‹ Histoire de la province de Québec (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · Hugh McMillan (VaudreuiB · texte numérisé non relu

Hugh McMillan (VaudreuiB

3. En 1879, lorsque le marquis de Lomé et sir John refusaient la destitution de Letellier de Saint-Just; en 1884, lors des résolutions en faveur du Pacifique.

feu de paille!" On pesa le pour et le contre, c'est-àdire le nombre de sièges à perdre ou à gagner en refusant ou en accordant la grâce. Une douzaine dans Québec, d'un côté. De l'autre côté, une quinzaine en Ontario, plus quelques-uns dans les provinces Maritimes...

A Montréal, chez Mercier, on eut vent de la menace de Chapleau de démissionner. S'il persistait dans cette menace, c'était peut-être le salut. Alors Mercier saisit une plume. En hâte il griffonna un mot que le député conservateur Bergeron — un gros garçon cordial et vigoureux — se chargerait de porter d'urgence à Chapleau. Ce fut un court message pathétique, écrit d'une main tremblante, sans style, sans recherche, les mots heurtés comme ils jaillissaient du cœur:

"Si Riel est pendu sans que tu résignes, tu es un homme fini; si tu résignes, tu sauves Riel. Dans le premier cas, le parti libéral a un puissant adversaire de moins et le pays une honte de plus. Dans le second cas, le pays a une gloire de plus, et le ministre résignataire devient l'idole de ses compatriotes. J'ai tout à gagner comme chef de parti si tu restes. Tu as tout à gagner si tu résignes. Résigne, Chapleau, et mets-toi à la tête de la province. Je serai à tes côtés pour t'aider de mes modestes efforts, et bénir ton nom avec notre frère Riel sauvé de l'échafaud."

C'était une démarche secrète. Bergeron partit aussitôt pour Ottawa. Sur la province de Québec, les heures pesaient d'une lourdeur de plomb.

C'étaient les derniers jours. Recevant la lettre de Mercier, Chapleau manda ses deux conseillers habituels, Alexandre Lacoste et Arthur Dansereau. Il manda aussi un adversaire, presque un ennemi d'hier, mais étroitement rapproché de lui depuis quelques mois, Israël Tarte. S'il existait un émule de Dansereau, en intelligence et en habileté,

c'était Israël Tarte. Les trois hommes accoururent de Montréal à Ottawa. Chez Chapleau, ils passèrent la nuit à discuter*1'. Lacoste avait pris part à plusieurs démarches collectives. Tarte avait demandé, dans le Canadien, la grâce de Riel. Il avait même averti: "Au moment où le corps du supplicié Riel se dérobera sous la trappe et se crispera dans les convulsions de l'agonie, un abîme se creusera entre la province de Québec et la province d'Ontario." Mais la démission de Chapleau n'éviterait pas cette rupture; il y faudrait la grâce de Riel — irrévocablement refusée par le cabinet. Les amis du ministre inclinaient à conseiller sa démission, mais ils n'étaient pas formels. Lacoste, le plus calme, parle en juriste plutôt qu'en politicien, mais en juriste humain, porté vers les solutions de clémence. Tarte tire nerveusement sur ses manchettes. Dansereau vide verre sur verre de cognac. Chapleau arpente son bureau de long en large, ses mains derrière le dos relevant les pans de sa jaquette. A quatre heures du matin, Lacoste, Dansereau et Tarte vont se coucher dans la maison, laissant à Chapleau la responsabilité de sa décision. A huit heures, ils se lèvent pour le petit déjeuner. Chapleau, qui n'a pas dormi, leur annonce sa décision de ne pas démissionner. Il l'explique, faisant effort pour maîtriser ses nerfs. Puis il dit: "Nous sommes dans la fosse aux ours."

