CHARLES MARTEL TENU POUR RESPONSABLE
exactement sur les auteurs des maux causés aux églises de Francia, cet anglo-saxon désignait Charles Martel comme le coupable principal. Cette accusation semble être la première en date de celles qui nous ont été conservées contre le prince franc.
Si dans l'église franque muette, ni lui ni aucun de ses successeurs n'est incriminé au cours de près d'un siècle, il n'est pas douteux que la mémoire de Charles Martel ne soit restée chargée du désordre dont l'église franque souffrit en son temps et par la suite. Vers le milieu du IXe siècle, alors que s'accuse le mouvement de protestation contre la politique des Carolingiens en matière de biens d'église, il fut fait bouc émissaire pour toute sa race. En 858, Hincmar le dénonce comme le premier des rois francs qui ait divisé les biens ecclésiastiques 1. Au rapport de l'archevêque de Reims, saint Eucher, évêque d'Orléans, aurait vu Charles tourmenté dans les enfers pour avoir pris et partagé les biens des saints ; son tombeau ouvert à Saint-Denis aurait été trouvé noirci par le feu et un dragon s'en serait échappé 2. Cette légende, éclose récemment à cette date, est l'effet lointain du mauvais renom laissé par le maire du palais ; nous en recueillons ici l'écho fortifié par la résistance qui se dessine à cette époque contre la pratique des sécularisations. Dès lors Charles Martel est universellement désigné comme le premier et principal
stufe) de la légende née postérieurement (vision de saint Eueher du tombeau vide et du dragon), à laquelle il n'est fait ici aucune allusion et dont toute la littérature ecclésiastique hostile à Charles Martel s'est par la suite inspirée. On ne signale ici que la mort prématurée de Charles Martel, qui aurait été précédée de longues souffrances, fait vraisemblable (cf. Tangl, p. 722) mais qui n'est signalé nulle part ailleurs. On ne s'explique pas qu'à une époque tardive, un anglo-saxon ait à plaisir interpolé dans cette direction toute nouvelle le texte consulté par Guillaume de Malmesbury. Les expressions « princeps Francorum » (cf. ep. 78, p. 352) et surtout « ecclesiasticas pecunias » avec !e sens de biens d'église (cf. Karlm. cap., 2, p. 25 : Liptin.,2, p. 28) sont bien des termes du temps et ne se fussent pas trouvés sous la plume d'un interpolateur tardif. On peut donc admettre que soit l'archevêque Ecgbert qui n'est pas tenu à la même réserve que saint Boniface, soit un clerc anglo-saxon contemporain, ajouta l'exemple récent du prince des Francs, Charles Martel, à ceux des rois anglo-saxons que rapporte saint Boniface.
1. a qui primus inter omnes Francorum reges ac principes res ecclesiarum ab eis sépara vit atque divisit » (Ep. syn. Cansiac, 7, Cap , n, 432). Il l'accuse à peu près dans les mêmes termes : « qui res ecclesiarum diviserat », dans la vie de saint Rémi, écrite en 878 (Préf., SS merov., ni, 252). La divisio qu'il attribue ici à Charles est mise un peu plus haut (p. 251) au compte des évêques laïques « episcopia... per eos rébus divisa ».
2. La légende est exposée dans a ettre synodale citée qui fut écrite en 858. Hincmar la rappelle dans la préface de la vie de saint Rémi composée en 87S (SS merov., ni, 252). C'est des œuvres d'Hincmar que cette fable a passé dans la vie de saint Rigobert (17, A. S., Janv., 1, 177). La vie de saint Eucher ne rapporte rien de cette vision (A.S., Fevr., m, 214). Sur les circonstances où la légende fut produite,
f. plus loin, chap. X, § 11.