Aux Archives publiques du Canada
aux Chambres. Elles octroyaient l'aide qui sauverait la compagnie de la faillite. Elles sanctionnaient et subventionnaient le prolongement du Pacifique, de Montréal aux ports de l'Atlantique par Sherbrooke et le territoire américain. Et donnaient, en compensation: a) une subvention additionnelle de 500,000 dollars en chiffres ronds pour la construction du chemin de fer de Rivièredu-Loup à Edmunston; b) un subside additionnel de 340,000 dollars pour faciliter l'accès du port de Québec au chemin de fer du Pacifique; cela pourvoirait, en particulier, à la construction d'un embranchement de la jonction Jacques-Cartier au chemin de fer du Nord. Le Pacifique devrait, dans un délai de deux mois, obtenir le libre accès du port de Québec, soit en achetant le chemin de fer du Nord, soit en négociant le passage de ses trains avec les propriétaires. Faute de quoi l'Etat fédéral se réservait le droit de construire une nouvelle ligne plus au nord.
C'est une échappatoire, dit l'opposition; le Pacifique, ayant accès à Halifax et à Saint-Jean par la "ligne courte", ne fera pas de zèle en faveur de Québec. Et les résolutions ne disaient mot de la construction d'un pont à Québec.
UElecteut les dénonça comme une tromperie (12 juin) ;
"Enfin le gouvernement a soumis aux Chambres ses résolutions au sujet du Pacifique.
"Elles devront être lues avec un sentiment de profonde tristesse par tous les citoyens de notre ville et de notre district, et même par la population entière de notre province.
"Elles ne sont en effet rien moins qu'une véritable calamité nationale...
"...Le chemin de fer du Pacifique, pour la construction duquel on a tant et si souvent saigné notre population; le chemin de fer du Pacifique pour lequel on nous a arraché tant de millions de piastres, le chemin de fer du Pacifique pour lequel on nous a fait contracter une obligation pour notre large part des cent et quelques millions de piastres qu'il va coûter au pays, en faisant miroiter à nos yeux les richesses merveilleuses du grand commerce de l'Ouest dont on allait inonder la province; ce chemin va se détourner en haut de Montréal et se rendre aux ports de l'Atlantique par le territoire américain.
"...La ville, le district, toute la partie française de la province de Québec va se trouver dans un isolement complet..."
L'Evénement et le Canadien donnèrent à peu près la même note; et les hommes d'affaires de Québec s'agitèrent. Le 15 juin, la Chambre de commerce, réunie sous la présidence de Shehyn, protesta par ce télégramme envoyé aux ministres fédéraux:
Cette Chambre, en face d'une politique aussi désastreuse pour cette section du pays, en face de l'écroulement de ses espérances d'avenir, n'a plus d'autre ressource que d'enregistrer son protêt contre une politique qui ne signifie pas autre chose que la destruction de son commerce, l'extinction de son influence politique dans notre grande confédération qui, dans l'intention de ses auteurs, devait nous unir tous dans une communion intime de sentiments et d'intérêts.
Cependant Pope et Chapleau défendirent les résolutions aux Communes. Chapleau prononça, le 16 juin, un discours de quatre heures, défendant la politique coûteuse du gouvernement et de la Compagnie du Pacifique, leur largeur de vues, leur audace, leur foi dans l'avenir du pays. "Aucun pays du monde n'a encore entrepris d'un seul coup la construction de 3,000 milles de chemins de fer,
dont cinq ou six cents milles à travers une région montagneuse, présentant des difficultés presque insurmontables." Il couvrit de louanges Stephen et les autres magnats pour qui le Pacifique "fut une oeuvre d'amour". Il aligna des chiffres, cita des rapports, prédit que, le chemin de fer du Pacifique une fois terminé — et supérieur à toute autre route transcontinentale américaine — le Canada deviendrait le chemin de communication le plus normal entre l'Europe et l'Asie. Une seule et brève allusion aux événements de la Saskatchewan: "Cette partie de la ligne principale dont l'importance a été pleinement démontrée pendant la malheureuse rébellion du Nord-Ouest..." Après quatre heures d'une lecture décevante pour ses auditeurs — car le tribun Chapleau n'était pas là dans son rôle — il laissa ses papiers et finit par une tirade patriotique, reprochant une fois de plus aux libéraux leur résistance aux grandes entreprises de progrès national: la Confédération, l'achat du Nord- Ouest, la construction du Pacifique. Secrétaire d'Etat, Chapleau s'était appliqué à soutenir l'intérêt national, sans un mot pour les revendications particulières de la province de Québec. Blake lui répondit, en un discours de six heures.
L'Electeur prétendit que Chapleau répétait "tout ce que la Minerve a écrit depuis 1881 jusqu'à nos jours". L'Etendard combattit doublement des résolutions appuyées par Chapleau. Le 20 juin, Cameron proposa de prélever l'argent nécessaire au Pacifique sur les réserves constituées pour assurer des dividendes aux actionnaires. Et Laurier demanda, sans plus de succès, la vérification annuelle et obligatoire des comptes du Pacifique par l'auditeur général.
Au début de juillet, ce fut au tour d'Hector
Langevin de défendre les résolutions. Trois députés conservateurs, Landry, Lesage et Désaulniers, les attaquaient au nom des intérêts de la ville et du district de Québec. Ils prévoyaient l'inexécution de la clause obligeant le Pacifique à se procurer l'accès de Québec par le chemin de fer du Nord. En ce cas, répondit Langevin, le gouvernement subventionnera une compagnie pour la construction du "Grand Nord". Landry s'en tint à ce point de vue: le district de Québec ne veut, sous aucune compensation, que le Pacifique se détourne de lui pour atteindre les ports de l'Atlantique. En même temps, la Compagnie du chemin de fer du Lac-Saint-Jean, également incapable de terminer ses travaux, profitait de la situation pour réclamer un nouveau subside.
Mais ce qui occupait surtout les esprits, dans la province, ce n'était plus une question de ligne principale ou de lignes auxiliaires. Ce n'est plus cela qui emplissait les conversations et les gazettes, et tenait des groupes éveillés tard la nuit, dans l'attente d'une nouvelle, bonne ou mauvaise. Le gouvernement avait engagé, parmi les procureurs chargés de la poursuite de Riel, un jeune avocat conservateur de Québec, Tom-Chase Casgrain. Ancien président du Club Cartier, protégé par John-A. Mac- Donald, Tom-Chase Casgrain — moustache à la gauloise et lorgnons — avait déjà fourni dans plus d'un procès et dans mainte campagne électorale, la preuve de son talent et de son énergie; il savait s'acharner. Il partit le 1er juillet. De leur côté, les amis de Riel désignèrent pour la défense des Métis trois avocats criminalistes de grand talent. C'étaient trois libéraux: François-Xavier Lemieux, député de Lé vis à la Législative; Charles Fitzpatrick, fils
d'un marchand de bois de Québec, Irlandais mais ancien élève des collèges canadiens; et James W. Greenshields, du barreau de Montréal. Lemieux, familier, toujours de bonne humeur, amadouait les jurés sans en avoir l'air; Fitzpatrick, gendre de l'ancien lieutenant-gouverneur Caron, était un gros bûcheur, ambitieux, insinuant et flatteur à l'occasion, à la manière irlandaise; Greenshields, plus jeune, allait se révéler grand avocat. Ils bouclèrent leurs valises et partirent en hâte pour Regina — composée, à cette époque, d'une seule rue boueuse, avec quelques magasins et quelques bâtiments administratifs. Les avocats de Riel laissaient à leurs amis le soin de réunir des fonds, car des témoins viendraient d'assez loin, des Etats-Unis même.
Un journaliste partit aussi de Montréal pour Regina, afin de suivre le procès pour le compte de son journal; ce fut Pierre MacLeod, du Monde, dont le frère Magloire, du Journal des Trois-Ri' vières, avait été l'un des rédacteurs du Programme Catholique de 1871. Comme son frère, Pierre Mac- Leod était, en bon trifluvien, ultramontain et passionnément dévoué à Mgr Laflèche. Il emportait cette instruction d'Hector Langevin de se montrer indulgent, voire sympathique aux accusés(1).
Il fallait bien que le Parlement d'Ottawa retentisse d'un grand débat sur l'insurrection du Nord- Ouest.
Blake, chef de l'opposition fédérale, ouvrit le feu le 6 juillet, prenant hardiment l'offensive. Il proposa une motion de défiance, accusant le gouvernement d'avoir, par son inaction et ses négligences, provoqué le soulèvement. Il cita la lettre
1. Détail rapporté par M. Orner Héroux, qui le tenait de Pierre MacLeod lui-même (Abbé Henri Vallée: "Les Journaux trifluviens").
de Cbapleau aux Canadiens de Fall-River, et surtout le fameux passage: "Si les Métis avaient des griefs sérieux contre le gouvernement canadien, la voie ordinaire de la pétition leur était ouverte, comme à tout citoyen libre. Ils ne s'en sont pas prévalus." Est-il possible, demanda Blake, que le 6 juin dernier un membre du gouvernement ait entretenu pareille ignorance des faits? Et Blake cita longuement, longuement, les pétitions, avec leurs dates et le nom des personnes qui les avaient transmises, les placets, les mémoires, les rapports, les articles de journaux: il en comptait soixante-seize et n'épuisait pas la liste Les avertissements n'avaient pas manqué. En les citant, Blake refit l'historique des souffrances des Métis: s'ils s'étaient enfin soulevés, à qui la faute?
Après le chef de l'opposition, Laurier, son premier lieutenant, mit le ministère en face de ses responsabilités, dressant un acte d'accusation de trame serrée, qui lui permit de comparer l'attitude du gouvernement envers les populations du Nord- Ouest à celle de la Russie, oppresseur de la Pologne: "Chaque fois que les Polonais se lèvent pour réclamer leurs droits, les Russes font exactement (il se tournait alors vers les ministres) ce qu'a fait le gouvernement canadien: ils envoient des troupes armées à Varsovie."
Laurier démontra encore que Riel n'aurait pu prendre un tel ascendant s'il ne s'était adressé à un peuple opprimé et excédé. Lui aussi contredit la lettre de Chapleau, en rappelant les pétitions des Métis, les avertissements et les démarches de Mgr Taché. Puis le député de Québec se fit diplomate pour demander, au nom de la sympathie éprouvée pour des hommes de sang français, mais plus
encore au nom du droit et de la justice, un geste de clémence.
D'autres députés, et John-A. MacDonald luimême, intervinrent. L'appel de Laurier, comment l'aurait-on entendu? Cette affaire Riel — on l'avait déjà vu en 1874 — ne pouvait se traiter de sang-froid; elle réveillait tous les partis pris, toutes les vieilles animosités. C'était, au fond, une de ces questions de race qui. d'une manière périodique et probablement inévitable, dressent l'une en face de l'autre, au Canada, les deux races les plus riches et les plus vigoureuses des temps modernes.
