Séance du 14 mai
ces, il avait cessé d'assister aux réunions du Comité National de Québec. Il gardait le contact avec les ministres fédéraux. Il était au courant des démarches accomplies par sir John, et très bien accueillies par le gouvernement anglais, en faveur de l'élévation de l'archevêque de Québec au cardinalat. Il commença de soutenir, dans ses deux journaux, la thèse de la Minerve: les ministres canadiens-français ont fait leur possible; leur démission laisserait la province de Québec sans défenseurs à Ottawa.
L'Electeur des 17 et 18 décembre dénonça la reculade de Tarte:
"Il a déserté la cause nationale. Il ose soutenir que, si l'exécution de Riel est un meurtre, il faut bien se garder pour cela de dénoncer MM. Chapleau et Langevin, parce que ce serait à ses yeux faire l'œuvre des ennemis de notre race que de dénoncer des hommes aussi distingués. Comme si nous n'en avions déjà pas trop de ces DISTINGUES assassins de nos droits, assassins de tout ce qui nous est cher...
"Le Canadien dit que le parti national aura pour effet de diviser les Canadiens. Confrère, la division est toute faite. D'un côté, les patriotes qui veulent franchement venger l'outrage sanglant du 16 novembre, c'est-à-dire les neuf dixièmes de la population de notre district... De l'autre, ceux qui veulent sauver les ministres coupables du châtiment qui les attend, l'école des pendards..."
Avec les journaux de Tarte, Evénement et Canadien, le Courrier du Canada dirigé par Thomas Chapais, le Nouvelliste, influencé par Caron, le Quotidien de Lévis, le Nord rédigé par Nantel, et le Monde influencé par Langevin, rompirent l'unanimité du 17 novembre, pour occuper des positions plus modérées. Georges Duhamel et H.-J. Cloran, secrétaires-conjoints du Comité National de Montréal, écrivirent à Vanasse, rédacteur en
chef du Monde, pour lui demander "une explication franche et définitive" sur ce changement d'attitude(1).
Restaient comme journaux conservateurs favorables au mouvement national: la Presse, L'Union des Cantons de l'Est, et trois journaux ultramontains, L'Etendard, le Journal des Trois- Rivières et la Vérité.
Le haut clergé accentua aussi ses conseils de prudence, devant un mouvement prolongé, qui comportait des scènes bruyantes: ministres brûlés en effigie, chant de la Marseillaise (chant séditieux, hymne révolutionnaire, qui choquait alors bien des oreilles!) etc. En communiquant l'encyclique Immortale Dei, Mgr Fabre écrivit une circulaire datée du 1 5 décembre et lue au prône le 27, pour mettre les fidèles en garde contre ce "souffle d'émeute et de révolution", propre à détruire le respect de l'autorité:
"Un souffle d'émeute et de révolution passe sur notre pays... Notre jeunesse s'est portée à des démonstrations qui ont peiné les hommes sérieux; et même des hommes haut placés ont donné la main à ces manifestations où le ridicule le disputait au dévergondage révolutionnaire... Où allons-nous, si nous marchons dans cette route?... Il est temps que nous nous arrêtions sur la pente où l'on veut nous entraîner, et que nous revenions à des idées plus sages et à une conduite prudente et raisonnable..."
Mgr Langevin, publiant la même encyclique, alla plus loin encore. Il écrivit:
"Depuis quelques semaines, une dangereuse excitation et un esprit démagogique se sont répandus dans une
1. Lettre du 24 décembre, publiée par L'électeur du 8 janvier 1886.
partie de notre population, généralement si paisible et si religieuse. On a travaillé à soulever les masses, on a porté la jeunesse, toujours plus impressionnable, à des démonstrations tumultueuses, à des voies de fait extrêmement regrettables, qui ne peuvent que rabaisser notre peuple dans l'estime publique, nous exposer à une guerre de race et de religion, et arrêter pour longtemps la prospérité du pays...
",„Des journalistes trop ardents et irréfléchis, parmi lesquels quelques-uns se proclament cependant bien haut catholiques et soumis à l'Eglise, ont méconnu les graves enseignements de l'encyclique IMMORTALE DEI, ont glorifié ou au moins justifié des actes de violence, l'émeute et l'insurrection, ont contesté à la société le droit de se protéger en infligeant la peine de mort aux criminels et aux séditieux, sans penser qu'il est bien plus facile d'exciter le désordre et le trouble que de les apaiser. Au lieu de se borner à user de leurs droits constitutionnels en temps et lieux convenables, et avec la réflexion et le sang-froid requis, ils ont préféré flatter les passions populaires et pousser à des manifestations où une effervescence aveugle a causé de déplorables écarts..."
Et Mgr Gravcl:
"Il semble, N.T.C.F., que la divine Providence a ménagé au peuple de ce pays cette incomparable encyclique comme un remède efficace aux maux de l'heure actuelle. Grâce à Dieu, nous n'avons pas vu ici de ces luttes sanglantes qui ont désolé notre Mère Patrie, la belle France. Toutefois, nous ne pouvons être sans inquiétude. Car, il faut bien le reconnaître, notre religieux pays a eu aussi ses erreurs et ses luttes intestines. N'avons-nous pas vu la révolte troubler la paix de la nation et jeter des districts naissants dans la misère et dans la ruine? Nos villes et nos campagnes, d'ordinaire si paisibles, n'ont-elles pas vu passer des processions séditieuses?
"N'a-t-on pas vu simuler des échafauds et des bûchers pour y traîner en effigie plusieurs de nos hommes publics Quel homme de paix pourrait entendre sans douleur, au milieu de tout cela, le ton acrimonieux et emporté des discussions publiques, et voir, sans un amer
chagrin, plusieurs de ceux qui parmi nous représentent ou font l'opinion, en même temps qu'ils la poussent à de déplorables écarts, se déchirer entre eux? Dirait-on que l'on entend des frères?..."
Mgr Moreau se prononça dans le même sens. Mais ni Mgr Taschereau ni Mgr Laflèche ne firent, dans leur mandement, aucune allusion à l'agitation politique. Rome étudiait alors le projet de nommer deux nouveaux cardinaux en Amérique, et l'un d'eux pourrait être l'archevêque de Québec. A la requête de sir John MacDonald, le marquis de Salisbury, premier ministre de Grande-Bretagne, le cardinal Manning et le duc de Norfolk, chef des catholiques anglais, appuyèrent ce projet. Le cardinal Howard, allié à la famille des Norfolk, agit à Rome, avec le doigté voulu (1). Le Supérieur Colin suivrait à peu près la même filière, avec l'assentiment de l'épiscopat canadien, pour arriver à la création du Collège canadien. Mais comment établir un rapport exact entre les démarches secrètes, poursuivies par la voie quasi diplomatique, et les événements publics? Comment assigner sa valeur exacte à chacun des faits, à chacune des forces, dont le réseau constitue la trame de l'histoire?
La Minerve, le Monde et le Canadien tirèrent parti des mandements, présentés comme une condamnation du "mouvement national". La Minerve écrivit:
"C'est donc la société même et les principes immuables sur lesquels Dieu l'a fondée que nos évêques sont venus sauver, en démasquant les faux rhéteurs qui empoisonnaient les esprits et les cœurs en semant la haine contre l'autorité et en justifiant la révolte."
1. Lettre de sir John-A. MacDonald à Mgr Taschereau, du 10 mars 1886 (Correspondence of Sir John. A. MacDonald) .
Mais la presse libérale protesta. La Patrie parla d'intervention indue et d'actes mal inspirés. On recommença de se disputer autour de mandements épiscopaux. L'Electeur adjugeait au mouvement national la sympathie tacite de Mgr Taschereau. Des ultramontains présentèrent leurs remontrances à l'évêque de Montréal. Mgr Fabre estima sage de publier une mise au point dans la Semaine Religieuse :
"Depuis que mon mandement du 15 courant est publié, il m'est venu de diverses sources que quelques personnes se méprenaient sur le sens de mes paroles.
"Je n'ai nullement l'intention d'apprécier le but politique des agitations contre lesquelles je mets les populations en garde; je n'entre pas sur ce terrain politique.
"Je déplore ces modes de revendication tumultueux, aux allures révolutionnaires.
"Les scènes qui se sont passées à Montréal au sujet de la vaccination, d'autres scènes dont Montréal et plusieurs campagnes ont été le théâtre, et dans lesquelles on a pratiqué les brûlades en effigie sur une grande échelle, tous ces spectacles sont de ceux que l'on doit déplorer. C'est ce que j'ai fait, sans vouloir entrer dans la signification politique que les meneurs ont voulu leur donner..."
Les mandements pouvaient gêner le soulèvement national. Ils encourageaient le mouvement de repli ébauché par des conservateurs. Vanasse compléta sa réconciliation avec les ministres. Au début de janvier, Tarte accompagna Caron dans une petite, une prudente tournée du comté de Québec. D'autre part, Blake, rentré d'Europe, opéra aussi une retraite stratégique. Comme chef libéral, il continuait de blâmer le gouvernement;
mais comme Anglais, élu par des Anglais, il tendait à lâcher la cause de Riel et des Métis. Dans un discours à London, Ontario (14 janvier), il se dit trop mal informé pour juger la rébellion; il parla, en termes généraux et vagues, d'expressions employées, de suggestions faites et de choses accomplies dans la province de Québec, et qu'il n'approuvait point. Il promit de fonder son action politique sur des questions plus substantielles, sur des bases plus constructives que l'affaire Riel.
Mercier et ses amis, anciens ou nouveaux, pallièrent l'effet des circulaires épiscopales et des reculades individuelles. Pierre Garneau, Guillaume IAmyot, Louis-Philippe Pelletier, Isidore Belleau et d'autres conservateurs "nationaux" fondèrent à Québec la Justice. Ce serait un organe "conservateur national"; dès ses premiers numéros, il se prononça vigoureusement contre le cabinet fédéral, mais garda des ménagements pour le cabinet I provincial. Au même moment, L'Electeur redevint la propriété du parti libéral, représenté par Laurier et P.-B. Casgrain. Celui-ci devint l'administrateur du journal; Pacaud restait rédacteur en chef; Charles Langelier se retirait pour se consacrer à ses affaires personnelles, mais il garda toujours ses grandes et ses petites entrées dans la maison.
Et les nationaux continuèrent d'organiser des assemblées, où des conservateurs et des libéraux parlaient dans le même sens et du même cœur.
Le 16 janvier se tint à Longueuil, sous la présidence du maire Normandin, une grande assemblée du comté de Chambly. Avec le bouillant Dr Marcil, de Saint-Eustache, parlèrent une majorité d'orateurs "bleus". Alphonse Desjardins insista sur la différence de traitement entre Riel et
Jackson qui, évadé de l'asile où on l'avait interné pour la frime, poursuivait une tournée de conférences dans le Manitoba. Le sénateur Bellerose appela les ministres des Judas. Bergeron dit: "Il y a longtemps que je m'aperçois que les Anglais, conservateurs ou libéraux, du moment qu'il s'agit d'une question touchant leur méchanceté, tombent toujours d'accord." L'Irlandais Cloran parla ensuite; et l'on envoya un télégramme au député fédéral du comté, Pierre-Basile Benoît, qui s'était abstenu, pour l'engager à combattre le gouvernement par tous les moyens constitutionnels.
Dans le comté de Terrebonne, où les agents de Chapleau répandaient son manifeste, les plus ardents ne voulaient pas se contenter de ce plaidoyer par correspondance. Les lions du Nord n'arrêtaient pas de rugir. Melchior Prévost invita Chapleau à tenir une assemblée contradictoire à Saint-Jérôme. Se dérober devant la contradiction, c'était, à cette époque, avouer sa faiblesse et se couvrir de honte. Les députés conservateurs, dissidents il est vrai, Beaubien, Desjardins, Girouard et Bergeron, demandèrent à Chapleau de relever le gant. Chapleau répondit qu'il voulait parler librement à ses électeurs, et convoquait une réunion pour le 20 janvier; mais ce serait une séance privée, non pas contradictoire. Mercier fit annoncer qu'il s'y rendrait tout de même. Laurier aussi. Puis Beaubien, Bergeron, Duhamel, Desjardins et Poirier. Forceraient-ils la consigne de Chapleau? Verrait-on une réédition, rendue plus dramatique par l'ombre de Riel au gibet, de la fameuse assemblée de Saint- Laurent? Le comté de Terrebonne était surexcité au possible. Les Nantel et les Prévost s'y opposaient comme, naguère, dans le comté de Kamouraska, les Chapais et les Letelliers. L'élan "natio-
nal" favorisait les Prévost, mais la cure appuyait les Nantel.
Le 20 janvier, Mercier et plusieurs orateurs, bleus et rouges, tous résolus à contredire Chapleau, arrivèrent à Saint-Jérôme. Une troupe de jeunes patriotes, admirateurs de Mercier, les accompagnait. De tous les villages blottis au pied des Laurentides, et dont plusieurs venaient à peine de s'édifier sous l'impulsion du curé Labelle, des traîneaux convergèrent sur la petite ville. Deux trains bondés amenèrent de Montréal des amis de Chapleau. Les gardes du corps du ministre, recrutés parmi les "Pieds Noirs" — les carriers de Montréal — formaient un groupe imposant. A cette époque, les "hommes de chantiers", les "portageux" avaient répandu dans le peuple un engouement extrême pour les exhibitions, les défis, les championnats de force physique. Les débardeurs et les ouvriers des carrières se piquaient d'émulation. Le gin aidant, ces gaillards savaient se battre, un contre dix, à coups de poing et de talon, jusqu'à ce qu'ils fussent terrassés. Ils arrachaient des glaçons aux gouttières, pour s'en faire des armes. Les batelier Vincent, qui les commandait, était un hercule, très populaire à Montréal à cause de ses nombreux sauvetages.
Chapleau tint son conseil de guerre dans un hôtel — l'hôtel bleu, puisque, dans chaque bourg l'hôtel bleu et l'hôtel rouge se partagent la clientèle. Une foule sans précédent envahissait les maisons, les magasins, les rues de Saint-Jérôme, qui prenait figure de petite capitale. Les groupes s'animaient, discutaient. Au dernier moment, Chapleau accepta la réunion contradictoire: de gré ou de force, elle était inévitable. Des émissaires, faisant la navette entre les deux quartiers généraux,
négocièrent une entente: une heure et demie pour chaque parti, et un quart d'heure de réplique pour Chapleau. Du côté de Chapleau, parleraient David Thompson, le nouveau ministre de la Justice, venu soutenir son collègue, et Curran, député de Montréal-Centre. Du côté adverse, parleraient Poirier et deux conservateurs dissidents, Beaubien et Cloran. Les autres, y compris Mercier, promettaient de s'abstenir.
Quatre mille personnes s'entassèrent dans la salle, qui ne pouvait en contenir davantage. L'air s'épaissit, vicié par l'humidité évaporée des gros capots et des flaques de neige fondue, par la fumée des pipes et la forte haleine des Pieds Noirs. Tassé s'assit à côté de Chapleau. Mercier monta sur l'estrade, entouré de Bellerose, Bergeron, Tremblay, Marcil. Chapleau parla le premier. Avec un calme étudié, il commença:
"Je voulais m'entretenir seul avec mes électeurs, on ne l'a pas voulu, mais qu'importe! Je ne veux pas que la discussion dégénère en personnalités. Je vous parlerai des progrès du pays, depuis la Confédération, et de la question qui agite aujourd'hui la province, la question Riel... C'est parce que le pays a été conservateur qu'il a prospéré..."
Chapleau parla longuement des chemins de fer, et promit le fameux prolongement de Saint-Jérôme à Sainte-Agathe, réclamé par son ami le curé Labelle et par tout le comté. Puis il aborda l'affaire Riel:
"On m'a odieusement calomnié, vilipendé. On m'a accusé d'être un traître à ma race, un lâche, un renégat..."
La foule — C'est vrai! C'est vrai!
Chapleau — Non ce n'est pas vrai! Un enfant de Terrebonne ne peut pas renier son sang... En 1878 j'ai refusé une place de ministre à Ottawa pour rester chef des conservateurs à Québec. M. Mercier et ses amis ont réitéré cette offre, et si encore aujourd'hui je venais dire que je répudie la politique de sir John, ils seraient prêts à m'accepter. Et quels sont ceux qui se liguent contre moi et me jettent la boue à la figure? Ce sont ceux qui, hier encore, se renvoyaient les épithètes de canaille. Ils s'embrassent, ceux-là qui s 'entre-déchiraient ...
"...Riel était-il justifiable de venir dans le Nord-Ouest? Non, car il était citoyen américain. Il n'avait pas le droit de susciter une révolte... S'il avait été fou, on ne serait pas allé le chercher aux Etats-Unis... Riel a fait des actes de révolte avant que Crozier eût tiré, car le 17 février il faisait emprisonner des Blancs, des Canadiens. Ensuite il a commis des meurtres, des incendiats, il a soulevé les sauvages contre les Blancs. Il méritait les châtiments les plus sévères. Il a obtenu un procès impartial.^ On m'a fait reproche de n'avoir pas voulu sauver Riel. Messieurs, j'ai plaidé pour lui la pitié, j'ai demandé grâce pour lui et sa famille, mais on m'a opposé la loi, la triste excution du devoir, la sûreté du Nord-Ouest. On a dit que j'aurais dû résigner: ceux qui disent cela voulaient prendre ma place."
Chapleau lut alors des résolutions, d'après lesquelles les citoyens du comté de Terrebonnc lui exprimaient leur estime, leur entière confiance, leur reconnaissance pour les services rendus au pays, approuvaient sa conduite dans l'affaire Riel et déploraient les violences de langage commises contre lui. Le vote sur ces résolutions serait pris à la fin de l'assemblée.
Beaubien lui donna la réplique:
"Vous dites, monsieur Chapleau, que vous avez plaidé jusqu'à la dernière heure la cause de la pitié et de la miséricorde. C'est un mensonge. N'avez-vous pas dit, dans votre lettre aux Canadiens des Etats-Unis, que Riel méritait la mort et qu'il subirait son châtiment? (Cris: Honte!) ...Vous avez du talent, monsieur Chapleau, mais vous n'avez pas de coeur!"
Le nouveau ministre de la Justice, Thompson, parla en anglais pour Chapleau; sa voix était basse, son attitude compassée; on lui trouva l'air d'un clergyman (bien qu'il fût catholique) et on l'accueillit froidement. L'Irlandais Cloran parla contre Chapleau, et un autre Irlandais, Curran, pour Chapleau. La foule commençait à réclamer Mercier. Poirier, incisif et vibrant, parvint à capter l'attention. Il parla du chemin de fer promis par Chapleau, et s'écria:
"Est-ce que le comté de Terrebonne va sacrifier l'honneur national à une question de voie ferrée? On nous reproche de nous être donné l'accolade, conservateurs et libéraux. Nous ne nous sommes pas embrassés, mais nous nous sommes donné la main au pied de l'échafaud. J'aime mieux embrasser des adversaires loyaux que de m'allier à des orangistes."
