Documents scssionnels de la province de Québec
2. Mme F rancœur, ancienne secrétaire de L.-J. Forget, apporte quelques lumières sur ce point dans son petit livre : « Trente ans rue Saint-François-Xavier et ailleurs. •»
tion était Edmund-Arthur Robert. II est vrai qu'E.-A. Robert avait cédé à sa mère, Sarah Robert, ses droits à la succession parternelle ; mais on ne pouvait le croire étranger à la Beauharnois, dans laquelle il rentrerait, de toute façon, comme héritier de sa mère.
Tout se passait comme si la Beauharnois Light, Heat and Power — poussée par qui ? — jetait les yeux sur Montréal et nourrissait d'ambitieux projets. La Montréal Light, Heat and Power vit son monopole menacé. Son chef, Herbert Holt, présidait la Banque Royale du Canada, qui tenait le second rang des banques canadiennes, après la Banque de Montréal, et semblait aspirer au premier. (Elle absorba, en 1910, l'Union Bank, de Halifax.) Herbert Holt fortifia l'alliance entre la Montréal Light, Heat et la Shawinigan, avec l'appui de la Banque Royale. La Montréal Light, Heat porte son contrat de 23,000 à 63,000 chevaux-vapeur. La Shawinigan construit une nouvelle usine, deux nouvelles lignes de transmission, et son conseil d'administration, passant de neuf à douze membres, comprend un plus grand nombre d'administrateurs de la Montréal Light, Heat, à commencer par Herbert Holt. Avec J.-E. Aldred. Herbert Holt et Julian Smith, le conseil d'administration de la Shawinigan est constitué pour longtemps, et prêt à de grandes entreprises. Il devancera la Beauharnois et ses autres rivaux éventuels. Il conçoit le projet d'un formidable barrage dans le haut du Saint-Maurice. Les administrateurs de la Shawinigan en parlent à Jules Allard, ministre des Terres. Ils lui exposent l'ampleur du projet, et la certitude des résultats.
Or, aux débuts, au temps de Parent, la province, trop heureuse de recevoir des capitaux et d'abriter des industries, leur livrait pour presque rien des ressources inutilisées. Le progrès économique s'accusant, la province impose des conditions plus rigoureuses. C'est encore trop peu aux yeux des critiques. L'apostrophe de Bourassa devant la Commission présidée par le sénateur Legris, à la fin du régime Parent, résonne encore aux oreilles ministérielles : « Nous livrons pour presque rien des sources d'énergie dont personne ne peut encore prévoir la valeur. C'est le comble de la démence administrative ! » La nationalisation réussit en Ontario. La Commission hydroélectrique de cette province construit des centrales et des lignes de transmission, négocie des contrats avec les compagnies d'électricité. Elle éclairera prochainement la ville de Berlin ^ avec de l'électricité produite aux chutes du Niagara. Et ces succès, exaltés en Ontario par les partisans d'Adam Beck, font réfléchir des Québécois. La municipalisation a d'ailleurs réussi à Sherbrooke. Damien Bouchard, ancien échevin de Saint-Hyacinthe devenu greffier de la ville, et resté ingénieur amateur, entretient toujours deux marottes : la taxation des propriétés religieuses et la municipalisation de l'électricité. Le maire Payan, président président de la compagnie locale d'électricité, mais fort honnête homme, se laisse convaincre, sur le second point. Saint-Kyacinthe décide la municipalisation — c'est-à-dire la production d'électricité, pour fins publiques, en concurrence avec la compagnie locale. L'idée
1. Aujourd'hui Kitchener. Ce service fut inauguré le 11 octobre 1910.
de nationalisation, sous diverses formes, commençait donc à se répandre. Gouin interrompt le compte rendu de son collègue Allard : « Pourquoi le gouvernement ne construirait-il pas lui-même ce barrage ; ce serait un moyen de nous rattraper, par rapport à cette Hydro-Electric offerte en modèle. »
Après réflexion, consultation, se précisa le projet d'une Commission des eaux courantes de la province de Québec. Cette fois encore, Gouin reprenait, dans une certaine mesure, une suggestion de Mathias Tellier. La Commission n'irait pas jusqu'à l'exploitation hydraulique — jusqu'à la concurrence redoutée par les entreprises privées. Mais il y avait à jouer un rôle auxiliaire : l'étude et la régularisation du débit des rivières, dans la province. La force hydraulique est fonction de deux facteurs : le débit du cours d'eau et la hauteur de chute. Or le débit varie selon les saisons et les précipitations de pluie. Il arrivait à des usines hydroélectriques de subir des variations énormes dans leur production, entre les périodes de hautes et de basses eaux. D'où, difficulté des prévisions, irrégularité dans le travail et dans les fournitures, chômage à certaines périodes. La régularisation du débit des cours d'eau constituerait une véritable assurance contre le chômage. Des compagnies comme la Shawinigan avaient déjà construit, çà et là, de petits barrages, dans un but de régularisation. La Commission des eaux courantes construirait les barrages nécessaires pour retenir l'eau dans les périodes de crue et la relâcher dans les périodes d'étiage. Loin de les concurrencer, elle rendrait service aux compagnies.