Dans l'Ouest, après Batoche, que s'était-il passé? Faiseur d'Enclos, découragé par la reddition de Riel, se soumit dix jours après. Il vint se rendre au général Middleton. qui télégraphia: "J'ai capturé Faiseur d'Enclos." Des sauvages donnaient aux troupes canadiennes de curieux spectacles de danse, avec force contorsions et grimaces, et qui dégénéraient en rondes infernales, accompagnées par le tambour et les hurlements des spectateurs; les Indiens mendiaient en salaire un peu de thé. des boîtes de conserves ou de vieux képis. Mais Gros- Ours, avec les indomptables, tenait encore le maquis. A la Butte-aux-Français. les sauvages tinrent en échec la colonne Strange, dont faisait partie le 65e, de Montréal; deux Canadiens français du 65e, les soldats Joseph-Ephrem Lemay et Joseph Marcotte, furent blessés. Contre l'infanterie, l'artillerie et la cavalerie, les Cris résistèrent toute la journée, utilisant un marais, une butte, un buisson, puis s'esbignèrent à la nuit. On les suivit cependant, et ils finirent par se débander: le 3 juillet, Gros-Ours se laissa prendre à son tour. C'était fini.
Nouvelle explosion de joie dans l'Ontario. On
tressa des couronnes au médiocre Middleton; on le compara aux grands généraux de l'histoire, et le Parlement lui vota une gratification de vingt mille dollars. Le député conservateur Bergeron en profita pour demander au gouvernement de modifier la loi, afin d'assurer à Riel un jury complet et mixte. La même demande fut présentée au Sénat par Trudel (13 juillet), soulignant que le droit commun britannique accorde à tout sujet de Sa Majesté un jury de douze de ses concitoyens. Hector Langevin répondit à Bergeron que Riel aurait un procès régulier, devant un jury choisi dans de hautes conditions d'impartialité. Le ministre de la Justice répondit à Trudel par un refus.
Des assemblées publiques en faveur de Riel s'organisaient ça et là, dans la province- Des conservateurs demandèrent à la Minerve s'ils devaient participer aux souscriptions. L'organe ministériel répondit (15 juillet) que Riel, loin d'être un héros, incarnait le mauvais génie de sa race, mais qu'il convenait "puisqu'il est pauvre, de l'aider à se justifier, s'il en est capable".
Le 1 8 juillet, le sénateur Trudel, le "Grand Vicaire" souvent tourné en ridicule mais qui n'en avait pas moins de l'intelligence et du cœur, demanda en vain à son propre parti au pouvoir une enquête:
1° — Sur les vraies causes, directes ou indirectes, de la rébellion.
2° — Sur les meilleurs moyens de réparer le mal et d'empêcher la répétition des mêmes désordres.
3° — Sur les actes de barbarie reprochés aux troupes (blessés achevés, incendies, destruction de mobiliers, vols de fourrures, etc.)
4° — Et sur les sanctions prises ou prévues contre les auteurs de ces atrocités.
La Presse ne se gênait pas pour critiquer Caron.
Les troupes rentrèrent. Les événements se détachaient encore. Le 20 juillet: à Regina, ouverture du procès de Riel; à Ottawa, vote des résolutions du Pacifique et prorogation; à Montréal, réception triomphale du 65e.
En deuxième lecture, Laurier et Langelier avaient combattu les résolutions du Pacifique sans plus de succès. Langelier dit que Québec, sans pont sur le fleuve, serait un cul-de-sac. Ils ne rallièrent en fin de compte que deux députés conservateurs, l'ingénieur Walter Shanley, devenu député de Grenville (Ontario) , et l'entrepreneur Cimon, député de Charlevoix. Le vote acquis, John-A. Mac- Donald fit proroger le Parlement; le discours du Trône glorifia l'expédition du Nord-Ouest: "L'insurrection a été écrasée par la force militaire du Canada, sous les ordres du général Middleton, d'une manière qui mérite les plus grands éloges..."
Les troupes eurent, à leur retour, de splendides réceptions. Jamais Canadiens français n'avaient rêvé d'être accueillis à Toronto comme le furent les Québécois du 9e bataillon — le bataillon du colonel-député Amyot. Ils arrivèrent tard dans la nuit. N'importe! La ville, à l'exemple de son maire, ne se coucha point. Tout le long de la rue Yonge illuminée et pavoisée se renouvelèrent les acclamations et s'éventrèrent des futailles de bière. La foule s'efforçait de reprendre les chansons de marche canadiennes-françaises: "Lève ton pied, légère, légère, lève ton pied légèrement." w
(1) Colonel Oscar Pelletier: Mémoires (Imprimé à cent exemplaires, Québec, 1940), p. 261.
Cet enthousiasme n'était pas un monopole ontarien. Montréal, la ville en pleine croissance avide de dépenser sa jeunesse, ses forces, sa fièvre, ne bouda point l'occasion. Elle reçut le 65e bataillon en sauveur de la patrie et de la civilisation. A la gare, le maire Beaugrand, le collier au cou, eut du mal à se frayer un passage jusqu'au colonel Ouimet. On présenta des bouquets aux officiers. Une ovation continuelle salua le défilé sous des arcs de triomphe; au passage des volontaires, tous les hommes se découvraient. Il y eut des discours patriotiques, un Te Deum à Notre-Dame, un grand banquet présidé par le maire, de moindres banquets les jours suivants, des dithyrambes dans les journaux. Les quartiers anglais surtout pavoisèrent: leurs magasins exposaient le portrait de Middleton au centre d'une panoplie artistique. Les héros entendirent comparer leurs exploits à la Monongahéla. à Carillon, à Chateauguay, et leur personne à Dollard des Ormeaux. La maison Grothé distribua cinq mille cigares. A Sainte-Rose, où demeurait sa famille, Ouimet jouit d'un triomphe personnel.
Le 21 juillet, Québec reçut aussi chaleureusement le 9e bataillon. Le maire libéral Langelier présenta une adresse au colonel-député conservateur Amyot, comme le maire libéral Beaugrand avait présenté une adresse au colonel-député conservateur Ouimet. Le clergé chanta un Te Deum / à Saint-Roch; et L'Electeur publia un poème en l'honneur des vaillants guerriers du 9e — qui n'avaient pas eu l'occasion d'affronter les balles. A Montréal, la municipalité décréta le 25 juillet jour de fête civique. Au cours de la parade, treize soldats du 65e furent frappés d'insolation bénigne.
L'Indépendant de Fall River philosopha sur ces manifestations:
"On voit par la réception enthousiaste que les Montréalais viennent de faire au 65e combien le retour des troupes d'une expédition lointaine peut fausser le sentiment d'une population. Les sympathies des Canadiens français sont acquises aux Métis, cependant on acclame ceux qui viennent de leur faire la guerre. Cela démontre à quel point l'esprit militaire, une fois réveillé, peut obscurcir les sentiments les plus patriotiques."
Mais peut-être la fièvre montante, surtout dans une grande ville, revêt-elle de ces symptômes.
En même temps, Malhiot et Bourbeau revinrent de Rome, où ils s'étaient heurtés au fait accompli. La division du diocèse des Trois-Rivières était décrétée (10 juillet), et l'abbé Gravel — le curé de Saint-Hyacinthe que la Patrie appelait "notre ami" et que Mgr Taschereau avait désigné pour son procureur à Rome — nommé évêque du nouveau diocèse de Nicolet.
Le procès de Riel à Regina se déroula devant le juge Hugh Richardson — réputé "mangeur de Français" — assisté du juge de paix Lejeune et d'un demi-jury, c'est-à-dire de six jurés désignés par le juge, et tous de langue anglaise. Les avocats de la poursuite étaient C. Robinson et B. B. Osier, membres réputés du barreau de Toronto, et Tom- Chase Casgrain, de Québec.
Les avocats de Riel réclamèrent vainement un tribunal plus régulier, puis ils plaidèrent la folie de leur client. Riel avait séjourné à l'asile d'aliénés de Beauport. L'un des propriétaires de l'asile, le Dr Roy, qui l'avait eu sous ses soins, vint témoigner à Regina. Il affirma que Riel, capable de raisonner sainement sur d'autres matières, était atteint de folie religieuse. Il dit: "L'un des traits
caractéristiques de cette espèce d'affection, c'est que, tant qu'on ne fait ou ne dit rien qui touche à l'idée fixe du malade, il paraît parfaitement sain." Le Père André dit aussi que Riel sortait de ses gonds chaque fois que l'on touchait aux questions religieuses. Pendant la dernière insurrection, Riel avait joué au prophète, assurant qu'il tenait de Dieu sa mission; il avait prêché, modifié les textes des prières, et parlé de fonder une religion dont Mgr Bourget serait le pape. Riel était-il fou? Les Métis de l'Ouest canadien, qui ont fondé une société historique fort active, repoussent aujourd'hui cette hypothèse comme injurieuse. Ils estiment superflu de chercher des excuses à une rébellion dix fois justifiée. jEt Riel n'était certes pas un dément aux propos d'une absolue incohérence, mais il avait souffert de troubles mentaux; il était bien devenu un de ces exaltés, de ces chimériques, qui raisonnent trop et de travers, qui déraillent, comme parle le peuple. Un mystagogue; un monomane. Les médecins cités par la défense examinèrent l'accusé et le déclarèrent irresponsable de ses actes en deux matières au moins, la politique et la religion.
Riel interrompit ses avocats plaidant la folie. "Avec l'aide de Dieu", s'écria-t-il, "j espère pouvoir vous convaincre que je ne suis pas fou." Et il parla longtemps, invoquant Dieu et le saint évêque Bourget, montrant du calme, une dignité parfaite, mais non pas une raison sans fêlure.
François-Xavier Lemieux, le premier avocat de Riel, à la fois bonhomme et retors, n'avait pas son pareil pour manœuvrer, pour embobeliner un jury; mais sa connaissance imparfaite de l'anglais tronquait ses moyens à Regina. Les six jurés anglais déclarèrent l'accusé responsable, coupable de haute trahison, mais le recommandèrent à la clé-
mencc du tribunal. Richardson condamna Riel à mort, en l'avertissant de l'inutilité d'une requête en commutation de peine, voire d'un appel à la Reine, qui refuserait d'intervenir. Il paraissait en savoir long, le petit juge buté avec qui, tous les jours du procès, avait communiqué le sous-ministre de la Justice, Burbridge, venu à Regina pour assister aux séances.
Dans l'intervalle de ces séances, Richardson avait jugé le secrétaire de Riel, William Henry Jackson, qui réclamait noblement de partager la responsabilité ,de son chef. Ce ne fut pas long: une demiheure. Deux témoins, dont son propre frère, déclarent que Jackson est fou; le jury endosse en un tournemain ces témoignages; Jackson est acquitté, envoyé dans un asile... et s'évade, presque aux yeux des autorités complaisantes.
tUne lourde responsabilité pesait cependant sur Jackson: avec un groupe de Métis, il était allé chercher Riel dans le Montana, pour le mettre à la tête de la sédition. Mais William Henry Jackson était un Métis anglais; tout le monde attribua la différence des traitements à la différence des races.]
Le 1er août — un samedi — la ville de Sherbrooke offrait un banquet à Pope pour avoir obtenu le tracé de la "short line" par les cantons de l'Est. C'est ce jour-là que Richardson condamna Riel à mort, et fixa l'exécution au 18 septembre, à la prison de Regina.
Ce fut, au pays de Québec , comme si la foudre était tombée sur chaque maison. On fut atterré pendant vingt-quatre heures, puis l'émotion monta, d'abord sourde comme une lame de fond.