Chapleau répliqua qu'il avait nommé Poirier traducteur à la Chambre des communes pour le tirer de la misère. La foule protesta contre le tour personnel de cette discussion. Poirier répondit dans le vacarme. Bleus et rouges, tout le monde réclamait Mercier; mais il s'en tint à l'engagement souscrit avant l'assemblée. Chapleau voulut alors mettre aux voix les résolutions qu'il avait lues au début de la séance. On pria les auditeurs favorables aux résolutions Chapleau de se ranger du côté gauche de la salle, tandis que les adversaires se mettraient à droite, afin qu'on puisse les compter. Tous se précipitèrent, aux cris de: "A droite! A gauche!" Des poussées animèrent la foule, trop compacte pour se laisser fendre. Il y eut des bousculades, des pugilats. Les forts-à-bras du batelier Vincent tentèrent de faire la chaîne pour contenir les gens du côté gauche. La chaîne fut rompue, l'estrade envahie. Chapleau cria qu'on l'avait frappé; ses gardes du corps lui firent un rempart et
l'emmenèrent hors de la salle. L'assemblée était terminée. Maître du champ de bataille, Mercier put haranguer ceux qui restaient, sans manquer à sa parole. Les lions du Nord poussèrent de super-rugissements.
Ces scènes enthousiasmaient, grisaient les jeunes gens. Les pieds transis, les doigts gourds, ils ne sentaient pas le froid. Avides de coups à donner et à recevoir, ils suivaient Mercier, qui de plus en plus dominait le grand mouvement national. Mercier avait quarante-cinq ans — comme Chapleau. Infatigable, il entraînait ses lieutenants à travers la province.
On se jeta sur le comté de Lotbinière, où se tenait une élection pour remplacer Joly. Il s'agissait d'une élection provinciale, et pour la première fois se posa d'une manière pratique et en quelque sorte officielle, cette question: Le gouvernement Ross est-il solidaire du gouvernement fédéral dans l'affaire Riel? Oui, répondirent les libéraux; il l'a prouvé par son inertie, puis par le rejet des résolutions Turcotte; il n'est plus l'interprète de la province. Le notaire Edouard-Hippolyte Laliberté, candidat libéral, fut soutenu par Laurier, Pacaud, Pantaléon Pelletier, et par le premier avocat de Riel, François-Xavier Lemieux.
Les conservateurs lui opposèrent Elisée Beaudet, ancien député de Chicoutimi-Saguenay, homme affable, riche (l'un des principaux actionnaires du Chemin de fer du Lac-St-Jean) , et pourvu de grosses relations de famille dans le comté de Lotbinière. Et ils accomplirent un effort acharné, car le premier succès ou le premier échec sur l'affaire Riel prendrait valeur de symptôme et influencerait les élections suivantes. Leur organisateur fut Cyrias Pelletier, avocat du gouvernement fédéral et
grand ami de Caron. Tarte et trois ministres du cabinet provincial, Taillon, Blanchet et Flynn, vinrent dans le comté. Leur état-major habituel les accompagnait. Taillon, l'une des figures les plus énergiques — et les plus en vedette — de la politique provinciale, n'avait pas bronché lors de l'assemblée du Champ de Mars, ni depuis. Sommé par des groupes d'électeurs de donner son avis et de répudier la "politique de la corde", il avait gardé le silence. Il intervenait enfin dans l'élection de Lotbinière en demandant aux électeurs de ne pas laisser les questions fédérales envahir le domaine provincial, dans l'intérêt même de l'autonomie de Québec.
Lotbinière n'est pas Terrebonne. C'est un vieux comté agricole, assez peu touché par les modes modernes et les courants violents. A l'image de leur ancien député Joly, les fermiers montrèrent une civilité délicate. Ils écoutèrent poliment Taillon et Laurier, Blanchet et Pantaléon Pelletier, Flynn et François Lemieux, Tarte et Pacaud. Le 30 janvier, ils élurent Laliberté par 53 voix de majorité. Les libéraux triomphaient. L'Electeur et la Vérité prédirent un désastre au gouvernement Ross, aux prochaines élections générales, s'il ne répudiait pas la politique du gouvernement MacDonald. Mais à y regarder de près, la majorité libérale était réduite dans Lotbinière. Au point de vue électoral, deux mois et demi après la pendaison de Riel, toute l'agitation n'aboutissait pas à grand chose.
La campagne n'en fut pas moins poursuivie. En février, les "patriotes" tinrent des assemblées toutes les semaines, et presque tous les jours. L'une des plus importantes, le 1 6, à Coteau-Station. Beaubien flétrit la conduite de Chapleau dans l'affaire Riel. Mercier fit cette déclaration:
"Je ne viens pas ici comme chef du parti libéral, comme délégué des libéraux, comme libéral moi-même; non, je viens ici comme Canadien français, ayant ressenti comme vous l'injure faite à notre nationalité.
"Il n'y a plus de partis en présence, il n'y a que des Canadiens français, et ce mouvement national de protestation du peuple, que nos ennemis bafouent et injurient, n'est pas mort comme ils le prétendent..."
Cette candidature à la direction du parti national ne plaisait guère à Trudel et à Tardivel. Il répugnait à ces ultramontains de se battre et de prodiguer leur influence pour hisser Mercier au pouvoir; mais ils étaient pris dans l'engrenage.
Le 18, à Saint-François-du-Lac, assemblée du comté d'Yamaska. Bellerose, Bergeron, Georges Duhamel et Cloran y parlèrent avec Poirier, Raphaël Fontaine, Louis-Philippe Brodeur. Le même jour, Caron, accompagné par Tarte, Thomas Mc- Greevy et Tom-Chase Casgrain, tint une assemblée à Sillery, mais elle donna lieu à de violentes bagarres.
A ce moment, une catastrophe économique s'abattit sur la Gaspésie. Les deux plus grosses maisons de commerce, Charles Robin et Cie, et Le Boutillier et frères, firent faillite. Elles étaient à la fois employeurs et fournisseurs, possédant sous ce double aspect un quasi-monopole. Du coup, les pêcheurs chômaient et manquaient des marchandises indispensables à la vie. Plus de souliers, plus de sel, plus de farine même. Parmi la population recrue de misère, des meneurs surgirent et conduisirent sans peine quelques émeutes.
La session fédérale devait s'ouvrir le 25 février. Le 19, Joseph Tassé, député d'Ottawa, parla de-
vant un club conservateur de cette ville, le Cercle Lafontaine. Il divisa sa conférence en trois parties:
1° — Les griefs des Métis. Comme les sauvages, les Métis sont convaincus que tout le Nord-Ouest leur appartient. Ils veulent obtenir le plus possible du gouvernement, et réclament sans cesse.
2° — Leur révolte. Riel n'était pas un patriote, un champion de la race, mais un ambitieux cupide. Le comparer aux patriotes de 37, c'est insulter à leurs mânes. Il a déchaîné la révolte et le pillage, la lutte de la sauvagerie contre la civilisation.
3° — L'exécution de Riel. Il est vrai qu'elle était réclamée par la presse anglaise, mais sans distinction de presse libérale et conservatrice. Cela n'a d'ailleurs pas influencé les événements, et prétendre qu'on a cédé aux orangistes, c'est parler sans preuve. Mais l'opposition s'agite pour des fins politiques. Le prétendu parti national est une comédie montée par les libéraux, comme le "parti national" de 1872. La victoire d'un tel mouvement isolerait la province de Québec, dans une attitude hostile aux autres provinces de la Confédération.
Joseph Tassé, député fédéral, directeur du plus grand journal de langue française, correspondant et ami de Chapleau, donnait ainsi la thèse officielle, le mot d'ordre. Car, à la veille de la rentrée parlementaire, on se redemandait: Que vont faire les députés conservateurs de la province de Québec? L'Electeur et les "nationaux" leur rappelèrent les engagements souscrits au lendemain de la mort de Riel, dans la chaleur de l'indignation. Mais Tarte considérait ces liens comme rompus par le temps et les circonstances. Il dit dans son Canadien:
"Le parti conservateur du Bas-Canada se doit à luimême, doit aux graves intérêts qu'il représente, de prendre une position tranchée, de serrer les rangs autour des hommes qu'il a jusqu'ici acceptés et regardés comme ses chefs... Il n'est pas cinq hommes politiques sérieux qui croient dans leur âme et conscience que les représentants de notre race ont trahi volontairement leurs compatriotes.
"La question à décider en ce moment est de savoir si ceux qui ont protesté contre l'exécution de Riel doivent voter non-confiance dans le gouvernement, c'est-àdire faire une démarche dont les conséquences pourraient être de porter l'opposition au pouvoir..."
Et, après examen des deux partis en présence:
"Les exagérations de la presse d'opposition, son but évident de ruiner le parti conservateur en se servant de la question Riel, même contre le gouvernement de Québec qui n'a rien à y voir; les appels aux préjugés, la fondation d'un parti soi-disant national, et l'alliance évidente de certains de ses membres avec M. Mercier, toutes ces raisons et bien d'autres... sont suffisantes pour justifier tout député conservateur de tenir compte du présent et de l'avenir, au lieu de s'arrêter à se débattre dans des liens que le changement des circonstances et la marche des événements ont rompu."
Mais la Presse protestait:
"La morale publique ne sera vengée que quand les trois ministres canadiens-français auront reçu le châtiment de leur forfait."
Les premières passes d'armes se produisirent au Sénat, où Joseph Bolduc, ancien député de la Beauce et le dernier promu à la Chambre haute, proposait l'adresse. Les Bolduc descendent d'un procureur du Roi, envoyé au Canada au XVIIe siècle. Le pli professionnel de l'ancêtre marquait encore le notaire Joseph Bolduc, sénateur à trenteneuf ans, intelligent et net, loyaliste sourd aux ap-
pels de la race, légiste impitoyable aux fauteurs de désordre. En présentant l'adresse, Bolduc flétrit "les méprisables écrivains qui, par des récits inflammatoires, cherchent à soulever les préjugés de race et de religion, à exciter la révolte, à allumer la guerre civile". Trudel et Bellerose relevèrent ces propos, tandis que Girard, sénateur du Manitoba, venait à la rescousse de Bolduc. Le sénateur manitobain exprimait sans doute l'opinion de Mgr Taché. Mais Bellerose — l'ultramontain qui avait mis en accusation, auprès de Dom Smeulders, avec une obstination impressionnante, Mgr Taschereau, Mgr Fabre, le grand vicaire Hamel, le grand vicaire Légaré, Chapleau, l'Université Laval, les libéraux et les francs-maçons — Bellerose maintint son point de vue "national". Et il affirma qu'à Londres, lors des voyages préparatoires à la Confédération, sir John avait trompé son collègue Cartier et desservi les intérêts des Canadiens français. A la fin de sa vie, Cartier, désabusé, aurait prévenu ses amis en ces termes: "Méfiez-vous de sir John, il n'aime pas les Canadiens français."
Aux Communes, la députation de la province de Québec comptait 15 libéraux, et 50 conservateurs dont 39 Canadiens français, 9 Anglais protestants et 2 Irlandais catholiques. A la séance de rentrée, Bergeron, Amyot et Desjardins changèrent de banquettes, pour passer du côté de l'opposition. Le gouvernement fit biffer leurs noms sur la liste des membres de divers comités; mais les rétablit, sur les vives protestations de Coursol.
Puis, le 2 mars, Philippe Landry déposa une motion de blâme contre le gouvernement au sujet de l'affaire Riel:
"Cette Chambre croit de son devoir d'exprimer son profond regret que la sentence de mort prononcée con-
tre Louis Riel, convaincu de haute trahison, ait été mise à exécution."
Landry avait agi à F improviste, en franc-tireur, sans consultation préalable avec les autres députés conservateurs. Il est de mèche avec le gouvernement, crièrent des libéraux; il dépose une motion battue d'avance afin de mieux compromettre la cause nationale! Car nombre de libéraux ontariens, à l'exemple de Blake, réservaient leur jugement. Pacaud ne perdit pas une si belle occasion d'attaquer Philippe Landry (la réconciliation de novembre 85 ne pouvait durer).
La suite de la carrière de Landry devait démontrer son patriotisme et son honorabilité politique. Quoi qu'il en fût, le débat s'engagea sur sa motion. Le 1 1 mars, il l'appuya, dans un discours d'une heure, sur les faits suivants: a) la recommandation de clémence du jury; b) la monomanie de Riel; c) la reconnaissance de Riel comme combattant par Middleton; d) l'abandon de la peine capitale pour les délits politiques, chez les nations civilisées.
Langevin lui répondit, reprenant les arguments de Chapleau et de Campbell. Il manquait réellement d'éloquence, et aucun Canadien français ne l'applaudit. Puis Amyot prononça un discours de trois heures, très vigoureux, coupant tous les ponts avec le gouvernement.
Le 12, un prêtre en soutane violette assistait à la séance, dans la tribune des sénateurs. C'était l'archevêque de Saint-Boniface, Mgr Taché. Des députés conservateurs canadiens-français vinrent à tour de rôle baiser son anneau et s'entretenir avec lui, à voix basse, comme à confesse. Ils voulaient lui demander, ouvertement ou sans en avoir l'air,
son avis, voire une consigne. Royal, du Manitoba, qui allait prendre la parole, consulta l'archevêque, en même temps son grand électeur et son ami. Une directive épiscopale favorable à la motion Landry eût embarrassé le gouvernement, l'eût peut-être fait battre: Mgr Taché conseilla à Royal et à ses amis de ne pas voter contre le ministère. (1J
Royal regretta l'exécution de Riel, la trouva même injuste, mais refusa un vote de défiance, parce que l'arrivée des libéraux au pouvoir serait un remède pire que le mal (c'était la conviction de Mgr Laflèche et de Mgr Taché) . Il condamna sévèrement "la tentative faite pour donner à ce mouvement une portée politique sans se préoccuper des terribles conséquences qui en découleraient pour la minorité... En quel pays du monde trouverionsnous une minorité aussi libre, aussi respectée que nous le sommes au Canada, bien que la majorité ne parle pas notre langue et n'ait ni nos aspirations ni notre génie national..."
Sauvalle, qui rédigeait toujours la Patrie pour le compte de Beaugrand, réélu maire de Montréal le 1er mars, releva ainsi le discours de Royal:
"Quant à la conduite de M. Royal, qui, sans Riel, ne serait jamais sorti de l'obscurité dont il était digne, il n'y a qu'un mot pour la qualifier: infâme."
Aux séances suivantes, à l'exemple d'Amyot, les conservateurs Gigault et Coursol retirèrent leur confiance à leurs anciens chefs. L'orangiste Wallace
(1) Joseph Tassé: "Le 38e fauteuil". Et surtout: Lettre de Mgr Taché à Mgr Laflèche du 13 mars 1886, et lettre de Mgr Laflèche à Hippolyte Montplaisir, député de Champlain, en date du 17 janvier 1887; ces deux lettres publiées avec l'autorisation de Mgr Taché, par le COURRIER DU CANADA du 22 janvier 1887.
fut naturellement hostile à la cause de Riel; mais un libéral ontarien, Cameron, ne crut pas froisser ses électeurs en approuvant la motion Landry. Curran (Montréal-Centre) affirma la régularité du procès de Riel. François Langelier donna la thèse libérale. Plusieurs de ces orateurs reprirent la phrase de Laurier au Champ de Mars: "Si j'avais été sur les bords de la Saskatchewan, j'aurais, moi aussi, épaulé mon fusil!" les uns pour l'approuver, les autres pour la blâmer.
Mais le 16, à dix heures du soir, Laurier à son tour se leva. Les banquettes vides se remplirent. Et Laurier parla pendant près de trois heures, en anglais, prononçant le plus beau discours de sa carrière. Il rappela que Georges-Etienne Cartier aussi avait été, dans sa jeunesse, un "rebelle". Il accusa le gouvernement de meurtre judiciaire. L'exécution de Riel n'avait en rien le caractère d'une œuvre de justice, mais de passion et de vengeance. Laurier s'efforça de le prouver en faisant l'historique des souffrances des Métis, méprisés, bafoués, laissés sans autre issue que la rébellion:
"J'en appelle non seulement aux libéraux qui siègent autour de moi, mais à tous les hommes qui ont dans la poitrine le coeur d'un Anglais, et je leur pose la question: Quand des sujets de Sa Majesté ont pétitionné pour leurs droits pendant des années, et que ces droits ont été foulés aux pieds, et quand ces hommes poussés à bout se révoltent, est-il un seul membre de cette Chambre qui ne dira pas que les criminels dans cette rébellion — si criminels il y a — sont, non pas ceux qui se sont battus, qui ont versé leur sang, qui sont morts, mais les hommes qui siègent ici, devant moi, sur les banquettes ministérielles...
"Ah! oui, le gouvernement a convaincu tous ceux dont il parle, Métis, Indiens, colons de race blanche, de la ■force de son bras, de sa toute-puissance à châtier. Plût au ciel qu'il se fût donné autant de peine pour les convaincre tous de son désir, de son bon vouloir à les irai-
ter convenablement! S'il avait pris les mêmes peines pour faire le bien qu'il a prises pour punir le mal, il n'aurait jamais eu besoin de prouver à ce peuple que la loi ne saurait être violée impunément, parce que jamais la loi n'aurait été violée. Tandis qu'aujourd'hui, pour ne rien dire de ceux qui ont perdu la vie, nos prisons regorgent d'hommes qui, désespérant de jamais obtenir justice par la paix, ont cherché à l'obtenir par la guerre; d'hommes qui, désespérant de jamais être traités comme des hommes libres, ont préféré se jeter dans les dangers d'une insurrection plutôt que de se voir traiter en esclaves. Ah! ces hommes ont cruellement souffert, ils souffrent encore, mais patience! leurs sacrifices ne seront pas sans récompense. Leur chef est dans la tombe; ils sont eux-mêmes dans les fers, mais du fond de leurs cachots, déjà, ils peuvent voir qu'elle s'est levée sur leur pays l'aurore de cette justice, l'aurore de cette liberté après laquelle ils soupirent. Leur destin tragique illustre l'invocation du grand Byron..."
Certaines phrases claquaient comme drapeaux au vent. D'autres s'enflaient jusqu'à la plus profonde émotion. Avec sa légère raideur, cette émotion contenue, et avec ces mots, Laurier avait atteint les cimes. Il avait rendu sensible, vivante, l'âme du peuple opprimé. On pleurait dans les galeries. Ce fut le plus grand triomphe oratoire de Laurier. Thomas Chapais, qui savait reconnaître la noblesse et le talent d'un adversaire, écrivit dans le Courrier du Canada qu'il se réjouissait sans arrière-pensée de ce grand succès d'un Canadien français. Les journaux anglais de la province, le Herald, le Siar, et même la Gazette, organe du ministre de l'Intérieur Thomas White, saluèrent aussi ce discours sublime. Le Star, anglais et conservateur, donc deux fois hostile à la thèse soutenue par Laurier, imprima et lança le surnom de "Laurier à la langue d'argent" (silver-tongued Laurier), qui resta. Jamais, peut-être, homme politique n'a reçu de ses adversaires, en pleine période de combat, une si magnifique gerbe d'hommages.
Le lendemain, Caron répondit à Laurier; puis Blake, dont l'attitude avait paru incertaine, parla pendant six heures — et c'est d'autant plus énorme qu'il parlait très vite. Il fut très net. Il dénonça l'exécution de Riel comme un crime. Il fit une allusion ironique aux Ontariens qui criaient à la "domination française": Laurier leur donne raison, puisque, non content d'avoir depuis longtemps remporté la palme de l'éloquence dans sa propre langue, il ravit la leur aux Anglais.