Le projet était neuf, hardi, d'une importance évidente. Il venait à point. Tellier pourrait d'autant moins le combattre qu'il en avait lui-même préconisé les grandes lignes, et que la ville de Joliette, propriétaire d'un aqueduc et d'une petite centrale électrique, en attendait des avantages. Il critiqua cependant la forme du bill. Et qui appliquerait cette loi utile ? Un avocat, un ingénieur civil et un ingénieur forestier devaient composer la Commission. Lavergne n'y vit qu'un débouché pour caser des amis du gouvernement. Le poste de l'avocat n'est-il pas destiné au député de Saint-Louis, Godfroy Langlois, personnage encombrant, ami compromettant, dont sir Lomer Gouin cherche à se débarrasser d'une manière élégante ? Composez la Commission de spécialistes, demanda Bourassa : « Modifiez le projet ; nommez trois ingénieurs en hydrographie, en exploitation forestière, et ce sera bien. » Gouin accepta quelques retouches, proposées par le député de Joliette. Allard finit par accepter la suggestion du député de Saint- Hyacinthe, Godfroy Langlois ne siégerait pas à la Commission des eaux courantes. La loi fut votée. La Commission des eaux courantes devait rendre de ré«ls services.
La Loi Lavetgne — L'A.C.J.C. : le culte de Dollard guerre à la Loge L* Emancipation — Fin de la session provinciale.
D^autrcs mesures, proposées par le gouvernement ou par l'opposition, se discutèrent pied à pied parce qu'elles touchaient aux questions de doctrine. On pouvait craindre une recrudescence des disputes politico-religieuses. Le Soleil s'était plaint des curés ramassant des pétitions contre la marine. Le Devoir et L'Action Sociale dénonçaient la loge L'Emancipation. Le Pays répliquait vertement aux « dévots qui écoulent leur jus de haine dans le pieux journal de Québec ». Le Soleil et L'Action Sociale polémiquaient presque sans relâche. Les libéraux tenaient Mgr Paul-Eugène Roy pour un adversaire politique, pour un « bleu », ce qui n'était sans doute pas tout à fait exact. La famille de Mgr Roy était libérale, et lui-même n'avait pas de parti. Mais il s'était heurté à des autorités libérales dès le temps où, curé de Jacques-Cartier, apôtre de la tempérance, il demandait vainement au maire et premier ministre Parent la limitation du commerce des boissons. Et l'auxiliaire de Mgr Bégin était prompt et énergique. Il travaillait
tous les jours à L'Action Sociale, dont les débuts n'allaient pas sans difficultés financières. « S'il le faut, disait-il, j'engagerai ma croix pectorale. » La poste égarant des numéros de U Action Sociale et les banques hésitant à renouveler leurs avances, Mgr Roy et ses collaborateurs soupçonnèrent un sabotage d'inspiration politique.
Bourassa, dans le Devoir, s'était inquiété du caractère religieux ou laïque de l'école forestière. Armand Lavergne, à la Chambre, protesta contre la neutralité religieuse introduite à l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales, qui devait ouvrir ses portes à la prochaine rentrée scolaire. Le véritable promoteur de l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales était Honoré Gcrvais, le député de Saint-Jacques aux Communes. Honoré Gervais et Godfroy Langlois avaient appuyé Gouin dans sa révolte contre Parent, et le tenaient pour un libéral assez émancipé au point de vue religieux. Gervais recherchait le progrès de l'enseignement dans la province, avec assez de désintéressement pour négliger ses affaires personnelles. Mais il avait ses idées, ses convictions. Chevalier de la Légion d'honneur depuis peu, il admirait la France républicaine et l'enseignement laïque. Il souhaitait l'indépendance de l'Ecole, qui engagerait des professeurs européens — français et belges — au moins pour commencer. Les membres de la Ligue de l'Enseignement et les trois membres laïcs nouvellement nommés au Comité catholique du Conseil de l'Instruction publique, Paul-G. Martineau, Léonide Perron et Jules-Edouard Prévost, voulaient arriver à une université d'Etat, indépendante du clergé. L'établissement de l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales serait le premier pas
dans cette voie. La neutralité religieuse d'une école commerciale s'admettrait plus facilement que la neutralité religieuse d'un collège, par exemple. L'Ecole recevrait indistinctement des élèves catholiques ou protestants, et ne serait pas affiliée à Laval. Jean Prévost, et Lomer Gouin lui-même, approuvaient ce projet. Après sa rupture avec son chef, Jean Prévost s'empressa de mettre Armand Lavergne au courant. Or Gouin, premier ministre, répudiait — sans violence — le radicalisme vers lequel il avait incliné. Tout en maintenant, en principe, la neutralité religieuse de l'Ecole, il donnait à Mgr Bruchési les apaisements voulus, sur le choix des professeurs en particulier ; il allait jusqu'à la promesse d'une affiliation à Laval, après quelques années d'exercice. Bref, Lomer Gouin émoussait les attaques d'Armand Lavergne.