Chez les orangistes — et l'on peut écrire: d'une manière générale, dans l'Ontario, — on n'avait
même pas attendu ces vingt-quatre heures pour se réjouir. Le Brantfotd Courrier savourait à l'avance le spectacle d'un Français dansant au bout d'une corde. Ce serait, pensait-il, un excellent exemple pour les mauvais esprits. La même opinion prévalait dans la capitale ontarienne — qui venait d'illuminer au passage du 9e bataillon canadienfrançais! On éprouvait une crainte cependant: c'est que, par voie de procédure ou de grâce, le condamné n'échappât à la potence. "Il ne faut pas de miséricorde", se hâtait d'imprimer l'Examiner, de Peterborough.
Et chez nous?
On eut l'impression d'un soufflet donné au peuple canadien-français — impression fortifiée par la différence de traitement entre Riel et Jackson. La Presse écrivit, le 2 août: "Si la folie est une excuse pour un Anglais, elle doit en être une pour Riel, quoique Métis."
L'Electeur insista:
"...Deux chefs des insurgés du Nord-Ouest, Riel et son secrétaire Jackson, sont traduits devant le fameux tribunal de M. Richardson, sous l'accusation de trahison. S'il y a quelque différence entre eux, elle est en faveur de Riel; car Jackson a été l'un des auteurs de son mouvement, l'un de ceux qui ont envoyé chercher Riel dans le Montana; celui-ci n'est venu que lorsqu'on est allé le chercher. Dans toutes les circonstances, Jackson s'est montré beaucoup plus violent que Riel. Tous deux sont affectés de monomanie politique et religieuse. Seulement Jackson l'est pour la première fois, tandis que Riel a déjà été interné dans un asile d'aliénés pendant dixhuit mois.
"Voilà la position des deux lorsqu'ils sont amenés devant la Cour. Comment y sont-ils traités? A peine les avocats de Jackson ont-ils invoqué la folie de leur client, que les avocats du gouvernement s'empressent de l'admettre, sur le témoignage d'un seul médecin, auquel ils
ne prennent pas la peine de poser une seule question. Brid'oison Richardson s'empresse de dire amen, et en un quart d'heure Jackson est acquitté.
"Les avocats de Riel invoquent sa folie, ils prouvent qu'il a déjà été fou furieux et interné comme tel; ils produisent comme témoins les Drs Roy et Clark, directeurs des deux plus grands asiles d'aliénés du Canada, et dont l'un, le Dr Roy, a eu l'accusé sous ses soins. Tous deux déclarent qu'il est fou. Au lieu de s'en tenir là, les avocats du gouvernement font venir de Hamilton un directeur d'asile d'aliénés, le font causer avec Riel, et l'amènent à dire en Cour qu'il ne lui a pas paru fou. Brid'oison Richardson déclare que Riel, pouvant discerner le bien du mal, est responsable de ses actes et doit être déclaré coupable; et les jurés rendent un verdict de culpabilité...
"Pourquoi cette différence entre Riel et Jackson? Parce que Jackson est anglais pendant que Riel est canadien-français."
L'Electeur et la Patrie imputèrent la rigueur de Richardson aux instructions précises du gouvernement. "Riel était condamné d'avance", écrivit la Patrie, déchaînée contre le ministère fédéral.
Mieux et plus tôt que beaucoup d'autres, le sénateur Trudel comprit la portée des événements. Il sentit que la résignation eût entraîné une véritable déchéance nationale. Il soutint ce point de vue dans L'Etendard, en même temps qu'il assiégeait de démarches le nouveau ministre de l'Intérieur, Thomas White, député d'un comté ontarien, mais Montréalais et propriétaire de la Gazette. Les autres journaux ultramontains, le Journal des Trois-Rivières et la Vérité, suivirent L'Etendard.
Les Canadiens français, unanimes, demandaient la grâce de Riel. La Minerve elle-même, sévère pour Riel, écrivit (5 août) qu'un acte de clémence, conforme à la recommandation du jury, "ne saurait manquer d'avoir l'approbation générale".
Par contre, à Toronto, le Mail conservateur et le Globe libéral, à Montréal la Gazette conservatrice et le Herald libéral, comme à Ottawa le Citizen, trouvèrent le tribunal de Regina impartial, et le verdict équitable. "Tout s'est très bien passé", estimait le Mail.
La division — le fossé — se creusait selon la ligne des races.
Dans la province de Québec, le peuple se rassembla un peu partout, pour protester ou pour demander grâce. Des assemblées s'improvisèrent à la sortie des églises. A Montréal, le comité Riel convoqua une assemblée pour le dimanche 9 août, au Champ de Mars. Il y vint dix mille hommes. Des conservateurs patriotes comme Georges Duhamel coudoyaient des libéraux avancés comme Rodolphe Laflamme. Les orateurs firent remonter le drame au premier coup de fusil — tiré sur l'ordre du major Crozier. Ils insistèrent aussi sur l'abandon de la peine de mort en matière politique, chez les nations civilisées. Il faut sauver Riel, cria David. Il faut sauver Riel, répétèrent les autres orateurs. "On le sauvera!" répondit la foule, d'une seule voix.
"On le sauvera!" criait-on, à la même heure à Québec, où six cents personnes signèrent séance tenante la première pétition.
"On le sauvera!" criait-on à la même heure à Yamachiche, à Pointe-du-Lac, à Varennes, à Farnham, à Hull. "On le sauvera!" Il est impossible que le peuple unanime n'obtienne pas, n'arrache pas cette grâce. Les requêtes circulèrent, se couvrirent de signatures.
A Lachine, où le maire Pigeon convoqua aussitôt une assemblée, le député conservateur Girouard
s'efforça de transiger: les sujets de plainte des Métis, réels sans doute, ne justifiaient pas la révolte; Riel était mû par l'ambition, par la rancune, par la folie; il faut cependant tenir compte de son état mental. Girouard demandait l'examen du condamné par une commission médicale. Royal, député de Provencher, qui assistait à l'assemblée, prit ensuite la parole et déclara aussi Riel irresponsable. Il conseilla des revendications modérées, sur le terrain légal et constitutionnel. Le lendemain, Trudel, dans L'Etendard, reprocha à son ami Girouard son esprit de parti, rappela les griefs très sérieux des Métis, les injustices accumulées dix années durant. Il rappela aussi qu'une délégation était allée chercher Riel aux Etats-Unis, de sorte qu'il serait ridicule d'attribuer la rébellion à sa préméditation, à son esprit de vengeance.
Girouard proposait un examen médical; on le crut inspiré par le gouvernement, désireux de sauver Riel sans heurter de front les orangistes. Des habiles conseillèrent à Mercier et à ses amis libéraux de ne pas gêner cette manœuvre par une campagne trop violente.
Cependant de tous côtés l'affaire Riel soulevait des échos, des incidents. Au cours d'un banquet offert à Lachine aux volontaires du 65e, un jeune orateur — un des volontaires — compara l'échafaud promis à Riel à celui des patriotes de 37. Le lieutenant Desgeorges protesta contre cette "intrusion de la politique dans un banquet militaire". Mais l'ancien député conservateur Champagne soutint le jeune patriote, et il s'ensuivit une confusion telle qu'on dut lever précipitamment le banquet.
Dans tout le Canada français, les écoliers, après la classe, jouaient à la guerre, les uns personnifiant volontiers Gros-Ours ou Faiseur d'Endos,
mais personne n'acceptant le rôle, présumé odieux, du général Middleton. De l'autre côté de la frontière, les Franco-Américains ne s'émurent pas moins; eux aussi tinrent des assemblées et signèrent des requêtes; et leurs journaux protestèrent aussi vivement que les journaux de la province de Québec. Le Canadien de Saint-Paul, Minnesota, écrivit:
"Il y a nécessairement un coupable.
\"Le coupable, c'est le gouvernement ou Riel. Ce ne peut être le gouvernement, puisqu'il commande à une majorité docile au Parlement]
"Donc le coupable, c'est Riel.
"C'est simple comme bonjour.
"Nous le répétons, ce jugement est une mauvaise farce."
On publia le texte d'une lettre du Père André au premier avocat de Riel, François-Xavier Lemieux. Le Père André avait été sévère pour Riel; mais il fut bouleversé par son malheur. Il rappela lui aussi les lettres sur lettres, les pétitions sur pétitions envoyées à Ottawa par des personnes du Nord-Ouest en état d'apprécier les besoins du pays; "mais le gouvernement fermait l'oreille, et soulevait l'indignation en s'obstinant dans son refus d'accorder les plus justes demandes".
Et l'Oblat décrivait le pillage des troupes:
"Cette contrée jadis florissante offre un spectacle affreux de désolation et de détresse qui fait mal à voir. Les volontaires ont pillé les habitants et tout ce qu'ils possédaient, leurs chevaux, leurs effets. Ils n'ont laissé aux malheureux que ce qu'ils avaient sur le dos. Le général a été humain et doux à l'égard des habitants, il ne leur a infligé aucun traitement cruel, mais il a assisté impassible à tout le pillage qui se faisait autour de lui, malgré sa proclamation. Et lui-même, comme pour les encourager à piller, s'est approprié un beau cheval et
une voiture d'un nommé Marcel Champagne, dont il a fait présent à Thomas Ibouri. Voilà des faits dont je suis certain, et le ministre de la Milice peut affecter l'ignorance tant qu'il le voudra, ces faits n'en seront pas moins vrais et réels.
"Le résultat de tout cela est que nos pauvres Métis sont dans une détresse et dans un dénuement extraordinaires.
"Je regrette que le général Middleton n'ait pas achevé son œuvre, et qu'au pillage il n'ait pas ajouté le massacre; au moins il nous aurait épargné le spectacle de cette agonie prolongée."
Cette lettre d'un religieux, reproduite par plusieurs journaux, rendit à Riel des sympathies dans le clergé. Chez les Pères Jésuites, en particulier, se dessinait un courant "rielliste". A Québec se tint une seconde assemblée à Saint-Sauveur, avec deux avocats de Riel, Lemieux et Fitzpatrick. Chacun voulait leur remettre de l'argent: ils le firent envoyer à la femme de Riel.
A Hull, Georges Duhamel, grand, d'aspect maladif, mais brûlé d'enthousiasme — et celui des conservateurs qui, avec Trudel, se sépara le premier, sans une seconde d'hésitation, de John-A. MacDonald — convoqua aussi une nouvelle assemblée, sur la place du Marché, et fit envoyer une requête au gouverneur général.
A Montréal, David convoqua les citoyens à Saint-Henri, puis, le 1 5 août, au marché Papineau. Il y avait là Lemieux et Fitzpatrick. La Minerve voulut ridiculiser les ovations à ces deux avocats, qui n'avaient point sauvé Riel. En réponse, le Monde (organe de Langevin) rappela que les amis de la Minerve avaient acclamé Chapleau, revenu bredouille du procès Lépine. La tactique de la Minerve était de représenter l'agitation comme inspirée par de purs motifs politiques,
et susceptible de faire échouer le recours en grâce de Riel. C'est pourquoi Mercier s'abstenait encore et, bien qu'on se réunît chez lui, ne laissait pas son nom paraître dans le comité Riel.