Après Blake, Alphonse Desjardins condamna le gouvernement, mais il parut modéré auprès de la vigueur de Guillaume Amyot, Les jours suivants, Girouard, A.-L. Désaulniers (député de Maskinongé depuis la mort de Frédéric Houde) et Massue se déclarèrent obligés de voter, non sans regret, la motion Landry.
Chapleau prit la parole le 24, en séance du soir. Il répondit surtout à Laurier dont le discours, ditil, avait été un magnifique effort oratoire mais non pas un modèle de logique. Laurier ayant rappelé la participation de Cartier à la révolte de 37, Chapleau répliqua: "Cartier a dit un jour en ma présence que si on l'eût pris les armes à la main et qu'on l'eût pendu, il n'aurait eu que ce qu'il méritait/*'
Chapleau affirma de nouveau que le chef des Métis avait reçu le juste châtiment de son crime. Il s'appuya sur deux témoignages de médecins, d'après qui Riel simulait la folie. Enfin, il accusa l'opposition de transformer en plate-forme politique l'échafaud de Regina.
On entendit d'autres orateurs, parmi lesquels Bergeron, Tassé, Landry, McMillan. Après une séance de nuit épuisante, la motion Landry, mise
aux voix, fut rc jetée par 146 voix contre 52: une majorité massive de 94 voix. Blake n'avait pas réussi à rallier tous les libéraux anglais.
Par provinces, le vote se répartissait ainsi:
Pour la motion Landry Contre
Québec 28 36
Ontario 18 65
Nouveau-Brunswick 1 14
Nouvelle-Ecosse 4 17
Ile-du-Prince-Edouard 1 4
Manitoba 0 4
Colombie anglaise 0 6
Seize conservateurs de la province de Québec(1) et un conservateur canadien-français de l'Ontario, Labrosse, député de Prescott, avaient voté pour la motion. Tous les libéraux français, mais un seul Anglais de la province de Québec, Holton, avaient voté pour.
L'Electeur publia en caractères gras la liste des 23 conservateurs canadiens-français de la province qui avaient voté pour le gouvernement, précédée de cet avertissement: "Compatriotes, gravez dans votre mémoire le nom des traîtres qui viennent de tremper leurs mains dans le sang de l'infortuné Riel, assassiné le 16 novembre 1885."(2) Vanasse et Désaulniers furent brûlés en effigie dans leurs comtés.
(1) Amyot, Bain, Bergeron, Coursol, Daoust, Désaulniers (Maskinongé), Des jardins, Dupont, Gaudet, Gigault, Girouard, Guilbault, Landry, McMillan, Massue, Ouimet.
(2) Benoit, Billy, Blondeau, Bossé, Bourbeau, Caron, Chapleau, Cimon, Cuthbert, Désaulniers (Saint-Maurice) , Dugas, Fortin, Gagné, de Grandbois, Hurteau, Langevin, McGreevy, Montplaisir, Pinsonnault, Riopel, Linière Taschereau, Valin, Vanasse.
Le jour même de ce scrutin, 24 mars, le comté de Drummond-Arthabaska remplaçait Watts, démissionnaire. Les électeurs avaient naturellement exigé des candidats un blâme écrit du gouvernement fédéral sur l'affaire Riel. Après hésitation, sommé par Louis Beaubien et Georges Duhamel, le candidat conservateur signa comme le libéral. Dans ces conditions, Beaubien et Duhamel s'abstinrent. Le Journal des Trois-Rivières, qui apportait dans tout le diocèse le mot d'ordre de Mgr Laflèche, refusa de rendre le gouvernement provincial responsable de la pendaison de Riel, et conseilla un vote conservateur. Taillon, Flynn et Blanchet vinrent dans le comté comme ils étaient venus dans Lotbinière. Bourbeau, le député fédéral, fit aussi appel à ses électeurs. Malgré tout cela, le 4 mars, le libéral Joseph-Ena Girouard triompha par 400 voix de majorité — alors que Watts ne l'avait emporté sur le même adversaire que par 100 voix.
Ainsi la majorité libérale se trouvait réduite dans Lotbinière et accrue dans Drummond-Arthabaska. Il était difficile de rien conclure, sinon que l'agitation, feu grégeois et non pas feu de paille, se propageait maintenant sur le terrain provincial. Et là-dessus se produisaient quelques divergences au camp ultramontain. Trudel et L'Etendard, profondément blessés par l'affaire Riel, vengeraient l'honneur national à tout prix, même au prix d'une alliance avec Mercier et ses libéraux. Tardivel et la Vérité voulaient aussi venger Riel, mais ils attribuaient à Mercier le projet de laïciser l'enseignement, et ils eussent préféré, à la tête du parti national, un chef conservateur de la nuance castor, comme Trudel, de Boucherville, Alphonse
Desjardins ou le juge Angers. Enfin, le Journal des Trois-Rivières niait la solidarité du gouvernement Ross et du gouvernement MacDonald dans l'affaire Riel. L'Etendatd publia deux longs articles pour démontrer à son confrère trifluvien qu'il était légitime de poser la question Riel dans les élections locales. Il donnait cette raison: le député local et le gouvernement de Québec exerceront leur influence dans les élections fédérales.
Ainsi se posait sous une forme nouvelle une des grandes questions de l'histoire de la province depuis la Confédération: les rapports du provincial et du fédéral. En exigeant du pouvoir de Québec une attitude indépendante et ferme vis-à-vis du pouvoir d'Ottawa, la province cherchait obscurément à dégager son gouvernement de la tutelle fédérale. Qu'il se dressât au besoin contre les maîtres d'Ottawa! qu'il leur fît des remontrances! qu'il traitât de puissance à puissance! Depuis 1867 la province évoluait dans ce sens avec lenteur; l'affaire Riel allait brusquer les choses.
La cinquième et dernière session du Parlement provincial s'ouvrit le 8 avril. Trois figures familières avaient disparu: Joly, Watts et Vincent-Paul Lavallée. Mercier présenta ces demandes immédiates:
"1° — Le gouvernement a-t-il fait des représentations quelconques au gouvernement fédéral pour empêcher l'exécution de Riel et pour appuyer les nombreuses résolutions des conseils municipaux et des citoyens de la province, demandant la commutation de la peine infligée au chef des rebelles?
"2° — Les ministres ont-ils fait, individuellement, quelques démarches?"
En même temps, Mercier proposa un vote de
félicitations à Mgr Taschereau. dont on annonçait officieusement l'élévation prochaine au cardinalat. A la demande de Taillon. Mercier céda le pas à la même proposition faite par le gouvernement. Puis il prononça un long et véhément discours sur la conduite criminelle du gouvernement d'Ottawa, la haine de sir John et du parti tory contre tout ce qui est canadien-français. Les jours suivants, il harcela les ministres selon sa méthode, faisant flèche de tout bois. Il grossit une affaire banale: un détournement de $1,500 accompli par un fonctionnaire de l'administration des Terres. Ou bien le trésorier provincial l'ignorait, dit Mercier, et dans cercas c'est un incapable; ou bien il le savait, et dans ce cas c'est un complice. L'Electeur seconda Mercier, et la Minerve s'émerveilla des scrupules de Pacaud, "l'homme aux tuyaux Beemer".
Mousseau venait de mourir. Son successeur Ross, le teint brouillé, l'air frileux, faiblissait à son tour devant les assauts répétés de Mercier. D'ailleurs, il siégeait au Conseil législatif. C'est Taillon qui se chargea de répondre. Sur la grosse affaire — l'affaire Riel — il soutint naturellement l'incompétence de la législature provinciale. Respectons l'autonomie du pouvoir fédéral, pour obtenir le respect de notre propre autonomie! Taillon parlait en lissant sa barbe, très longue, très fournie, et qui tremblait aux heures de véhémence. On lui reconnaissait de l'expérience, de la droiture et de l'énergie. Il avait l'âge de Mercier, de Chapîeau et de Laurier; sans être tout à fait leur pair, il se sentait assez de vigueur et de talent pour ne pas se laisser décontenancer par eux.
Passant outre aux observations de Taillon, Pierre Garneau proposa de censurer l'attitude du gouvernement fédéral dans l'affaire Riel. Comme à
Ottawa, c'est un "bleu" qui prenait l'initiative, mais, cette fois, d'après un plan concerté. Un autre conservateur, Beaubien, seconda la motion, dont voici le texte:
"Que les députés de cette Chambre, sans vouloir intervenir dans les questions qui ne sont pas du ressort des législatures provinciales, croient devoir profiter de leur réunion pour donner une expression plus publique et plus solennelle aux sentiments de regret et de douleur que le peuple de cette province, dont ils sont les élus, a universellement manifestés à l'occasion de la déplorable exécution de Louis Riel, exécution faite après la recommandation du jury à la clémence, et en dépit de toutes les raisons qui, au point de vue humanitaire, militaient en faveur d'une commutation de peine."
Cette motion ne contenait pas de blâme explicite à l'égard des ministres provinciaux. Ceux-ci la repoussèrent néanmoins. Flynn, répondant à Garneau et Beaubien, développa, en juriste méticuleux, la thèse de Taillon: la véritable doctrine constitutionnelle ne permet pas à la législature provinciale de critiquer les actes de la juridiction fédérale; cette faute constitutionnelle se doublerait d'une maladresse, puisque nous avons tout à perdre au chevauchement des pouvoirs; plus encore, elle attirerait peut-être des représailles sur la minorité lointaine que nous prétendons défendre. Un député ministériel, Onésime Gauthier (Charlevoix) déposa un amendement: la Chambre ne se reconnaissait pas le droit d'exprimer une opinion sur la pendaison de Riel, affaire du ressort fédéral. Mais un sous-amendement Turcotte contredit l'amendement Gauthier. Dans la presse, le Canadien et le Journal des T rois-Rivières firent campagne contre la motion Garneau (le Canadien en chargeant Riel de toutes les responsabilités, le Journal des Ttois- Rivières en continuant de blâmer son exécution),
tandis que la Presse et L'Etendard approuvèrent la motion.
Le grand débat qui s'était engagé aux Communes sur l'affaire Riel eut son parallèle à la Législative. Chacun voulut parler, expliquer son vote. Arthur Boyer. député de Jacques-Cartier, provoqua des incidents en rappelant les déclarations faites au lendemain de la mort de Riel par plusieurs de ses collègues qui, depuis, avaient battu en retraite. Turcotte et Girouard, le nouveau député de Drummond-Arthabaska, très violents contre le gouvernement fédéral, soulevèrent de nouvelles protestations de Flynn. Robidoux, professeur de droit à McGill, répondit à Flynn, professeur de droit à Laval. Louis-Georges Desjardins soutint le ministère. François-Xavier Lemieux soutint au contraire la motion Garneau: l'avocat de Riel fut émouvant et remporta un gros succès. Il dit:
"On a qualifié ce mouvement national de feu de paille; c'est au contraire un brasier ardent, un immense incendie, entretenu par la chaleur du sentiment populaire; et à la lueur de cet incendie, on pourra longtemps reconnaître ceux qu'on a justement qualifiés de pendards, les ministres prévaricateurs et leurs tristes acolytes..."
Casavant combattit la motion Garneau. Laliberté, le nouveau député de Lotbinière, la soutint, et répondit aux exégètes du droit constitutionnel: "Il n'est pas nécessaire de fouiller les textes de loi pour décider si l'on a du cœur." On entendit encore Nantel, Duckett, Poulin et Picard, contre la motion; Marchand, Bernatchez et Gagnon, pour la motion. Le 7 mai, en pleine nuit, on eut le morceau de résistance; un des grands discours de Mercier, parallèle à celui de Laurier à Ottawa:
J "Je croyais que l'Assemblée législative de la province
de Québec représentait avant tout une population française et catholique. Je croyais que les auteurs de lat. Confédération, ceux qui ont signé pour nous ce pacte fédéral, avaient eu au moins la prudence de nous réserver, dans le Canada qu'il s'agissait de créer, un asile où pourraient se réunir quelquefois sans danger les amis de notre nationalité, un asile sacré au sein duquel nous pourrions, à l'ombre protectrice de la nouvelle constitution, parler français et exprimer des sentiments français.
"Oui! On nous disait en 1865: "La province de Québec restera française, et placée au centre de la Confédération dont elle sera le coeur, elle pourra défendre les intérêts français disséminés d'une extrémité à l'autre du pays; et si jamais un des siens est persécuté dans le coin le plus reculé de ce grand pays, elle pourra faire entendre sa voix puissante et écraser l'oppresseur.
"Nous avions nos inquiétudes et nous les manifestions hautement... Monsieur l'Orateur, j'étais un de ceux qui exprimaient des craintes, j'étais un de ceux qui croyaient que cette confédération, destinée à garantir nos institutions, notre langue, nos lois, et tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacré, que cette confédération tuerait nos dernières espérances, détruirait nos dernières illusions.
"Poussé par ces craintes, j'ai laissé le parti conservateur, avec lequel je m'étais identifié dans mes jeunes années. Ce fut une des grandes tristesses de ma vie. J'abandonnais des chefs pour lesquels j'avais du respect, je les abandonnais parce que je croyais, dans mon âme et conscience, que cette confédération qui prétendait garantir notre avenir n'était qu'un piège tendu à notre ignorance des affaires politiques, à notre ignorance du fanatisme de certains hommes de la politique canadienne..."
Tous les députés faisaient un silence attentif. Mercier touchait la plus grande question nationale, et Ton eût dit d'un chirurgien débridant une plaie.
"Hélas! Si j'en juge par les débats qui se font depuis dix jours, nous avons été bien trompés, nous avons été bien trahis!...
"Où donc est ce patriotisme des grands jours d'autrefois? Ou sont les traditions du parti conservateur qu'on nous a toujours représenté comme le véritable parti national? Quelle humiliation pour deux millions de Français! Le procureur général nous dit: "N'intervenons pas, de peur de nuire aux enfants de notre race!" Et là-bas, à Ottawa, les ministres fédéraux chargés de nous représenter disaient: "Ne résignons pas, car nous perdrons nos portefeuilles!"... Je proteste, au nom du peuple ca^ nadien-français, contre cet avilissement national qui humilie tous les hommes de coeur. Et ma protestation est l'expression fidèle des sentiments de tout le peuple, non seulement des libéraux, mais encore de la grande majorité des conservateurs. Tous seront profondément blessés de la chute dont nous sommes témoins ce soir; cette blessure faite au coeur de notre race saignera longtemps, bien longtemps..."
Taillon s'obstinant à répondre, en caressant sa barbe, que le Parlement provincial ne pouvait voter un blâme au gouvernement fédéral, Mercier répliqua qu'on avait bien exprimé un vœu en faveur de l'autonomie irlandaise. (1) Si l'on peut se prononcer sur des matières discutées à Westminster, on peut sans doute se prononcer sur des matières discutées à Ottawa. Il cita des légistes à l'appui. Flynn l'interrompit pour nier l'intérêt national des affaires du Nord-Ouest, dans la province de Québec. Et Mercier s'indigna:
/)Vn
"Avons-nous envoyé nos ancêtres dans les plaines du Nord-Ouest pour les ignorer, les abandonner, les oublier?... Regardez donc! Quand un Français souffre dans
(1) A la séance du 16 avril, l'Irlandais Carbray (Québec-Ouest), secondé par McShane, avait proposé un vote de félicitations à Gladstone qui se préparait à faire accorder le Home Rule à l'Irlande. La motion fut votée à la quasi-unanimité, malgré Evariste Leblanc, aux yeux de qui la Chambre sortait de son rôle. Gladstone répondit par un télégramme et une lettre dont les textes, lus à la Législature, se trouvent dans le compte rendu des débats publiés par Alphonse Desjardins pour 1886.
n'importe quelle partie du monde, la France envoie des soldats pour le secourir, quelquefois le venger. Lorsqu'un Chinois sera maltraité dans n'importe quelle partie du monde, vous verrez le Céleste Empire s'émouvoir et demander protection pour le malheureux. Et pensezvous que cette politique de non-intervention va réussir dans ce pays-ci? Vous pouvez la prêcher, hélas! dans l'Assemblée législative de Québec, et espérer que la majorité de vos collègues va vous approuver; mais allez donc mettre la main sur la poitrine du plus humble de nos Canadiens français, dans les campagnes ou dans les villes, et lorsque vous parlerez de non-intervention, son coeur battra comme celui d'un patriote. Il vous dira que c'est toujours l'affaire d'un homme de coeur de défendre son frère..."
Mercier exprimait là une de ses idées les plus nobles, et qui ne le quitterait jamais: assigner à la province de Québec un rôle de fédératrice et de protectrice de toutes les minorités françaises du pays. Il se rencontrait sur ce point avec Adolphe Ouimet, président de l'Association Saint-Jean- Baptiste de Montréal, qui voulait fédérer les sociétés canadiennes-françaises, du Nord-Ouest à /l'Acadie, de Québec à la Nouvelle-Angleterre et peut-être à la Louisiane. Honoré Mercier, député à la Législative de Québec, se sentait et se proclamait solidaire de Louis Riel, chef des Métis du Nord-Ouest:
y "On m'a reproché d'avoir appelé Louis Riel mon frère.
S J'aime mieux appeler Louis Riel mon frère que de faire comme certains hommes qui appellent les orangistes leurs frères... Je n'ai jamais eu honte d'un pendu quand il a été pendu pour l'amour de son pays. Je n'ai jamais eu honte d'un Delorimier, d'un Duquet, d'un Chénier; je n'ai jamais eu honte de mon père fait prisonnier en 1837 parce qu'il aimait son pays.
"Il faudrait que je fusse bien dégénéré pour avoir honte d'appeler Louis Riel mon frère. Louis Riel est mon frère par le sang, comme il est le frère de chacun de vous. Vous avez beau chercher à le renier, cet hom-
me-là, vous serez toujours forcé de vous rappeler la communauté du sang; avant longtemps vous serez obligés, bon gré, mal gré, de défendre sa mémoire. Car, souvenez-vous-en, un jour viendra où vos haines politiques disparaîtront, et vous retrouverez alors la place de votre coeur..."
Mercier cita longuement des opinions de députés et de journaux conservateurs, au lendemain de la mort de Riel, pour flétrir ceux d'entre eux qui maintenant reculaient. Il cita en particulier des articles du député de Bellechasse, Faucher de Saint- Maurice, parus dans le Canadien. Le 19 novembre, Faucher de Saint-Maurice avait écrit: "Un crime politique vient d'être commis. Riel est mort sur l'échafaud. Ce meurtre judiciaire comporte de plus une injure sanglante à notre race et à notre religion..." et, comme Tarte, Faucher de Saint-Maurice avait évolué: il refusait de voter la motion Garneau.
L'aube pointait lorsqu'à la fin d'un discours de plusieurs heures qui avait, comme celui de Laurier, atteint le sublime à dix reprises, Mercier termina — comme Laurier avait fait en lançant une strophe de Byron — en lançant à la volée des strophes brûlantes de Fréchette.