Le député de Montmagny passait d'ailleurs à un autre sujet, qui lui tenait à cœur. Il reprit son bill pour l'emploi obligatoire du français dans les services d'utilité publique. L'A.C.J.C. menait campagne. Un cchevin nationaliste de Montréal, Ernest Tétreau, après une rapide enquête dans les principaux services municipaux, présentait cette motion à l'Hôtel de Ville :
« Que le Bureau des commissaires soit prié de prendre immédiatement les mesures nécessaires pour assurer à la langue française tous ses droits dans l'administration des affaires civiques à l'hôtel d^ znlle et dans la cité, et que tout y soit écrit et imprimé dans les deux langues. y>
Le Conseil municipal vota la motion Tctreau par 20 voix contre 2. La Chambre vota la loi Lavergne à l'unanimité. Les grandes compagnies tentèrent de l'arrêter au Conseil législatif, et la Gazette, organe des gros intérêts commerciaux, poussa les cinq conseillers anglais à la résistance. Mais Némèse Garneau et Adélard Turgeon se joignirent à Thomas Chapais, et surent étayer leurs sentiments d'excellentes raisons. Némèse Garneau présidait la Compagnie de pulpe de Chicoutimi, dont l'animateur, Alfred Dubuc, grand et intelligent voyageur, croyait à l'utilité non seulement culturelle, mais commerciale, du français. La Commission de législation du Conseil approuva le bill par 13 voix contre 9. La Chambre haute adopta la loi Lavergne sans vote.
En 1906, quand la Lord's Day Alliance voulait imposer le repos dominical absolu, elle s'adressait au Parlement fédéral, en pensant qu'aucune législature provinciale n'oserait ou ne pourrait empêcher les grandes compagnies de faire travailler leurs ouvriers le dimanche. Et voici qu'en 1910, la législature de Québec prétend imposer l'emploi du français dans les services d'utilité publique ! Les grandes compagnies regardaient de haut le gouvernement provincial, et leurs conseils d'administration ne comprenaient pas, ou presque pas, de Canadiens français. La plupart ne partageaient point les bonnes dispositions régnant à la Shawinigan. Elles ne se croyaient pas au service du public, mais croyaient le public à leur service, et considéraient l'élément canadien-français comme un réservoir de main-d'œuvre. Elles jugèrent comme une brimade — comme une insolence ! — la loi votée sous l'inspiration du jeune Lavergne et de l'A.C.J.C. Les
administrateurs du Pacifique-Canadien, du Grand- Tronc, de la Montréal Light. Heat and Power, de la Bell Téléphone et des autres compagnies intéressées, avisèrent. Les uns voulaient ignorer la loi, d'autres voulaient l'attaquer devant les tribunaux. En cas de contestations juidiciaires, les grandes compagnies coalisées, qui rémunèrent des avocats à Tannée, disposeraient d'un fonds presque inépuisable ; et leurs adversaires reculeraient devant l'accumulation des dépenses... Mais Shaughnessy, président du Pacifique- Canadien, montra de la largeur d'espjit. Shaughnessy s'était bien entendu avec Tarte ; il s'entendait bien avec Gouin ; il vouait de l'amitié à Mgr Bruchési, et portait un intérêt sincère aux principales œuvres montréalaises, y compris l'Université Laval de Montréal. Il avait bien accueilli les démarches du sénateur Dandurand, insistant sur l'aspect pratique de l'emploi du français. J'obéirai à la loi, décida Shaughnessy, même si elle est inconstitutionnelle. Les administrateurs des compagnies tenant une conférence spéciale, Shaughnessy délégua l'un des fonctionnaires canadiens-français du réseau, E.-J. Hébert, petit homme nerveux et brillant, ancien secrétaire de Van Horne et resté l'homme de confiance de son successeur. Le prestige du Réseau aidant, Hébert gagna sa cause, en développant les arguments du sénateur Dandurand. Il démontra l'aspect pratique de la loi. Shaughnessy le félicita : « Well done, Hébert ! »
Victoire, victoire exaltante pour Lavergne, pour les nationalistes et pour l'A.C.J.C. La Presse eut beau insinuer que l'intervention amicale du sénateur Dandurand avait eu plus de portée, plus d'influence sur le résultat « que les trois ou quatre cent mille
noms de pétitionnaires demandant des mesures rigides et impérieuses », les membres de TA-CJ-C. attribuèrent tout le mérite à Lavergne et à leur propre société. Ces jeunes gens, indissolublement catholiques et nationalistes, brûlaient de zèle, rêvaient d'apostolat, d'héroïsme. Armand Lavergne leur paraissait un saint Michel, le glaive au poing. Son succès fut le leur, et les encouragea. Et cette effervescence s'accrut à l'approche du grand congrès eucharistique — du grand congrès eucharistique universel — qui devait tenir ses assises à Montréal. A ce moment fut lancé le culte de Dollard.
