Robert Laird Borden: His Memoirs, Vol, I p
l'âge, un apôtre de la tolérance; il se garda bien d'attiser le feu.
Les manifestations continuèrent le lendemain, le surlendemain et les jours suivants. A Montréal, la foule s'étant assemblée devant l'Hôtel de Ville, Mercier parut sur les marches, accompagné par les échevins et par deux chefs conservateurs, le député Bergeron et l'avocat Cornellier. C'étaient deux manieurs de foules, deux ouvriers utiles du parti conservateur. Bergeron, cordial, populaire, déridait ses auditoires par des anecdotes, puis les intéressait avec des discours imagés. Cornellier, associé d'Aldéric Ouimet, n'aurait eu qu'à discipliner ses dons pour aspirer aux premiers rangs. Bergeron et Cornellier étaient patriotes; c'est Bergeron qui avait porté à Chapleau l'appel pathétique de Mercier. Mais le peuple les connaissait comme des conservateurs chevronnés. Leur présence aux côtés de Mercier produisit un gros effet.
L.-O. David continuait de se dépenser sans réserve pour défendre, pour venger la mémoire de Riel. Ses amitiés nombreuses, dans les deux partis, lui facilitaient la tâche. S'il avait été plus robuste, plus entraînant, c'est David, le fervent des patriotes de 37, qui aurait conduit les patriotes de 85. Mais il y fallait un tribun. Or, Mercier n'avait plus de ménagements à garder pour éviter de compromettre Riel. Il prit la tête du mouvement. Il annonça pour le dimanche suivant, au Champ de Mars, une assemblée monstre.'Et il donna des directives: formation d'un parti national, réunissant tous ceux, bleus ou rouges, que la pendaison de Riel indignait, et dont le premier objectif serait de chasser du pouvoir sir John et ses ministres^ Le
• parti national s'efforcerait aussi d'affermir et de perpétuer l'immense mouvement de solidarité française né de l'affaire Riel, car le sang des héros et des martyrs a toujours servi leur cause. Bergeron et Cornellier affirmèrent qu'un grand nombre de conservateurs, à leur exemple, endossaient ces paroles de Mercier. Bergeron dit que Riel avait été sacrifié au fanatisme ontarien, et que le devoir des députés conservateurs serait de voter désormais contre sir John. Cornellier l'approuva: "Les députés de Québec sont tenus de venger ce crime!"
C'est en effet vers les députés que, de toute part, on se tournait. En certains endroits, on préconisait leur démission en masse. Le 18, la presse était encore unanime. Tarte écrivait dans le Canadien:
"Le gouvernement a, sans nécessité pour le maintien de l'ordre, répandu le sang d'un homme dont l'esprit chancelant ne s'est pas, depuis bien des années peutêtre, rendu bien compte des actes importants auxquels sa vie a été mêlée.
"Et le gouvernement a compris tout cela, puisqu'il a songé à sauver Riel, puisqu'il lui a accordé des répits et des délais, dans l'espoir d'apaiser la férocité de la bête orangiste.
"Et le gouvernement, comprenant tout cela, n'a pas eu la force de résister aux assauts des loges fanatiques qui voulaient du sang..."
La Presse était particulièrement dure pour Ca-
ron.
Mercier et ses amis résolurent d'organiser leur mouvement. Le 19, à Montréal, vingt-huit citoyens marquants des deux partis se réunirent au cabinet de lecture paroissial, pour préparer la grande assemblée du Champ de Mars et préluder à la formation d'un parti national. Il y avait là Mercier, Laflamme, Rosaire Thibaudeau, Edmond Lareau, Ernest Tremblay, A.-E. Poirier, F.-L. Béique, du côté libéral; Trudel, Louis Beaubien,
Girouard, Alphonse Desjardins, Bergeron, Vanasse, Georges Duhamel, du côté conservateur; cinq échevins: Grenier, Préfontaine, Dupuis, Rainville, Beausoleil; l'Irlandais H.-J. Cloran, rédacteur du Post. David, cependant conciliant, fit quelques difficultés pour siéger auprès de Vanasse, intime de Langevin, et dont il suspectait la sincérité.
A Québec, à la même heure et pour les mêmes buts, se formait un Comité National où figurèrent une majorité de libéraux: Pantaléon Pelletier, les Langelier, P.-B. Casgrain, de Saint-Georges, François-Xavier Lemieux, Rinfrct, Shehyn, Fitzpatrick, Pacaud, Jules Tessier, président du Club libéral, mais aussi des conservateurs notoires: Pierre Garneau, Guillaume Amyot, Tarte, et Louis-Philippe Pelletier, président du Club Cartier. Fitzpatrick adhérait à la campagne dont une des cibles était son beau-frère Caron.
L'Electeur publia une liste de vingt-quatre députés conservateurs, élus aux Communes par des Canadiens français, qui se déclaraient favorables au mouvement national(1). Linière Taschereau, député de la Beauce, dont le nom ne figurait pas sur cette liste, écrivit à L'Electeur: "Je déclare, avec mes collègues du district de Montréal, que l'exécution de Riel a été, à mes yeux, un acte de cruauté inutile dont je repousse la responsabilité."
1. Amyot (Bellechasse) ; Bain (Soulanges); Benoît (Chambly) ; Bergeron (Beauharnois) ; S.-X. Cimon (Charlevoix); Coursol (Montréal-Est) ; J.-B. Daoust (Deux- Montages); Alphonse Desjardins (Hochelaga); A.-L. Désaulniers (Maskinongé) ; L.-L. Désaulniers (Saint- Maurice); Dugas (Montcalm); F. Dupont (Bagot); Gaudet (Nicolet); Gigault (Rouville); Girouard (Jacques- Cartier); Guïlbault (Joliette); Hurteau (L'Assomption); Lesage (Dorchester) ; Labrosse (Prescott) ; Massue (Richelieu) ; McMillan (Vaudreuil) ; Montplaisir (Champlain); Ouimet (Laval); Vanasse (Yamaska).
Bourbcau (Drummond-Arthabaska) , puis Philippe Landry (Montmagny), s'inscrivirent à leur tour parmi les protestataires. Il ne restait que onze députés aux Communes, parmi ceux qui représentaient des comtés canadiens-français de la province de Québec, ouvertement solidaires des ministres: McGreevy, Bossé, Valin, Gagné, Riopel, de Grandbois, Billy, Curran, Fortin, Blondeau, Pinsonnault.
