PREMIÈRES ACCUSATIONS CONTRE CHARLES MARTEL
Saint Boniface, décrivant l'état lamentable où il trouve l'église franque au lendemain de la mort de Charles Martel, ne prononce pas son nom. Bien qu'il écrive confidentiellement au pape Zacharie et lui livre librement sa pensée, il se croit sans doute tenu à une réserve respectueuse vis-à-vis d'une famille dont il attend la réparation du dommage souffert par les églises. La responsabilité du désordre est rejetée par lui indistinctement sur les Francs. Mais s'il ne précise pas qui a récemment livré les sièges épiscopaux à des laïques cupides 1, le coupable est évidemment dans sa pensée le prince des Francs, car il estime que dans la partie du royaume échue après la mort de Charles Martel à Carloman 2, c'est au nouveau duc des Francs qu'il appartient de rétablir la discipline. En ordonnant la restitution des biens d'église volés (fraudatas), puis en invoquant l'indulgence du Seigneur pour les retenir quelque temps encore 3, Carloman reconnaîtra qu'une faute a été commise : son père ne peut être à ses yeux innocent du larcin, puisque le fruit reste en ses mains, mais il se garde naturellement d'honnir la mémoire paternelle.
Le clergé des royaumes anglo-saxons ne gardait peut-être pas dans le même temps vis-à-vis de Charles Martel les mêmes ménagements. Au texte d'une lettre de saint Boniface qui mettait sous les yeux du roi de Mercie, Aethelbald, les châtiments infligés à ses prédécesseurs, violateurs des droits des églises, un ecclésiastique anglo-saxon, probablement contemporain et qui semble être Ecgbert, archevêque d'York, ajoutait cet autre exemple : « Charles, prince des Francs, destructeur de nombreux monastères et qui a détourné à son usage propre les biens des églises, a été puni par de longues souffrances et par une mort terrible *». Renseigné, semble-t-il
i. Ep. 50 : « Franci enim, ut seniores dicunt... Modo autem,... episcopales sedes traditae sunt laicis cupidis ad possidendum » (p. 299).
2. « in parte regni Francorum quœ in sua est potestate » (loc. cit
3. Karlmanni cap., 1 ; Cap. Liptin. 2, Cap. regum Franc, 1, 25 et 28.
4. « Karolus quoque, princeps Francorum, monasteriorum multorum eversor et ecclesiasticarum pecuniarum in usus proprios commutator, longa torsione et verenda morte consumptus est » {ep. 73, p. 344). Cette addition figurait dans le texte de la lettre de saint Boniface que Guillaume de Malmesbury a eu sous les yeux ' Gesta regum A tigl., 1,80, aligne, P. L.clxxix, 1034) et dans le manuscrit romain utilisé par Baronius (Ann. eccles., ad ann. 745, n). M. Tangl [Studien zur Neuausgabe der Bonifatius Briefe, 1, dans le Nettes Archiv, xl, 1916, p. 715-23) estime que cette leçon, considérée par Diimmler et tous les critiques comme une interpolation d'époque tardive, appartient au contraire à une série de modifications contemporaines que l'archevêque d'York, Ecgbert, à l'invitation expresse de Boniface 'eP- 75. P- 347), a vraisemblablement fait subir au texte qui lui était soumis par le missionnaire. Il y faut voir non une suite (Ableilung), mais une préface (\'or-