L'idée germa, presque simultanément, chez un groupe d'adultes et dans les cercles de l'A.C.J.C. ^ Parmi les adultes, c'est un Canadien de langue anglaise, John C. Walsh, rédacteur au Herald, et d'ailleurs très sympathique aux Canadiens français, qui attira le premier l'attention sur le 250e anniversaire du Long-Sault. L'artiste J.-B. Lagacé conçut l'idée d'une démonstration sur la place d'Armes. Il convoqua les représentants des sociétés nationales. Un comité se forma, sous la présidence de Lagacé, et comprenant le sculpteur Philippe Hébert et l'abbé Phi-
1. « La priorité du geste a été discutée. Les arguments divers se trouvent dans les textes suivants : a) Albert Lévesque : Les Etapes d'une fête nationale (L'Action Française, avril 1927) ; b) Léon Deniers : articles dans le « Semeur />, numéros d'avril à septembre 1927 ; c) Procès-verbaux dressés par M. J.-B. Lagacé, et conservés à l'état de manuscrits dans ses archives personnelles.
lippe Pcrrier, inspecteur général des écoles catholiques de Montréal, prêtre de valeur que les jeunes gens saluaient comme un de leurs guides. Le secrétaire le plus actif, la cheville ouvrière fut Emile Vaillancourt, ôls de l'administrateur de la Banque d'Hochelaga. Le comité prépara, pour le 29 mai, une manifestation d'hommage à Doîiard, sur la place d'Armes. Il s'assura le concours de Mgr Bruchési, représentant l'autorité religieuse, du secrétaire provincial Décarie, représentant l'autorité civile, et d'Henri Bourassa, chef nationaliste et orateur hors cadre.
L'A.C.J.C. avait pris les devants. Le 22 mai, une réunion générale de ses cercles, dans la salle du Gesii, commémora l'exploit de Dollard et de ses compagnons. Guy Vanier présidait ; le Dr Georges Baril prononça le panégyrique de Dollard; Emile Vaillancourt invita ses camarades à la manifestation de la place d'Armes.
Toutes les sociétés patriotiques et un demi-bataillon du 65"^, sous les ordres du capitaine Hercule Barré, participèrent à la cérémonie du 29 mai. L'abbé Mélançon, poète sous le pseudonyme de Lucien R.ainier, lut des vers en l'honneur des héros de 1660. Les milieux anglais avaient bien accueilli l'idée. Bourassa, passant vite sur le récit historique déjà brossé par les orateurs précédents, insista sur cette collaboration, sorte de bonne entente d'un ton supérieur. Dollard pouvait devenir le héros national, adopté et célébré par les Canadiens des deux races. Mgr Bruchési lança l'idée d'un monument aux héros du Long- Sauit. L'A.C.J.C. adopta l'idée, déjà émise par quelques membres du comité d'organisation. Elle ouvrit séance tenante une souscription, à laquelle lord Grey, gouverneur général, envoya cent dollars.
Oest Bourassa qui avait le mieux dégagé la leçon de la journée. Sans doute le talent exceptionnel de Bourassa eût éclaté en toutes circonstances, mais un grand mouvement collectif, un grand mouvement de jeunesse le poussait, le portait. Son lieutenant Lavcrgne, orateur moins puissant, mais à la voix plus mœlleuse, et qui passait, mieux encore que Jean Prévost, du caustique au pathétique à quelques minutes d'intervalle, était, à ses côtés, comme le délégué permanent de cette jeunesse.