C'est dans un pays en pleine effervescence que rentra le curé Labelle, amenant une brillante délégation française, présidée par M. de Molinari, et parmi laquelle étaient représentés le Journal des Débats, le Gaulois, Le Figaro, le Gil Blas, le Paris, le Soleil, L'Illustration, la Revue Française, la Patrie, le Soir, le Courrier du Soir, la Gazette de France, le Journal des Voyages, le Magasin Pittoresque. Les Français arivèrent à Québec le 18 août; Tarte et Faucher de Saint-Maurice les guidèrent dans leurs excursions. Le 26, ils se rendirent à Saint-Jérôme; Nantel leur fit distribuer des numéros du Nord, et cette visite fut une apothéose du curé Labelle.
Il se tenait à ce moment des assemblées à Sorel, à Saint-Hyacinthe, où le conservateur Louis Tellier se trouva d'accord avec le libéral Raphaël Fontaine; à Rigaud, à Vaudreuil, à Varennes, à Farnham, à Shawinigan, à Valleyfield, à Saint- Vincent-de-Paul, à Lévis, jusqu'à la Malbaie où allèrent Lemieux et Fitzpatrick. On le sauvera! On le sauvera! Les hôteliers fournissaient gratuitement leurs salles. Riel ne sera pas pendu, écrivait le Courrier de Saint-Hyacinthe, le journal du conservateur de La Bruère: le gouvernement ne trempera pas ses mains dans le sang de ce malheureux. Ce serait un danger et une infamie! Dans le comté des Deux-Montagnes, tous les maires signèrent une requête au procureur général. De l'étranger, des câbles arrivaient à Ottawa, demandant merci.
Aux Trois-Rivières et à Nicolct se déroulait une bien autre cérémonie.
A la prière de sir Hector Langevin et de sir Charles Tupper, lord Grenville, secrétaire des Affaires étrangères à Londres, avait accrédité les délégués Malhiot et Bourbeau auprès des cours d'Europe. De cette manière, pensait-on, Léon XIII ne refusera pas de les recevoir et de les entendre. Mais les adversaires, avertis par le télégraphe, pressèrent le coup final, c'est-à-dire la nomination de l'évêque de Nicolet. Quand Malhiot et Bourbeau arrivèrent à Rome, la division du diocèse était décrétée (10 juillet) et l'abbé Gravel — le curé de Saint-Hyacinthe que Mgr Taschereau avait désigné pour son procureur à Rome — était nommé évêque de Nicolet. Malhiot et Bourbeau, reçus en audience par le pape, pour la forme, rentrèrent de suite. L'abbé Luc Désilets télégraphia aux Trois- Rivières: Finis, Gravel nominatus.
Si prévu que fût le coup, les ultramontains eurent l'impression d'un écrasement. Aux veillées chez le Dr Bourgeois, Alfred et Gédéon Désilets, le curé Cloutier, le grand vicaire Olivier Caron, le Père Grenier, Tardivel venu de Québec, le Dr Desjardins venu de Montéal, Bourbeau rentré de Rome, prêtres, médecins, députés, journalistes, hauts fonctionnaires, tous ces hommes forts et respectés pleurèrent. "C'est l'heure des ténèbres", disait l'un. Et un autre: "C'est la répétition des scènes du prétoire. On a préféré Barabbas à Jésus." Les deux émotions, celle de l'affaire Riel et celle de la division du diocèse, se doublaient ou se contrariaient dans les cœurs. On n'eût pas trouvé un visage gai dans toute la ville des Trois-Rivières.
Le premier évêque de Nicolet avait été sacré à Rome le 2 août, par le cardinal Simeoni. Il arriva
le 22 août à Québec. Mgr Taschereau, Mgr Moreau et l'abbé Gélinas, Supérieur du Séminaire de Nicolet, raccompagnèrent jusqu'à son siège épiscopal. Ils s'arrêtèrent aux Trois-Rivières pour saluer Mgr Laflèche, qui n'était pas encore officiellement averti — pour le narguer, dirent les Trifluviens. Mais un seul notable de la région attendait le cortège épiscopal à la gare: le député libéral Dorais, de Nicolet, que les ultramontains suspectaient de franc-maçonnerie. Tous les volets fermés, personne dans les rues: le cortège traversa une ville morte comme une forêt sans oiseaux. Mgr Laflèche, le coup subi, avait retrouvé toute son énergie; il fit à ses visiteurs, plus gênés que lui, une réception d'une haute et froide politesse. A Nicolet, Mgr Gravel reçut des délégués de Saint-Hyacinthe, venus, sous la conduite d'Honoré Mercier, saluer leur ancien curé. Un nom hantait toutes les conversations: Riel.
Les vainqueurs célébrèrent leur victoire. Mgr Raymond, Mgr Marquis — l'ennemi juré de Mgr Laflèche et l'un des artisans de sa défaite — le recteur Hamel, l'abbé Bégin, tout le clergé réputé libéral, les entouraient. Le Séminaire de Nicolet aurait évidemment préféré l'attribution de la mitre à son Supérieur, mais on ne peut tout avoir.
Recevant dix, cent avis contradictoires, Mgr Laflèche demanda conseil à son "frère" Mgr Taché. Celui-ci répondit: "Préparez votre lettre pastorale pour votre clergé et vos fidèles. Elle ne contiendra pas l'ombre d'une plainte ni d'un reproche. Vous êtes plus grand qu'eux tous: montrez-le, une fois de plus, par la noblesse de votre soumission... (1)" Cette lettre en mains, Mgr Laflèche appela encore
(1) Lettre du 8 août 1875; aux archives de l'évêché des Trois-Rivières.
un des prêtres qu'il aimait le mieux, le chanoine Cloutier, curé de la cathédrale.
Le curé Cloutier était un prêtre encore jeune — 37 ans — dont Mgr Laf lèche avait suivi toute la carrière. Un grand maigre à lunettes de myope, le visage d'ascète rasé, le front dégarni. Un noble cœur, moins impulsif mais aussi dévoué que Luc Désilets. Son évêque lui demanda un dernier conseil.
Le curé leva les yeux sur les prunelles brûlantes de Monseigneur, et répondit lentement par ce texte de l'Ecriture: — Vir obediens loquetur victorias. L'homme obéissant aura beaucoup de victoires à chanter. (1)
Mgr Laflèche dicta son mandement, ne contenant pas l'ombre d'une plainte ni d'un reproche. Il se soumettait aux ordres du Saint-Siège, et adressait à ses anciens diocésains un adieu d'une émouvante noblesse.
En tout autre temps, cette défaite capitale de Mgr Laflèche, et par contre-coup des ultramontains, eût été l'objet de commentaires et de disputes dans toute la province, et surtout à Montréal. Mais en cet été de 1885, il ne pouvait être question que de l'affaire Riel. Un petit nombre de personnes tenaient pour légitime le châtiment de Riel. C'était naturellement l'avis des Anglais de la province, représentés dans le cabinet fédéral par J. H. Pope. C'était l'avis d'une partie du cler-
(1) Rapporté en plusieurs circonstances par Mgr Cloutier; entre autres, lors de ses noces d'argent sacerdotales, en septembre 1897, dans sa réponse à l'adresse qui lui était présentée.
gé, et surtout de l'épiscopat. La lettre de Mgr Taché conseillant la soumission à son ami Laflèche contenait ces phrases: "Riel est condamné à la potence. Plusieurs le seront à des peines sévères. Hélas! quelle horrible rébellion et quel danger le pays a couru!" C'était l'opinion individuelle du procureur général Taillon, de l'ancien chef de l'opposition Joly, et de quelques hommes d'ordre, partisans d'une forte discipline sociale, tels le député fédéral Aldéric Ouimet et le député provincial Louis-Georges Desjardins. C'était peut-être l'avis sincère de Chapleau et de Joseph Tassé, auquel revenait la tâche, lourde à ce moment, de diriger le journal officieux. Mais à peu d'exceptions près, le sentiment entraînait la conviction. Riel était innocent pour les Français, criminel po'ur les Anglais. Et même, de jour en jour, la question changeait d'aspect. Il ne s'agissait plus de l'innocence ou de la culpabilité de Riel. Il s'agissait de la grâce ou de la pendaison d'un homme de sang français. Ainsi devait évoluer, dix ans plus tard, en France, l'affaire Dreyfus; le débat initial sur l'innocence ou la trahison d'un officier juif finit par opposer des races, des atavismes, des philosophies. Cette évolution vers le conflit des races est presque fatale au Canada. En 1837, une population opprimée se soulève contre une oligarchie, dans le Haut et dans le Bas-Canada. Mais dans le Bas-Canada, les révoltés sont français et les oppresseurs, anglais, dans la proportion des neuf dixièmes. La dispute, dressant des Français contre des Anglais, aboutit au conflit des races; et les manuels, en représentant sous cet aspect la "rébellion" de 1837, ont simplifié, sans doute, mais non pas faussé, comme nous l'avons entendu dire. Après un demi-siècle, l'histoire se répète.
David avait convoqué une nouvelle assemblée
au marché Saint-Jean-Baptiste pour le 22 août. A chacune de ces assemblées, on votait des résolutions rédigées tantôt chez David, tantôt chez Mercier. Les jeunes gens des clubs libéraux, petits-fils ou petits-neveux des patriotes de 37 — ainsi, F.- L. Béique, apparenté par alliance à la famille Papineau — cessaient de reprocher à Mercier ses tentatives de coalition. La fièvre montante de l'affaire Riel se doublait, à Montréal, d'une autre inquiétude: une épidémie de "picote", c'est-à-dire de variole, commençait à se répandre. L'une de ses premières victimes fut sir Francis Hincks, mort le 18 août, isolé de sa famille et de ses domestiques par ordre des autorités. Il fut enterré dès le lendemain matin, toujours par ordre.
On apprit qu'Adolphe Caron et le général Middleton étaient nommés chevaliers de Saint-Michel et de Saint-Georges, ce qui leur permettait de faire précéder leur nom du titre de "sir". L'Electeur dit de Caron:
"Il est récompensé pour avoir fait exterminer des Métis qui refusaient de livrer leurs terres aux spéculateurs favoris du gouvernement. Il est récompensé pour avoir fait torturer, emprisonner, assassiner les prisonniers métis, voler, piller, saccager les propriétés des vaincus. Il est récompensé pour avoir fait gaspiller des millions au pays par son incompétence..?1 ]
L'Electeur s'empressait d'accueillir un sentiment "national" qui servait à merveille l'intérêt du parti. Mais la Presse, plus indépendante à mesure qu'elle gagnait la faveur populaire, apprécia les décorations de Caron et de Middleton aussi vertement que l'organe libéral:
"Nous félicitons les deux braves d'avoir rondement mené leur affaire et d'avoir obtenu leur décoration avant le règlement des comptes, avant que le peuple ait connu
le prix de ces honneurs... Plus les renseignements arrivent, plus on devient persuadé que cette fameuse campagne a été conduite avec une négligence, une incurie — sans compter la prodigalité — hors ligne."
Cependant Middleton passait à Montréal, le 24 août. Et tandis que la Patrie, rédigée par Sauvalle, vouait le général aux gémonies, Beaugrajad lui présenta une adresse au nom de la ville. Beaugrand aimait le faste, et ne perdait pas une occasion de recevoir des personnages importants et de parader avec son collier doré. (Comme il était très maigre, ce lourd collier l'écrasait, ce qui faisait dire à son ami Berthelot: "Nous avons trop de collier et pas assez de maire.") Se crut-il obligé par ses fonctions à la plus grand courtoisie? Il fut presque dithyrambique et obséquieux:
"Général,
"Les autorités municipales de Montréal sont heureuses de saisir l'occasion de votre première visite en cette ville pour vous féliciter le plus sincèrement de votre belle et brillante conduite pendant la dernière insurrection.