Sur les motifs personnels, sur les raisons psychologiques de la résistance de Chapleau à l'appel de sa province, on est réduit aux hypothèses. Il ne faut pas oublier que Chapleau, comme Joly de Lotbinière, comme Mgr Taché, tenait Riel pour un rebelle, voire un criminel. Aussitôt sa décision

1. Le récit en a été fait par Israël Tarte, en particulier dans la brochure: *Le procès Mercier; les causes qui l'ont provoqué" (Montréal 1892h

prise, Chapleau écrivit à Joseph Tassé: "... Pour l'amour de Dieu, pour l'amour du bon sens, n'allez pas soulever, embraser le pays pour les crimes odieux d'un halluciné(1)." Mais Mgr Taché a souhaité la grâce de Riel? Chapleau l'a également souhaitée, demandée. On lui a opposé la loi, l'ordre public, le déchaînement de l'opinion anglaise. Chapleau s'est alors résigné à l'application de la loi, dura lex, sed lex, suivant la pensée de Goethe, qui préférait l'injustice au désordre. Le ministre l'explique au journaliste, dans la même lettre: Ma démission, me plaçant à la tête du Canada français, eût embarrassé mes collègues et sournois ennemis. J'aurais connu l'idolâtrie populaire et savouré ma douce vengeance. Mais j'ai eu peur: "J'ai eu peur du sentier sans issue dans lequel je faisais entrer un peuple ameuté. J'ai eu peur de voir aux deux bouts de cette voie des cadavres prêchant la haine, des tombes sur lesquelles pousserait la vengeance. J'ai reculé de peur... Si l'échafaud de Riel est une faute politique, c'est comme ces erreurs judiciaires qu'il faut pardonner pour préserver l'instrument si précieux de la loi et de l'ordre..."

Chapleau se détournait de la voie triomphale pour jouer la difficulté? C'était assez dans son caractère. Il avait horreur de se laisser dicter sa conduite, que ce fût par un groupe d'hommes comme les ultramontains ou par un mouvement populaire. Au contraire, il aimait braver l'opinion, retourner une assemblée hostile. A l'époque de la Confédération, au moment de l'affaire des Tanneries, en d'autres occasions encore, Chapleau avait tenu tête à la foule, et gagné. C'est la partie qu'il essayait de répéter, sur une échelle cent fois plus grande, aux jours de l'affaire Riel.

1. Lettre de Chapleau à Joseph Tassé, du 15 novembre 1885; archives privées de M. le sénateur Athanase David.

Il y a sans doute autre chose, et qui s'appliquerait à Langevin et à Caron comme à Chapleau: l'atmosphère d'Ottawa, enveloppant les députés et plus encore les ministres. A Ottawa, on n'est pas ministre de la province de Québec, mais de tout le Canada: on est ministre d'un Dominion britannique. Les plus "patriotes" des représentants de la province de Québec, devenus ministres à Ottawa, ont rapidement cessé de penser en Canadiens français pour penser en Canadiens tout court, voire en hommes d'Etat britanniques. L'optique d'Ottawa n'est plus du tout celle de Québec. Chapleau lui-même, l'un des mieux préservés par ce qu'il y avait chez lui d'artiste de la politique, a subi cette contagion. Et l'affaire Riel ne pouvait pas se juger de la même manière selon qu'on la traitait au point de vue de Québec ou au point de vue du Dominion. Pour une politique impériale, l'essentiel était le maintien de l'ordre et de la souveraineté britannique dans l'Ouest canadien.

Par une coïncidence qui ajouterait à ce drame, s'il était possible, c'est le shérif Samuel Chapleau — frère du secrétaire d'Etat, et nommé à ce poste en juillet 1883 — qui vint avertir Riel ,dans la prison de Regina, que l'heure avait sonné. Il s'enquit de ses volontés sur la disposition de ses biens. "Je n'ai pour tout bien que ceci, répondit Riel, se touchant la poitrine, et je l'ai donné à mon pays il y a quinze ans. Je vous prie de remercier mes amis de la province de Québec de tout ce qu'ils ont fait pour moi." Riel s'enferma un moment avec le Père André, son confesseur, qui ne l'avait guère quitté ces derniers jours et l'avait admirablement préparé à bien mourir. C'est à la demande du Père André qu'il renonça à parler sur l'échafaud. Il

dit seulement à l'adresse du prêtre, qui se retournait pour ne pas le voir passer la tête dans le nœud coulant: "Courage, mon Père!" L'Oblat essaya de répondre: "Courage!" mais sa voix s'étouffa. L'air était vif et froid, la prairie scintillait de givre.