En même temps les journaux ultramontains, la Presse et les organes libéraux demandaient la tête de sir John. Cela devenait dangereux pour le gouvernement, et surtout pour les trois ministres canadiens-français, Chapleau, Langevin, et Caron. Ils intervinrent auprès des journaux qu'ils pouvaient influencer. Dansereau intervint particulièrement en faveur de Chapleau, et, le 19, la Minerve et le Canadien commencèrent à freiner. La Minerve reconnaissait la noblesse de sentiment des protestataires, mais elle tâchait de détourner l'explosion. Elle soutenait ce thème: nos ministres, en minorité au Conseil, ont fait leur possible, et leur démission n'avancerait à rien, nous priverait au contraire de notre dernière défense. Le Canadien, où l'on savait, de science certaine, comment les choses s'étaient passées:
"Sir Hector Langevin et M. Chapleau ont été vaincus; ils n'ont pas cru devoir se démettre; quelque parti qu'ils prissent, leur responsabilité était immense; ils ont choisi celle que l'on sait.
"Leur position est exceptionnellement pénible et difficile; ne les répudions pas avant d'avoir entendu leurs raisons. Nous ne sommes déjà pas trop; gardons nos forces entières, intactes, jusqu'à nouvel ordre au moins. C'est une garantie d'avoir le lendemain pour nous."
Presque personne n'écoutait ces conseils. Partout
on manifestait au chant de la Marseillaise, et Ton pendait ou brûlait les ministres en effigie. A Lachine, en présence du maire et de toute la population, un mannequin représentant sir John subit un procès "devant six jurés de race française". Le défenseur plaida la folie; puis le mannequin fut pendu sous les huées. On lança aussi une souscription pour la famille de Riel: Beaugrand, David, Mercier et Trudel s'inscrivirent en tête. Et Ton réclamait, on exigeait la démission des trois ministres canadiens-français.
La Minerve continua de prêcher la modération. Elle regrettait, certes (21 novembre), qu'une hostilité implacable eût stérilisé l'appel de toute la province; mais à quoi servirait la démission des ministres? Sans représentation dans le cabinet fédéral, les Canadiens français se dépouilleraient, sans contre-partie, de leur reste d'influence.
A la Minerve et au Canadien se joignirent le Courrier du Canada, puis le Nord que Nantel publiait à Saint-Jérôme, en plein accord avec le curé Labelle. Aux yeux du curé Labelle, une année d'agitation politique serait une année gâchée pour la colonisation. D'ailleurs, cent liens d'amitié et d'intérêt unissaient le curé Labelle et le député Nantel à Chapleau. Nantel conseilla d'attendre les explications des ministres, avant de les décréter de trahison :
"Nous sommes convaincu que M. Chapleau a fait son devoir courageusement, comme un bon patriote, comme un avocat habile et un politique diplomate; il a eu le tort unique d'être en minorité. Mais il doit des explications à son comté, à la province; nous les aurons sans doute avant longtemps, et alors nous jugerons.
"Nos hommes publics ont assez de difficultés pour maintenir la position inférieure que nous fait, au Canada, le chiffre de notre population, sans que les gens
instruits, chargés de diriger l'opinion, prennent sur eux, souvent pour des motifs déraisonnables, de rendre leur tâche tout à fait impossible."
Et lui aussi soutint que la retraite de Chapleau et de Langevin, "les deux hommes les plus forts de notre race", laisserait les Canadiens français sans défense à Ottawa. En même temps Nantel et vingttrois autres citoyens de Terrebonne écrivirent à Chapleau pour l'assurer qu'ils ne lui tireraient pas dans le dos.
Quant à Caron, curieusement omis dans plusieurs de ces plaidoyers, il se fit défendre, avec prudence et mesure, par le Nouvelliste.
Une réaction différente agitait l'Ontario. Le Mail de Toronto pria M. Mercier et ses amis:
"de croire que les conservateurs du Haut-Canada voient sans aucun sentiment d'alarme la mine qu'ils sont en train de creuser sous le ministère actuel; et si le renversement du cabinet devait résulter des menées de l'influence française, si tel est le fruit du programme de M. Mercier, dans ce cas, nous, sujets britanniques, nous croyons qu'il faudra se battre de nouveau pour la conquête; et le Bas-Canada peut en être sûr, il n'y aura pas de nouveau traité de 1763. Cette fois, le vainqueur ne capitulera pas!"
Le 22 novembre, l'assemblée du Champ de Mars fut la plus nombreuse et la plus émouvante qui se soit jamais tenue au Canada. L'annonce en avait été répandue par les journaux, et aussi de bouche en bouche, dans les villages des environs, aux portes des églises. Il vint des gens de tous les comtés à la ronde. Par toutes les rues qui aboutissent au Champ de Mars, des hommes descendirent — tous graves, résolus — vers le creuset où forger
leur âme commune. Des prêtres marchaient en tête de délégations villageoises. Des messieurs portaient un court voile de crêpe flottant derrière leur hautde-forme, selon la mode de l'époque, pour les grands enterrements. Sur l'immense place, les groupes, subissant et infligeant des poussées sans violence, se rejoignirent, se reconnurent, se soudèrent, jusqu'à ce que le Champ de Mars fût noir de monde, jusqu'à ce que chacun fût immobilisé par la masse, jusqu'à ce que trente mille, quarante mille, cinquante mille molécules humaines se fussent agrégées en un bloc énorme, unanime. Les chefs du mouvement s'étaient rencontrés aux bureaux voisins de la Presse (rue Notre - Dame, en face de l'Hôtel de Ville) , autour de Laurier et de Mercier, pour rédiger les résolutions condamnant les ministres. Seul manquait L.-O. David, épuisé par le surmenage et retenu à la chambre. De jeunes chefs patriotes, comme le Dr Marcil et Wilfrid Prévost, qu'on appelait "les lions du Nord", voulaient piétiner les ministres. Tarte trouvait les résolutions trop catégoriques; il eût voulu les émonder; mais, ditil à un ami en bégayant: "Autant essayer d'à... d'à... d'arrêter les rapides de Lachineî"
Il y avait, selon les estimations, de quarante à cinquante mille hommes de tous les partis, poings serrés, cœurs étreints. On avait dressé trois estrades, une à l'est, une au centre avec Laurier, une à l'ouest avec Mercier. François-Xavier Trudel et Rodolphe Laflamme ne trouvaient même plus étrange de se rencontrer sur la même estrade, pour la même cause. C'était un de ces beaux dimanches ensoleillés comme le Canada en connaît même au plein de son hiver, au ciel très dégagé, très pur, au froid sec, à l'air vif et d'une résonance de cristal. Des franges
de stalactites miroitent aux branches des arbres, aux gouttières des toits.