Le sort permettait à Mercier — ainsi qu'à Laurier — de concilier sa ferveur patriotique et l'avantage de son parti. Mais nous sommes moralement certain qu'il eût tenu, dans le cas contraire, un langage identique. Qu'un gouvernement libéral, au pouvoir en 1885, eût pendu Riel, et Mercier se fût révolté de la même manière. Il invoquait la fraternité du sang, l'appel de la race, l'exemple des patriotes, et les grands mots galvaudés retrouvaient leur magie, et les réalités millénaires de la race et du sang affluaient, reprenaient possession des cœurs, submergeaient les égoïsmes, chassaient des
résidus de combinaisons, de calculs. "Riel est mon frère, comme il est le frère de chacun de vous..." En tout autre lieu qu'une enceinte parlementaire, le discours de Mercier eût opéré des conversions. Quatre députés: Carbray, Faucher de Saint-Maurice, Caron et Asselin, répondirent à ce discours et combattirent la motion Garneau — rejetée par 43 voix contre 16. Garneau et Beaubien n'avaient entraîné que deux conservateurs: Benjamin Beauchamp (Deux-Montagnes) et Alfred Lapointe (Vaudreuil). Le libéral Cameron (Huntingdon) s'était séparé de son chef Mercier pour voter avec le gouvernement: et les deux autres libéraux anglais, Stephens (Montréal-Centre) et Whythe (Mégantic), s'étaient absentés pour ne pas voter contre leur parti.
L'Electeur imprima en caractères gras les noms des 34 "traîtres" canadiens-français, stigmatisés comme leurs confrères des Communes. La Presse et L'Etendard protestèrent contre une majorité servile. La Vérité déplora ce vote, et prédit un désastreux aboutissement du divorce entre le parti conservateur et l'opinion nationale: l'arrivée des libéraux au pouvoir. Par contre, le Journal des Trois-Rivières fut aussi satisfait que les ministériels purs:
"M. Mercier était parvenu à se convaincre qu'il n'avait qu'à se couvrir du drapeau de Riel pour se déguiser en chef politique sincère et honnête, qu'au moyen de ce truc il pouvait facilement escalader le pouvoir... Le vote lui a démontré que son enseigne d'occasion, bien que doublée du crédit de MM. Garneau et Beaubien, était encore trop transparente pour tromper les gens qui n'ont ni inclination ni intérêt à se faire exploiter au bénéfice de la plus grande gloire libérale."
A la Législative, les libéraux revinrent à la charge. Bernatchez proposa une motion de blâ-
me aux ministres provinciaux qui n'étaient pas intervenus pour empêcher la pendaison de Riel. Mercier l'appuya, mais Garneau. Beaubien, Beauchamp et Lapointe refusèrent de les suivre sur ce terrain. Ils avaient voulu blâmer les ministres d'Ottawa; ils ne pouvaient reprocher à ceux de Québec d'être restés à leur place; c'est en n'intervenant pas dans les affaires fédérales, dirent-ils, que le cabinet provincial évitera l'intervention d'Ottawa dans nos affaires. L'amendement Bernatchez fut repoussé par 39 voix contre 13. La Presse critiqua cette attitude de Garneau et de Beaubien; "Ils croient que leur tâche est finie..." L'Etendard ne voulut pas aller si loin; à ses yeux, l'intervention des ministres provinciaux dans l'affaire Riel eût constitué un beau geste, peut-être efficace; elle n'était pas obligatoire.
Le vote de Garneau. de Beaubien et de leurs amis n'indiquait pas un changement complet; il délimitait seulement leur action. Séparés de Chapleau, Langevin, Caron, et même du gouvernement Ross par l'affaire Riel, ils ne pensaient pas cependant abandonner leur allégeance conservatrice. Leur opinion était celle du Journal des T rois-Rivières et d'un grand nombre des anciens "castors".
Par contre, l'Anglais Cameron se séparait du parti libéral. Il exécuta sa manœuvre lors de la discussion sur le budget. Le gouvernement Ross prétendait couper court aux déficits annuels, et annonçait un excédent de recettes de $24,950. Shehyn contesta les chiffres du trésorier Robertson, nia l'existence d'un surplus et même l'équilibre du budget. Les résolutions Shehyn furent repoussées par 38 voix vontre 13. Cameron, votant avec la majorité, motiva son changement d'allégeance par l'affaire Riel. Il affirma que la population anglaise
de la province était unanime à réprouver la campagne de Mercier, dont elle commençait à suspecter le loyalisme.
La Minerve constata:
"Il est évident que M. Mercier va perdre l'appui de la masse des libéraux anglais de la province. Il l'aura richement mérité."
Là-dessus on apprit la mort de la veuve de Riel, ce qui raviva la blessure dans tous les cœurs canadiens. La Presse écrivit:
"Tous les Canadiens français sentiront une haine plus vivace pour les bourreaux qui ont frappé deux victimes à la fois."
Et elle promit l'affection et l'appui de la province de Québec aux enfants de Riel.(1)
Mercier revint à la charge, en juin, en réclamant l'amnistie pour les Métis. On lui opposa la même réponse: l'affaire est du ressort fédéral.
(1) En 1936, nous fîmes à l'Ecole Normale Jacques- Cartier de Montréal une conférence sur les répercussions de l'affaire Riel dans la province de Québec. Une discussion s'ensuivit sur ce point: Qu'étaient devenus les enfants de Riel? Qu'était devenu, en particulier, son fils? Plusieurs vieux professeurs de l'Ecole prirent part à la discussion, entre autres M. Napoléon Brisebois, secrétaire de la Société Historique de Montréal. Les faits suivants semblent bien avoir été établis:
Le fils de Riel fut élevé dans la province de Québec, sous le nom de Jean Monette. Honoré Beaugrand et le notaire Pelland, qui s'intéressaient à lui, le firent entrer à l'Ecole Normale Jacques-Cartier. Il montra peu de dispositions et partit au bout de quelques mois. C'était, malgré sa forte stature, un garçon lymphatique, peu intelligent et buveur. Il n'acheva point ses cours. Il mourut de tuberculose à Québec, ou dans la région de Québec.
D'autre part, au cours des débats sur le fonds de pension des instituteurs, Mercier fit une déclaration ambiguë, que l'on interpréta comme un vœu en faveur de l'enseignement primaire laïque. Les instituteurs possédaient un fonds de pension depuis 1856. En 1880, on avait admis le principe d'ajouter une allocation de la Province aux retenues opérées par les instituteurs sur leur traitement. En 1886, le projet du gouvernement renforça ce principe, en constituant une retraite aux instituteurs (à 56 ans d'âge et dix ans au moins de services). Aux yeux des ultramontains, cette mesure achevait de transformer les instituteurs en fonctionnaires; c'était un pas vers la main-mise de l'Etat sur l'Ecole, qui constituait, avec la franc-maçonnerie, l'obsession de Tardivel. Pour cette raison, le régime Ross-Taillon ne paraissait pas idéal au directeur de la Vérité, loin de là; mais Mercier et le parti libéral lui semblaient encore plus suspects. Aussi quand Mercier parut souhaiter une mesure plus complète que celle du gouvernement, le Journal des Trois- Rivières, le Courrier du Canada et la Vérité montrèrent les dents. Mercier offrit bien vite une mise au point. Il répéta ses propres termes du 22 janvier 1883: "N'oublions pas qu'une instruction athée peut faire des socialistes et des révolutionnaires, mais non d'honnêtes citoyens et des patriotes dévoués." Il ne dissipa qu'à demi la méfiance de Trudel et de Tardivel. Ce dernier en revenait à son souhait de mettre un ultramontain à la tête du mouvement national:
"Si les vrais conservateurs voulaient se réveiller, et ramener à la tête des affaires provinciales des hommes comme MM. de Boucherville et Angers, nous pousserions franchement à la roue.
"...Nous refusons de travailler à faire arriver M. Mercier au pouvoir à Québec, parce que nous voyons en lui
un partisan déclaré d'une funeste erreur en matière d'enseignement."
Dans le Courrier de Saint-Hyacinthe, de La Bruère, qui avait blâmé vigoureusement le cabinet fédéral à la mort de Riel, publia un éreintement de Mercier, traité d'ambitieux sans principes, "à la carrière parsemée d'inconséquences grossières, de contradictions flagrantes".
Mercier n'en reprit pas moins, à la belle saison, sa campagne d'assemblées. A la mi-juin, il convoqua une assemblée à Sainte-Marguerite, dans le comté très "bleu" de Dorchester. Le député Charles-Alexandre Lesage y vint, entouré de L.-G. Desjardins, Tarte, Thomas Chapais, Arthur Dansereau. Louis-Georges Desjardins se retrouvait avec Tarte, dont il s'était séparé pour ne pas combattre Chapleau, lors de la vente du chemin de fer du Nord. Du côté "national", Mercier était accompagné par François et Charles Langelier, François- Xavier Lemieux, Charles Fitzpatrick et Louis-Philippe Pelletier, ancien condisciple de Thomas Chapais auquel il avait disputé, au collège, les lauriers scolaires. Louis-Georges Desjardins, homme d'ordre, ne croyait pas à la sincérité de Mercier; il l'accusa carrément cThypocrisie. Il cita des libéraux notoires, des Anglais, qui, tels Stephens et Whythe, n'avaient pas bougé en faveur de Riel; plus encore, à Ottawa, MacKenzie et Cartwright n'avaient-ils pas voté contre la motion Landry? Et Desjardins se plaignit que Mercier réservât ses foudres aux abstentionnistes bleus, sans attaquer les abstentionnistes rouges.
Mercier l'interrompit. S'avançant au bord de l'estrade, il renia les libéraux anglais qu'on venait de citer, et somma Desjardins de renier à son tour, aussi nettement, le député Lesage. Desjardins re-
fusa; la foule le hua et fit à Mercier une ovation triomphale. L'effet était écrasant pour ses adversaires.
Devant les Chambres, le gouvernement Ross présenta diverses mesures. L'une des plus importantes substituait des subsides en argent aux subsides en terre accordés à diverses compagnies de chemins de fer.
La Province avait accordé aux compagnies six millions d'acres de terre ainsi répartis:
1,800,000 pour un chemin de fer de Matapédia au bassin
de Gaspé
850,000 " du Lac-Saint-Jean
700,000 " de la région de la Ri-
vière-Ouelle au Nouveau-Brunswick
480,000 " reliant le chemin de fer
des Piles à celui du Lac-St-Jean
450,000 " de Hull au village Le
Désert
360,000 " de Québec à la Malbaie
240,000 " de Louiseville à la ri-
vière Mattawin
208,000 " de Buckingham à Ayl-
win, comté d'Ottawa
180,000 " de Saint-Jérôme à Sain-
te-Agathe
120,000 " de la frontière au che-
min de fer de Boston à Concord
120,000 " " de Marieville à Abbots-
ford 80,000 " dans le canton de Went-
worth 80,000 " de Saint-Lin à Sainte-
Julienne 80,000 " du canton de Leeds,
comté de Mégantic, au Grand-Tronc 40,000 " " de Saint-Félix de Va-
lois à Saint-Gabriel de de Brandon 10,500 " de l'Epiphanie à l'As-
somption
Le projet ministériel, parallèle à une mesure du cabinet fédéral, rachetait aux compagnies les terres dont elles étaient plutôt embarrassées, à raison de 70 cents l'acre: 35 cents payables comptant et 35 cents quand la Province, à son tour, réussirait à vendre ces terres.
L'opposition vit dans ce projet un instrument de pression électorale. La Presse, décidément antiministérielle (la Presse de Sénécal!) dénonça "l'achat en grand des comtés". D'après Mercier, les embarras financiers de la province provenaient de l'extravagante politique ferroviaire inaugurée sous M. de Boucherville. Un tel projet impliquerait un nouvel emprunt, et considérable. D'ailleurs, nombre de ces compagnies ont forfait à leurs engagements et perdu leurs droits. Si le gouvernement ferme les yeux, viole la loi, c'est bien pour protéger des favoris et pour exercer une pression électorale.
Flynn répondit à Mercier. Gagnon proposa, pour le compte de l'opposition, de réduire les subsides aux lignes indispensables, comme le chemin de fer du Lac-Saint-Jean et celui de la Rivière-du- Loup à Edmundston. Le projet ministériel fut voté par 38 voix contre 17. La dernière session de la législature était terminée; le lieutenant-gouverneur Masson prorogea le 21 juin. L'Orateur Wurtele fut nommé juge à Hull.
Devant les Chambres, au moins, le gouvernement Ross s'était fort bien tiré de la tempête Riel. Non seulement Garneau et Beaubien n'avaient pas
entraîné de collègues dans leur dissidence, mais ils rentraient eux-mêmes dans la majorité; au contraire, en face de "la phalange conservatrice plus compacte que jamais", les libéraux avaient perdu Cameron; et Stephens et Whythe restaient hésitants. La Minerve exulta:
"M. Mercier remporte une gigantesque veste à la place du portefeuille qu'il avait entrevu dans l'ombre de l'échafaud de Regina. Les larmes de crocodile qu'il a versées sur le cadavre de son frère Riel ne lui ont servi de rien. Il revient bredouille, comme il reviendra des prochaines élections."
Car il fallait préparer des élections.
Un événement éclatant s'était produit tandis que s'achevait la session parlementaire. Au consistoire du 7 juin, Mgr Gibbons, de Baltimore, et Mgr Taschereau, de Québec, furent élevés à la pourpre cardinalice. Il n'y avait encore eu qu'un seul cardinal en Amérique, celui de New-York; les deux nominations du 7 juin étant simultanées, Mgr Taschereau, premier cardinal canadien, pouvait être considéré comme le second en Amérique. Au consistoire du 13 juin, les évêchés de Montréal et d'Ottawa furent érigés en archevêchés.
Ottawa était la capitale fédérale. Montréal, la plus grande ville du Canada, était la pépinière de prêtres et de religieuses la plus féconde de tout le continent. Des Montréalais se demandèrent si cette reconnaissance de l'importance religieuse de la ville ne présageait pas la fondation d'une université indépendante. Sur ce point, ils se trompaient sans doute; les amis de Laval enregistraient comme un nouveau succès la nomination du cardinal Tasche-
rcau. Mais l'événement dépassait en portée la querelle universitaire. Il consacrait aux yeux du monde chrétien l'importance du Canada, et de la province de Québec en particulier. D'ailleurs, si l'élévation du cardinal couronnait les démarches de prélats britanniques, l'érection d'un archevêché d'Ottawa couronnait les démarches persistantes de l'épiscopat canadien-français, solidement uni sur ce point. Le vicariat apostolique de Pontiac se rattachait à l'archidiocèse d'Ottawa, non à celui de Toronto. Il en serait tout probablement de même du vicariat apostolique du Témiscamingue, s'il se créait un jour. Rome s'en tenait au principe en vertu duquel l'Eglise universelle adapte sa discipline, dans les divers pays, à la langue et aux mœurs des fidèles. Et Mgr Duhamel, prudent et discret, en bonnes relations avec le gouverneur général et les ministres fédéraux, défendait les droits des Canadiens français dans les contestations ecclésiastiques.
Toute la province, qui depuis un an n'avait eu que des motifs de tristesse et d'indignation, se réjouit. Elle se réjouit de la promotion accordée à Mgr Fabre et à Mgr Duhamel, et bien plus encore de l'éminente dignité décernée à Mgr Taschereau. L'archevêque de Québec aurait siège et droit de vote au conclave!
Québec pavoisa spontanément. Le canon de la citadelle tonna. De tous les articles publiés alors, celui de Thomas Chapais n'est pas seulement le meilleur par la forme; il exprime fort bien la fierté de Québec, de la province, du pays même. Il évoque les débuts religieux de la colonie, Mgr de Laval dont la juridiction était contestée, et qui subit tant de tracasseries. Et il mesure le chemin parcouru:
"L'évêque de Québec n'est plus un pauvre vicaire
apostolique à qui l'on dispute sa juridiction, et qui doit lutter à la fois contre l'espace, l'ignorance et la barbarie. C'est un prince de l'Eglise, un des collaborateurs de cet illustre Sénat qui fait les papes sous l'inspiration de l'esprit divin, et qui, uni au Pontife Suprême, est l'administrateur et le directeur de l'empire spirituel du monde.
"C'est un grand spectacle que celui auquel nous assistons depuis trois jours... Le Canada, qui entre aujourd'hui dans le concert des grandes nations catholiques, donne en ce moment au monde l'exemple d'un pays où l'Eglise et la patrie célèbrent avec le même élan et le même enthousiasme un mémorable événement religieux.
"Honneur à Léon XIII qui nous a conféré cette gloire, dont le pur éclat rayonnera dans nos annales. Honneur à Mgr Taschereau, cardinal-archevêque de Québec, par qui nous vient cette faveur insigne, et dont le nom déjà historique acquiert un nouveau titre au respect de la nation canadienne. Honneur et reconnaissance à cette Eglise romaine, qui nous a enfantés à la vie religieuse, qui nous a servi de boussole lorsque les nuages de l'adversité assombrissaient notre horizon, et avec laquelle nous voulons rester perpétuellement et indissolublement unis, jusqu'à la consommation de nos destinées terrestres."
Une délégation d'échevins montréalais alla présenter les hommages de la ville au cardinal. Conduite par le maire Beaugrand. elle comprenait Grenier, Préfontaine et Beausoleil, au catholicisme presque aussi douteux que le sien. Taillon, Mercier, Stephens et McShane accompagnèrent cette délégation. Par contre, aux Trois-Rivières, le maire Malhiot fit rejeter une adresse de félicitations, ce qui provoqua mille commentaires et une grande excitation dans la cité de Laviolette.
Le corps législatif présenta une adresse au cardinal qui, dans sa réponse, insista sur les excellentes relations de l'Eglise et de l'Etat:
"Assez souvent, durant mes fréquents voyages à Rome,
j'ai eu l'occasion de m' entretenir avec de hauts personnages sur les rapports qui existent entre l'Eglise catholique et les autorités civiles, surtout dans cette province. Ils m'ont souvent exprimé leur admiration de la saine liberté et de la protection dont nous jouissons sous l'égide de l'Angleterre. Plusieurs d'entre eux ont manifesté le désir que cet état de choses fût le partage de toutes les nations chrétiennes. Ce qui les a surtout frappés, c'est cette superbe concorde qui fait la base de notre système d'éducation, dans lequel l'Eglise et l'Etat se prêtent un appui mutuel afin de former de bons chrétiens et de bons citoyens."
Les félicitations, les manifestations, les fêtes — enfin des fêtes! — se succédèrent pendant trois bonnes semaines. Le 29 juin, le comte Charles Gazzoli, superbe dans son uniforme de garde-noble avec un casque à panache noir, remit à Mgr Taschereau la calotte cardinalice apportée de Rome dans une cassette lamée d'or et d'argent. Encore ne faisait-il qu'annoncer pour le mois suivant la venue d'un ablégat pontifical qui apporterait la barrette. On fixa au 21 juillet les plus grandes fêtes, auxquelles la remise de la barrette donnerait lieu.