"Vous aviez à surmonter des difficultés inconnues jusqu'alors, vous aviez à compter en grande partie sur des troupes qui n'avaient jamais vu le feu. Mais, électrisés par votre courage et confiants dans le talent de leur chef, vos soldats ont combattu comme des vétérans, et vous-même avez su gagner l'admiration de la population canadienne et l'approbation de votre Sauveraine, qui jamais, peut-être, n'a pu conférer la croix de chevalier à soldat plus brave que vous.
"La ville de Montréal tout entière suivait avec le plus vif intérêt vos succès au Nord-Ouest, car vous êtes presque devenu un des nôtres, général, par les liens qui vous unissent à notre cité.
"Votre charmante compagne, Lady Middleton..."
Pour cette réception de Middleton, le peuple ne bougea point. A mesure que les jours s'écoulaient.
on concentrait les efforts vers ce but: la grâce de Riel. A la suite de Girouard, d'autres conservateurs, et notamment les deux députés d'Hochelaga, Alphonse Desjardins et Louis Beaubien, conseillaient de signer des requêtes respectueuses pour le gouvernement et d'insister sur la folie, sur l'irresponsabilité de Riel. ^Mais des libéraux désavouaient cette tactique — adoptée par les avocats de Riel — et représentaient Riel comme le héros d'une cause sacrée, pour lequel on demandait non une faveur mais un droit. Le seul coupable, à leurs yeux, était le gouvernement d'Ottawa.j La Minerve dénonça cette manœuvre:
"Les événements du Nord-Ouest ont fait sortir de leurs gonds les journalistes rouges. Ils ont cru y trouver un moyen de se refaire une popularité qui les portera au pouvoir. Mais ils se lancent en avant, en vrais étourdis, avec un zèle qui trahit leurs secrètes convoitises. Il est évident qu'ils se soucient de Riel et des Métis comme un poisson d'une pomme..."
Et elle demanda:
"Riel, dont ils sont prêts à faire un héros, comment l'ont-ils traité en 1875? Ils l'ont purement et simplement banni parce qu'ils n'ont pu l'atteindre, et l'auraient certainement pendu si les $5,000 offerts par MM. Mac- Kenzie et Blake à quiconque le leur livrerait avaient été gagnés..."
La Minerve eut beau jeu à rappeler les tergiversations du National lors de la première affaire Riel, quand les positions étaient inversées: à ce moment c'était la Minerve qui plaidait avec éloquence et générosité la cause de Riel, et les libéraux au pouvoir fermaient l'oreille ou ergotaient. Ce renversement complet est pénible, mais indispensable à rappeler ici.
Le 27 août, assemblée contradictoire à Valleyfield. C'était une assemblée politique; Mercier y vint, mais il avait été convenu qu'il parlerait de la politique provinciale, laissant à Rodolphe Laflamme le soin de traiter l'affaire Riel. Les orateurs montèrent sur une estrade dressée dans un champ. Mercier accusa le ministère provincial d'augmenter les taxes et les dettes, et Bergevin, député du comté à l'Assemblée législative, lui répondit. Le chef de l'Opposition, dit Bergevin, reproche aux députés majoritaires d'avoir voté l'augmentation de leur indemnité, mais si M. Mercier a voté contre — assuré d'être en minorité — il n'en a pas moins empoché l'augmentation. Après deux heures consacrées à la politique locale, on consacra deux heures à la politique fédérale. Rodolphe Laflamme, qui restait froid dans l'emportement, accusa le gouvernement d'avoir provoqué la révolte et d'avoir livré Riel à un fanatique comme Richardson, alors que d'autres juges, par leurs fonctions mêmes, étaient plus indiqués.
— Mais c'est sous le gouvernement libéral Mac- Kenzie que Richardson a été nommé juge! répondirent les conservateurs. Et surtout, Bergeron prononça ces paroles:
"Riel ne sera pas pendu, non il ne le sera pas... On ne fera croire à personne que les députés conservateurs n'ont pas autant de cœur et d'intelligence que les libéraux."
Et il répéta:
— "Riel ne sera pas pendu, et tous ceux qui veulent créer de l'agitation le savent bien. Sous le ciel libre du Canada, on ne pend pas les fous ni les personnes accusées de crime politique."
De la part d'un député ministériel, cela parut
une promesse, un gage. "Riel ne sera pas pendu, non il ne le sera pas!..." Le poids qui pesait sur les cœurs parut un peu allégé. Il en restait lourd tout de même. Bergeron, puissiez-vous dire vraiî
Sans doute disait-il vrai, puisqu'un autre député de la majorité, Alphonse Desjardins, dans une assemblée à la Longue-Pointe, demanda: "Parce que Riel s'est trompé, doit-on l'abandonner à son malheureux sort?"
Le 6 septembre, dans une nouvelle assemblée contradictoire tenue à Saint-Jean-de-1'Ile-d'Orléans, on procéda comme à Valleyfield. Mercier se cantonna dans la politique provinciale. Le député de ce comté était L.-G. Des jardins. Mercier fut courtois à son égard, et parla sur trois points: la vente du chemin de fer du Nord; l'augmentation des taxes; les dépenses et la dette croissantes. Il aligna des colonnes de chiffres. C'est Laurier qui parla des Métis et de Riel. Taillon eut du mal à lui répondre, car l'assemblée devenait tumultueuse. On chanta: "Pas d'Thibault! Pas d'Thibault!", avec cette variante: "Pas d'Taillon!"
Laurier parla encore à Québec, dans une réunion du quartier Saint-Sauveur consacrée à l'affaire Riel. Il protesta contre le projet de perpétuer par des titres et des médailles le souvenir d'une guerre civile, d'une guerre fratricide. L'Etendard l'approuva:
"Devra-t-on aussi donner des décorations aux gens qui ont achevé des blessés à coups de couteau après la bataille?"
Signalons encore des assemblées à Terrebonne, à Verchères, à Batiscan, à Saint-Alexandre, parmi cent autres. Dans certaines paroisses, les curés euxmêmes firent signer des pétitions. En Ontario, les
orangistes signaient des pétitions en sens contraire; et L'Electeur remarqua:
"C'est du nouveau. On avait entendu parler jusqu'ici de requêtes pour demander le pardon ou la commutation de peine d'un condamné, mais des requêtes- pour demander sa mort, jamais!"
A Montréal, l'épidémie s'aggravait. Le Herald imputa cette épidémie à la malpropreté de la population canadienne-française. Cet article souleva un gros émoi; des manifestants brisèrent les vitres du Herald.
Le mois de septembre avançait. L'excitation populaire atteignait son comble.
Lemieux et Fitzpatrick avaient porté la cause de Riel devant la Cour du Banc de la Reine à Winnipeg. Un seul magistrat de cette Cour était canadien-français: le juge Dubuc, ami de Riel. Il demanda un congé pour venir, avec Mgr Taché, assister au congrès des anciens élèves du collège de Montréal. C'était par scrupule, sans doute. La Presse, de plus en plus indépendante de Chapleau qui avait contribué à sa fondation, et insistant toujours sur les procédés pratiques, regretta ce fâcheux scrupule.
La Cour du Banc de la Reine confirma le jugement de Regina.
Au camp militaire de Kingston, on pendit Riel en effigie. Après un simulacre de jugement, un mannequin fut hissé à la potence, le plus ancien soldat ayant "l'honneur" de tirer la corde. La scène se reproduisit dans tous les camps militaires de l'Ontario.
En éditorial. le 14 septembre, Trudel reproche à quelques-uns de ses amis politiques de ne pas aider la cause de Riel assez vigoureusement, de peur de nuire à leur parti. Il les adjure de passer outre, demande aux libéraux de ne pas exploiter cette affaire, préconise une trêve des partis. "La vérité, c'est que l'élément anglais protestant déteste l'élément français et travaille sans cesse à l'amoindrir... La vérité c'est que nos concitoyens de langue anglaise ne sont pas encore revenus de l'illusion qu'ils se sont formée dès 1763, et qu'ils se croient le plus sérieusement du monde à la veille de réussir à supprimer notre nationalité sur ce continent... On veut faire du Nord-Ouest un pays exclusivement anglais... Voilà la question nationale telle qu'elle se pose pour tous les véritables patriotes. Et il n'y a pas à s'y tromper: cette œuvre de créer un Nord- Ouest exclusivement anglais, la grande masse des libéraux anglais y a travaillé tout autant que la masse des conservateurs anglais, et probablement plus../'
Et L'Etendard publia des lettres de l'Ouest énumérant les actes de pillage commis par les troupes de Middleton.
Le 16 septembre, les nerfs étaient tendus à se rompre. Trente personnes par jour mouraient de la variole à Montréal (218 dans la semaine). On apprit enfin que Mgr Taché avait obtenu un sursis d'un mois, pour permettre aux avocats de Riel de porter sa cause devant le Conseil Privé.
Nouvel espoir: en Angleterre même des voix éloquentes demandaient une commutation de peine.
A ce moment aboutissaient les négociations menées entre le gouvernement d'Ottawa, celui de Québec, la compagnie du Pacifique et celle du Grand- Tronc. Le syndicat constitué par le Grand-Tronc
et le groupe Sénécal pour l'exploitation du chemin de fer du Nord fut largement remboursé de ses dépenses, et dégagé de sa dette envers la Province. L'Etat fédéral reprenait le chemin de fer du Nord et en repassait le contrôle, le même jour, au Pacifique. Le 20 septembre, on publia cet avis:
"La Compagnie du Chemin de fer du Pacifique-Canadien ayant obtenu le contrôle et la possession du chemin de fer du Nord, cette dernière ligne sera à l'avenir exploitée par la Compagnie du Chemin de fer du Pacifique-Canadien.
W. C. Van Home,
Président."
Les castors affirmèrent que cette transaction faisait tomber des centaines de milliers de dollars dans la caisse du parti Sénécal-Chapleau. L'Electeur, qui avait mené une si ardente campagne pour obtenir le libre accès du Pacifique-Canadien à Québec, resta sceptique:
"Pendant ce temps, la Compagnie du Pacifique hâte la construction de ses élévateurs à grain dans le port de Montréal, afin d'y charger son commerce de l'Ouest en été, et conclut des arrangements avec les chemins de fer américains pour se rendre aux ports de mer de la république voisine pour son commerce d'hiver."
Une élection provinciale partielle devait se tenir à Joliette, comté "bleu". Mercier intervint sans violence. Le candidat ministériel, McConville, passa, mais la majorité conservatrice était réduite (24 septembre) .
Le Comité Riel lança une souscription pour faciliter le voyage des avocats en Angleterre. Et David convoqua pour le 27 une nouvelle assemblée au Champ de Mars. Il y parla de la pendaison de Riel en effigie à Kingston, par ces Anglais "qui
croupiraient encore dans les rues de Londres, sous une triple couche de crasse, si nos pères ne leur avaient ouvert le pays". Lui aussi demanda aux deux partis de s'unir sur cette question nationale. Fitzpatrick, libéral, et Duhamel, conservateur, parlèrent après lui; puis Sauvalle, à la taille et aux accents de tribun. Sauvalle trouvait d'instinct les mots à dire aux foules. Il termina de cette manière, à la fois belle et habile: "Sauvons Riel; épargnons sa femme et ses enfants, afin qu'il ne se glisse pas une goutte d'amertume lorsque nous boirons à la Reine!"