Les admirateurs de Bourassa et de Lavergne brûlaient de zèle. L'A.C.J.C. avait conduit la campagne en faveur de la loi Lavergne. L'A.C.J.C, le Devoir et le Nationaliste avaient, plus que les autres groupes ou les autres journaux, apporté leur concours enthousiaste à la manifestation de la place d'Armes. Les jeunes gens de TA.C.J.C. enviaient Dollard, courant à l'offensive contre les infidèles. Or il existait, en plein Montréal, de dangereux infidèles : les adhérents de la loge L'Emancipation, dénoncée par le Devoir et par U Action Sociale. Laisserait-on ce voisinage souiller le Congrès eucharistique ? Des jeunes gens de l'A.C.J.C. louèrent une salle contiguë à celle de L'Emancipation, percèrent la cloison, et entendirent les délibérations de leurs ennemis. Un francmaçon émettait un projet odieux : attirer des prêtres dans un mauvais lieu, pendant le Congrès eucharistique, pour les déconsidérer. L'assemblée, qui comprenait des hommes dignes, et même distingués — avocats, médecins, fonctionnaires — repoussa ce projet, à la presque unanimité. Mais l'affaire n'en resterait pas là. Un membre de l'A.C.J.C, Albert-J. Lemieux, prit une résolution hardie. Rien ne semblait
préparer Albert Lemieux à de grands exploits, mais il ne faut pas oublier l'ambiance — l'ambiance où les jeunes gens exaltaient Dollard, acclamaient Lavergnc, récitaient par cœur les discours de Bourassa et venaient d'imposer l'usage du français aux grandes compagnies orgueilleuses. Combien de boutiquiers, de commis ou de fonctionnaires, n'auront jamais l'occasion de manifester le héros qui sommeille en eux. D'autres s'élèvent, un jour de grande décision, à une manière d'héroïsme, puis retournent auner du drap ou grossoyer des écritures, et retombent dans l'obscurité. Albert Lemieux serait de ce nombre. Aidé par quelques camarades, il arracha la serviette du secrétaire de L'Emancipation, à la sortie d'une tenue de la loge. Il porta les documents au Collège Sainte-Marie, oii les Pères Jésuites les firent photographier. Puis il publia en brochure les comptes rendus de la loge et les noms des principaux francs-maçons montréalais^ : Godfroy Langlois, député de Saint-Louis ; Gaston Maillet, dentiste ; Dr Louis Laberge, du Bureau d'hygiène ; Léger Mercier, imprimeur ; Dr Adelstan de Martigny ; Victor Gaudet, inspecteur des Postes ; Gonzalvc Désaulniers, avocat ; Damien Bouchard, greffier de la ville de Saint-Hyacinthe : F.-X. Dupuis, recorder à Montréal ; Omer Chaput, journaliste ; Gustave Francq, chef ouvrier ; Arsène Bessette, du Canada français (de Saint-Jean d'Iberville) ; etc.
On imagine le tapage provoqué par cette publication î Lemieux se crut poursuivi, traqué, et se réfugia pendant quelques jours auprès de Paul Tardivel et
1. « La loge L'Emancipation » par A.-J . Lemieux ; Imprimerie de la Croix, Montréal, 1910.
d'Armand Lavcrgne, à Québec. Mais le désarroi régna surtout dans l'autre camp.
Mgr Bruchési porta les membres de L'Emancipation sur une liste noire. Gonzalve Désaulniers, ancien condisciple et ami personnel de Gouin, sur le point d'être nommé juge, ne fut pas compris dans la promotion suivante. Omer Cbaput rédigeait la Tribune, quotidien de langue française nouvellement fondé à Sherbrooke. C'est Jacob Nicol qui avait fondé la Tribune, en constatant la prépondérance croissante de l'élément français dans les cantons de l'Est. Stagiaire au bureau de Taschereau, Fitzpatrick et Parent, puis secrétaire du trésorier Duffy, enfin avocat à Sherbrooke, Jacob Nicol s'imposait par la régularité de son travail et la sagesse de ses conseils. Les industriels de la région lui confiaient leurs causes, et lui-même révélait de grandes aptitudes aux affaires. Il fit de la politique libérale, en s'attachant à Sydney Fisher, lui-même très attaché à Laurier. Puis il fonda la Tribune, Un petit groupe d'hommes politiques, dont Sydney Fisher, député de Brome, et Edmund William Tobin, député de Richmond et Wolfe, fournirent des fonds, mais en remettant le contrôle à Nicol. Canadien français, mais protestant, ayant fait une partie de ses études à l'Université de Toronto, Nicol passait parfois pour un Anglo-Canadien, ce qui l'abritait, dans une certaine mesure, des foudres épiscopales. D'ailleurs il comptait, parmi les commanditaires âe la Tribune, un prêtre de sympathies libérales, Mgr Edmond-Charles Tanguay, procureur du Séminaire de Sherbrooke. Mais la publication du nom d'Omer Cbaput dans la liste d'Albert Lemieux ne passa pas inaperçue dans les cantons de l'Est. Des prêtres et même des laïcs sommèrent la Tribune de congédier
le traître, le serpent. Chaput remit lui-même sa démission à Jacob Nicol. Les libéraux avaient enlevé à temps la direction du Canada au député provcincial de Saint-Louis, premier nommé sur la liste d'A.-J. Lemieux. Cette publication apportait une sorte de revanche posthume à Tardivel. Elle ruina la loge plus sûrement que la supercherie de Diana Vaughan n'avait enrayé la campagne antimaçonnique de la Vérité, Débarrassé d'Asselin et de Fournier, le Devoir accentuait sa tendance ultramontaine. Le Devoir et L'Action Sociale, les nationalistes et l'A-CJ-C tendaient à se rejoindre pour englober toute la jeunesse étudiante dans un vaste mouvement à la fois nationaliste et catholique.
Il n'est pas surprenant que le dernier grand débat de la Législative, à cette session, ait roulé sur la question nationale de la marine. Prévost reprit sa critique des paroles prononcées par Taschereau à Toronto — et tacitement approuvées par Gouin. II proposa une motion de censure qui se terminait ainsi, après les considérants :
« La Chambre regrette qu'un des ministres de la province ait, sans mandat, sur un sujet étranger à la juridiction du gouvernement dont il fait partie, et dans des circonstances qui donnaient une portée considérable à ses paroles, fait des déclarations indiscrètes et propres à jeter un jour faux sur l'opinion des électeurs de cette province.