Sur cette même place, au début de l'année — le 12 janvier — la foule avait acclamé le premier ministre du Canada et son cortège, où figuraient Chaplcau et Trudel.
Georges Duhamel lut une dépêche de sympathie des Irlando-Américains de New-York. Beaudry, l'ancien maire de Montréal, qui avait présenté une adresse à sir John le 12 janvier, prononça le premier discours. Alphonse Desjardins, l'ami de Riel, lui succéda; puis, Laurier.
Laurier, mince, pâle, toujours si maître de soi, Laurier laissa parler son indignation et fut splendide: "Si j'avais été sur les bords de la Saskatchewan, s'écria-t-il, j'aurais, moi aussi, épaulé mon fusil... Riel a été victime d'un guet-apens." De la part de Laurier, cette véhémence prenait aux yeux du peuple une plus intense signification. Patriote, mais aussi homme politique, et député fédéral, Laurier s'en prit aux ministres fédéraux. Il s'en prit surtout à celui dont il admirait la facilité, la prestance, auquel il reconnaissait, entre intimes, une supériorité de dons. Laurier de demander: "Où est monsieur Chapleau?" et d'insister: "Où est monsieur Chapleau? Sa place, en ce jour, était ici, à mes côtés, sur cette tribune. Que de fois je l'ai entendu dans ce prétoire (montrant le Palais de Justice) où, par la seule puissanse de sa haute éloquence, il arrachait au jury un verdict libérateur! Il a sauvé des innocents, il a fait acquitter des criminels. Doué par la nature d'un talent transcendant, adoré de son peuple, que n'était-il à Regina pour défendre son compatriote Louis Riel, un malheureux dément?"
Trudel eut des accents d'une émouvante no-
blesse: "On nous jette à la figure que celui qui est l'objet de nos protestations indignées est mort sur un gibet. Messieurs, il y a plus de dix-huit cents ans que la mort sur un gibet ne signifie pas nécessairement le déshonneur... Du gibet de Jeanne d'Arc a jailli la plus pure gloire de la France, et ce martyre a marqué son triomphe définitif sur ses ennemis... Voilà qu'à peine le cercueil de Riel refermé, nos divisions s'effacent... Pour nous, conservateurs, le devoir national nous oblige à rompre des alliances de plus de vingt ans, à condamner des chefs sous qui nous avons été fiers de marcher..."
Sur différentes tribunes parlèrent Turcotte, Bastien, Poirier, Odilon Desmarais, Lareau, Horace Archambault (fils de l'ancien ministre Louis Archambault), Georges Duhamel. Coursol, député conservateur de Montréal-Est, doublement influent par sa fortune et ses entreprises, renia le gouvernement de sir John, de la même façon que Trudel: "Il est pénible de se séparer de chefs sous lesquels on a si longtemps combattu, mais nous ferons ce sacrifice pour l'honneur de notre race." Parlèrent encore le Dr Marcil, visiblement ému, Gédéon Malhiot, maire des Trois-Rivières et ancien ministre conservateur, Raymond Préfontaine, alors échevin de Montréal. Israël Tarte rappela que Riel enterrait non seulement ses propres morts, "mais encore ceux que Crozier avait la lâcheté d'abandonner sur le champ de bataille". Tarte mit en / garde, cependant, contre une rupture de l'unité na- J tionale: "Nous ne voulons pas briser la Confédération; nous voulons simplement renverser sir John." Renverser sir John, c'était aussi renverser Chapleau, qui avait donné à Tarte un témoignage de confiance insigne en le consultant, avec Lacoste et Dansereau, à l'heure la plus critique de sa car-
rière. Tarte n'en souffla mot. L'assemblée terminée, il s'arrêterait aux bureaux de la Presse, pour faire adoucir le compte rendu de sa harangue.
Bergeron parla; puis Cloran, rédacteur en chef du Posf et qui s'efforçait d'émouvoir l'opinion irlandaise; puis Vanasse, qui avait été pour les libéraux, dans la presse, au Parlement, dans les combinaisons électorales, un adversaire acharné.
Pour Mercier comme pour Laurier, il y eut un reflux de la foule; des gens jusqu'alors groupés autour d'autres estrades voulaient entendre celui qui prenait la tête du mouvement. Mercier commença dans un grand silence;
"Riel, notre frère, est mort, victime de son dévouement à la cause des Métis dont il était le chef, victime du fanatisme et de la trahison; du fanatisme de sir John et de quelques-uns de ses amis; de la trahison de trois des nôtres qui, pour garder leur portefeuille, ont vendu leur frère.
"En tuant Riel, sir John n'a pas seulement frappé notre race au coeur, mais il a surtout frappé la cause de la justice et de l'humanité, qui, représentée dans toutes les langues et sanctifiée par toutes les croyances religieuses, demandait grâce pour le prisonnier de Régina, notre pauvre frère du Nord-Ouest...
"Nous sommes ici cinquante mille citoyens, réunis sous l'égide protectrice de la constitution, au nom de l'humanité qui crie vengeance, au nom de deux millions de Français en pleurs, pour lancer au ministre en fuite (sir John-A. MacDonald, comme Blake d'ailleurs, était parti, la session terminée, faire un voyage en Europe) une dernière malédiction qui, se répercutant d'écho en écho sur les rives de notre grand fleuve, ira l'atteindre au moment où il perdra de vue la terre du Canada, qu'il a souillée par un 'meurtre judiciaire.'
"Quant à ceux qui restent, quant aux trois qui représentaient la province de Québec dans le gouvernement fédéral, et qui n'y représentent plus que la trahison, courbons la tête devant leur défaillance, et pleurons
leur triste sort; car la tache de sang qu'ils portent au front est ineffaçable, comme le souvenir de leur lâcheté. Ils auront le sort de leur frère Caïn.
"En face de ce crime, en présence de ces défaillances, quel est notre devoir? Nous avons trois choses à faire: nous unir pour punir les coupables; briser l'alliance que nos députés ont faite avec l'orangisme; et chercher dans une alliance plus naturelle et moins dangereuse la protection de nos intérêts nationaux.
"Nous unir! Oh, que je me sens à l'aise en prononçant ces mots! Voilà vingt ans que je demande l'union de toutes les forces vives de la nation. Voilà vingt ans que je dis à mes frères de sacrifier sur l'autel de la patrie en danger les haines qui nous aveuglaient et les divisions qui nous tuaient... Il fallait le malheur national que nous déplorons, il fallait la mort de l'un des nôtres pour que ce cri de ralliement fût compris...