Le lendemain se produisit à Montréal la première émeute contre la vaccination obligatoire et les mesures d'isolement décrétées par les autorités municipales pour combattre la variole. La masse, en tous temps et en tous pays, est routinière et s'oppose à la nouveauté, qu'elle soit d'ordre mécanique, artistique, ou médical. Les Montréalais se sont soulevés contre la vaccination comme les Français ont coulé les premiers bateaux à vapeur sur le Rhône, détruit les premiers appareils de télégraphie.
On demandait aux parents des malades de ne pas fréquenter les lieux publics, ni même les églises. On apposait des affiches sur les maisons contaminées. Le peuple jugeait ces mesures vexatoires. et ne voulait à aucun prix de la vaccination. Cependant, la variole continuait de tuer, surtout des enfants en bas âge; les petits cercueils sous des draps blancs défilaient, nombreux, vers le cimetière. Et cette excitation doublait celle de l'affaire Riel. Le 28 septembre, un lundi, la foule lacéra des affiches ordonnant la vaccination et isolant des maisons; elle assiégea le bureau de santé du faubourg de l'Est, y mit le feu; puis se dirigea sur
l'Hôtel de Ville, y brisa des vitres. La police dut charger à coups de bâton. Il y eut quelques assommades; des coups de feu éclatèrent. La foule, un moment dispersée, se reforma pour briser les vitres du Herald et menacer les maisons des médecins vaccinateurs. Un commencement d'incendie détériora l'une de ces maisons. La police opéra des arrestations. Le chef de police Paradis fut blessé.
Le maire Beaugrand était malade. Il quitta son lit, courut à son bureau, consigna six cents militaires sous les armes, et publia une proclamation invitant les citoyens à ne pas sortir le soir et à ne pas gêner l'action de la police et des troupes. L'infanterie et la cavalerie patrouillèrent toute la nuit.
La Minerve du lendemain écrivit:
"Les vrais coupables, dans cette manifestation d'hier soir, ne sont pas, selon nous, ceux qui ont brisé des carreaux, mais ceux qui ont égaré les esprits au point de leur faire commettre des actes que toute la population éclairée ne pourra s'empêcher de réprouver avec nous."
Le journal de Beaugrand — la Patrie — attaquait violemment le ministère fédéral au sujet de l'affaire Riel. La Minerve attribua aux excitations de la Patrie, et aux assemblées publiques convoquées par David, la responsabilité de l'affolement et des émeutes. Le Monde soutenait la même thèse.
L'affaire Riel, l'épidémie, les polémiques qui s'ensuivaient; il y avait bien de quoi affoler le ville — la ville qui s'était amusée de si bon cœur au dernier carnaval!
Des manifestations se reproduisirent. Dans la semaine du 26 septembre au 2 octobre, la variole causa 401 décès dans Montréal et sa banlieue. Beaugrand affrontait l'impopularité en imposant l'isolement des malades et la vaccination. Les gens
arrachaient les affiches placardées sur leur maison. Les cochers refusèrent de transporter les malades: on affecta des ambulances spéciales à ce transport. Le dimanche 4 octobre. Mgr Fabre fit lire au prône une note engageant les fidèles à mieux comprendre l'intérêt général, et à se laisser vacciner. Il fit lire aussi une circulaire du Bureau de Santé, expliquant le caractère inoffensif de la piqûre. Mais la persuasion semblait difficile; pour donner l'exemple, Mgr Fabre se fit vacciner deux fois. Par contre, plusieurs médecins critiquèrent la vaccination qui. disaientils "n'a pas encore fait ses preuves". Aux yeux du Dr Emery Coderre, âgé de 72 ans, la vaccination était une mode lancée par de jeunes médecins en mal de nouveauté. Le vieux secrétaire de l'Ecole de Médecine répétait le mot d'un professeur étranger: "Dans cinquante ans, on ne vaccinera plus." Les théâtres et des magasins fermèrent: les hôtels étaient déserts, le commerce arrêté. Dans les rues où les raquetteurs défilaient, au mois de mars, au chant de leur club, des procession défilèrent, au mois d'octobre, au chant des cantiques, pour obtenir la fin de l'épidémie.
On signala les premiers cas de variole à Québec, puis au Cap-Saint-Ignace, à Rimouski, à Lotbinière. Les personnes contaminées étaient venues de Montréal. Le comité municipal d'hygiène de Québec ne laissa personne débarquer du bateau de Montréal sans certificat de vaccination. Il voulut aussi faire vacciner les écoliers, mais ceux-ci se sauvèrent, et leurs parents, alertés, vinrent proférer des menaces contre les médecins.
Les bureaux d'hygiène firent approuver par le gouvernement provincial un règlement renforcé.
Interrompues à Montréal par l'épidémie, les réunions publiques se poursuivaient dans le reste
de la province, et aussi aux Etats-Unis. La Société Saint-Jean-Baptiste de Boston envoya vingt-cinq dollars à la famille de Riel. Mais personne ne croyait à la pendaison de Riel, après deux sursis et après les demi-promesses des députés ministériels Bergeron et Desjardins. Le Nord de Saint-Jérôme publia au début d'octobre un article catégorique:
"...On sait que Riel ne sera pas exécuté; c'était décidé depuis longtemps par ceux qui nous gouvernent, nous pouvons l'affirmer maintenant. Dès que l'on entretenait le moindre doute sur la juridiction du tribunal et l'état mental de Riel, on pouvait être sûr qu'un sursis serait accordé au malheureux Métis, jusqu'à ce que la certitude la plus évidente fût acquise sur ces deux points.
"La seule chose qui compliqua l'affaire, ce fut la politique.
"On voulut défendre en principe le mouvement insurrectionnel; on proclama Riel un héros, un martyr, et c'est en brodant sur ce thème ridicule que M. David se mit à convoquer des assemblées où, sous prétexte de venir en aide à Riel, il nuisait véritablement aux Métis, en les justifiant contre le gouvernement qui tenait leur sort entre ses mains.
"Heureusement que Riel et les Métis ont eu de véritables amis, qui firent parler la voix du bon sens, du jugement et de la justice plus haut que les appels à la démagogie; et le bon sens et la justice ont triomphé.
"Riel ne sera pas pendu; les Métis seront graciés, mais ils devront leur salut à ceux qui nous représentent à Ottawa, à Royal, à Girouard, à Desjardins, à Ouimet, ces vrais amis des Métis, dont nous nous sommes fait un devoir de suivre la ligne de conduite..."
Le Nord, si affirmatif, était rédigé par Nantel, le député de Terrebonne à la Législative, en relations continuelles avec le curé Labelle et avec Chapleau. De telles paroles, de tels articles, semblaient au moins officieux, et l'on reprit confiance. Chacun put vaquer un peu à ses affaires person-
nelles. A Québec, on offrit un banquet aux magnats du Pacifique, pour célébrer le récent accord. A Montréal, les deux grandes écoles rivales, Laval et Victoria, ouvrirent leurs cours avec le cérémonial habituel. L'Ecole de Médecine Victoria enregistrait près de deux cents élèves, ce qui constituait un record. Mais Laval se sentait forte des hautes approbations ecclésiastiques — et de la défaite de Mgr Laflèche. L'abbé Hamel, redevenu recteur de l'Université Laval, dit, dans son discours d'ouverture, qu'il croyait la guerre universitaire terminée. Il commença ainsi:
"L'Université Laval a eu jusqu'ici une existence bien tourmentée, c'est vrai.
"Des intérêts légitimes froissés, des aspirations généreuses, des préjugés inconscients, des malentendus presque inévitables, des convictions ardentes, des espérances qui semblaient fondées, un examen trop superficiel, des faits mal interprétés, l'ardeur de la lutte et enfin, avouons-le, un reste de caractère normand dont nous avons hérité de nos ancêtres, tout cela explique, sans qu'il soit nécessaire d'accuser personne, les discussions parfois si vives qui ont défrayé les années dernières. De plus, l'incertitude relative au résultat final doit entrer pour beaucoup en ligne de compte dans l'explication de la prolongation de la lutte.
"Pouvons-nous dire que tout cela est fini? Nous le croyons.
"Le Saint-Siège, après avoir tout examiné... a exprimé non seulement son désir, mais sa volonté formelle. Autant il a pu être légitime d'aspirer à un autre état de choses tant que l'on a pu croire que le Saint-Siège ne s'y opposait pas, autant maintenant il est de notre devoir à tous d'accepter la direction bien connue de l'autorité suprême..."
Et l'abbé Marcoux, inaugurant ses fonctions de vice-recteur de la succursale montréalaise, d'insister:
"Un fait est maintenant acquis pour nous, et n'est plus douteux pour personne. Rome VEUT l'Université Laval à Québec et à Montréal, et ce que Rome veut, nous le voulons tous et nous le voudrons toujours, en fils soumis et dévoués au Saint-Siège. C'est dans ces sentiments que nous sommes venus de bonne foi à Montréal et que nous y restons..."
Il semble que l'on restait sur les positions de la bataille: Laval et Victoria coexistant à Montréal. Victoria n'avait pas chassé la succursale Laval; mais Laval n'avait pas ruiné l'Ecole. Le "parti de Laval" avait humilié Mgr Laflèche, et préparait une autre victoire morale: on comptait obtenir le chapeau de cardinal pour Mgr Taschereau. au prochain consistoire, et Chapleau s'employait (ce qui augmentait sa force) à faire envoyer au Saint- Siège, par le gouvernement de Londres, un avis très favorable.
Dans la seconde quinzaine d'octobre, tandis qu'à Montréal on récitait des prières publiques sur le tombeau de Mgr Bourget pour demander la fin de l'épidémie, Laurier et P,-B. Casgrain, parfois accompagnés par Mercier, tinrent quelques réunions dans divers comtés, attaquant le gouvernement conservateur au sujet de l'affaire Riel. Mais on attendait la décision du Conseil Privé avec d'autant plus de confiance qu'à Londres l'influente Fédération internationale de paix et d'arbitrage sollicitait une commutation de peine.
Le 22 octobre, le Conseil Privé rejeta le pourvoi de Riel.
La Presse avait été la première à préconiser le recours au Conseil Privé. Devant cet échec, elle adopta la tactique conseillée par Girouard et quelques
autres conservateurs: insister sur la folie de Riel, réclamer son examen mental par une commission de médecins. Elle écrivit: "Il est de la plus haute importance que Riel soit examiné par une commission de médecins, afin de prévenir l'exécution d'un pauvre aliéné." L'Etendard lui fit écho. Le Nord, c'est-à-dire le député conservateur Nantel, écrivit aussi que la société ne devait pas se venger sur un être irresponsable. Par requête au marquis de Lansdowne, gouverneur général, François-Xavier Lemieux demanda l'examen médical. A son tour, le Comité de défense de Riel, à Montréal, se replia sur cette tactique. Il publia un manifeste demandant la commission médicale — sans rétracter ses autres arguments contre l'exécution de Riel, et au premier chef l'abandon de la peine de mort pour les délits politiques. Le manifeste était signé par un nombre égal de libéraux, parmi lesquels David, Rodolphe Laflamme, Raymond Préfontaine, et de conservateurs, parmi lesquels de Lorimier, Georges Duhamel, Charles-Louis Champagne.