, On entendit un cliquetis de sabre, puis, un peu

(^ plus loin, un galop de chevaux.

Ainsi fut réalisée, au mode d'exécution près, une prophétie de John-A. MacDonald, vieille de treize ans. Le 29 novembre 1872, sir John avait écrit, dans une lettre confidentielle au lieutenantgouverneur Morris du Manitoba: "Riel semble résolu à causer du trouble. Il se fera fusiller quel-

que jour

1. Correspondence of Sir John-A. MacDonald, publiée par son secrétaire, sir Joseph Pope.

Unanimité des Canadiens français au lendemain du 16 novembre — L'assemblée du Champ de Mars — Une vague de fond d'indignation nationale — Mercier prend la tête du mouvement — La campagne Riel et les élections du 14 octobre 1886 — Taillon, premier ministre pendant quatre jours — Avènement de Mercier.

Les septuagénaires d'aujourd'hui se rappellent, parmi leurs souvenirs d'enfance, une journée où le foyer de leurs parents fut en deuil, où l'on parlait bas dans la maison, bien qu'aucun membre de la famille ne fût mort. Ils se rappellent les portraits de Riel entourés d'un voile de crêpe dans les vitrines des magasins, et les drapeaux en berne. En novembre 1885, dans la province de Québec, les patriotes mirent un crêpe à leur chapeau. Il y eut même des mariages retardés en signe de deuil. Dans certaines écoles, on récita pour Riel les prières des agonisants. Des instituteurs dressèrent devant les jeunes imaginations la vision d'un gibet ignominieux. Et des enfants, à l'âge des impressions indélébiles, vouèrent à l'Anglais une haine qui ne s'éteindrait qu'avec leur vie.

Puis, dans toutes les villes et dans tous les villages, le peuple se rassembla dans les rues. Sans sa-

voir que faire, on était prêt à agir. Faute d'un hymne proprement canadien, la foule entonnait la Marseillaise.

Le Conseil municipal de Montréal ordonna la mise en berne du drapeau de l'Hôtel de Ville. A la Presse, à la Patrie, au Monde, à L'Etendard, on mit aussi les mâts en berne. Des magasins fermèrent. Guillaume Boivin, qui avait repris les affaires sur une grande échelle après sa faillite, ferma sa fabrique de chaussures.

Des étudiants de l'Ecole de Médecine Victoria mirent en branle la première manifestation dans la rue; les étudiants de Laval se joignirent à eux; d'autres manifestants grossirent leurs rangs. Ils promenèrent trois mannequins représentant sir John, Caron et le juge Richardson — ces noms inscrits sur leur chapeau — et les brûlèrent devant la statue de la reine Victoria, carré Dominion. Puis ils arrivèrent au Champ de Mars. L'étudiant en droit Arthur Bruneau, secrétaire de Mercier, prononça son premier discours public debout sur un des canons de bronze, trophées de la guerre de Crimée, qui encadraient alors le perron de l'Hôtel de Ville. La police dut garder, pour la protéger, la résidence du député-colonel Ouimet.

De même, à Québec, il fallut garder la résidence d'Hector Langevin, rue Saint-Louis. Les troupes furent consignées, tandis que sur des échafauds dressés à Saint-Roch on brûlait les ministres en effigie, en présence de Pantaléon Pelletier, de François-Xavier Lemieux, de Louis-Philippe Pelletier, de Pierre Garneau, de Pacaud, Tarte, Charles Langelier. L'avocat J.-A. Martin, conservateur militant, s'écria: "Je romps avec mon parti, avec le parti de sir John, esclave d'une poignée d'oran-

gistes..." La Société Saint-Jean-Baptiste de Québec vota~sa protestation le jour même.

Aux Trois-Rivières, autour du maire Gédéon Malhiot, parurent quatre députés: Arthur Turcotte, Athanase Gaudet, Hippolyte Montplaisir, Louis-Trefflé Dorais, et tous les échevins. Les divergences s'abolissaient entre Montplaisir, protégé de Mgr Laflèche, et Dorais, suspecté de francmaçonnerie. A Ottawa, sur la place du Marché, à Hull, à Saint-Hyacinthe, la foule s'assembla spontanément. La colère faisait trembler les voix, durcissait les visages.