"Et puis, n'oublions pas, nous libéraux, qui si la nation est en deuil à cause de l'assassinat de Riel, les conservateurs nos frères sont abîmés dans une douleur plus profonde que la nôtre. Ils pleurent Riel comme nous, mais aussi Us pleurent la chute et la trahison de leurs chefs. Eux qui étaient si fiers, et avec raison, de Chapleau et de Langevin, qui voyaient dans l'éloquence de l'un et dans l'habileté de l'autre le salut du pays, sont obligés de courber la tête et de maudire aujourd'hui ceux qu'ils bénissaient hier. Messieurs, n'insultons pas cette légitime douleur!
"Mais cette union que nous avons faite n'est pas une union de race contre d'autres races, de religion contre d'autres religions. Nous ne voulons pas réparer un crime par d'autres crimes...
"Hier, quelqu'un me disait: "Si Cartier avait été là, Riel n'aurait pas été pendu." Et j'ai été forcé d'admettre que je le croyais. Cartier aurait défendu notre frère avec la grande énergie qui le caractérisait; et au lieu de consentir à son exécution, il aurait jeté son portefeuille à la face de sir John!...'
Et parlant de son offre à Chapleau:
"M. Chapleau a refusé la main d'un frère pour garder
celle de sir John; il a préféré les hurlements de quelques fanatiques aux bénédictions de toute la nation canadienne-française; il a préféré la mort à la vie; la mort pour lui, la mort pour Riel; sa carrière est brisée comme celle de Riel, seulement celui-ci est tombé en homme, celui-là en traître!"
Laurier, Mercier, Trudel, Tarte, et Bergeron, et Cloran, et tous les orateurs, bleus ou rouges — ces étiquettes n'étaient-elles pas abolies? — arrachèrent à la multitude des cris de rage, des serments de vengeance, des ovations. Dans sa maison de la rue Craig, David, épuisé par le surmenage et l'émotion, grelottant de fièvre, avait fait ouvrir ses fenêtres pour entendre les acclamations qui saluaient ses camarades.
On vota des résolutions condamnant sir John, Langevin, Caron et Chapleau, et souhaitant la fin des divisions, pour les chasser du pouvoir. Voici le texte de ces "Résolutions du Champ de Mars":
"Attendu que les Métis français et anglais des Territoires du Nord-Ouest avaient depuis longtemps des griefs qui ont été l'occasion de l'offense politique pour laquelle leur chef Louis Riel a été exécuté;
"Attendu que les peuples civilisés repoussent les exécutions capitales pour offenses politiques;
"Considérant spécialement que le fait que Riel avait été recommandé à la clémence de la Cour par les six jurés de race et de croyance différentes des siennes, auxquels l'Etat avait donné mission de le juger, imposait à ce dernier le devoir d'user de clémence à son égard;
"Considérant qu'après avoir sursis trois fois à l'exécution, ce devoir était devenu encore bien plus impérieux;
"Tenant compte en outre du fait que Riel s'était livré lui-même, à la demande du général Middleton;
"Considérant qu'il est évident que le gouvernement a fait de cette exécution un pur sujet de calculs élec-
totaux; qu'il a supputé froidement combien de comtés une politique de clémence et de justice lui ferait perdre; qu'en voulant donner suite à ces calculs, il l'a sacrifié à la haine des fanatiques, leur permettant ainsi de soulever les unes contre les autres les diverses races qui, dans ce pays, vivent à l'ombre protectrice du drapeau anglais;
"Résolu:
"1. Qu'en faisant ainsi exécuter Louis Riel, le 16 novembre courant, le gouvernement de sir John-A. MacDonald a commis un acte d'inhumanité et de cruauté indigne d'une nation civilisée, et a mérité la condamnation de tous les amis du droit et de la justice, sans distinction de races ou de religions.
"2. Que le consentement donné par sir Hector Langevin, sir Adolphe Caron et l'honorable Joseph- Adolphe Chapleau à cette odieuse exécution constitue une trahison nationale, et mérite spécialement la réprobation de tous les citoyens de cette province.
"3. Que, dans les circonstances, il incombe aux électeurs de chaque comté d'exiger de leur représentant à la Chambre des Communes un engagement formel de combattre le gouvernement de sir John-A. MacDonald par tous les moyens constitutionnels à leur disposition.
"Que, dans l'opinion de cette assemblée, les circonstances exigent que toutes les divisions de partis politiques, de races et de religions s'effacent, et que tous les hommes de bonne volonté, quelles qu'aient été leurs divergences d'opinion antérieures, se réunissent pour arriver au but indiqué dans les résolutions précédentes.
"Résolu:
"Que tous les conseils municipaux de la Province, locaux et de comté, soient invités par la voie des journaux à saisir une occasion prochaine de qualifier l'exécution de Louis Riel comme ayant été de la part du gouvernement de sir John.-A. MacDonald un acte de cruauté odieuse, et en outre, de la part de sir Hector Langevin, sir Adolphe Caron, et l'honorable J.-A. Chapleau, une trahison nationale, et à transmettre les résolutions qu'ils adopteront à cet effet à leurs sénateurs et députés.
"Résolu:
"Que les résolutions adoptées par cette assemblée soient communiquées à chacun des sénateurs et députés de la province de Québec, avec prière de donner leur adhésion."
L'assemblée du Champ de Mars eut un immense retentissement. Dans toutes les paroisses, on s'assembla pour adopter les "Résolutions du Champ de Mars". On appela les ministres et leurs partisans les pendards. Laurier parcourut la région de Québec avec François et Charles Langelier, le sénateur Pelletier, et le conservateur Pierre Garneau, qui avait été ministre dans le cabinet de Boucherville. A Bienville, dans le comté de Lévis, trois députés conservateurs, Alphonse Desjardins, Guilbault et Amyot, renièrent sir John A. Mac- Donald. Tarte se vanta d'avoir été le premier journaliste conservateur à dénoncer la fourberie du premier ministre. François Désaulniers agitait la région trifluvienne. Le Dr Marcil, de Saint-Eustache, agitait le comté des Deux-Montagnes. Le maire de Saint-Jérôme, Melchior Prévost, agitait Terrebonne, le propre comté de Chapleau.