On obtint encore un sursis, jusqu'au 10 novembre, ce qui rendit les journaux anglais furibonds. Ceux de Montréal, Gazette, Star et Herald, les conservateurs et le libéral, y mirent de la férocité. La palme revenait au Herald, mais la Gazette réclamait aussi une prompte exécution.
Ailleurs, même acharnement. La Gazette de Sherbrooke:
"Si Riel n'est pas pendu, l'échafaud sera triché de son dû, et la rébellion sera grandement encouragée à l'avenir."
Le Citizen, d'Ottawa:
"Riel ne mérite pas qu'on ait pitié de lui. Pendant trop longtemps déjà, il a été pour nous une source de trouble et d'inquiétude. Il est temps de s'en débarrasser."
Les orangistcs de l'Ontario et de l'Ouest tenaient à venger Thomas Scott: Le News de Winnipeg esquissait un chantage:
\ "Si la sentence de Riel est commuée, le gouvernement ne devra pas être surpris qu'un peuple loyal, mais exaspéré, se fasse justice à lui-même. Les citoyens du Nord- Ouest ne souffriront pas que Riel échappe à la justice qu'il mérite."-)
Ce qui obligeait le Courrier de Saint-Hyacinthe à constater:
"Les Anglais, les orangistes surtout, exigent l'exécution de la sentence. C'est le fanatisme qui parle. Les préjugés et la haine leur font perdre de vue la justice et l'humanité."
Ainsi Trudel était justifié d'écrire dans L'Etendard (28 octobre) :
"1° — Tout le monde admet que, durant dix à douze ans, un groupe considérable de nos compatriotes de même origine et de même religion que nous a été soumis à un système d'arbitraire et à des dénis de justice systématiques.
"2° — Il est en même temps évident que c'est par préjugé et haine fanatiques contre notre race et notre foi qu'ils ont été traités ainsi.
"3° — Ces injustices étaient tellement arbitraires, tellement injustifiables que les coupables restent muets, en face de nos accusations, et ne tentent même pas d'excuser leur persécution.
"4° — Les auteurs d'attentats odieux commis au Nord- Ouest contre les nôtres jouissent, eux, de l'impunité.
"Question: La nationalité canadienne-française estelle, au Canada, tellement faible, tellement dénuée de patriotisme et de cœur qu'elle consente à laisser ces indignités contre les siens se perpétuer impunément?
"Et lorsque, exaspérés par de longues années d'injustice et d'arbitraire, nos compatriotes du Nord-Ouest ont perdu patience et fait mine de se défendre, allons-nous permettre qu'ils soient punis de leur tentative de défense comme de vulgaires assassins, sans que les indignes provocations dont ils ont été l'objet, dix années durant, soient prises en considération pour expliquer, atténuer, ou au moins excuser la gravité de leur faute?
"Telle est la question nationale que nous voudrions voir résoudre, avant que le dernier acte du drame lugubre du Nord-Ouest soit joué."
L'Electeur accusait le gouvernement de cruauté à l'égard de Riel et de sa famille, pour les remises successives de l'exécution, d'abord fixée au 18 septembre, puis reculée au 16 octobre, au 26 octobre, enfin au 10 novembre.
La Minerve tenta d'enrayer cet entraîne-ment (30 octobre) :
"Nous voyons avec regret que certains journaux s'excitent beaucoup au sujet de Riel.
"La presse libérale semble avoir pris à tâche de surexciter les esprits dans un moment où l'on a tant besoin de calme.
"Si cette presse avait le moindre souci de l'intérêt public, elle comprendrait pourtant qu'il vaut mieux juger la question froidement et au mérite que de faire du pathos démagogique; mais l'intérêt public est ce qui l'occupe le moins, tout le monde le sait.
"Il est inutile de s'adresser à cette presse. Heureusement que la presse conservatrice est là pour faire justice du dévergondage des feuilles libérales et pour donner l'exemple du calme et de la modération que requiert toujours la solution des questions d'intérêt général."
Le Nouvelliste, organe de Caron et du Cercle Catholique, se plaignit aussi que les avocats de Riel eussent gâté sa cause en l'exploitant pour leurs fins particulières et celles de leur parti. L'un de
ces avocats, Fitzpatrick, était le beau-frère de Caron, mais il n'y avait déjà plus de parenté ni d'amitié qui tienne. La Minerve et le Nouvelliste voyaient bien le courant irrésistible.
Un unique recours restait possible. Le gouverneur général pouvait gracier, sur l'avis des ministres. C'est donc aux ministres qu'on s'adressa dès lors. L'Etendard le fit avec une éloquente fierté. La Presse, sous l'influence de Sénécal, son principal bailleur de fonds, accentuait aussi de jour en jour sa campagne. Ces deux journaux influents, l'un parmi la bourgeoisie et le clergé, l'autre parmi le peuple, se complétaient. Curieux rapprochement de Trudel et de Sénécal! On vit plus singulier encore, puisque la Patrie félicita L'Etendard de sa campagne. Les jeunes avocats bruyants qui venaient aux nouvelles à la Patrie, les professeurs et les prêtres qui venaient aux bureaux de L'Etendard, le public plus mêlé qui se pressait, en face de l'Hôtel de Ville, aux portes de la Presse, avaient enfin même inquiétude, même pensée, même cœur.
Trois Canadiens français, Langevin, Caron et Chapleau, siégeaient dans le cabinet fédéral. Langevin, le plus ancien, était en théorie le chef de file. Mais Chapleau le dépassait tellement en popularité, en prestige, qu'on s'adressait surtout à lui. On pressait les députés, les sénateurs, d'agir sur Chapleau. On assiégeait les amis du secrétaire d'Etat, en particulier Dansereau. Les ministres et les députés provinciaux se retranchaient derrière le principe de l'autonomie, de la séparation des pouvoirs; mais le lieutenant-gouverneur ne tenterait-il pas une démarche?
La situation du lieutenant-gouverneur Masson était poignante. Un quart de siècle plus tôt, la mère de Rodrigue Masson, riche et généreuse, avait
payé les études de deux jeunes gens doués mais pauvres. L'un d'eux, remarqué à Terrebonne même, s'appelait Adolphe Chapleau; l'autre, recommandé par Mgr Taché, s'appelait Louis Riel. Les Masson gardaient encore des lettres de Louis Riel à sa bienfaitrice, par exemple celle où il annonçait la mort de son père. Aujourd'hui, Adolphe Chapleau tient entre ses mains le sort de Louis Riel. Rodrigue Masson n'interviendra-t-il pas entre les deux protégés de sa mère?
Diflicilement. Chapleau ne se rappelait pas volontiers ses années de gêne et la générosité dont le souvenir l'humiliait. D'ailleurs, la tendance ultramontaine de Masson l'éloignait de Chapleau, Le sénateur Masson avait pu contribuer à l'échec de la candidature Sénécal au Sénat. (1) A son tour, Chapleau, membre du cabinet fédéral, sollicitait l'élévation de Mgr Taschereau au cardinalat, mais contrariait la dernière ambition du lieutenant-gouverneur Masson, qu'un titre de sir, en fin de carrière, eût comblé. Masson, qui souhaitait la grâce de Riel, ne s'adressa point à Chapleau, mais à sir John-A. MacDonald et à sir Hector Langevin, ses amis. Ainsi fit le sénateur Trudel. Ainsi firent quelques ultramontains, dont Philippe Landry.
Les démarches discrètes de Masson, de Trudel et d'autres hommes politiques, doublaient les mises en demeure véhémentes de la Presse, de l'Etendard et de la Patrie. Mais de Toronto partaient des démarches et des mises en demeure de sens contraire. Les esprits s'entêtaient, se surexcitaient. Personne ne prit garde au départ du premier train du Pacifique de Montréal pour Winnipeg, le 2 novembre, à 2 heures de l'après-midi. (A la même heure, un
1. Correspondance de Chapleau et de Dansereau; archives privées de M. J.-Lucien Dansereau.
train partait de Winnipcg pour Montréal; le trajet devait s'accomplir en 66 heures, au prix de $22.00.)
Etait-ce pour faire diversion? La Minerve redoubla d'intensité dans sa campagne contre la vaccination obligatoire et l'isolement des malades; et de l'imprimerie du Monde sortit un pamphlet, largement distribué dans les milieux ouvriers, contre le bureau de santé et contre le maire.
Un ouvrier nommé Gagnon refusa l'entrée de chez lui — 10, ruelle Rolland — aux employés du bureau d e santé venus chercher un enfant malade pour le conduire à l'hôpital. Le bureau de santé obtint un mandat d'arrêt contre Gagnon; mais celui-ci, revolver en main, proféra de telles menaces que les fonctionnaires se retirèrent comme devant. Second mandat d'arrêt, du recorder, pour menaces de mort. Des agents de police furent accueillis par Gagnon, sa femme et ses enfants furieux, vociférants et nettement encouragés par les voisins. La police retraita. C'était le 3 novembre. Dans la soirée, deux sergents et six hommes cernèrent la maison. Les sergents entrèrent par la cour, mais, dans un couloir étroit et obscur, ils se trouvèrent nez à nez avec les époux Gagnon, brandissant toujours des armes. Les sergents détalèrent; leurs hommes les suivirent, sous les huées de la foule. Le 4, après une conférence d'une demi-heure à l'Hôtel de Ville, on décida de recourir à la force, d'arrêter Gagnon et de transporter son enfant à l'hôpital, coûte que coûte. Le maire Beaugrand prit lui-même la tête des opérations, bravant les sifflets de la populace. Une fois de plus Gagnon tient à distance les représentants de la loi. Le public l'applaudit, et deux gaillards se rangent à ses côtés. Gagnon les accueille... et le voilà cein-
turé, maîtrisé, hissé dans une voiture, qui s'éloigne au galop. Mais la ruse des détectives déchaîne des clameurs. La femme et les enfants de Gagnon se barricadent. Le fils aîné, âgé de treize ans, tire des coups de fusil et manque de peu les policiers. Le public grossit, gronde. Beaugrand ordonne l'assaut. Cinq ou six hommes enfoncent la porte, appréhendent l'adolescent, qui se débat comme un possédé, et lui passent les menottes. Madame Gagnon pique une crise de nerfs. Deux enfants plus jeunes, malades et alités, poussent des hurlements de terreur. Une fillette tombe en convulsions. La foule crie: "Honte!" et montre le poing à Beaugrand. Le maire, vif malgré son asthme, fait porter les convulsionnaires dans la voiture d'ambulance, puis se retire.
Par malheur, un des enfants de Gagnon vint à mourir. La Minerve et le Monde tenaient leur diversion; ils accusèrent Beaugrand d'avoir causé cette mort par ses brutalités inutiles et par une violation de domicile. Le Monde écrivit:
"Votre conduite inhumaine et barbare a causé la mort de l'enfant de Gagnon.
"Vous êtes responsable de cette mort.
"...Montréal a la picote, c'est un fléau. Le règne de M. Beaugrand en est un autre.