Il y eut toutefois un incident. Le gouvernement anglais hésitait à laisser connaître le concours apporté au projet cardinalice. La publicité comportait des avantages — auprès des Canadiens français — mais aussi des inconvénients — auprès des Anglo-protestants. Lord Salisbury écrivait à sir John: "Je ne m'opposerais pas — au contraire — à ce que les Canadiens français sachent qu'ils ont eu notre active sympathie dans cette affaire. Mais nous avons ici de bien curieuses gens, qui se scandaliseraient peut-être si vous entriez dans des détails. Et je ne crois pas que le duc de Norfolk tienne à ce qu'on discute publiquement son influence en quelque sorte occulte..." (l) Sir John et
ses collègues pesèrent-ils le pour et le contre, pour conclure à l'urgence de se concilier l'opinion canadienne-française, blessée par la pendaison de Riel? A la clôture de l'année scolaire de la succursale Laval, Chapleau prononça un discours, et il dit: (2)
"Ce n'est un secret pour personne, et c'est un sujet de légitime satisfaction pour tout le monde, que le Saint-Siège a reçu, dès l'hiver dernier, l'expression officieuse de la satisfaction qu'éprouverait le gouvernement de Sa Majesté si la haute dignité de prince de l'Eglise était conférée à Sa Grandeur Monseigneur Taschereau... Au mois d'octobre, on me demanda confidentiellement de faire faire des démarches pour obtenir le concours du gouvernement anglais auprès du Saint- Siège pour obtenir la nomination d'un cardinal canadien, dont il était question à Rome. Je n'eus pas la moindre hésitation à m'adresser à sir John-A. MacDonald pour lui demander son appui dans cette affaire, appui qui augmentait d'importance par le fait que sir John se rendait alors en Angleterre. J'en conférai longuement avec lui. Le premier ministre me dit alors que c'était une heureuse idée, que cette nomination ferait honneur au Canada, et ne pourrait qu'augmenter son importance aux yeux des autres pays... Je m'occuperai de cette question à Londres, ajouta-t-il. Au mois de décembre, j'écrivis à sir John, le pressant de nouveau d'activer les choses, et j'eus le plaisir d'apprendre que le meilleur vouloir et la plus précieuse coopération nous étaient acquis de la part de ceux dont nous recherchions le concours..."
On trouva Chapleau indiscret; d'aucuns lui reprochèrent d'exagérer son rôle, de se constituer un "capital politique" avec la nomination du cardinal Taschereau, de l'exploiter en faveur du gouvernement "pendard". Le Star, le journal protestant
1. Documents remis par sir John à Mgr Taché. Copie authentique envoyée par Mgr Taché aux Jésuites, aux archives du Collège Sainte-Marie à Montréal.
2. La Minerve, 26juin 1886. Le texte figure aussi dans le recueil des discours de Chapleau publié en 1887.
qui se piquait d'être le mieux renseigné sur les questions catholiques, interviouva Chapleau. Quelques démentis et mises au point s'entre-croisèrent; les faits rapportés par le secrétaire d'Etat restaient exacts.
Langevin avait fait accréditer Malhiot et Bourbeau par le Foreign Office lors de leur mission en faveur de Mgr Laflèche. Chapleau avait fait intervenir le même Foreign Office en faveur de Mgr Taschereau. La démarche patronnée par Langevin avait échoué; la démarche sollicitée par Chapleau avait réussi. Comment ne pas considérer l'élévation de l'archevêque de Québec comme une victoire pour le camp de Laval? Le cardinal compléterait-il cette victoire en obtenant du Saint-Siège la mission définitive de régler l'affaire des biens des Jésuites? Un ancien recteur du collège Sainte-Marie, le Père Lopinto, Napolitain d'origine, de teint, de caractère, rentré dans son pays natal pour raisons de santé, s'employait à l'empêcher. Il sonda les cardinaux, les prélats romains. A son tour, Mgr Jacobini aborda la question auprès du Saint-Père. Léon XIII lui répondit: "Les Jésuites du Canada font la guerre à l'Université Laval, et par là au Saint-Siège, qui la soutient pour avoir unité d'enseignement catholique. Je n'en suis pas content. Laval a consenti de grands sacrifices. Elle a envoyé des professeurs se former ici, sous Mgr Satolli (grand théologien et ami du Pape)... Pourquoi attaque-t-on la doctrine de Laval? Si elle est fausse, mauvaise, qu'on le dise et qu'on le prouve... Mais quant aux biens des Jésuites, c'est une autre affaire. Les Jésuites ont de grandes raisons, au moins d'équité, et le Saint-Siège en tiendra compte, certainement. Ce n'est pas moi qui les en priverai, si les Biens sont rendus. J'aime la Compagnie de Jésus qui m'a instruit, élevé. Je veux qu'elle pros-
père... C'est le Saint-Siège qui fera le partage des Biens. Laval ne fera pas ce qu'elle veut."(1)
"C'est le Saint-Siège qui fera le partage des Biens..." Voilà qui apportait dans le débat un élément nouveau, et de poids. Le Père Lopinto l'écrivit tout de suite à ses confrères du Canada.
Dans tout cela, un autre événement passa presque inaperçu: le départ du premier train direct de Montréal pour Vancouver, le 28 juin 1886. Le Pacifique-Canadien, dès le calme rétabli dans l'Ouest, n'avait pas perdu de temps. Le 7 novembre, tandis que la province de Québec n'entretenait qu'une pensée: empêcher la pendaison de Riel, Donald Smith avait posé le dernier boulon, dans les montagnes Rocheuses. L'entreprise ainsi menée à bien — l'une des plus grandes du siècle — consacrait, malgré tant de forces centrifuges, l'unité politique et économique du Canada. Le train du 28 juin emmenait cent cinquante passagers: le premier train de marchandises partit le 6 juillet. La Minerve écrivit: "Il est regrettable qu'un aussi grand événement n'ait pas été célébré de façon convenable."
Le gouvernement provincial n'avait pas annoncé la date des élections, mais on les croyait très prochaines; et de peur que le gouvernement ne les brusquât, l'opposition se mit tout de suite en campagne; ou plutôt, elle poursuivit et intensifia la campagne qui durait depuis l'assemblée du Champ de Mars, depuis la mort de Riel.
1. Lettre du P. Lopinto au Père Joseph Grenier, du 14 juillet 1886, aux archives du Collège Sainte-Marie, à Montréal,
A la fin de juin se tint à Montréal une grande convention des clubs libéraux, réunissant de cinq à six cents délégués. L'élan était, sans contredit, de leur côté. Trudel le constata: "En abdiquant tout rôle national, les conservateurs ont abandonné aux libéraux, sans ombre de contestation, le noble et salutaire devoir de sauver leur nationalité en glorifiant leur parti."
A la même heure, Mercier publia un manifesteprogramme. En voici les passages essentiels:
"...La situation est d'une triste simplicité.
"Notre province n'est plus respectée comme elle l'était naguère, parce que la majorité de ses représentants n'a malheureusement pas défendu son honneur, l'a sacrifié à l'esprit de parti. Les finances sont délabrées, et les déficits annuels paralysent le développement de ses ressources et compromettent son avenir; une dette énorme, née en l'espace de dix ans, absorbe le plus clair de ses revenus pour le service de ses intérêts annuels.
"Cette situation presque désespérée exige un remède prompt et énergique; et ce remède est l'union de tous les bons citoyens sans distinction de races ou de croyances.
"C'est la division, née de l'esprit de parti, qui a fait le mal; c'est l'union, née du patriotisme, qui le réparera.
"Après consultation entre un grand nombre de personnes honnêtes et éclairées, divisées jusqu'à ce jour en politique, il a été jugé opportun de convenir des bases sur lesquelles cette union si désirable peut s'opérer..."
Et voici le résumé du programme:
Considérant que le pouvoir fédéral, dont l'attitude a été si odieuse dans l'affaire Riel, empiète d'année en année sur l'autonomie de la province; et que nous voulons à Québec un véritable gouvernement, non un bureau aux ordres d'Ottawa;
1° — Maintien énergique de l'autonomie provinciale contre toutes les atteintes, directes ou indirectes.
2° — Décentralisation à tous les degrés, et extension des pouvoirs municipaux.
3° — Maintien de toutes les garanties, religieuses et autres, sur lesquelles est fondé notre système d'enseignement public. Direction pratique de l'enseignement dans la voie des études agricoles, techniques et professionnelles.
4° — Respect et protection à tous les droits des minorités.
5= — Adoption immédiate des moyens énergiques propres à améliorer la situation financière et à éviter la taxe directe.
6° — Economie des deniers publics. Arrêt des dépenses d'immigration et d'administration non indispensables, pour augmenter d'autant les octrois de colonisation. Réforme du système de comptabilité ministérielle, qui a donné lieu à tant d'abus.
7° — Amendement des lois et règlements sur les terres de la Couronne, dans un sens favorable aux colons.
8° — Meilleure réglementation du travail.
9° — Réforme judiciaire, afin de rendre les procès moins longs et moins coûteux.
Le manifeste-programme de Mercier parut dans la Presse du 30 juin, avant d'être communiqué à la Patrie, ce qui fit bougonner Beaugrand. La Presse approuvait d'ailleurs le programme:
"Nous n'éprouvons aucune hésitation, et aucun patriote n'hésitera, croyons-nous, à y adhérer... M. Mercier prend l'engagement solennel d'être fidèle à ce programme d'union patriotique. Nous acceptons sa parole avec confiance. Les libéraux seront d'accord avec nos amis pour le mettre résolument en pratique, sans en dévier et sans le dépasser, dans la Chambre prochaine. D'ailleurs, nos amis seront là; et s'il y a dans la nouvelle Chambre, comme nous y comptons bien, une forte majorité de patriotes, il y aura toujours assez de conservateurs dans cette majorité pour nous garantir contre des
fautes que nous n'avons aucune raison de prévoir et que nous aurons toujours le moyen d'empêcher."
Qu'allaient répondre les conservateurs nationaux?
Le Journal des T rois-Rivières déclara que le manifeste de Mercier, d'une médiocrité humiliante, portait le cachet de la fourberie libérale. Ce n'est, dit-il, qu'une revendication maladroite de doctrines pernicieuses. Gédéon Désilets prétendait critiquer de son propre chef, sans consulter son évêque, mais personne ne le crut. Par contre, Trudel et Tardivel, inflexibles sur la question Riel, se trouvaient entraînés, malgré leurs répugnances, à l'alliance avec Mercier. Désilets ayant supposé que les prêtres, fondateurs et lecteurs de L Etendard, ne suivraient pas leur journal, Trudel put affirmer que sur trois cents prêtres qui avaient contibué à la fondation de L'Etendard, "il n'y en a que quatre qui aient fait connaître leur dissentiment sur notre attitude vis-à-vis le gouvernement local; quant à notre politique vis-à-vis le fédéral, ceux qui ont déclaré différer avec nous ne s'élèvent même pas à ce nombre." Trudel reprochait encore au gouvernement Ross de vouloir substituer l'Etat à l'initiative privée — c'est-à-dire aux Sœurs — dans l'administration des asiles d'aliénés.
Tardivel, lui, était toujours hanté par le spectre de l'enseignement laïque, dont on attribuait le désir aux libéraux, et à bien des conservateurs tièdes en religion. Un de ses disciples fit alors paraître une brochure intitulée "L'Education, ou la grande question sociale du jour", qui reprochait au Conseil de l'Instruction publique son esprit moderniste et le choix de livres écrits par des laïcs au détriment des livres écrits par les Frères. D'après cette brochure, le Conseil de l'Instruction publique
entretenait l'état d'esprit exprimé par la déclaration Mousseau du 23 décembre 1882, qui traitait le clergé, en matière d'enseignement, comme l'auxiliaire — très précieux, sans doute, et très respecté, mais l'auxiliaire seulement — de l'Etat. Or le Comité catholique du Conseil de l'Instruction publique était composé, pour moitié, des évêques de la province. Si leur doctrine n'offrait pas à Tardivel toutes les garanties désirables, on imagine les hérésies que Mercier, chef d'un parti allant de L'Electeur à la Patrie, pouvait incarner à ses yeux. Mercier sourcillait quand Tardivel le pressait de répudier les deux mesures selon lui les plus odieuses du gouvernement Ross: la loi des asiles, et la loi qui "sous prétexte de leur accorder un fonds de pension, tend à transformer les maîtres et maîtresses d'école en fonctionnaires de l'Etat".
Seulement il y avait l'affaire Riel. Tardivel voulait exiger des candidats une promesse écrite et solennelle d'employer toute leur influence, aux élections fédérales suivantes, contre l'orangiste — franc-maçon — assassin de Riel, John-A. Mac- Donald. Cela conduisait bien au "parti national" de Mercier.
La Justice, qui avait d'abord distingué entre les responsabilités des deux gouvernements, celui d'Ottawa et celui de Québec, se laissa aussi entraîner à l'alliance avec Mercier. Le plus décidé du groupe était Louis-Philippe Pelletier.
Mais toute la presse anglaise se montrait hostile. Le Witness, théoriquement libéral, combattait la campagne de Mercier par fanatisme de race et de religion. Restait le Posf, organe des Irlandais catholiques. Son rédacteur en chef, Cloran, était tout dévoué à Mercier et lancé à fond dans le mouvement national; mais le Post appartenait à l'entre-
preneur J.-P. Whelan. Or Whelan construisait le Palais de Justice de Québec. Il sollicitait des avances du Trésor et diverses faveurs. On lui mit le marché en main. Il congédia Cloran, et le Post lâcha le mouvement national. La campagne de Mercier, presque sans appui du côté anglo-canadien, allait accentuer, par la force des choses, son caractère nationaliste canadien-français.
Quant à la presse ministérielle, de la Minerve au Canadien, sa tactique était toute tracée: représenter le "mouvement national" comme une reconstitution du parti rouge, sous le masque d'une croisade patriotique. Et dénoncer, comme trois ans plus tôt lors de la fameuse assemblée de Saint-Laurent, l'alliance "monstrueuse" des castors et des libéraux.
Avant d'annoncer la date des élections, le ministère voulut tenter une réconciliation avec l'élément castor, en appelant dans le cabinet le juge Angers, ou le juge Mathieu, ou le juge Routhier. Pagnuelo, intime de Taillon, s'entremit en faveur de ce projet. Il pria les chefs ultramontains ses amis, Beaubien, de Boucherville et Trudel, de ne pas étendre au cabinet provincial l'hostilité déclarée au cabinet fédéral. "Que diable! dit-il, les deux têtes du gouvernement de Québec, Ross et Taillon, sont des nôtres, même si l'exercice du pouvoir les a contraints à des concessions, à des prudences!" Mais il échoua devant l'inflexible Trudel: Pas de conciliation avec les amis des pendards!
La Justice approuva cette résolution (22 juin) :
"L'air est plein de rumeurs. On parle de rapprochements, de conciliation, d'offres de portefeuilles. Nous tiendrons pour immorale et inacceptable toute combinaison qui n'aurait pas pour base une entente commune et
bien arrêtée d'arriver, par tous les moyens légitimes, au renversement du gouvernement fédéral, et au châtiment des méfaits politiques de ces messieurs de la corde à Ottawa!"
y De sorte que la campagne électorale opposa ces deux groupes: du côté de l'offensive, conduite par Mercier, les libéraux canadiens-français, les conservateurs nationaux séparés de leur parti par l'affaire Riel, les ultramontains de Trudel et de Tardivel, et le journal populaire la Presse; du côté de la défensive, conduite par Taillon, le gros des conservateurs, les ultramontains de la région trifluvienne toujours unis autour de leur évêque, et la sympathie de la minorité anglaise.
Mercier tint une assemblée à Saint-Hyacinthe, le 21 juin. Il fut reçu par le maire Casimir Dessaulles, et entouré par un état-major libéral: François Langelier, François-Xavier Lemieux, Marchand, Jules Tessier, Ernest Tremblay. Mais la véritable ouverture de la campagne électorale se fit à Sorel, le 6 juillet.
L'assemblée de Sorel réunit des chefs libéraux: Laurier, Mercier, Poirier, David, Pacaud, Wilfrid Prévost, et des conservateurs nationaux: Georges Duhamel, le député Bergeron, les sénateurs Bellerose et Guévremont. Il faisait beau, et tous ces orateurs vinrent de Montréal par bateau. Laurier et Bellerose sur la passerelle du capitaine, Mercier, Duhamel et Bergeron accoudés à la rambarde sur le gaillard d'avant, scellèrent officiellement l'union nationale. Arrivés en vue du débarcadère, où des notabilités sorelloises les attendaient, les deux groupes ne se scindèrent pas, comme ils eussent fait autrefois. A l'assemblée, tenue en plein air, Laurier et Mercier parlèrent pendant plus d'une heure chacun, ce qui laissa peu de temps aux autres. Ils abor-
dèrent directement l'affaire Riel; et Mercier proclama l'alliance, née de ce drame, entre adversaires d'hier:
"Nos malheurs ont commencé le jour où les patriotes se sont tourné le dos. Il n'y a pas de différence entre un conservateur honnête et un libéral honnête. L'esprit de parti a fait tout le mal: réunissons-nous maintenant à l'ombre du drapeau national. S'il y a des pendards à Ottawa, il y en a aussi à Québec. Il faut des patriotes partout, et surtout à la Chambre... Ce n'est pas le chef du parti libéral qui parle, mais un Canadien qui donne la main à ses adversaires d'hier."
Bellerose, Bergeron et Duhamel approuvèrent Mercier, acceptèrent sa main tendue. Le vieux sénateur Bellerose fut même un des plus ardents.
L'alliance nationale ainsi scellée, Mercier se lança dans une campagne à fond de train, qui devait durer trois mois et demi, puisque les élections ne furent fixées qu'au 14 octobre. On fit trêve seulement pour les fêtes cardinalices de Québec, le 21 juillet.
L'ablégat pontifical chargé de remettre la barrette cardinalice à Mgr Taschereau était arrivé à Québec le 18. Les quatre archevêques du Canada: Mgr Lynch, de Toronto, Mgr Taché, de Saint- Boniface, Mgr Fabre, de Montréal, et Mgr Duhamel, d'Ottawa, vinrent à Québec pour les fêtes. On y vit aussi Mgr Grandin, Mgr Langevin, Mgr Antoine Racine, Mgr Dominique Racine, Mgr Moreau, Mgr Gravel, Mgr Lorrain et plusieurs évêques de l'Ontario et des provinces Maritimes. Archevêques, évêques, vicaires généraux, chanoines en rochet, participèrent à la grande procession qui défila sous une série d'arcs de triomphe. Avec eux défilèrent les sociétés nationales, les corporations, les congrégations, les conseillers municipaux, la
presse, le collège des médecins, la chambre des notaires, le barreau, l'Université Laval, les députés, les conseillers législatifs, les juges, des sénateurs et députés fédéraux. Auprès de François Langelier, en redingote et chapeau haut de forme, marchait Beaugrand, en toge de soie bordée d'hermine, vêtement de cérémonie que le maire de Montréal arborait dans les très grandes occasions. Les Québécois, vexés, réclamèrent pour leur maire un costume aussi beau que celui du maire de Montréal. La voiture du cardinal ne pouvait plus contenir les gerbes accumulées.