Cela lançait ce que Trudel appelait le mouvement national, ce que Mercier et ses amis voulaient appeler le parti national. La nuance était d'importance. Dans un "mouvement national", conservateurs et libéraux garderaient leur allégeance respective, ne s'unissant que sur le terrain bien délimité de l'affaire Riel et des questions nationales. Dans un "parti national", les patriotes renonceraient à l'allégeance conservatrice ou libérale pour se fondre en un parti nouveau: le rêve de Mercier, depuis toujours. Sans doute, sa longue campagne contre Chapleau — contre le "triumvirat" Chapleau, Sénécal et Dansereau — avait préparé Trudel à l'alliance avec Mercier. Le chef des castors et le chef libéral s'étaient déjà trouvés côte à côte„
soutenant les mêmes candidats, contre les candidats de Chapleau et de Mousseau. Tout de même, trop de méfiances et de différences foncières empêchaient une fusion des ultramontains avec les rouges, sous le commandement de ce même Mercier qui déclamait, un an plus tôt, dans une salle de la Patrie: "L'école politico-religieuse, voilà l'ennemi!
A Québec, Pantaléon Pelletier, Pierre Garneau, Jules Tessier, Tarte, Pacaud et d'autres favorisaient un parti national, mais Tardivel voulait s'en tenir au mouvement national. Parti ou mouvement national, l'impulsion semblait irrésistible. A très peu d'exceptions près, c'était à qui renierait sir John, Langevin et Caron, à qui les aurait avertis. Vanasse et Ouimet auraient tenté en faveur de Riel des démarches... discrètes. Faucher de Saint- Maurice, Philippe Landry et Isidore Belleau, présentés par Pacaud et Tarte, se firent admettre au Comité National de Québec. (Philippe Landry présenté par Pacaud, c'était le plus éclatant symbole de réconciliation!) Dans une assemblée tenue à Montmagny, Landry lut une lettre qu'il avait adressée le 2 novembre à Langevin pour demander clémence.
Par contre un libéral de marque, Joly, ne partageait pas l'opinion de la quasi-unanimité de son parti et de ses électeurs. Il estimait Riel coupable, son exécution légitime, et l'agitation périlleuse. Il écrivit aux électeurs de Lotbinière qu'il se croyait tenu, en conscience, de leur remettre son mandat; en même temps (25 novembre), il envoya sa démission au président de l'Assemblée législative. On savait Joly si sincère, si loyal, que les libéraux s'abstinrent de le critiquer. L'Electeur, tout en regrettant que l'ancien chef du parti se méprenne à ce point sur le sens et la portée du mouvement na-
tional, écrivit: "Il serait à souhaiter que le sens de l'honneur dont il fait preuve en cette circonstance fût un peu plus développé dans notre pays."
Un petit groupe de doctrinaires libéraux se montraient intransigeants, traitaient les transfuges conservateurs en suspects, et ne voulaient pas les accepter dans leurs rangs. Philippe-Auguste Choquette écrivit à L'Electeur, pour faire rejeter l'adhésion tardive de Philippe Landry au Comité National. Choquette se considérait comme le rival de Landry dans Montmagny. D'autre part Landry, animateur du Cercle Catholique, avait été, dans les querelles politico-religieuses, à Québec, le principal adversaire de François Langelier; et Langelier, tenu par les jeunes libéraux pour un chef et presque un maître, était en outre pour Choquette son protecteur. Enfin, Choquette était, non pas un absolu radical comme Beaugrand et Rosaire Thibaudeau, mais un de ces libéraux fanatiques servant le parti comme une Eglise: le nom de conservateur produisait sur lui l'effet du chiffon rouge sur le taureau. Il ne concevait d'autre but à la politique que le triomphe du parti, pur de toute mésalliance, et sans partage des dépouilles. Il écrivit:
"...Je le déclare de suite et carrément: jamais je ne consentirai à marcher dans les rangs d'un parti qui comptera parmi ses membres des Landry et des Vanesse.
"Le parti libéral est le vrai parti national! Je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'en former un autre... Nous aurions tort, maintenant que les conservateurs sont sur le point de tomber, d'aller leur prêter mainforte pour les aider à se faire réélire."
Landry siégea tout de même au Comité National de Québec. Et L'Electeur, tout en insérant la lettre de Choquette, fit ces observations:
"Ce serait un grand malheur si les conservateurs, de crainte de mettre leurs chefs en péril, si les libéraux, cédant aux antipathies créées par l'ardeur de nos luttes d'hier, faisaient manquer le mouvement de protestation qui, pour sauver aujourd'hui notre race, a besoin du concours le plus ardent de tous les nôtres, sans distinction de partis politiques.
"D'un côté comme de l'autre, ce serait à nos yeux faire acte de mauvais patriote, de se refuser à immoler aujourd'hui les intérêts purs et simples de parti sur l'autel de la revendication nationale.
"Aux conservateurs, nous disons: Ayez donc le courage de vous joindre au mouvement général de protestation, sans vous préoccuper si l'intérêt d'un tel ou d'un tel de vos chefs doit en souffrir.
"De même nous disons aux libéraux: Ayez assez de magnanimité pour étouffer vos récriminations, suspendre vos dénonciations..."
La chute imminente des conservateurs n'était peut-être pas si certaine. Ils avaient remporté jusqu'alors d'écrasantes majorités et tenaient en mains les rouages de ce qu'on appelle "la machine". Ils comptaient encore des sympathies dans le clergé — bien que plus d'un curé, en chaire, parlât de Riel comme d'un martyr. Pour leur faire expier la mort de Riel, il fallait que l'agitation ne fût pas le feu de paille prédit par sir John, et durât au moins jusqu'aux élections; les plus prochaines étaient les élections provinciales.
L'agitation ne fut pas un feu de paille. Les circonstances et l'énergie formidable d'Honoré Mercier l'entretinrent. Le 7 novembre, à Battleford, furent exécutés huit sauvages convaincus d'avoir pris part au massacre du Lac à la Grenouille. Puis plusieurs journaux reproduisirent une nouvelle lettre du Père André à François-Xavier Lemieux, datée du 20 novembre à Régina, et retraçant les dernières heures de Riel mort en chrétien et en
brave: "Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave, en saint. Jamais mort ne m'a tant consolé et édifié... Il a, si je puis me permettre cette expression, ennobli et comme sanctifié l'échafaud... Le gouvernement ne pouvait mieux faire pour rendre immortel le nom de Riel et se couvrir d'infamie aux yeux de l'histoire."
La Minerve, qui insistait à chaque occasion sur les actes irréligieux de Riel et sur le massacre des Pères Fafard et Marchand, se fit papelarde: "Nous comprenons la joie du missionnaire parvenu à convertir l'homme qui avait eu le malheur d'apostasier et de faire apostasier aux siens la religion catholique." Mais la Minerve n'y pouvait guère. Dans tous les foyers de la province de Québec, à la veillée, le père de famille, ou le plus avancé des enfants quand le père ne savait pas lire, fit la lecture de cette lettre comme d'une prière. On célébrait des messes pour Riel. Il y eut un service à la cathédrale des Trois-Rivières, tendue de noir: et pendant ce service, les magasins de la ville restèrent fermés. L'évêché lui-même s'inscrivit pour cinquante dollars sur la souscription, ce qui provoqua cet élan inattendu de L'Electeur: "Honneur au clergé du district des Trois-Rivières!"