"Le pire n'est pas celui qu'on pense."
Et la Minerve:
"Enlever un adolescent de treize ans, l'enchaîner comme un malfaiteur, déchirer le coeur d'une pauvre mère de famille, et ravir deux agonisants aux soins d'un père: voilà de vrais titres à la reconnaissance du peuple!"
Beaugrand fit émaner (6 novembre) des mandats d'arrêt contre Gélinas, de la Minerve, et Vanasse, député d'Yamaska et directeur du Monde.
"Nous sommes sous le règne de la terreur!" écrivit la Minerve; et elle parla d'état de siège et de lettres de cachet. Beaugrand écrivit à Hector Langevin (9 novembre), l'adjurant d'arrêter les attaques du Monde, susceptibles de provoquer des troubles et une effusion de sang. Langevin répondit que le meilleur moyen de s'assurer le respect du peuple serait, pour le maire, de rester dans les limites de la légalité, et d'exercer ses fonctions aussi paternellement que possible.
Le Comité Riel veillait à ce que ces incidents violents ne fissent pas oublier la grande affaire. Le Dr Désaulniers, député de Saint-Maurice et inspecteur des prisons et des asiles, fit publier une note; il avait vu Riel à l'asile de Beauport, au cours d'une inspection, et ne doutait pas de sa folie. Faucher de Saint-Maurice communiqua aussi son opinion à la presse: "Les actes de Riel prouvent sa folie, et l'on ne doit pas pendre un fou. Le gouvernement fédéral ne doit pas hésiter un seul instant à décréter une expertise médico-légale." Désaulniers et Faucher de Saint-Maurice étaient des conservateurs éprouvés. En publiant la lettre de Désaulniers, le Canadien demanda aussi la clémence: "Que le gouvernement fédéral se hâte, l'heure approche!"
Le gouvernement restait muet. Cependant personne ne croyait à l'exécution de la sentence. Mgr Grandin était venu de l'Ouest à Ottawa, intercéder pour Riel. Le 10 novembre au matin, Faucher de Saint-Maurice télégraphia au Conseil des ministres à Ottawa que, d'accord avec un grand nombre de ses collègues conservateurs à la Législative, il considérait l'exécution de Riel comme une grande faute politique.
Le jour même, on apprit que Riel n'était pas
pendu: un nouveau sursis de six jours avait été accordé, et l'exécution remise au 1 6. Lettres, adresses, télégrammes, affluèrent de plus belle à Ottawa. Dans tous les foyers du pays de Québec, on •* priait pour Riel. La presse fut enfin unanime. Dans le Canadien du 1 1 novembre, Tarte écrivit:
"Pourquoi pendre un fou, un homme inconscient de l'acte même de réparation que la société exige de lui?... Grâce pour Louis Riel! Voilà le cri qui se fait entendre partout où bat un cœur qui aime son prochain et qui sait respecter les droits de la société. ~) J\j^
"Au moment où le corps du supplicié Riel se dérobera sous la trappe et se crispera dans les convulsions de l'agonie, un abîme se creusera entre la province de Québec et la province d'Ontario..." . y
Le Herald et la Minerve eux-mêmes finirent par souhaiter, par demander la grâce. L'éditorial de la Minerve du 1 1 novembre est une longue supplique au représentant de la Reine: "On ne remet pas ainsi, de jour en jour, l'agonie d'un condamné."
Pendant la semaine du 10 au 16, tous les éditoriaux de tous les journaux furent consacrés à Riel. La Presse se tournait vers les députés de la province de Québec, les adjurant d'intervenir avec énergie. Le 10, à Winnipeg, des conservateurs, en majorité orangistes, avaient offert un banquet à Thomas White, nouveau ministre de l'Intérieur, et à sir Adolphe Caron. L'Evénement de Tarte fut sévère pour Caron: "L'heure est au recueillement et non aux festins avec nos ennemis." Et L'Etendard: "C'est un déshonneur pour un Canadien français catholique, de fraterniser avec ces bêtes féroces!"
L'Etendard donnait franchement à l'affaire sa signification véritable et profonde (12 novembre):
"L'assassinat judiciaire qu'on s'apprête à commettre signifie que désormais la majorité anglaise n'entend plus permettre aucune revendication de la part de l'élément français. Elle fera arbitrairement régner l'injustice... L'on pourra impunément accumuler contre nous les provocations... Il est à peine besoin de dire que cela fera perdre au gouvernement de sir John tout droit à la confiance des Canadiens français."
Il se rencontrait avec L'Electeur (13 novembre) :
Riel exécuté, qu'on le comprenne bien, c'est le triomphe de l'orangisme sur nous, c'est le dernier mot de l'influence de notre province dans le gouvernement fédéral. De grâce, n'en faisons plus une question de partis, le moment est trop solennel, oublions les divisions de la veille, unissons-nous comme jadis nos pères l'ont fait quand on voulut les opprimer. Qu'il n'y ait plus de rouges ni de bleus, qu'il n'y ait que des Canadiens unis et déterminés à empêcher Riel de monter sur la potence, et notre influence de descendre dans la tombe avec son cadavre..."
Le Herald, adouci devant l'imminence du drame, ne disait pas autre chose:
"...Le gouvernement, dans cette affaire, consultera probablement l'opinion publique plutôt que le verdict, et cherchera à assurer sa sûreté personnelle.. Si Riel est pendu, ce sera probablement parce que la majorité du cabinet préférera affronter la tempête à Québec plutôt que dans les autres parties de la Puissance."
La Minerve se fit plus ferme pour demander un acte de clémence au gouverneur général (elle évitait de mettre en cause directement les ministres) (13 novembre) :
"...Nous avons demandé grâce ou pitié pour un condamné, nous crierions honte aux bourreaux d'un aliéné. Nous pouvons souffrir qu'on se montre sourd à nos sup-
plications; nous ne permettrions pas qu'on insultât impunément aux principes élémentaires de l'humanité."
Avec ce sursaut de la Minerve, la presse canadienne-française réalisait l'unanimité absolue. Le Journal des T rois-Rivières le constata:
"Il n'y a qu'une voix pour réclamer la commutation de la sentence de mort... Cettz question doit être réglée ^ par un acte définitif de clémence."
Il n'y avait plus, ou presque plus, un foyer ca nadien-français où ce drame n'étreignît les cœurs. C'est peut-être dans la plus somptueuse demeure, celle de Spencer-Wood, que l'angoisse pesait le plus lourd. Comme une aiguille affolée entre deux pôles, la tragédie oscillait entre les deux protégés de la mère de Rodrigue Masson. Le lieutenant-gouverneur tenta une nouvelle démarche auprès de sir John, qui le traitait en ami. Repoussé — avec de grands témoignages d'affection, de confiance — il offrit sa démission pour raisons de santé. Le prétexte eût été transparent, et l'effet considérable. Sir John montra au lieutenant-gouverneur les difficultés de sa situation: "Ne les aggravez pas. Mon cher Masson, je vous en prie: restez au moins six mois, pour laisser l'orage se dissiper." Sir John recourait à son procédé favori: gagner six mois. Masson se résigna, le cœur navré, l'esprit hanté. Ses démarches restant confidentielles, le lieutenant-gouverneur, aux yeux du peuple, n'aurait pas bougé(1).
Des députés, en particulier Flavien Dupont, de
1. Il peut exister quelque trace écrite des démarches du lieutenant-gouverneur Masson dans la masse des papiers laissés par John-A. MacDonald. Nous nous sommes fondé sur quelques témoignages concordants recueillis par nous-même, depuis plusieurs années, en particulier celui de la veuve de Rodrigue Masson.
Bagot. et des sénateurs, en particulier Trudel, avaient renouvelé d'aussi vaines supplications. Ils se décidèrent à la démarche collective exigée par l'opinion. C'est Désiré Girouard, l'un des députés les plus intelligents et les plus actifs — l'un des plus "ministrables" aussi, avec Aldéric Ouimet — qui prit l'initiative. Il convoqua quelques chefs conservateurs à son bureau. Vinrent: Coursol, Alphonse Desjardins, Vanasse. François-Xavier Trudel, Alexandre Lacoste (sénateur depuis janvier 1884). Pagnuelo. Cornellier. On savait Hector Langevin parti d'Ottawa pour Québec; l'horaire des trains consulté, on pouvait rejoindre le ministre au passage à Saint-Martin-Jonction. Les quatre députés fédéraux s'y rendirent, au nom du groupe, et supplièrent Langevin de s'opposer à l'exécution. Impressionné, ébranlé, le ministre des Travaux publics télégraphia à sir John:
"Saint-Martin- Jonction,
12 novembre 1885.
"Coursol, Desjardins, Girouard et Vanasse m'ont rencontré ici, et disent qu'eux et tous les autres objectent à l'exécution, et agiront en conséquence."
Sir John répondit:
"13 novembre 1885.
"Gardez attitude calme et résolue — tout ira bien."
Le même vendredi 13, seize députés conservateurs, réunis à Montréal sur l'initiative de Girouard et d'Alphonse Desjardins, envoyèrent à sir John ce télégramme: "Dans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte de cruauté dont nous repoussons la responsabilité'1'." Un autre, averti trop tard, adhéra à ce texte par un télégramme personnel (2). Puis les députés allèrent au Windsor, où se trouvait Chapleau. Ils le supplièrent en vain.
Il n'y eut guère qu'un député pour admirer l'énergie de Chapleau: Joseph- Aldéric Ouimet. député de Laval et colonel du 65e. Esprit indépendant. Ouimet. à deux reprises, avait failli conduire une révolte de députés conservateurs'3'. Pendant la campagne du Nord-Ouest, il avait quitté son bataillon pour protester contre la pénurie des équipements. Mais, à l'exemple de Chapleau. il manifestait également son indépendance à l'égard de l'opinion. La Presse attaqua Ouimet et le député de Gaspé. Pierre Fortin, qui avait aussi refusé de signer la dépêche à sir John: "Nous étions déjà divisés en trois partis, les conservateurs, les libéraux et les castors: les derniers événements vont amener une nouvelle subdivision: le parti de la corde." Ouimet finit par envoyer aussi un télégramme.
Le soir même. Chapleau repartit pour Ottawa. Il s'y tint un Conseil des ministres. Influencé par les démarches faites auprès de lui. Chapleau parla de démissionner plutôt que de consentir à l'exécution de Riel. Mais les autres ministres, ceux des provinces anglaises, n'avaient pas subi les mêmes influences — plusieurs avaient subi des influences contraires. A ceux qui redoutaient la colère de Québec, le malin sir John répondit: "Ce sera un
1. G.-W. Bain (Soulanges); P.-B. Benoît (Chambly); J.-G.-H. Bergeron (Beauharnois) : C.-J. Coursol (Montreal-Est); J.-B. Dcoust (Deux-Montagnes) : A.-L. Désaul- *iers (Maskinongé): L.-L. Désaulniers (Saint-Maurice) ; F. Dugas (Montcalm): F. Dupont (Bagot): Alphonse Desjardins (Hochelaga); G.-A. Gigault (Rouville); Désiré Girouard (Jacques-Cartier); Ed. Guilbaut (Joliette); H. Hurteau (L'Assomption): L.-H. Massue (Richelieu); Fabien Vanasse (Yamaska).