Cinquante mille personnes participèrent aux fêtes. Il y eut une grand'messe, un Te Deum, un banquet de cinq cents couverts (et parmi les convives, J.-J. Ross, Taillon, Chapleau, Laurier, Jean Blanchet, Lynch, François Langelier, P.-B. Casgrain, Guillaume Amyot) . Le soir, le cardinal et sa suite assistèrent au feu d'artifice tiré sur la terrasse. Les plus belles résidences restèrent illuminées toute la nuit; on remarquait celles du juge Taschereau, de sir Narcisse Belleau, d'Hector Langevin, de François-Xavier Lemieux, d'Owen Murphy — et même celle de Tardivelî
L'Electeur du lendemain signala que le clergé du diocèse des Trois-Rivières n'avait eu à la fête que deux représentants, dont le vénérable M. Boucher, curé de Louiseville. Mais cette quasi-abstention — ni la belle toge du maire Beaugrand — n'atténuait pas le succès, le triomphe de Québec. Car c'était bien l'archevêque de Québec, le diocèse de Québec, la ville de Québec, qui se trouvaient élevés, de manière éclatante, au-dessus des autres évêques, des autres diocèses, des autres villes. Dans sa rivalité avec Montréal, Québec avait perdu bien des joutes, surtout dans le domaine économique;
mais elle prenait d'un coup sa revanche, dans le domaine spirituel. Les Québécois, aristocrates de la province, considèrent un peu les Montréalais comme des parvenus. Montréal accapare les bureaux du Grand-Tronc, les élévateurs à grain, soit; Québec a l'Université — la seule université catholique! — Québec a le cardinal, primat du Canada! Les transparents tendus en travers de la Grande Allée proclament: "Rome et Québec!" Et parmi les commentaires des journaux, sous la plume de Tarte comme sous la plume de Thomas Chapais, revient cette exclamation comme un leit-motiv: "Québec est fier!"
"Québec est fier! écrit Tarte:
"Québec qui a été et restera le boulevard de la foi en Amérique, Québec qui a été l'honneur du drapeau français, a vu dans ses murs, le 21 juillet, le délégué du Saint-Siège, les archevêques, les évêques, les prêtres, les habitants, les dignitaires et les hommes principaux des différentes races du pays. Ils sont venus s'incliner devant Son Eminence le cardinal Taschereau..."
Après la trêve en l'honneur du cardinal — ou en l'honneur de Québec — la campagne électorale reprit, avec un épisode sur le terrain fédéral.
Pierre-Basile Benoit, député de Chambly aux Communes, s'était fait nommer surintendant du canal de Chambly. Il fallut le remplacer: et l'élection fut fixée au 30 juillet. Les conservateurs présentèrent Isaïe Jodoin, les libéraux présentèrent Raymond Préfontaine; et cette élection fédérale se trouva englobée dans la campagne provinciale, dont elle fut le galop d'essai. Mercier seconda Préfontaine.
Le jour de la présentation des candidats, le 23 juillet, Laurier et Chapleau se trouvèrent opposés,
à Longueuil. Laurier ne voulut parler que de l'affaire Riel, dans ce comté "si patriote en 37". sur "ce sol classique de la liberté canadienne ". Pendant que Chapleau prononçait son discours, des électeurs, au milieu des hourrahs. lui mirent un grand portrait de Riel sous le nez; d'autres lui lancèrent des morceaux de corde. Chapleau n'aurait pu achever sans l'intervention de Laurier, s'avançant sur l'estrade: "Je considérerai comme une insulte à moi-même tout ce que vous ferez pour empêcher M. Chapleau de parler."
Le Journal des Trois- Rivières soupçonna, derrière Préfontaine, "la petite phalange rouge de la Patrie"; mais Trudel. tout en déclarant qu'il eût préféré un conservateur national, soutint Préfontaine. La Presse (de Sénécal!) le soutint aussi.
Jodoin fut surtout aidé par Tassé et par Cornellier (qui, au lendemain du 16 novembre, paraissant avec Mercier et Bergeron sur les marches de l'Hôtel de Ville de Montréal, s'était écrié: "Les députés de Québec sont tenus de venger ce crime!") mais trois de leurs anciens camarades de combat. Bergeron. Duhamel et Louis-Philippe Pelletier, firent campagne pour Préfontaine. Ces conservateurs notoires marchaient la main dans la main avec Mercier. L'ardeur de Duhamel, la réelle valeur de Pelletier, l'aplomb de Bergeron — député populaire, surnommé dans son comté "le Beauharnois Boy" — enfin l'approbation de Bellerose et de Trudel, apportaient à Mercier un renfort considérable et lui conféraient bien titre et fonctions de chef national. La Minerve exhiba des textes du Temps, le journal éphémère de Mercier, qui, le 13 septembre 1883, par exemple, avait tracé ce portrait du gros Bergeron: "Ignorant comme une buse, effronté comme un page, ce curieux indigène
n'hésite jamais à se faufiler dans les assemblées publiques, parmi les hommes de valeur, dans le but de passer pour quelque chose. Il affirme à tout hasard des absurdités que les compères lui soufflent à l'oreille.. ." La Minerve rappelait aussi à Trudel, périodiquement, la conférence de Mercier sur Laberge, du 10 décembre 1884: "L'école politicoreligieuse, voilà l'ennemi..."
Bergeron passa outre en riant. Trudel but le calice, offrant son sacrifice à Dieu et à la patrie. Le curé Tassé, de Longueuil, frère du curé Tassé de Sainte-Scholastique, et comme lui ultramontain combatif, fit campagne ouverte pour Préfontaine. Celui-ci fut élu. C'était un siège gagné. Cependant Trudel jugea la majorité insuffisante, et L'Etendard dénonça comme traîtres à leur race les partisans de Jodoin.
Chapleau, interrogé par le Star, attribua en partie la défaite à une vengeance des castors, furieux des services qu'il avait rendus à la cause de Laval, contre Victoria, furieux de leurs défaites à Rome, auxquelles lui, Chapleau, se glorifiait d'avoir contribué.
Quoi qu'il en fût, l'élection fédérale de Chambly stimulait les "nationaux" dans la campagne provinciale, déclenchée de Hull à Gaspé. Pacaud était l'organisateur-trésorier des nationaux. Tarte fut l'organisateur-trésorier des ministériels. Tarte et Thomas Chapais cherchèrent à détacher les ultramontains des libéraux. Le Canadien et le Courrier du Canada, discernant des tendances révolutionnaires dans le mouvement national, brandirent de nouveau les mandements, les circulaires ou déclarations des évêques. Thomas Chapais, dans le Courrier du Canada, rappela aux castors qu'en vertu du Programme Catholique de 1871, entre un
candidat libéral et un conservateur indésirable, on devait, non pas voter pour le libéral, mais s'abstenir. Au temps du Programme, dit-il, en cas de dissentiment sur un point ou sur un homme, on restait tout de même conservateur avant tout. On aurait eu honte de préparer les voies au régime des Mercier, des Laurier et des Laflamme.
Mais Mercier était lancé à fond de train, lancé à la conquête de sa province. Chaque jour le voyait dans une nouvelle paroisse, chaque semaine dans un nouveau comté. Ses lieutenants, épuisés, se relayaient, prenaient du repos. Son cocher, courbaturé, n'en pouvait plus; lui, résistait aux déplacements, au surmenage des cordes vocales, aux rasades de cidre, aux tournées de whisky. Il brossait sa moustache d'un revers de main, saisissait sa valise bourrée de papiers, et préparait en voiture de nouveaux discours. Il lançait des défis au premier ministre. Il apparaissait à l'improviste dans les piqueniques organisés par ses adversaires: souvent même, il arrivait avant eux sur le terrain qu'ils avaient loué. La jeunesse le suivait — la jeunesse hantée par la vision d'un Canadien français au gibet. Des adolescents, brisant leurs traditions de famille, adhérèrent au parti libéral, définitivement, en haine des "assassins de Riel". D'après la presse conservatrice, Mercier traînait avec lui une troupe de braillards, individus louches recrutés dans les tripots, chargés de l'applaudir, de le porter en triomphe, et d'imposer silence à ses adversaires. C'est qu'en bien des endroits, en effet, les candidats conservateurs ne purent parler. On leur lançait des bouts de corde; on les sommait de désavouer les "assassins de Riel".
Tarte, Tassé, Thomas Chapais, Louis-Georges Desjardins, soutinrent vainement l'ordre social.
Les bleus étaient acculés à la défensive. Leurs meilleurs combattants furent Cornellier et Leblanc, que L'Electeur appelait "les deux engueuleurs du parti bleu", et surtout Taillon.
A Montréal, Taillon seul faisait tête. Il se démenait tant que sa longue barbe en tremblait. Encore sa situation personnelle était-elle épineuse, car il se trouvait aux prises, dans Montréal-Est, avec David, qui soulevait les patriotes. Pagnuelo, chauve au front large, au menton volontaire, soutenait parfois son ami Taillon. Mais Louis-Philippe Pelletier l'attaquait, ardent, acharné, pathétique. Un jour, sur l'estrade, il prit Taillon par le bras pour l'adjurer de blâmer l'exécution de Riel.
Les ultramontains se divisaient, avec Pagnuelo dans un camp et Trudel dans l'autre. L'Etendard reprochait de plus belle au gouvernement sa loi des asiles, à laquelle il attachait une importance démesurée, une importance de symbole. Les Sœurs de la Providence n'admettaient pas une loi infirmant leur contrat en cours ;et leur avocat était le jeune Gustave Lamothe, associé de Trudel. Dès le vote de la loi, la Sœur Saint-Amable, Supérieure générale, et la Sœur de l'Immaculée-Conception, Secrétaire générale, avaient protesté auprès du Conseil des ministres. Puis, le moment venu d'appliquer la loi, les incidents s'étaient multipliés entre les Sœurs et le bureau médical. Le 24 août 1885, un notaire signifia, au nom des religieuses, un protêt régulier aux membres de ce bureau. Ceux-ci insistèrent, invoquant la loi; mais la loi ne peut guère contre la résistance d'une communauté de femmes. Les incidents furent quotidiens. Les membres du bureau médical interdirent aux Sœurs de recevoir des aliénés en leur absence; les Sœurs passèrent outre. On se bombarda de rapports, de ré-
clamations, de mises au point. Après plus d'un an de ces hostilités, le bureau médical renonçait, la loi restait inopérante. Et L'Etendard, soutenant les Sœurs, tournait ces incidents contre le gouvernement Ross. Pour faire lâcher prise à Trudel, ou simplement pour le ridiculiser. Tarte, dans le Canadien, fit allusion à ses déboires conjugaux. Louis- Philippe Pelletier secourut Trudel en lançant, dans la Justice, des allusions analogues à l'adresse de Tarte. L'article, intitulé "Les reptiles de la presse", n'était pas signé. Tarte fit irruption au bureau de la Justice, pistolet en main, et cherchant l'auteur de l'article pour lui fraca... ca... casser la tête! Par bonheur, Pelletier n'était pas là. Un jury d'honneur arrangea les choses, et le directeur du Canadien reçut le surnom de Pistolet-Tarte, qui lui resta quelque temps.
Mais Trudel et Pelletier, L'Etendard et la Justice, n'étaient pas seuls à encourager la résistance des Sœurs. Mgr Laflèche et d'autres membres de l'épiscopat, en particulier Mgr Moreau, de Saint- Hyacinthe, rejetaient aussi la loi des asiles et approuvaient les Sœurs. Et les libéraux — ou les nationaux — invoquaient, dans l'affaire des asiles, le témoignage des évêques. qu'ils récusaient dans l'affaire Riel. Le gouvernement Ross allait-il perdre l'appui de l'épiscopat?
Le premier ministre se défendit de transgresser la volonté des évêques. Il se fit délivrer par le cardinal Taschereau (14 septembre 1886) une sorte de certificat: la loi des asiles de 1885 ne viole pas les immunités ecclésiastiques, et la loi concernant le fonds de retraite des instituteurs ne recèle aucun principe condamnable. La thèse condamnée par le Syllabus, dit le cardinal, est celle qui attribue à l'Etat la direction exclusive de l'enseignement;
mais il ne faut pas en conclure que l'Etat doit se désintéresser de l'Ecole. Et de rappeler l'admiration des autorités romaines pour le système d'enseignement de la province.
Ross fit publier cette réponse, en ajoutant, par l'intermédiaire du Journal des T rois-Rivières, qu'il modifierait la loi des asiles si les évêques le désiraient. Et le Canadien affirma (15 septembre) : "Comme par le passé, l'épiscopat est avec nous, parce qu'il sait que notre parti représente les traditions de respect des droits de l'Eglise qui nous ont toujours guidés." Ce que la presse libérale et conservatrice-nationale contesta comme une imposture, doublée d'une profanation.
Un autre organe "castor", le Nouvelliste, suivait la même voie que le Journal des Trois-Rivières, et restait absolument bleu. Les libéraux le neutralisèrent par une manœuvre audacieuse. Des affidés montrant patte blanche, ou plutôt bleue, se firent embaucher à la rédaction, gagnèrent l'associé d'Eugène Rouillard, et insérèrent des articles anodins, inoffensifs, au lieu des articles combatifs du rédacteur en chef. Une semaine avant l'élection, l'escamotage était complet: Rouillard quittait la place dont l'ennemi s'était rendu maître. Il comptait en appeler aux tribunaux, mais d'ici là vendanges (électorales) seraient faites. Le Nouvelliste mourut de ce coup, peu après les élections, à l'âge de dix ans.
Les ultramontains se divisaient, un assez grand nombre suivant Trudel et L'Etendard. Quelle serait l'attitude des conservateurs qui avaient voté la motion Garneau et refusé d'appuyer la motion Bernatchez, refusé de rendre le gouvernement provincial solidaire du fédéral? Louis Beaubien (Hochelaga), Garneau (Québec-Comté), Beauchamp
(Deux-Montagnes) et Larochelle (Dorchester) ne voulaient ni se rallier tout à fait au gouvernement Ross ni adhérer au parti national et accepter Mercier pour chef. Louis Beaubien avait décliné l'invitation des nationaux d'intervenir en faveur de Préfontaine dans l'élection de Chambly. Par contre, A. -G. Bourbonnais, dans Soulanges, se présentait comme "national"; Georges Duhamel dans le comté de Laprairie et Louis-Philippe Pelletier dans celui de Témiscouata étaient très engagés dans le parti national, avec Mercier pour chef et les libéraux pour soutien.
Beaubien fut approuvé par le député fédéral de son comté, Alphonse Desjardins, mais blâmé et même combattu par Georges Duhamel. Sa première assemblée rue Saint-Laurent, le 1 2 août, hachée par les cris de "Pendard!" et le chant de la Marseillaise, se termina par une bagarre. Le jeune avocat libéral Rodolphe Lemieux fit ses débuts à cette assemblée. Les libéraux et les conservateurs, chacun de leur côté, opposèrent un candidat à Beaubien. Cela divisait les voix conservatrices, et Beaubien, qui représentait le comté depuis la Confédération, se retira.
Comme il est humain, les ministériels ressentaient moins l'opposition naturelle des libéraux que la "félonie" des conservateurs nationaux. Contre ces "traîtres", ils bandèrent leurs forces. Pierre Garneau surtout, ancien ministre du cabinet de Boucherville, était à leurs yeux un déserteur; et les conservateurs d'Ottawa ne lui pardonnaient pas sa motion de blâme contre le gouvernement fédéral, présentée à la Législative. Chapleau et Tarte jugeaient expédient d'oublier; mais Caron, en froid avec Garneau, insista et emporta la décision. Il fit opposer à Garneau dans Québec-Comté, un fort
candidat, Thomas-Chase Casgrain, et dit, à l'assemblée conservatrice où cette décision fut prise: "Je ferai tout ce qui est humainement possible pour assurer le succès de mon ami M. Casgrain." On n'épargna rien pour faire battre Pierre Garneau; on y dépensa, de l'aveu de Tarte, plus de dix mille dollars. Landry parla en faveur de Tom- Cbase Casgrain.
Mais Mercier, au pas de charge, de comté en comté, marchait de succès en succès. Il parla dans quatre-vingt-dix assemblées. Partout on criait le nom de Riel. Les ministériels publièrent une brochure intitulée "Le gouvernement de l'honorable J.-J. Ross et sa politique d'économies et de progrès", où l'on répétait que le gouvernement Ross avait tari les déficits annuels. Mercier contesta cette affirmation, comme il avait fait en Chambre. Mais la plus grande partie de ses discours était consacrée à l'affaire Riel — le "feu de paille" qui embrasait la province depuis plus d'un an! A l'évocation des refus de Chapleau et du gibet de Regina, la voix de Mercier tremblait de colère, et ses auditeurs revivaient le drame historique — les flaques de sang, le simulacre de tribunal, les ministres inexorables, la potence — jusqu'à l'hallucination. La campagne atteignit une violence inouïe: partout des bagarres, des yeux pochés, des assommades. Quelques fauteurs de désordre se mêlèrent aux "patriotes". On promenait le drapeau tricolore au chant de la Marseillaise: ça et là, des conservateurs notoires furent assiégés dans leur maison, sommés de renier leurs chefs, et molestés. Le whisky coulait ferme, à cette époque, en période électorale, ce qui aggravait les choses. Le clergé s'effraya: la loi des asiles lui parut moins dangereuse que le chant de la Marseillaise. Tarte, plus églisier que jamais, put écrire dans le Canadien:
"La hiérarchie catholique ne prend pas une part active aux élections; mais ses sympathies connues, son opinion exprimée dans les limites de sa dignité, sont pour l'électeur autant de phares lumineux sur lesquels il aime à diriger sa marche. Les passions ont de la puissance, mais la réflexion a invariablement son tour. L'électeur ne peut pas manquer de se dire en lui-même que le parti en faveur duquel l'Episcopat est unanime doit offrir nécessairement de sérieuses garanties."
Mercier parut à Montréal-Est, où David, secondé par les jeunes avocats libéraux comme Calixte Lebeuf et Rodolphe Lemieux, se battait contre le plus brave des chefs conservateurs: Taillon. Mercier arrivait à Montréal-Est, le quartier populeux et frondeur funeste à Georges-Etienne Cartier, à l'issue d'une étourdissante randonnée à travers la province. Il avait un élan, une assurance, un ton de victoire. Les jeunes gens le suivaient toujours, fourbus, un éclat de fièvre dans les yeux. Cette campagne devait laisser une forte empreinte sur toute la génération qui entrait alors dans la vie active. Mercier n'en appelait pas aux libéraux, mais aux "patriotes". Au marché Papineau, David répéta: "Je ne suis pas le candidat des libéraux, mais celui de tous les patriotes." David manquait de puissance, mais il brûlait de foi patriotique. Il évoquait les grands ancêtres — ceux de 37.
Aux yeux des Anglais aussi, cette campagne rappelait les jours de 1837. Des journaux ontariens rapprochèrent Mercier de Papineau, et le menacèrent d'un sort analogue. A Montréal même, la Gazette de Thomas White fut très violente contre Mercier, représenté comme un démagogue. A Québec, le Chronicle déclarait l'ancien maire Owen Murphy, candidat dans Québec-Ouest contre Carbray, traître à la race anglaise, parce qu'il suivait le rielliste Mercier "notoirement hostile à tout ce qui est anglais". Par contre, le Witness cessa de
combattre les libéraux, et Cameron, sollicitant sa réélection dans Huntingdon, reprit les couleurs libérales sans devenir pour cela rielliste. Laurier, qui maniait aisément la langue anglaise, parla dans les cantons de l'Est en faveur des "nationaux". De son côté, Chapleau intervint en plusieurs endroits, notamment dans le comté de Bellechasse, en faveur de Faucher de Saint-Maurice, à qui les nationaux opposaient Charles Langelier.