Sur le terrain politique, Mercier dirigea d'abord l'offensive sur le fief même de Chapleau, le comté de Terrebonne. Le député du comté au provincial, Nantel, était un des conservateurs restés fidèles à Chapleau. On sait qu'il lui avait écrit, avec une vingtaine de concitoyens, pour s'engager à ne pas lui "tirer dans le dos". Chapleau répondit à ses partisans (27 novembre) :
"... Les premiers vous avez compris que celui qui, depuis vingt ans, a travaillé sans relâche, et avec succès, je m'en flatte, dans l'intérêt de la cause nationale, ne
pouvait et ne devait pas céder à l'entraînement populaire et à une pression inconsidérée, si générale et si énergique qu'elle fût. Ce n'est pas au milieu de la tempête que le pilote doit abandonner son poste, ni céder à l'effarement de ceux qui lui ont confié leur destinée.
"Les premiers, vous avez pensé que l'exagération d'un sentiment noble et grand en lui-même, l'orgueil national, pouvait avoir des conséquences désastreuses pour notre pays, pour nous, la minorité dans la Confédération, et surtout pour ceux qui nous suivront, pour l'avenir de notre race...
"J'ai cru, en mon âme et conscience, que l'avenir de notre nationalité serait mis en péril si nous cédions aux sollicitations de ceux qui nous pressaient de rompre violemment avec nos collègues. Cette rupture entraînerait l'isolement de notre race; l'isolement engendrerait l'antagonisme, la lutte, la guerre de races, la pire de toutes.
"Que d'autres vous poussent à ces excès; vous ne me verrez jamais vous prêcher d'aussi dangereuses doctrines..."
Et il promit de publier prochainement un exposé plus complet, franc et loyal, de sa conduite et de ses raisons.
Mais le comté de Terrebonne possédait une famille libérale, celle des trois frères Prévost — Melchior, le notaire; Wilfrid, l'avocat; et Jules, le médecin — adversaires traditionnels de Chapleau. Des radicaux, patriotes, frustes et combatifs, Melchior Prévost, maire de Saint-Jérôme et personnage rabelaisien, ne le cédait en exubérance qu'au Dr David Marcil, maire de Saint-Eustache et ancien député du comté voisin des Deux-Montagnes. Melchior Prévost — barbe et vareuse de sapeur — et David Marcil — crinière embroussaillée — poussaient ensemble, sur les "hustings", des rugissements qui leur valaient le surnom de "lions du Nord". Riellistes de la première heure, ils avaient participé à la grande assemblée du Champ de Mars. Au retour, et de concert avec Mercier, ils organisé-
rent la guerre à Nantel et à Chapleau. A titre de maire de Saint-Jérôme. Melchior Prévost convoqua pour le 1er décembre une assemblée où Ton recevrait les explications du secrétaire d'Etat. Chapleau s'excusa sur le délai trop court. Sénécal, invité aussi, ne vint pas davantage. Nantel affronta la tempête. Je me suis conduit en véritable ami du peuple, dit-il, en véritable ami des Métis; et je le démontrerai en temps et lieu. Nantel, homme ouvert, agréable, entretenait de bonnes relations personnelles avec la plupart des hommes politiques, comme avec ses électeurs de Terrebonne. Mais à cette heure, il ne reconnaissait plus ses amis parmi les vengeurs passionnés de Riel, ni ses fidèles électeurs, dans la foule ardente et farouche. Tous les autres orateurs l'attaquèrent, les conservateurs Alphonse Desjardins, Désiré Girouard, Louis Beaubien et Horace Bergeron, tout comme Mercier, Laurier et Poirier. Tous flétrirent Chapleau et Nantel, dans leur propre chef-lieu. C'est Laurier qui fut le plus modéré, le plus courtois à l'égard de Chapleau; il lui reprochait son apathie, mais n'allait pas jusqu'à le taxer de trahison. Mercier, très violent pour son grand adversaire, réalisait enfin une coalition avec des conservateurs, mais. par l'ironie dramatique des circonstances, une coalition tournée contre Chapleau. On vota les résolutions du Champ de Mars.
Chapleau se défendit. Malgré les Prévost, il gagnait ses élections haut la main, le plus souvent par acclamation, dans le comté de Terrebonne. Il y conservait l'amitié des deux hommes les plus influents, le Supérieur Nantel à Sainte-Thérèse et le curé Labelle à Saint-Jérôme, qui, tous deux, l'approuvaient. La famille conservatrice des Nantel s'opposait encore avantageusement, en popularité, à la famille libérale des Prévost. La con-
tradiction acceptée par Alphonse Nantel, seul, dans une ambiance défavorable, contre Mercier, Laurier, Poirier, Desjardins, Girouard, Beaubien et Bergeron, prouve qu'il ne manquait pas de courage. Entièrement gagné par le curé Labelle à la grande cause de la colonisation, il publiait le Nord, géré par son frère Bruno, moins bon journaliste mais meilleur administrateur. Bruno Nantel, de tempérament plus rassis, gagnait dans des spéculations immobilières, à Saint-Jérôme, une part de l'argent nécessaire aux entreprises journalistiques de son frère. Tout cela constituait pour Chapleau, député du comté, de solides points d'appui. En outre, Dansereau ne laissait pas sa caisse vide. Autour de Saint-Jérôme, les agents de Chapleau tâchèrent d'enrayer le virement d'opinion, de retenir les citoyens un par un. Et bien au delà du comté de Terrebonne, Chapleau se sentait encore l'homme le plus fort de la province. A ce moment même, sur son initiative, endossée par John MacDonaïd, le gouvernement britannique suggérait à Rome d'élever l'archevêque de Québec au cardinalat. Chapleau écrivit à sir John, à Londres, le pressant d'activer les choses, d'obtenir cette splendide diversion, propre à la fois à distraire les esprits et à consolider le loyalisme du clergé(1). Il fit aussi publier par la Minerve du 2 décembre, et répandre dans le comté de Terrebonne, le fameux exposé qu'il avait promis:
"Exposé franc et loyal des raisons qui ont dicté ma conduite, dans cette affaire Riel à laquelle on a donné
1. Discours de Chapleau à la clôture des cours de l'Université Laval, en juin 1886 (texte dans la Minerve du 26 juin 1886 et dans le recueil des discours de Chapleau publié en 1887). — Lettre de sir John- A. Mac- Donald à Mgr Taschereau, du 10 mors 1886 (Correspondent of Sir John A. MacDonaïd).
malheureusement une tournure politique qu'elle n'aurait jamais dû avoir. Il sera la réponse aux appels passionnés qu'on a faits à votre sympathie et à votre générosité, qu'on veut exploiter aux dépens de la confiance que vous avez jusqu'ici reposée en moi... Un vent de révolte souffle en ce moment avec violence sur la province de Québec, menaçant de renverser sur son passage, si on ne l'arrête, le parti conservateur et le ministère..."