« Et le cabinet étant responsable de l'attitude de chacun de ses membres, la Chambre considère que le gouvernement mérite la censure. »
Prévost appuya sa motion par un discours très violent — trop violent même, des le début, pour sonner absolument juste. Il prit Taschereau directement à partie :
« Vous avez vendu votre province pour quelques applaudissements à Toronto. Vous avez eu des paroles malheureuses. Vous avez approuvé d'avance, en notre nom, sans mandat, la politique néfaste qui met à néant cent cinquante ans de nos luttes pour nos libertés politiques et la conquête de notre autonomie.
« Vous saviez que Québec ne veut pas de cet abandon, de cette trahison, et vous les avez consommés. Vous aviez inolenté l'opinion populaire, méprisé les grands principes de notre histoire politique, faussé compagnie aux doctrines de Mercier et de ses prédécesseurs. Vous avez, comme Laurier, abandonné la fière attitude du gouvernement libéral d'avant 1908 sur cette question des relations impériales, et représenté faussement que c'était là le sentiment de Québec. Vous avez offert et livré sans notre assentiment notre chair et notre sang pour les guerres de la métropole. C'est un geste méprisable que vous avez fait. Vous avez dérogé aux traditions de vos ancêtres. Vous avez abandonné les principes des vieux libéraux, fidèles à l'autonomie canadienne. Et personne ne vous y avait autorisé ; vous n'aviez pas consulté le peuple de Québec. »
Taschereau interrompit par une allusion à des « accidents » arrivés à Prévost, avant ou malgré son serment de tempérance. Prévost répliqua : « J'ai pu subir des accidents. Jamais je n'ai vendu et livré mes compatriotes pieds et poings liés. » Taschereau se leva, tout agité, tout animé de cette colère des nerveux qui s'exprime par saccades : « Je méprise le fiel et le venin de M. Prévost. Il n'y a personne de
plus méprisable qu'un ingrat. Il se vend, il trahit ses amis, ceux qui l'ont aide, l'ont sauve. » Prévost se leva aussi, criant : « A l'ordre I » Le cri fut repris sur les bancs de la gauche. Taschcreau et Prévost échangèrent des insultes, perdues dans le brouhaha.
Le calme un peu rétabli, Taschereau, rappelé à la question par l'Orateur, répéta, pour le confirmer, son texte de Toronto :
« Le Canada devient une grande nation ; nous sommes partie de l'Empire, nous devons porter une part de son fardeau. Ce que le gouvernement d'Ottazva décidera de faire pour secourir la métropole, Québec, je vous le dis, l'approuvera. Nos fils combattront dans la marine canadienne pour le drapeau anglais.
« Ce que j'ai dit alors, les événements en ont souligné la vérité. Un mois après mon discours, presque tous les députés de Québec votaient en faveur du projet de loi Laurier-Brodeur. Si j'avais été député à Ottawa, j'aurais voté pour cette mesure, et les neuf dixièmes des Canadiens français en eussent fait autant. »
Ces paroles ne répondaient pas au sentiment canadien-français. Les députés de Québec avaient voté à contre-cœur, par résignation, par opportunisme ou par discipline de parti. Lavergne, en poursuivant le débat, put reprocher à Taschereau sa prétention de parler au nom de la province :
« Vous prétendiez être mandataire du peuple de Québec, dans cette affaire de la marine ? C'est risible ! Le peuple, on l'a bâillonné, on lui a refusé voix au chapitre. On l'a lié sans lui laisser dire son opinion. V^ous avez manqué de fierté et de courage, la province de Québec rougit de vous. Et vous n'êtes pas un vrai libéral, puisque vous mettes votre soif d' applaudissements au-dessus des inté-
rets du pays, tandis que Laurier, naguère — il a bien déchu depuis — disait : Le Canada d'abord, avant tout et par-dessus tout, et ses intérêts avant ceux de la métropole. »
Patenaude flétrit à son tour « la livraison de noire liberté et de notre autonomie ». La loi Laurier, dit-il, livre à la Grande-Bretagne la conscience de notre race, abandonne ce qui fait notre sauvegarde. Si, en 1867, on eût dit à la province de Québec dans quel piège les Laurier et les Taschereau la pousseraient en 1910, elle ne fût pas entrée dans la Confédération.
Plusieurs députés libéraux s'absentèrent pour ne pas voter. Ils ne voulaient ni blâmer les ministres, ni approuver la loi Brodeur, impopulaire dans leur comté. Quarante-quatre ministériels restèrent pour absoudre Tascbereau et repousser la motion de censure — contre l'opposition tout entière et le député « ouvrier » de Saint-Sauveur.
