ENVAHISSEMENT DES MÉCHANTS
La cella de Barisis, propriété des moines de Saint- Amand, dont la perte est expliquée par la formule traditionnelle, a constitué le bénéfice de Léon, fidèle de Louis le Pieux 1. Quand il est dit que l'incurie des recteurs et la violence des méchants ont soustrait à Y indominicatum d'une église des biens assujettis à la double dîme, il s'agit d'ordinaire d'une sécularisation faite au profit des bénéficiers royaux 2.
A la vérité, un diplôme de Charles le Chauve soumet à la charge de la double dîme les biens de l'église de Reims que les rois ont cédés à leurs fidèles, ceux que des recteurs imprudents ont aliénés, ceux enfin qui ont été soustraits par l'intrigue de quelque méchant. H semble qu'on distingue ici les spoliations ordonnées par les rois, celles qui sont imputables aux recteurs des églises, celles enfin qu'ont commises de méchants ravisseurs. Mais on avait en vue sans doute exclusivement dans ces trois cas des terres détenues par des bénéficiers royaux, car on voit plus loin que tous les occupants sont des fidèles du roi 3.
Lorsque les prélats se plaignent que des biens de leur église ont été donnés en bénéfice par les rois, ils allèguent eux aussi l'envahissement des méchants. Suivant le rapport fait à Charles le Chauve par l'archevêque Rémi, les biens que l'église de Laon a perdus ont été concédés en bénéfice par les rois, mais ce fut en raison de l'envahissement de ces biens par des méchants 4. Le clergé s'accorde avec les rois à tout mettre au compte de ravisseurs anonymes et simples particuliers.
Au Xe siècle, le style de la chancellerie royale n'a pas changé. Les malveillants sont tenus pour responsables, chaque fois sans doute qu'un roi a confisqué et cédé en bénéfice une terre d'église. Un diplôme de Louis d'Outre-mer explique que les biens de Saint-Julien de Tours ont été enlevés par la cupidité des méchants et ramenés en quelque sorte aux usages publics, c'est-à-dire affectés par les rois aux besoins
i. Cf. fasc. i, p. yy, n. 5. La formule est ici aussi réduite et signale seulement V insolentia rectorum. Le terme insolentia est l'équivalent â'incuria, comme le montrent les diplômes de Lothaire I (n. préc.) pour l'église de Lyon ; l'emploi de cette expression, en place d'incuria, est particulier à la chancellerie de Lothaire I.
2 Le diplôme de Carloman pour l'église d'Orléans de mai 881 emploie la même formule au sujet de biens dont l'église a vestitura par les dîmes et nones {H F, IX, 419I. En 886, Charles le Gros déclare que deux domaines ont été « olim «injustement arrachés à l'église de Châlons ; il rend ces biens, que « Bavo ex nostro habere vfdebatur » (Cart. chap. Châlons, 15). Ces biens étaient donc tenus du roi et c'est le fisc qui avait profité de la sécularisation.
3. 2 sept. 847, dans Flodoard, Hist.,111, 4, SS, XIII, 477. Voir la discussion de ce texte dans l'art. La dîme des biens eccl ., 496, n. 3.
4. Sans date : «variarum perturbationum ecclesiae... inlata retulitdetrimenta et quasdam res pravorum invasioni a regibus esse concessas » (H F, VIII, 622).