LES GRANDS SPOLIENT LES ÉGLISES SANS L'AVEU DU ROI
les faussaires, Benoît le Diacre, le pseudo Isidore mettent au même rang ceux qui réunissent au fisc, demandent au roi des biens d'église et ceux qui les envahissent 1. Il semble bien qu'à leurs yeux, ces diverses méthodes soient équivalemment utilisées par les spoliateurs des églises ; ou ils incitent le roi à confisquer et à leur céder en bénéfice des biens ecclésiastiques, ou ils les prennent sans en demander permission à personne. Les deux manières se confondent quand les quémandeurs se contentent de faire confirmer par le roi leur usurpation. La spoliation déborde l'initiative des rois ; la part qu'ils y prennent tend sans cesse à se restreindre. Violence est faite en quelque sorte à la royauté en même temps qu'aux églises. Les serviteurs du roi exercent sur leur maître une formidable pression pour se faire attribuer par lui des biens d'église et au besoin, ils s'en saisissent sans son aveu.
Les anathèmes lancés par le clergé contre les ravisseurs des biens ecclésiastiques sont bien plus souvent à l'adresse de l'aristocratie qu'à celle du roi. Le visionnaire Audradus Modicus s'élève contre les grands qui, échappés au carnage dont la mort de Louis le Pieux a donné le signal, loin de faire pénitence, se sont jetés en pillards sur les églises et sur les pauvres. Les établissements religieux où l'ordre était encore observé, ont été dévastés par eux et toutes les ressources de ces églises sont, suivant leur caprice, détournées à leurs usages2. Les principes qui, au dire de Paschase Radbert, n'ont rien de plus à leur goût que les biens d'église, ce sont sans doute moins les rois que les grands du royaume 3. Ce n'est pas sans raison que le pseudo Isidore condamne avec l'intervention des rois celle des puissants et que Benoît le Diacre interdit non seulement au souverain, mais à tout séculier de faire violence aux églises4. Abbon dénonce au même titre comme ravisseurs des biens d'église ceux qui, dit-il, sont maintenant les princes du monde, rois, comtes, vicomtes, vassidominici5. La plainte contre les rapaces sera, tout le long du IXe et du Xe siècles, le thème invariable et monotone des interminables lamentations des cleics et des moines.
r. : « res ecclesiae confiseare aut competere aut pervadere » — « jussu vel largi' tione principum... aut quadam invasione... retinuerint » J3s. Symm., p. 682 « a regibus petere aut . . . invadere » (Benoît le diacre, cf. plus haut, p. 222, n. 4) .
2. éd. Traube, Die Fragmente des Liber revelationum, 3 : « Illi vero qui a caede fraterna de praelio trium fratrum superstites remanserunt... more suo ad praedationes ecclesiarum et miserorum omnem vim suae superbiae contulerunt ; tune ecclesias quae adhuc stabant de suo ordirie subverterunt easque ad votum suum suis quaestibus publicarunt » (p. 379).