Tous les journaux canadiens-français du 17 novembre protestèrent, sans exception.

La Presse de Montréal:

"Riel n'expie pas seulement le crime d'avoir réclamé les droits de ses compatriotes; il expie surtout et avant tout le crime d'appartenir à notre race. L'exécution de Riel brise tous les liens de parti qui avaient pu se former dans le passé.

"Désormais, il n'y a plus ni conservateurs, ni libéraux, ni castors. Il n'y a que des PATRIOTES et des , TRAITRES. I

"Le parti national et le parti de la corde!"

La Minerve elle-même:

"Si profonde est la répulsion qu'inspire l'idée de l'exécution de Riel que jusqu'au dernier moment, hier, on espérait encore une commutation de la terrible sentence. C'en est fait des espérances de toute notre race, et de la pureté immaculée de notre blason national..."

L'Etendard fut aussi violent que la Patrie, et que L'Electeur de Québec. Celui-ci parut encadré de noir. Pacaud écrivait:

"Prononçons le serinent solennel de venger cet outrage, et de nous relever du coup formidable qui nous est porté aujourd'hui."

La Vérité, de Tardivel:

"L'échafaud de Regina grandira, grandira, grandira toujours; son ombre sinistre se projettera de plus en plus menaçante sur le pays. Cette tache de sang sur notre blason national deviendra chaque jour plus éclatante. Toujours l'image de ce cadavre d'un pauvre fou, pendu pour de misérables fins de parti, pendu pour maintenir un homme au pouvoir, pendu en haine du nom canadien- français, toujours l'image de ce cadavre de Louis Riel sera là, se balançant entre ciel et terre, sous les yeux de notre population."

Le Courrier du Canada, rédigé par Thomas Chapais, gendre de Langevin:

"C'est pour la Puissance du Canada un jour de deuil que celui où elle voit se dresser un échafaud politique."

L'Evénement, l'un des journaux conservateurs de Tarte:

"C'est au nom de la jeune reine Victoria que les victimes de l'oligarchie montèrent sur l'échafaud en 1837 et en 1838. C'est en son nom encore que, plus de quarante ans après, un condamné politique a été exécuté, contre le droit des nations, en obéissance à l'ogre orangiste."

Et Tarte lui-même, dans le Canadien:

"Le sang est un mauvais ciment, et si la Confédération n'en a pas d'autre, le coup de vent qui la culbutera n'est pas loin."

A Saint-Hyacinthe, le Journal libéral et le Courrier conservateur, qui passaient leur vie à ba-

tailler l'un contre l'autre, se trouvèrent miraculeusement d'accord. Le Journal écrivit:

"C'est un jour de deuil pour la province de Québec, mais ceux qui l'ont préparé doivent s'attendre à rendre un compte sévère de leur conduite, à être jugés comme ils ont jugé les autres."

Et, dans le Courrier, de La Bruère, qui pesait ses mots:

"Le gouvernement a commis un acte blâmable, et dont le peuple lui tiendra compte. Le glas funèbre a douloureusement impressionné toute la province de Québec, et profondément blessé les amis canadiens-français du parti conservateur."

Le comité Riel publia, sous la signature de L.-O. David et de Georges Duhamel, un communiqué terminé par ces lignes: "N'oublions pas que la plus grande part de responsabilité de l'exécution de Riel pèse malheureusement sur des compatriotes."

L'unanimité se réalisait aussi, au sens contraire, dans les provinces anglaises. Un jeune avocat de Halifax, Robert Laird Borden, qui avait alors trente ans, devait écrire beaucoup plus tard, en se remémorant cette époque: "La rébellion de Riel i a contribué, plus que tout autre événement sur- | venu depuis la Confédération, à unir la Nouvelle- I Ecosse au reste du Canada." (1) Il sous-entendait évidemment: Québec excepté. La première dépêche reçue de Toronto, le 17 novembre, résumait ainsi l'opinion dans cette ville: "Il règne un sentiment général de satisfaction." Il est heureux qu'Oliver Mowat ait alors présidé le gouvernement ontarien. Ce Père de la Confédération devenait, avec

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