîmes et nones. Agissant comme le ferait un abbé, le roi prescrit simplement aux bénéficiers de l'abbaye d'acquitter la dîme de leur dominicum à l'hôtellerie du monastère (cf. notre article, La dîme des biens ecclésiastiques, dans la R. d'hist. ecclés., XIII, 1912, p. 478 et suiv.).
2. Ami. Bertin., 866 : « de abbatia Sancti Vedasti, sicut et pridem de abbatia Sancti Çjuintini fecerat, caput cum electioribus villis sibi retinens, cetera quaeque per quoscumque suos non cum tanto illorum profectu quara cum animae suae detrimento dividit » (p. 84-5).
3. Peut-être Charles le Chauve l'a-t-il retenue pour lui-même après la mort de l'abbé Hugues, son oncle, en 844 (Ann. Bertin., p. 31). Le 12 janvier 863, Saint- Çjuentin avait pour abbé laïque le comte Alard (Dipl. de Charles le Chauve, H F, VIII, 585). Il n'a pu obtenir cette abbaye, s'il s'agit, comme nous le pensons, de l'ancien sénéchal, que lorsqu'il rentra en faveur en 859. Le roi a tenu l'abbaye de Saint-Quentin dans son dominicatum ou bien entre 844 et 859, avant de la céder à Alard, ou bien à la fin de 865, quand ce personnage tombé en disgrâce fut dépouillé de ses honneurs (cf. F. Lot, Le sénéchal Alard, dans Le Moyen-âge, 1908, n. 2 de lap.193etp.195). Comme le remarque aussi M. Lot, si cet Alard est le fils d'Unroh, sa mort en février S64 expliquerait. qu'en 866 le roi tient depuis quelque temps déjà l'abbaye.
173 MONASTÈRES EN L'iNDOMINICATUM^ROYAL
Charles le Chauve des évêchés tenus en son indominicatum x. Le traitement précédemment infligé à Saint-Quentin fut étendu, en 866, au grand scandale d'Hincmar, à Saint-Vaast d'Arras. Pour prix des complaisances de Charles dans l'affaire du divorce de Lothaire, ce roi lui céda en cette année cet opulent monastère 2. Au lieu d'abandonner un si riche morceau à un bénéficier, Charles, comme il avait fait déjà à Saint- Quentin, procéda à la divisio de Saint-Vaast. Il retint pour lui pendant plusieurs années 3 le chef (caput) du monastère et les plus beaux domaines et distribua le reste des terres en bénéfice à ses fidèles. LJ année suivante, la mort de l'abbé Louis mettait à la disposition du roi toujours besogneux la non moins riche abbaye de Saint-Denis ; il la retint entre ses mains *. Vraisemblablement, l'abbaye de Marchiennes, que le roi soumet, en 876, à une divisio analogue à celle qu'ont subie Saint-Quentin et Saint-Vaast, est aussi demeurée dans Y indominicatum royal 5. L'abbaye de Lobbes, dont il dépouillait son fils Carlo-
1. On s'explique ainsi qu'Hiucmar ne signale pas le fait de Saint-Germain d'Auxerre retenu si longtemps au dominicatum royal, ni d'autres précédents semblables. Que le roi retienne en ses mains une abbatia ou la donne à un abbé laïque quelconque, l'abus n'est pas plus criant. Celui que dénonce Hincmar à propos de Saint-Quentin et de Saint-Vaast et qui est sans doute nouveau à sa connaissance, c'est la divisio faite du temporel du monastère, au temps où l'abbaye est tombée aux mains du roi.
2. Nicolas I écrit à Charles le Chauve le 25 janvier 867 : « Lotharius foedera vobiscum inisse dicetur et quodam regiii sui collato monasterio pro perdenda Tetberga » (Mansi, XV, 328).
3. Cf. plus haut, p. 177, n. 2. Suivant Mabillon (Ann.Bcned., XXXVII, 23, t. III, 159), Charles le Chauve a tenu l'abbaye 10 ans ; il l'aurait tirée des mains séculières pour la mettre en meilleur état. Cette interprétation bénigne est inspirée à Mabillon parle diplôme du 30 octobre 867 yH F, VIII, 604 et sui v.), par lequel le roi confirma la mense des moines. En 871, le roi aurait donné l'abbaye à Hugues l'abbé, libéralité qui entraîna un conflit avec Matfroi qui briguait la même abbaye. Suivant M. Bourgeois [Hugues l'abbé, 106), Saint-Vaast aurait eu Hugues pour abbé depuis 874 environ.
4. Ann. Berlin, 867 : « Karolus rex abbatiam ipsius (Saint-Denis) monasterii sibi retinuit, causas monasterii et conlaborationem per praepositum et decanum atque thesaurarium, militiae quoque curam per majorem domus sua commenda tione geri disponeus » vp. 86). Les mesures prises pour l'administration de l'abbaye montrent que le roi entendait garder l'abbaye au moins quelque temps. Suivant Mabillon [Aim. Bened., XXXYII, 100, t. III, 191), c'est seulement à sa mort que Josselin obtint Saint-Denis. Peut-être cette abbaye figure- t-elle parmi celles que Louis le Bègue distribua lors de son avènement pour se concilier les fidèles de son père (A nn.Bert in., 6y y, p. 137). En 878, quand le pape Jean VIII produisit une donation soi-disant faite par Charles de Vabbatia sancli Dionysii à l'église romaine, on crut qu'il s'agissait d'une manœuvre faite pour le compte de Louis le Bègue, «ut a Gozleno ipsam abbatiam velut ex ratione tolleret et sibi habere posset » {Ann. Berlin. 878, p. 143). Louis le Bègue aurait voulu ressaisir Va bbatia de Saint-Denis attribuée soit par lui-même, soit par son père à Josselin et la retenir dans son indominicatum, comme Charles l'avait fait pendant plusieurs années.
5. Op. cit., 876 : « Quibusdam abbatias sicut erant intégras dédit, quibusdam de abbatia Martianas quam diviserat bénéficia donavit » (p. 134). En divisant Vabbatia de Marchiennes, le roi a sans doute retenu, comme lors de la divisio de