Parlant de la lettre de Mercier:
"Oui, j'en conviens, j'ai été poussé par des amis dévoués et des adversaires politiques de prendre la direction de ce mouvement populaire. Ces offres étaient bien flatteuses pour moi, la perspective qu'elles m'ouvraient était bien attrayante. Je me voyais accepté comme le défenseur reconnu de ma race, chéri, acclamé par tous mes compatriotes, interprète de leurs sentiments et de leurs aspirations. Dans ce rôle où tous me conviaient, je trouvais une éclatante réparation des opprobres sans nom dont certains hommes m'ont abreuvé depuis trois ans. Mais entre le rôle séduisant qu'on m'offrait et moi-même, j'ai vu se dresser, comme une barrière infranchissable, le serment que j'ai prêté de remplir mon devoir, au risque de perdre amitiés et profits, et le sentiment intime, la conviction inébranlable que ce que l'on me demandait était contraire à la justice et aux intérêts bien entendus de notre province. Je voyais, comme conséquence de ce mouvement, l'isolement, l'antagonisme de races provoquant des représailles, des luttes, des désastres, j'ai senti qu'il y aurait plus de courage à braver le courant qu'à le suivre, et j'ai laissé passer sans m'en émouvoir les cris de traître et de lâche qu'on poussait contre moi. Qu'importe ma personnalité? Dans les crises difficiles que traverse une nation, les hommes ne sont rien, le salut du peuple est tout. La responsabilité du pouvoir impose à ceux qui en sont chargés l'obligation de voir au delà des intérêts du moment, de bien étudier si, en cédant à un entraînement momentané, ils ne compromettent pas pour des années une cause sacrée.
"Examinons maintenant les faits..."
Chapleau recommence alors l'historique des événements, s'appuie sur des textes du Père André da-
tant des mois de juin et juillet, invoque — ainsi que faisaient les orangistes — la révolte de 1869- 70 et la fusillade de Scott, accuse Riel d'ambition, de vénalité, l'affirme assez sain d'esprit pour mériter d'expier, rappelle les massacres commis par les sauvages, et les autres victimes mortes "par la faute de Riel". Et il termine:
"Ministre de Sa Majesté, j'ai dû penser à toutes ces choses, peser toutes ces raisons... Nous n'avons cédé ni aux appels ni à l'intimidation d'aucune secte ou faction, comme les ennemis du gouvernement se sont plu à le répéter... Nous avons mis de côté l'attrait de la popularité et la crainte de votre ressentiment pour rester fidèles à notre devoir... Ma conscience me dit que je n'ai manqué dans cette circonstance ni à Dieu ni au Souverain ni à mes compatriotes. Le courage qui m'a porté à faire mon devoir sans faiblesse ne me fera pas défaut dans les tribulations pénibles dont on me menace.
"Je vous ai servis depuis dix-huit ans avec joie, avec orgueil. Je ne continuerai à le faire qu'à une condition: celle de garder ma liberté, mon honneur et le souci de ma dignité."
Sir Alexander Campbell, ministre de la Justice, publiait de son côté un manifeste du même ton.
Aux accusations d'ambition et de vénalité portées contre Riel, la presse et le peuple répondirent d'un seul élan: Ce n'est pas vrai! Ce sont des sophismes! Ce sont d'indignes calomnies! Chapleau accable ses victimes!
"Quand on a tué un homme, écrivit la Presse, on ne piétine pas son cadavre!"
Voici le commentaire du Journal des Trois- Rivïères :
"La Minerve d'hier contient une lettre de M. Chapleau aux électeurs de Terrebonne. L'honorable secrétaire d'Etat dit en substance que le gouvernement fédéral n'a
jamais commis la moindre injustice envers les Métis qui sont de simples révolutionnaires, que Riel est un bandit beaucoup plus méchant que fou, cause de tous les désastres qui ont accompagné l'insurrection, bref qu'il avait cent fois mérité la mort. Le tout est entremêlé de périodes sentimentales, mais absolument vide d'arguments nouveaux et victorieux. C'est une mauvaise défense d'une mauvaise cause."
Trudel publia dans L'Etendard une réfutation en règle du manifeste. Chapleau avait parlé de la récidive de Riel. Trudel lui opposa le propre geste, le propre plaidoyer, les propres arguments de Chapleau avocat de Lépine.
Ernest Tremblay, l'un des assidus du Club National, publia aussi une réfutation en brochure, éditée par L'Union de Saint-Hyacinthe, le journal tout dévoué à Mercier. Il accusa Chapleau d'avoir recommencé le procès d'un mort. Il demanda si le gouvernement porterait au prochain budget ces deux articles: Acquisition d'une corde et Construction d'une potence. Naturellement porté à l'emphase, Ernest Tremblay multiplia les tirades vengeresses, où il invoquait pêle-mêle, à la manière romantique, "les théories de Machiavel que je méprise, les tendances à l'absorption de Richelieu que j'exècre et le sanguinaire despotisme de Napoléon que j'abhorre".
Sans mentionner Chapleau — mais c'était transparent! — Mgr Taché protesta, dans une lettre publique, contre l'usage, contre l'abus, de témoignages et de textes de prêtres, du Père André en particulier, pour justifier la pendaison de Riel. Le gouvernement, souligna l'archevêque de Saint-Boniface, s'est bien gardé de consulter le clergé, qui n'aurait sûrement pas conseillé l'échafaud. Que le gouvernement assume sa responsabilité! Et comme Tremblay, mais en style moins ampoulé, Mgr Ta-
ché s'étonna de voir recommencer le procès d'un mort.