La session fut prorogée le 4 juin. Les députés chantèrent « O Canada », puis « Jadis, la France sur nos bords ». Lavergne lança le mot de la fin : « En l'honneur de la politique navale, chantez donc Le petit navire î »
L'opposition s'était montrée agressive, mais un peu moins qu'à la session précédente. Bourassa n'était pas membre des comités oii se prépare la besogne ; à plusieurs reprises, des collègues moins éloquents, certes, mais plus au courant des bills, l'avaient réfuté. Lavergne, heureux comme un enfant de la loi qui portait son nom, se battait en mousquetaire. La cruauté de ses allusions à la laideur de Gouin n'était pas consciente. Quand on lui rapportait des potins
sur ses adversaires, Lavergne refusait.de s'en servir, en disant : <?: La vie privée d'un homme n'intéresse pas le pays. » Prévost était peut-être plus redoutable parce qu'il ajoutait à sa verve, à son talent oratoire, une bonne connaissance de la procédure parlementaire. Il avait créé dans l'affaire Kelly, tacitement enterrée, un m^alaise au détriment de l'accusé. Gouin engagea un jour l'Orateur à bloquer les attaques de Prévost, en disant : « C'est le seul que je craigne. » Mais Gouin restait maître de l'Assemblée. Esprit juridique, il surveillait aussi la législation de très près, ce qui le rapprochait de Tellier et lui conférait un avantage sur Bourassa. Son lieutenant Taschcreau, grand commis de l'Etat, premier fonctionnaire de son ministère, abattait une grosse besogne. Et peut-être le bagage intellectuel de Joseph-Edouard Caron, autodidacte, comportait-il des lacunes : mais en matière d'assolement ou d'élevage, Joseph-Edouard Caron, cultivateur, rendait des points à Bourassa, Lavergne et Prévost réunis. D'ailleurs, Bourassa s'intéressait surtout à la politique fédérale de la marine, et le bruit courut qu'il saisirait la première occasion de retourner à Ottawa. L'Evénement confirma cette rumeur.
Quelques jours après la prorogation, Lomer Gouin présida la distribution des prix de l'Ecole Normale Jacques-Cartier, à Montréal. L'abbé Dubois, principal, lui décerna ce satisfecit :
« Sous votre gouvernement, Monsieur le premier ministre, l'œuvre des écoles normales s'est développée de façon merveilleuse... Personne n'osera reprocher au gouvernement ce qu'il a fait depuis quelques années et ce qu'il fait encore aujourd'hui pour le développement de l'instruction publique... »
Campagne contre la marine - — Assemblée et résolutions de Saint "Eastache — Attaques de Bourassa contre Laurier — Jean Prévost sur le terrain fédéral.
L'abbé Dubois, satisfait du gouvernement provincial, n'entraînait pas tous ses confrères de renseignement. Loin de là. Dans beaucoup de collèges, les surveillants n'admettaient que deux journaux : le Devoir et L'Action Sociale, Les jeunes gens de FA.C.J.C. étaient presque tous nationalistes. Tandis que des officieux répétaient : « Nous sommes la minorité, il faut nous soumettre », Bourassa prêchait une doctrine revigorante : maintien du caractère ethnique et religieux des Canadiens français dans la grande patrie canadienne ; fierté sans arrogance ; pas de conciliation à tout prix avec les Anglo-Saxons, mais conciliation véritable « également éloignée de l'aplatissement et de la forfanterie ». Comme son grand-père Papineau, comme Honoré Mercier, Bourassa réveillait la fierté d'un peuple qui pouvait douter de soi. Et la jeunesse admire ceux qui secouent la lâcheté du monde.
Quand Papineau prenait à partie le gouverneur, en pleine Chambre, avec une hauteur de ton, une abondance, une fougue, une richesse d'images inouïes, le peuple dont il était le porte-parole effaçait dans son âme les traces de la défaite. Quand Honoré Mercier, bien planté sur ses jambes, s'écriait de sa voix aigrelette, à l'adresse des orangistes, equalrightistes et tutti quanti : « Cette province est catholique et française, et elle restera catholique et française... Nous nous moquons des menaces de nos ennemis », le peuple canadien-français, bûcherons, fermiers, étudiants, prêtres, bourgeois à favoris, le peuple canadien-français frémissait dans toute sa membrure. De même, quand Bourassa imposait aux Anglais — gouverneur, évêques ou ministres — le respect mutuel, sans concessions qui ne fussent parfaitement réciproques, les Canadiens français vouaient une obscure et im.mense gratitude à celui qui les plaçait sur pied d'égalité avec le peuple le plus fort.