Les défis et les menaces de la presse anglaise stimulaient les patriotes. L'Electeur insistait:
"Que pas un ne l'oublie. Voter pour le gouvernement Ross, c'est voter pour les fanatiques qui, après avoir trempé leurs mains dans le sang de l'un des nôtres, menacent aujourd'hui les Canadiens français et les catholiques de cette province de les asservir brutalement. Le cabinet local a en effet identifié sa cause à celle de sir John. Il a ouvertement épousé les intérêts des Langevin, des Caron et des Chapleau, et chaque élection gagnée par ses candidats sera considérée comme une réhabilitation des infâmes qui, après avoir poussé les Métis au désespoir et les avoir provoqués à la révolte, les ont ensuite exterminés, spoliés ou jetés en prison, puis ont tué à petit feu Riel et sa malheureuse épouse..."
A Montréal, le comité du parti national était installé aux bureaux de Geoffrion et Cie, place Saint-Lambert. Dans la rue, le soir du 14 octobre, la foule attendait les résultats sous la pluie et le vent. Les premiers rapports annoncèrent la victoire de David, qui dut paraître à la fenêtre; il était enroué; Rodolphe Lemieux harangua la foule à sa place. On entonna la Marseillaise; on échangea des horions avec les ministériels qui stationnaient devant les bureaux voisins du Monde; et l'on hissa un transparent avec cette inscription; "Riel est vengé!"
A ces élections du 14 octobre, le gouvernement réussit à faire battre les trois vedettes des conservateurs nationaux: Pierre Garneau, Louis-Philippe Pelletier et Georges Duhamel. Robertson, imbattable dans Sherbrooke, était réélu par acclamation. Flynn gardait Gaspé; Blanchet gardait la Beauce; Nantel gardait Terrebonne; L.-G. Desjardins gardait Montmorency; Leblanc gardait Laval; Faucher de Saint-Maurice battait Charles Langelier et gardait Bellechasse. Le conservateur Nérée Duplessis, succédant à François Désaulniers, gardait le comté de Saint-Maurice. Des conservateurs battaient aussi Stephens et Whyte qui s'était abstenus sur la question rielliste. C'étaient à peu près les seuls succès du gouvernement. Pour le reste, il ployait sur toute la ligne. L'opposition libérale, gardant tous ses sièges à l'exception de ceux de Stephens et Whyte, emportait encore de haute lutte une vingtaine de comtés. David enlevait Montréal-Est à Taillon. Owen Murphy enlevait (par quelques voix seulement, il est vrai) Québec- Ouest à Félix Carbray. Edmond Lareau enlevait le comté de Rouville à Etienne Poulin. L.-P.-P. Cardin enlevait le comté de Richelieu à Léon Leduc. Autour de Mercier revenaient Marchand, Turcotte, McShane, Shehyn, François-Xavier Lemieux, Gagnon, Boyer, Robidoux, Cameron.
L'opposition, doublée en nombre, devenait légèrement plus forte que le parti ministériel. Le petit groupe des cinq conservateurs nationaux: Beauchamp, Lapointe, Larochelle, Ferdinand Trudel (Champlainj et Bourbonnais, détenait la balance du pouvoir. En se portant à droite ou à gauche, ils décideraient de la majorité. Or les ministériels les avaient fort dénigrés et combattus. Tarte écrivit encore à leur adresse, dans le Canadien: "Nous aimons mille fois mieux le triomphe du
parti libéral que le succès de la clique d'ambitieux déçus qui a déserté le drapeau à l'heure de la bataille et du péril." Au contraire, Mercier, dès l'annonce des résultats, s'empressa de déclarer: "Je ne veux pas former un ministère libéral, mais bien un ministère national." Et trente-cinq députés signèrent un "round-robin" se déclarant hostiles au gouvernement Ross(1).
Le digne Trudel avait beau jurer qu'il n'avait pas mené la campagne pour conduire M. Mercier au pouvoir, c'est là qu'il faudrait en venir.
La session devait s'ouvrir à Québec en janvier. Dans l'intervalle, on sentit l'approche des élections fédérales; et Laurier ouvrit sa campagne à Saint- Roch, le 4 novembre, dans un enthousiasme indescriptible. Il protesta une fois de plus contre le traitement infligé aux Métis et la pendaison de Riel. A cette assemblée parlèrent les Langelier, Fitzpatrick, Pacaud, Pierre Garneau qui se dit plus national que jamais, et Louis-Philippe Pelletier qui souscrivit à cette déclaration et protesta contre la guerre de corsaires faite par le gouvernement Ross aux conservateurs nationaux. Nous n'abandonnons pas nos convictions, dit-il; nous sommes
1. Un round robin est une déclaration au bas de laquelle les signatures sont disposées en cercle, afin qu'on ne puisse deviner qui a pris l'initiative et signé le premier. La liste des 35 signataires jut publiée par l'Electeur du 28 octobre et aussi par l'Etendard. Ce sont: Pilon, Sylvestre, Morin, Boyer, Bazinet, Gagnon, Forest, Lemieux, Laliberté, Bernatchez, David, McShane, Lafontaine, Tessier, Rinfret, Murphy, Cardin, Martin, Mercier, Marchand, Turcotte, Shehyn, Demers, Gladu, Bisson, Rocheleau, Robidoux, Lussier, Brassard, Lareau, Trudel, Girouard, Larochelle, Deschênes, Bourbonnais.
toujours prêts à suivre le chef du parti national (cris de la foule: Vive Mercier!), quitte à nous séparer de lui ensuite, si l'on vient à ne plus s'entendre.
Laurier fut aux Trois-Rivières le 8, avec son ami David, tout fier d'avoir remporté une victoire électorale après quatre échecs, et Louis-Philippe Pelletier. Pour l'anniversaire de l'assemblée du Champ de Mars, le comité national, sous les signatures de Mercier, Trudel, David, Duhamel, Poirier, Cloran, Ernest Tremblay, Calixte Lebeuf, etc., convoqua une assemblée, également au Champ de Mars, pour le 21 novembre. Mais l'évêché fit savoir qu'elle tombait dans la catégorie des assemblées interdites le dimanche par une circulaire récente, et l'on y renonça. La circulaire avait pour but d'interdire les assemblées politiques qui se multipliaient, après la messe, à la porte des églises, et dégénéraient parfois en rixes.
Le 24, Laurier tint une assemblée à Montréal, au marché Bonsecours. Mercier, David et deux conservateurs nationaux, Bergeron et Cloran l'encadraient. Encore un triomphe. Mercier rendait à Laurier et à ses amis, ainsi qu'aux conservateurs nationaux, le coup d'épaule qu'il avait reçu d'eux: le voilà reparti en campagne à travers la province. Il trouvait encore le temps de contester des élections devant les tribunaux.
En décembre se tinrent deux élections locales partielles. Alexis-Louis Demers, le député d'Iberville (type du député-cultivateur), était mort subitement une semaine après les élections du 14 octobre. Par ordre de Mercier, et malgré la mauvaise humeur de quelques libéraux, le comté d'Iberville, le plus "rouge" de la province, celui dont Laberge fut le premier député et qui n'a cessé d'é-
lire des libéraux, repêcha le conservateur national Georges Duhamel. Le comté de Montcalm repêcha Taillon, qui déclara: "J'ai perdu Montréal, mais j'ai gardé mon calme."
Pendant ces batailles, le ministère Ross ne démissionnait pas. Sa situation rappelait celle où s'était trouvé Joly après les élections qui suivirent le "Coup d'Etat" de Letellier: un très faible déplacement de voix ferait basculer d'un côté à l'autre une précaire majorité. Ross et Taillon purent espérer le ralliement de deux ou trois conservateurs nationaux. Et surtout, les conservateurs fédéraux, John MacDonald, Langevin et Caron, secondés par Tarte, poussaient Ross à garder son poste. Car ils craignaient que Mercier, au pouvoir, n'employât toute son influence contre eux aux élections fédérales. John MacDonald engagea le lieutenant-gouverneur Masson, dans des lettres confidentielles et pressantes, à tout faire en son pouvoir pour éviter cette "calamité': l'avènement de Mercier. Si Ross, fatigué et dégoûté, se retirait avant d'affronter la nouvelle Chambre, John Mac- Donald conseillait à Masson d'appeler, non pas Mercier, mais un autre chef conservateur. a>
Le lieutenant-gouverneur Masson n'approuvait guère cette tactique. Très impressionné par l'affaire Riel, il pensait encore à démissionner pour raisons de santé. John MacDonald l'en dissuadait, avec son adresse coutumière: ce serait déserter, m'abandonner au moment où j'ai le plus besoin de vous. Les habiles du parti envisageaient deux solutions. Langevin voulait rallier des dissidents en offrant un portefeuille à quelque "franc castor" ; Tarte re-
(1) Correspondence of Sir John A. MacDonald, publiée par sir Joseph Pope; lettre de MacDonald à Masson, du 8 décembre 1886.
prenait un projet de Tardivel: remplacer Ross par le juge Angers. Celui-ci avait du talent, de l'expérience, des sympathies parmi les ultramontains; et les années passées loin de la mêlée lui conféraient une sorte de sérénité propre à rallier des conservateurs nationaux. Car, distinguait Tarte, les trentecinq signataires d'une déclaration d'hostilité à Ross n'ont pas signé un acte de soumission à Mercier. Si Ross n'a pas la majorité, Mercier ne l'a pas sûrement; Angers — ou de Boucherville — l'aurait peut-être.
Le projet de rapprochement avec les ultramontains suscita une opposition à demi prévue: celle de Chapleau. Le secrétaire d'Etat ne pardonnerait jamais aux castors. Il écrivit à Nantel, son Emi-
nence grise
Ottawa, 23 octobre 1886.
Privée et confidentielle.
Mon cher Nantel,
...On me dit aujourd'hui que mon collègue des Travaux publics est prêt à accepter l'introduction d'un franc castor (pardon de cet accouplement indécent de mots) dans le cabinet local. Je me rends à l'instant à Montréal pour m'assurer du fait. Je connais votre opinion là-dessus, et je ne saurais mieux vous donner la mienne qu'en vous envoyant copie d'un article que je commençais à écrire quand j'ai appris cette rumeur. Qu'eii pensezvous? Si vous m'approuvez, écrivez à nos bons amis que la défaite a renversés, mais que le revers n'a pas abattus. Ce serait pour eux encore plus outrageant que pour vous.
Bien à vous,
J.-A. Chapleau.
P. S. — Mathieu, oui; Angers, passe, mais rien de la confrérie du grand vicaire.
(1) Archives privées de M. le sénateur Athanase David, gendre de G.-A. Nantel.
De leur côté, libéraux et nationaux réclamaient la démission de Ross, "qui se cramponne au pouvoir pour offrir son reste d'influence à Chapleau, Langevin et Caron dans les élections fédérales". Les conservateurs soutenaient que le lieutenantgouverneur doit obéir au gouvernement fédéral, qu'il représente. En réponse, L'Electeur reproduisit, le 1er décembre, le discours prononcé par Langevin aux Communes, au temps de l'affaire Letellier (12 avril 1878), pour établir que le lieutenant-gouverneur doit se soumettre au voeu populaire, traduit par la majorité parlementaire provinciale. Le Canadien et les autres journaux bleus donnèrent dans le panneau: ils ne reconnurent pas le discours de Langevin, et le critiquèrent.
Le 20 décembre, L'Electeur publia un manifeste, signé par trente-deux députés, qui sommaient le gouvernement Ross de démissionner, et s'engageaient "à voter sa déchéance à la première occasion, et à soutenir un gouvernement national". Le même jour, la Presse publia une déclaration identique signée par deux conservateurs nationaux: Ferdinand Trudel (Champlain) et Louis-Napoléon Larochelle (Dorchester) .
Le Canadien du lendemain eut une réplique singulière. Il publia une lettre écrite la veille par Ferdinand Trudel à son cousin le sénateur Trudel, interceptée par un postier et remise au gouvernement. Au cours d'une visite à Mgr Laflèche, le député de Champlain avait trouvé l'évêque "carrément rangé du côté de nos adversaires". Ferdinand Trudel avouait à son cousin que cette attitude, en risquant de dresser le clergé contre lui, rendait sa position critique, car son élection était contestée. Il terminait ainsi: "Qu'allons-nous faire si le clergé se tourne contre nous?"
Le Courrier du Canada publia aussi cette lettre; mais il exprima ensuite ses regrets, quand il la sut volée.
Cela souleva un beau tapage. Les nationaux crièrent "Au voleur!" mais reconnurent l'authenticité de la lettre. D'ailleurs le Journal des Trois- Rivières conseillait aux Canadiens français de ne pas se laisser leurrer par le mot "national" et de rester conservateurs; et personne ne doutait que ces articles fussent inspirés à l'évêché; on les croyait même écrits par l'abbé Luc Désilets, curé du Capde-la-Madeleine, vicaire général et ami fidèle de Mgr Laflèche.
Au lendemain de ces incidents, les Chambres furent convoquées pour le 27 janvier. Ross serait-il encore premier ministre? Mercier, Pacaud et les conservateurs nationaux réclamèrent de plus belle son départ. Enfin, une semaine avant l'ouverture du Parlement, on annonça la démission de Ross; Taillon se chargeait de former un nouveau gouvernement. Parfois plaisanté sur sa longue barbe ou sa voix de baryton, Taillon était estimé pour sa droiture, son intégrité. On admirait la sincérité avec laquelle il portait, depuis dix ans, le deuil de sa femme, perdue après quelques mois de mariage. Avec l'estime générale, Taillon possédait de l'expérience, de l'énergie, et l'amitié du lieutenantgouverneur. Mais un cabinet Taillon différait peu du cabinet Ross, représenté par Taillon à la Chambre. Et surtout, les "nationaux" ne se laisseraient pas frustrer de leur victoire.
Le 26, les députés nationaux venus de Montréal, Mercier en tête, furent reçus en triomphe à l'arrivée du train à Québec. Un défilé les accom-
pagna le long des rues pavoisées jusqu'à une estrade où ils prononcèrent des discours, malgré l'heure tardive. Les manifestations, d'un caractère un peu débraillé, se prolongèrent toute la nuit. La Minerve du lendemain écrivit: "Québec ressemblait à une ville en insurrection plutôt qu'à une capitale."
La sixième législature s'ouvrit le 27 janvier 1887. Il n'y avait plus que trois députés siégeant depuis la Confédération: Marchand, Robertson et Jacques Picard, député de Richmond et Wolfe. qu'on appelait "le père Picard"; partisan dévoué des ministres conservateurs qui s'étaient succédé depuis 1867, le père Picard parlait peu, mais applaudissait consciencieusement ses chefs. Sur la première banquette à gauche de l'Orateur siégeaient côte à côte: Mercier, Marchand, Shehyn, Gagnon, McShane et Cameron. Les conservateurs nationaux Duhamel, Ferdinand Trudel, Bourbonnais et Larochelle avaient rejoint Turcotte sur les banquettes transversales.
Les députés ni le pays n'avaient reçu aucun avis officiel d'un changement dans le cabinet provincial. Taillon se présenta devant la Chambre avec un ministère incomplet (Taillon, Jean Blanchet, Lynch, Robertson et Starnes) . Cela sentait l'effort bâclé et désespéré. Flynn avait soutenu Ross jusqu'au bout et partait avec lui.
Taillon. secondé par Robertson, proposa comme Orateur Faucher de Saint-Maurice. Mercier, secondé par Shehyn, proposa Marchand. C'était un bon choix puisque Marchand, ancien ministre du cabinet Joly, et député depuis 1867, était très au courant de la procédure parlementaire. Faucher de Saint-Maurice fut battu par 36 voix contre 26; et Marchand élu par 35 voix (lui-même s'abstenant) contre 27. Quand le greffier remit à Marchand
la sonnette traditionnelle, les députés de l'opposition se livrèrent à une explosion de joie, qui gagna les galeries.
Aussitôt Mercier fonça. Il demanda s'il y avait un gouvernement, oui, ou non; et si les ministériels d'hier avaient accepté leur défaite, oui ou non. Taillon, remettant les gloses à plus tard, proposa l'ajournement. Mais Mercier ne laisserait pas ajourner la Chambre sans recevoir d'explications. Il répéta sa question: "Y a-t-il un gouvernement? Et qui le compose?" Taillon refusa encore de répondre et maintint sa demande d'ajournement. Rejeté par 35 voix contre 28.
Il y eut alors un silence. Taillon tirait sa barbe alternativement de la main droite et de la main gauche, ce qui trahissait chez lui la nervosité. La Chambre attendait qu'il s'expliquât et qu'il agît... ou se démît. Taillon prétendit que le lieutenantgouverneur ne l'autorisait pas à fournir les explications demandées par M. Mercier.
Mercier: — Y a-t-il un gouvernement?
Taillon: — S'il n'y en avait pas, la Chambre n'aurait pas été convoquée.
Lynch essaya de défendre son chef. Mais Mercier menait le bal; il prononça un discours vigoureux contre ceux qui "usurpaient" le pouvoir depuis trois mois. Et il proposa lui-même l'ajournement, voté dans un brouhaha intense. L'excitation s'étendit dans les couloirs et même parmi la foule qui stationnait aux portes du Parlement.
Après Chapleau, Mousseau et Ross, Taillon était vaincu. Premier ministre depuis quatre jours, n'ayant en somme exercé que pendant vingt-quatre heures, il démissionna. Il s'était bien battu. Le
lieutenant-gouverneur chargea Mercier de former un cabinet.
Le premier soin de Mercier fut d'appeler, avec les chefs libéraux, des conservateurs nationaux. Il leur paya loyalement ses dettes. D'ailleurs il tenait à rester lui-même un "national". Pierre Garneau, dépourvu de siège en Chambre, devint conseiller législatif.
Le ministère fut ainsi constitué (29 janvier
Honoré Mercier, premier ministre et procureur général;
Pierre Garneau, ministre des Terres;
Georges Duhamel, solliciteur général;
Joseph Shehyn, trésorier provincial;
Ernest Gagnon, secrétaire provincial;
James Mc$hane, commissaire des Travaux publics;
David Ross et Arthur Turcotte, ministres sans portefeuille.
Shehyn, copropriétaire de la firme McCall, Shehyn et Cie (nouveautés en gros) et président de la Chambre de commerce de Québec, jouissait d'une réputation inattaquable. Riche, il possédait, en face du Parlement, la plus belle maison de la ville. Pierre Garneau ne le cédait pas à Shehyn en probité; sa parole engagée, toute signature paraissait superflue; il avait fait partie du cabinet de Boucherville, révoqué par le "Coup d'Etat". Ernest Gagnon était un travailleur à la rude écorce; Berthelot dessinait sa caricature avec une tête carrée. Georges Duhamel n'avait que trente-deux ans; maigre aux yeux vifs, au visage intelligent, aux joues creuses mangées par une barbiche noire, il était ardent et brillant; une âme de feu dans un corps frêle. McShane représentait l'élément irlandais, et David Ross l'élément anglais. Pendant ses
brefs débuts de ministre, dans le cabinet Joly, Mercier avait sympathisé avec David Ross, alors procureur général. Thomas Chapais, pour embarrasser Mercier, fit remarquer dans le Courrier du Canada que la minorité anglaise, possédant deux ministres dans le cabinet précédent, n'en obtenait plus qu'un. Mais Thomas Chapais connaissait la valeur de Mercier: dans son journal, il bataillait mordicus; en conversation privée,, il prédit à ses amis politiques un long séjour dans l'opposition.