Désiré Girouard communiqua aux journaux une réfutation de sir Alexander Campbell. A cette heure, Désiré Girouard tenait même langage que Rodolphe Laflamme, son redoutable adversaire des campagnes électorales. Il rappela, entre autres, ce fait: "Le général Middleton, sur le champ de bataille de Batoche, alors que le sort des armes était encore incertain, envoya à Riel une invitation écrite de se rendre avec son conseil. Cette invitation ne comportait-elle pas une promesse, de la part du Canada, qu'il serait traité avec humanité? Riel s'est rendu sur cette invitation, alors qu'il pouvait se sauver. Pendre l'ennemi qui se rend est un acte de cruauté sans exemple chez les nations civilisées." Et il rappela encore la recommandation à la clémence faite par le jury, mal reçue par le juge et ignorée par les ministres.
Ainsi l'indignation ne s'apaisait pas, malgré les réticences de quelques membres du clergé. Le curé de Lachine avait exalté en chaire la mémoire de Riel; d'autres rappelèrent le massacre des Pères Fafard et Marchand. Le clergé irlandais, oubliant les persécutions anglaises et la générosité canadiennefrançaise qui ne remontaient pas à deux générations, manifestait un grand zèle loyaliste. Le curé Dowd, de la paroisse irlandaise de Saint-Patrice, à Montréal, mit les fidèles en garde contre l'agitation rielliste. A Ottawa, des frictions se produisirent entre prêtres français et irlandais. Mgr Duhamel, homme prudent et fermé, qui occupait d'ailleurs un poste difficile, en contact avec les autorités fédérales, s'inquiéta. Il écrivit à Mgr Laflèche, suggérant une réunion des évêques de la province pour aviser. Mgr Laflèche voyait aussi le mouve-
ment avec inquiétude, mais il n'approuvait pas le procédé suggéré par Mgr d'Ottawa, car il existait parmi les riellistes un fort élément libéral, que Mgr Taschereau refuserait sans doute de combattre0'. Mgr Moreau, à Saint-Hyacinthe, et surtout Mgr Langevin, à Rimouski, déconseillaient la célébration de messes pour Riel. A Montréal, Mgr Fabre, qui avait tant souhaité un épiscopat paisible, et M. Louis Colin, Supérieur de Saint-Sulpice, qui projetait la fondation du Collège canadien à Rome et sollicitait de hauts concours britanniques, cherchaient aussi à ramener le calme. La Société Saint-Jean-Baptiste présidée par Adolphe Ouimet — l'ancien fondateur et propriétaire du Franc-Parleur, un pur castor, par conséquent — voulut faire célébrer à Notre-Dame un service pour Riel. Mgr Fabre y mit des conditions: pas de cortège, pas de manifestation à l'entrée ni à la sortie. Le curé Sentenne, ancien professeur de Riel au collège de Saint-Sulpice, chanta le service, le 4 décembre.
Malgré ces réticences, l'agitation continuait. A Saint-Hyacinthe, le 8 décembre, trois mille citoyens, harangués par des "bleus" comme Bellerose, Beaubien, Bergeron et le député provincial Casavant, adoptèrent les résolutions du Champ de Mars. De La Bruèrc, président du Conseil législatif — un des chefs de la politique provinciale — déclara qu'il se rangeait du côté de ses anciens ennemis politiques, et retirait sa confiance à sir John. On lut des télégrammes et des lettres de Trudel, de Laurier et de Mercier chez qui se coordonnaient ces efforts. Si Montréal bougeait, Saint-Hyacinthe ne resterait pas en arrière. La ville tout entière vi-
1. Lettre de Georges Bourgeois à Tardivel, du 30 novembre 1885, faisant état de confidences de Mgr Laflèche. Archives privées du sénateur Charles Bourgeois.
brait d'indignation. Et la même effervescence régnait au collège, où l'on n'eût probablement pas trouvé, parmi les élèves, un seul défenseur des "pendards". Partout dans la province, les conseils municipaux, les petits cercles littéraires, les sociétés sportives, votaient des protestations.
Mgr Taché avait confié à l'abbé Gabriel Cloutier, aumônier du pénitencier du Manitoba, une mission secrète: aller chercher le corps de Louis Riel à Regina, pour l'amener à Saint-Boniface. La mission était secrète afin d'éviter un coup de main des orangistes. L'abbé Cloutier s'en tira bien, les autorités du Pacifique-Canadien facilitant sa tâche; le convoi funèbre voyagea de nuit. On apprit un jour que le cercueil de Riel était dans sa famille, à Saint- Vital.
Les funérailles eurent lieu le 12 décembre, à Saint-Boniface. Des Métis en capot du pays, casque de castor et ceinture fléchée, portèrent le cercueil sur leurs épaules, sur les six milles de distance de la maison à la cathédrale, où Mgr Taché l'attendait. Un cortège de soixante-quinze traîneaux, dont le premier était occupé par la mère, la veuve et les sœurs de Riel, suivait, escorté d'une double file de Métis formant garde du corps — revolver et couteau dissimulés dans la ceinture. Des Anglais de Winnipeg, surexcités par une distribution de tracts, surveillaient à petite distance, mais ils n'osèrent bouger.
Ainsi se renouvelait l'émotion, de semaine en semaine. Chaque paroisse y allait de sa messe pour
le repos de l'âme de Riel et de sa souscription pour la veuve. A l'Université Laval et dans les collèges, les professeurs retenaient à grand peine leurs élèves, qui eussent lacéré le drapeau anglais. De jeunes "patriotes", étudiants ou collégiens d'hier, accompagnaient Mercier dans tous ses déplacements. La Presse publia une liste de 40 localités où des assemblées publiques avaient rallié la quasi-unanimité de la population. En y ajoutant les ordres du jour des conseils municipaux et diverses manifestations populaires, telles que les autodafés d'effigies, on pouvait évaluer à quatre cents le nombre des villes ou paroisses protestataires. En certains endroits, les manifestations prenaient forme d'émeute, La plainte du vent, les premières tempêtes de neige, accompagnaient, soutenaient cette violence.
Pourtant, les premiers symptômes de lassitude ou de prudence se manifestaient déjà. A l'exemple de Joly de Lotbinière, William-John Watts, député provincial de Drummond-Arthabaska, démissionna le 17 décembre. Watts ne voulant ni approuver l'agitation ni désavouer brutalement le parti libéral, son attitude permit une équivoque. Des libéraux affirmèrent qu'il protestait contre l'admission de conservateurs dans le parti national. L'opinion ne s'y trompa guère; elle attribua au geste de Watts la même signification qu'à celui de Joly. Et quelques mois plus tard, à la Législative, personne ne contredirait Cameron citant le double geste de Joly et de Watts comme une condamnation de la campagne Riel(1).
De leur côté, des conservateurs voyant sir John toujours en place et puissant, et craignant de s'être trop avancés, esquissèrent une retraite stratégique. Tarte donna l'exemple. Après les premières séan-