Le curé Labelle. qui suivait de près la politique dans l'intérêt de la colonisation, avait contribué de son mieux à la réélection de Nantel. Il n'avait pas aimé la tournure générale de la campagne. "Ce sont les élections qui gâtent le plus notre peuple", écrivait-il à un ami; "On dirait, dans ces époques troublées, que, pour nos gens, la loi de Dieu qui règle la vie d'un chacun n'est plus la même(1)." Cependant il comptait sur Mercier, pour son œuvre, presque autant que sur Chapleau. Il frottait ses mains potelées en disant: "Avec Mercier à Québec et Chapleau à Ottawa, je vais faire de grandes choses!" Puis il ajoutait: "Ils ont joliment des défauts tous les deux!"
Les cinq nouveaux ministres qui durent se soumettre à la réélection furent réélus par acclamation (Mercier à Saint-Hyacinthe, McShane à Montréal- Centre, Shehyn à Québec-Est, Duhamel à Iberville, Gagnon à Kamouraska) .
Mercier avait quarante-sept ans. Il était infatigable. Ce bûcheur était en même temps un charmeur. Il subjuguait les foules, convertissait les auditoires rétifs, amadouait les curés méfiants; et
(1) Cité par l'abbé Elie Auclair: "Le curé Labelle", p. 84.
ses jeunes partisans se seraient jetés au feu pour lui. Doué d'un tempérament de fer, il goûtait la vie et savourait la joie du triomphe à pleine coupe.
Avec un chef de cette trempe, adversaire résolu du gouvernement d'Ottawa, la province allait plus complètement s'affranchir de la tutelle fédérale.
La victoire consolidée
Elections fédérales du 22 février 1887 — Débuts du gouvernement Mercier — Incorporation des Jésuites — Le voyage au Lac-Saint-Jean — Angers, lieutenant-gouverneur — Première conférence interprovinciale — L'affaire Paradis — "Le gouvernement est un gouvernement national."
Tandis que Mercier complétait sa victoire, se préparaient les élections fédérales, fixées au 22 février 1887. D'après les résultats des élections locales, les conservateurs se voyaient d'avance anéantis dans la province de Québec. John MacDonald craignait même une défaite dans l'ensemble du pays; afin de renforcer le cabinet, il rappela Tupper, qui représentait le Canada en Angleterre. La correspondance de MacDonald à cette époque prouve son inquiétude et celle de tous les conservateurs. Chapleau se ressaisit et leur rendit du cran. Il sut aussi manœuvrer, secondé par Tarte; enfin il retrouva, auprès d'une notable fraction de l'épiscopat et du clergé, le renfort qui avait rarement fait défaut à son parti.
On commença par racheter la Presse à Sénécal et à son gendre. C'est Langevin qui effectua l'opé-
ration; la Presse passa sous le contrôle de Clément Dansereau. ancien rédacteur au Monde. Puis Sénécal fut nommé sénateur. Le secrétaire d'Etat l'exigeait, avant de se mettre en campagne: sans cette nomination, pas de discours de Chapleau, pas de subsides de Sénécal! L'entrepreneur reçut le siège, encore vacant, de Rodrigue Masson. On se partagea ensuite l'organisation dans les trois districts: Chapleau à Montréal, Langevin aux Trois-Rivières et Caron à Québec. Enfin Tarte se réclama de l'autorité épiscopale: et le Journal des Trois- Rivières publia des articles d'allure dogmatique, s'appuyant sur les encycliques pour ostraciser le parti libéral. Il concluait ainsi l'un de ces articles:
"Qui ne voit que la condamnation d'une faute passagère, même très considérable si on veut, dans une province éfrangère, comme l'exécution de Riel, n'est pas à comparer, dans la conduite d'un peuple, avec le danger permanent d'une organisation puissante au service de mauvaises doctrines dans sa propre province, et dans une province isolée, mal entourée, qui ne peut attendre aucun secours d'ailleurs!"
Autour de Mgr Laflèche. les avis différaient. Georges Bourgeois, conservateur dévoué à Hector Langevin et fidèle à son parti, regrettait cependant que Monseigneur fût si sévère pour le grand élan patriotique qui avait suivi la pendaison de Riel. Il acceptait le point de vue de son ami Tardivel. Les Pères Jésuites faisaient confiance à Mercier, leur ancien élève resté leur ami; et le P. Grenier, professeur de théologie au Séminaire des Trois- Rivières, se livrait à une véritable propagande — mais sans convaincre le chanoine Cloutier. Les ultramontains de toute la province, qui n'avaient cessé de correspondre avec Monseigneur (pour les ultramontains, Monseigneur, c'était Mgr Laflèche, et nul autre) exprimaient des avis contradictoires.
L'abbé Dumesnil, comme le Père Grenier, demandait à Mgr Laflèche de faire confiance à Mercier et de ne pas rompre la vieille alliance avec Trudel et avec L'Etendard. Mais l'abbé Alexis Pelletier blâmait au contraire L'Etendard; et Mgr Taché exprimait le même avis dans ses lettres(1). L'archevêque de Saint-Boniface écrivait:
"Je regrette excessivement de dire que nos pauvres Métis — et vous savez si je les aime — ont bien mal agi. Fascinés par un fou criminel, ils sont allés à des extrémités que je n'aurais jamais soupçonnées, et si nous pouvions dire toute la vérité, il y aurait bien des étonnements; mais Vesprit de parti est tel en Bas-Canada, et les susceptibilités sont si vives ici qu'il est impossible de songer à faire connaître ce que d'ailleurs nous savons parfaitement."
Et encore:
"Trois mots pour vous dire... que je partage vos vues sur la situation politique."
Enfin, des intimes, tel le chanoine Cloutier, rappelaient à Monseigneur l'appui donné par sir Hector Langevin et sir Charles Tupper, qui avaient fait accréditer Malhiot et Bourbeau, lors de leur inutile, mais courageuse mission. Avec Mgr Taché, le chanoine Cloutier était le plus influent auprès de l'évêque dont il avait partagé les angoisses, fraternellement, intimement, aux heures pénibles de la division du diocèse: il le persuada sans peine qu'on ne pouvait rien attendre de bon d'un "parti national" composé en majorité de libéraux. Vous avez raison, disait Mgr Laflèche. Et il ajoutait: "Ah! les libéraux, je les connais, moi, 132!" car
1. Toute cette correspondance est à l'évêché des Trois- Rivières.
il s'était fabriqué cette expression "132" pour éviter de jurer dans ses minutes d'impatience.
Le Journal des T rois-Rivières s'efforça d'équilibrer l'influence de L'Etendard. En même temps, Mgr Laflèche interdit la lecture d'une petite feuille libérale publiée aux Trois-Rivières, la Sentinelle. Les journaux libéraux avaient la vie courte aux Trois-Rivières. La Concorde avait cessé de paraître en 1885; les chefs locaux du parti libéral, William Chagnon et Louis-Napoléon Langelier, fondèrent la Sentinelle, avec l'encouragement d'Arthur Turcotte. Cette petite feuille prétendit renouer la tradition de L'Avenir et du Pays — et, par gageure, dans le diocèse de Mgr Laflèche! Violente, irrespectueuse et presque grossière, elle provoqua l'interdit dont elle fut frappée. Les libéraux trifluviens songèrent à en appeler au cardinal Taschereau, mais il leur arriva ce coup imprévu: Mgr Gravel, à son tour, interdit la lecture de la Sentinelle dans le diocèse de Nicolet (circulaire du 21 novembre 1886). Et le cardinal lui-même n'avaitil pas été obligé, tout récemment, d'interdire la Lanterne, de Buies?
Puis éclata l'incident du 21 décembre: la publication de la lettre où Ferdinand Trudel écrivait à son cousin le sénateur qu'il avait trouvé Mgr Laflèche "carrément rangé du côté de nos adversaires". Et ce ne fut pas tout!
Hippolyte Montplaisir, le député fédéral de Champlain, en butte aux attaques des nationaux pour son vote contre la motion Landry, et fatigué de cette lutte, pensa quitter la politique. En prenant congé de ses électeurs, il voulut se justifier à leurs yeux. Avec l'autorisation des deux prélats, il fit publier par le Courrier du Canada (22 jan-
vier 1887) une lettre de Mgr Taché à Mgr Laflèche et une lettre de Mgr Laflèche à lui-même, approuvant son vote.
La lettre de Mgr Taché datait du 13 mars 1886. L'archevêque de Saint-Boniface écrivait à son ami des Trois-Rivières que, plusieurs députés le consultant (au cours des débats sur la motion Landry), il leur conseillait de ne pas voter contre le gouvernement de sir John(1\ Quant à la lettre de Mgr Laflèche au député Montplaisir, elle était toute fraîche: 17 janvier 1877. Mgr Laflèche disait:
"Je partage entièrement les vues de Mgr Taché, qui sont aussi celles de Mgr Grandin. Tout le monde conviendra que ces vénérables prélats sont les juges les plus compétents en la matière. Eu outre il me paraît évident que le mouvemeyit trop violemment et imprudemment soulevé par les passions politiques devient de plus en plus dangereux... Dans ces sortes de questions, les évêques peuvent être regardés comme les juges les plus compétents. L'histoire de notre pays est là pour nous dire que le peuple canadien n'a jamais eu à se repentir d'avoir suivi, en ces circonstances difficiles, l'avis des évêques, mais qu'au contraire le pays a grandement souffert quand on a mis de côté leur sage direction.
"Pour vous, mon cher Monsieur, vous avez sagement agi en suivant une opinion aussi solidement motivée, et soutenue par une telle autorité. Ceux de vos constituants qui voudront examiner la chose sans passions ni préjugés ne sauront vous blâmer d'avoir suivi en une circonstance si difficile et si critique l'avis de vos guides naturels."
Quel choc pour Trudel! Quel crève-cœur! Le voici diamétralement opposé à Mgr Laflèche! Tout autre que ce combattant eût été accablé. Cependant, Trudel ne perdait pas de vue ce qui, selon
1. L'original de cette lettre est à l'évêché des Trois- Rivières.
lui, résumait l'affaire Riel et consacrait sa signification profonde: l'exécution d'un Canadien français, réclamée par les Anglo-Canadiens quasi unanimes, malgré les prières et la volonté des Canadiens français unanimes. Trudel avait perdu à jamais toute confiance en sir John, et même dans la majorité anglaise du Canada. Il restait convaincu que ne pas venger l'affront du 16 novembre 1885, ce ne serait pas seulement subir une humiliation, mais consacrer l'abaissement de la race. En face de ses responsabilités de sénateur, de journaliste, d'homme influent, Trudel ne pouvait souscrire à cette déchéance. Alphonse Desjardins, Taillon, Pagnuelo lui-même, son compagnon de tant de luttes, avaient pris une autre voie. Mgr Taché donnait des conseils adverses. Et Mgr Laflèche se trouvait dans le camp ennemi! Une méditation douloureuse précédait chaque article de Trudel. Il se répétait: "La question n'a pas changé d'un iota depuis le 16 novembre 1885..." Il atténua la portée des conseils donnés par les évêques en les représentant comme de simples opinions privées. Et il attaqua furieusement Montplaisir, lui faisant payer sa déception. Trudel gardait au moins un disciple de choix, en la personne de Tardivel.
Mercier et Laurier firent encore leur campagne sur l'affaire Riel, et s'efforcèrent de maintenir l'alliance "nationale". C'est un conservateur rielliste, le libraire J.-A. Langlais, membre influent du Cercle Catholique, qui présida la principale assemblée de Laurier à Québec-Est. Bergeron parut aussi aux côtés de Laurier. Aux Trois-Rivières, on opposa Louis-Philippe Pelletier à Hector Langevin. Mercier ne rendait pas seulement à Laurier le coup d'épaule reçu aux élections provinciales. Il cher-
chait sa vengeance contre John MacDonald, qui avait tenté de lui barrer la route, à l'automne. Enfin, il soutenait son ami et associé Beausoleil, candidat dans le comté de Berthier. Cléophas Beausoleil et Honoré Mercier, anciens conservateurs devenus libéraux — francs libéraux, si l'on veut, mais de tendance nationale — s'accordaient au travail comme au plaisir. Avocat de bureau, plus fort sur la procédure que sur les plaidoiries. Beausoleil préparait la tâche de Mercier. Il passait les étés à Saint-Gabriel-de-Brandon, dans le nord du comté de Berthier, devenu plus populeux que le sud, et désireux d'arracher à Berthier, à Saint- Cuthbert, à Sainte-Elisabeth, la direction électorale. Mercier et Beausoleil promirent le chemin de fer, dès longtemps réclamé, de Saint-Félix-de-Valois à Saint-Gabriel-de-Brandon. Tous les candidats, tous les députés, le promettaient depuis des années, mais l'assurance de Mercier inspira confiance.
Mercier ne se borna point à soutenir son associé. Tout chaud de ses batailles personnelles, il repartit, à travers la campagne encore enneigée et dépouillée. Et l'équipe des jeunes libéraux et des jeunes nationalistes qui suivaient Mercier depuis un an continua de s'en donner à cœur joie. Ces jeunes gens voulaient achever de venger Riel. Leur élan n'était pas amorti.
Mais Chapleau conduisait la défensive. Les deux adversaires traditionnels se retrouvèrent face à face. Et Chapleau était encore superbe, éloquent et prestigieux. On aimait sa crânerie, ses envolées, ses grandes manières — son geste pour ôter son chapeau, tendre sa canne et entr'ouvrir sa pelisse. Il reconquit des cœurs.
Chapleau lança un manifeste aux électeurs de
Tcrrebonnc, dont il sollicitait les suffrages pour la dixième fois. Dans ce manifeste, il rendit l'hommage rituel au curé Labelle — qui le soutenait ouvertement — et promit de manière formelle le prolongement du chemin de fer de Montréal à Saint-Jérôme sur Saint-Sauveur, Sainte-Adèle, Sainte-Marguerite, Sainte-Agathe, etc. Il résumait encore, d'une manière saisissante, l'ensemble du réseau ferroviaire dont la province bénéficiait:
L'Intercolonial, qui nous relie aux provinces Maritimes et aux ports de l'Atlantique.
Le Grand-Tronc, qui entretient notre commerce avec les Etats-Unis.
Le Pacifique-Canadien, qui draine vers nous le commerce de l'Ouest.
Un jour ou l'autre, enfin, le pont de Québec recevra "comme dans un entonnoir" le trafic de ces deux géants: l'Intercolonial et le Pacifique. Chapleau promit de compléter ce réseau par un système de voies ferrées développant "le Nord", et attribua ce bel ensemble à la prévoyance et à la persévérance des gouvernements conservateurs.
Sur l'affaire Riel, le manifeste dit:
"Deux évêques que vous connaissez bien, Sa Grandeur Mgr Laflèche et Sa Grandeur Mgr Taché, tous deux apôtres, à différentes époques, dans le Nord-Ouest, et connaissant à fond la question des Métis qu'ils aiment de tout leur cœur, ont eu le courage, en face du torrent de calomnies et de persécutions déchaînées contre le gouvernement d'Ottawa, de dénoncer ces exagérations et de déclarer dangereux le mouvement trop violemment et imprudemment soulevé par les passions politiques. Ces prélats vénérés prétendent que le remède aux maux dont on peut se plaindre dans le Nord-Ouest n'est pas le renversement des ministères, et que, dans le cours de l'année dernière, les réparations déjà faites et la justice
rendue aux Métis ont rétabli la tranquillité et la confiance dans cette région. Ils vont jusqu'à dire que c'eût été une faute de renverser le gouvernement qui serait plus tôt prêt à faire le bien que d'autres qui n'ont pas les mêmes données..."
Ainsi Chapleau pouvait tabler d'un côté sur la reconnaissance du cardinal Taschereau, pour la part prise à son élévation, d'un autre côté sur les directives de Mgr Laflèche, dont il reproduisait les paroles dans son manifeste. Il comptait même sur la faveur de tout l'épiscopat, effrayé de la tournure "révolutionnaire" prise par la campagne rielliste, à l'automne. Tarte brandissant les lettres de Mgr Laflèche et de Mgr Taché, L'Electeur cria bien que le cardinal n'approuvait pas ces lettres, mais le cardinal était à Rome, et il laissa la bagarre se poursuivre sans lui. La Minerve put défier L'Etendard de citer un seul évêque approuvant sa conduite. Et Tarte put répéter, dans son journal et dans les assemblées: "L'épiscopat est avec nous!"
Le cran de Chapleau, l'habileté de Tarte et la volonté de Mgr Laflèche: tels étaient les matériaux de la digue élevée pour briser l'offensive des "nationaux", de Laurier, de Mercier, de Trudel et de Louis-Philippe Pelletier. Tarte évita de ranimer sa violente polémique de l'automne précédent avec la Justice. Sur son conseil, les ministériels ne renouvelèrent pas la faute de s'acharner contre les conservateurs nationaux, qu'ils gardaient l'espoir de rallier plus tard. Ils laissèrent élire trois d'entre eux par acclamation: Coursol (Montréal-Est), Dupont (Bagot) et Gigault (Rouville) .
La lutte continua dans soixante-deux comtés de la province. Les plus grandes colères se résor-
bcnt, à la longue, dans .les cœurs lassés. Partout on conspuait encore les "pendards", mais avec une violence atténuée. A travers ces derniers remous de l'affaire Riel, Tarte naviguait en maître pilote.
Dans le district de Montréal, Chapleau opérait, avec le concours des deux journaux les plus répandus, la Minerve et la Presse.
Dans le district des Trois-Rivières, Langevin combattait un adversaire redoutable, en la personne de Louis-Philippe Pelletier. Mais il se sentait soutenu par Mgr Laflèche. L'abbé Luc Désilets, curé du Cap-de-la-Madeleine, engageait le maire de sa petite ville, Hippolyte Montplaisir, à se raviser, à se représenter dans le comté de Cbamplain. Montplaisir hésitait encore. Mais Mgr Laflèche, consulté par un groupe de citoyens, répondit que M. Montplaisir, citoyen honnête et intelligent, chrétien pratiquant, député consciencieux, méritait en effet une réélection(1). En même temps, au Manitoba, Mgr Taché appuyait la candidature de Royal, au point de signer son bulletin de présentation.
L'Etendard et la Vérité s'étonnèrent — douloureusement — que Mgr Laflèche recommandât les partisans d'un gouvernement présidé par un "orangiste franc-maçon". Les bleus demandèrent qui avait nommé Trudel sénateur, sinon cet "orangiste franc-maçon". Ils attribuèrent à Trudel le secret désir d'imiter Joseph Cauchon qui, si longtemps chef et même doctrinaire conservateur, avait fini par entrer dans un cabinet libéral. L'influence, naguère considérable, exercée par L'Etendard et la Vérité parmi le clergé, baissa lorsqu'on vit ces journaux opposés à l'évêque des Trois-Rivières. Et