Sans doute, les officiels, les corps constitués, la grande presse, étouffent habituellement ce genre de m^anifestations sous une épaisse couche de silence. Mais comment étouffer la voix de l'ancien député de Labelle, après les élections de Saint-Jacques et de Saint-Hyacinthe ? Puis, la jeunesse organisée fournissait des propagandistes. C'est l'A.C.J.C. qui avait obtenu l'emploi obligatoire du français dans les services publics, L'A.C.J.C, en étroite liaison avec Armand Lavergne et le Devoir. Quand de grandes compagnies transgressèrent la loi Lavergne, l'écbevin Tétreau intervint au conseil municipal, et Georges Pelletier, dans le Devoir, adressa cet avertissement aux compagnies (16 juin 1910) :
« La mesure est pleine. Fendant des années, certains Canadiens français ont demandé qu'on fît justice à leurs réclamations. Ils étaient le petit nombre. Leurs protestations persistantes ont enfin éveillé le reste de leurs compatriotes : l'idée de la justice a fait du chemin. Aujourd'hui, c'est une poussée formidable ; toute une population veut qu'on respecte sa langue, qu'il n'y ait point ici d'idiome supérieur, non plus que d'idiome inférieur. Il faut reconnaître aux deux des droits égaux.
« La loi Lavergne adoptée à la dernière session donne une forme concrète à ces revendications, et les satisfera, pourvu qu'on l'applique.
« A^ous l'appliquerons.
« Si les grandes compagnies veulent y désobéir, nous les attendons. Elles comptent sur les tribunaux pour maintenir leurs prétentions ; nous les affronterons sur ce terrain. Elles veulent épuiser les juridictions ; elles tablent sur les appels et les frais judiciaires considérables pour décourager nos revendications ; mais cela ne nous effraie point.
« Nous trouverons des capitaux... Nous trouverons des avocats... Nous engagerons la bataille... les grandes compagnies peuvent nous en croire. La mêlée ardente, vigoureuse, où nous ne nous déroberons point, réveillera chez nous toutes les forces latentes de la fierté nationale ; et ce sera tant mieux ! »
Orner Hcroux se tenait en rapport constant avec l'Association canadienne-française d'Education de rOntario. Tout en restant un conseiller dévoué, et utile, de l'Association, le juge Constantineau avait cédé la présidence au sénateur Belcourt. Les chefs de l'Association constituèrent un « Petit Comité » de cinq membres, qui seraient les véritables animateurs : le sénateur Belcourt, le journaliste libéral Emmanuel Tassé, le juge Constantineau, le R.P. Charles Charle-
Québec — Tome XV — 3
bois et Tavocat J.-U. Vincent. Bcîcourt, organisateur libéral pour les comtés canadiens-français de TOnîario, et Vincent, conservateur fieffé, se méfiaient un peu Tun de l'autre. Mais l'âme de l'Association fut le Père Cbarlebois ; c'est avec lui qu'Orner Héroux se tint en contact.
Les Franco-Ontariens possédaient des écoles bilingues, et sollicitaient à Toronto diverses facilités pour l'enseignement du français. Mgr Fallon, évéque de London, entreprit de contrecarrer leurs démarches, et critiqua publiquement les écoles bilingues, à la grande joie de la presse orangiste. Ses collègues ontariens d'origine irlandaise, à commencer par Mgr Gauthier, archevêque de Kingston, de nom français mais de langue anglaise, l'approuvèrent et l'imitèrent. Ces initiatives correspondaient à celles des évêques irlandais de la Nouvelle- Angleterre — à l'heure où se déroulait une lutte sourde, mais vive, autour de la succession de Mgr Duhamel. A Rome, les Irlandais représentaient les Canadiens français comme désireux d'imposer leur langue à toute la population canadienne. Et plusieurs cardinaux romains ne tenaient pas spécialement à la cause de la langue franaçise au Canada. La nomination d'un archevêque de langue anglaise au siège d'Ottawa, si les Irlando-Canadiens finissaient par l'obtenir, froisserait le sentiment canadien-français.
Or le sentiment canadien-français se réveillait, sous l'ardente et âpre parole de Bourassa. Le tribun y mettait trop de sarcasm.e. Quelle manière méprisante et blessante d'appeler les journalistes libéraux « les domestiques de M. Laurier » î Et cependant — c'était
le paradoxe de cet homme hors du commun — il était capable d'un grand respect pour la conscience et l'opinion d'un adversaire de valeur. Il démentait « la légende du fanatisme ou de l'obstination du bloc anglo-protestant ». Plusieurs de ses disciples, n'ayant pas sa hauteur et son ampleur de vues, retenaient surtout l'aspect critique de ses leçons. Ainsi, le groupe du Nationaliste, à l'esprit de francs-tireurs. Si Asselin et Fournier s'en prenaient quelque jour à Mgr Fallon, ils ne ménageraient pas leurs mots. A propos d'élections municipales dans des quartiers annexés à Montréal. Bourassa dut publier cette note (8 juillet 1910) :
«Je tiens à noter que j'exerce une action beaucoup moins ininiédiate sur le « Nationaliste » que sur le <L Devoir ». // s'est glissé dans notre journal du dimanche quelques caricatures et des bouts d'articles en contravention avec l'ordre que j'avais donné... »
Pour tous les nationalistes, chefs et troupes, l'ob- | jectif immédiat était la lutte contre l'impérialisme, et, plus précisément, la campagne contre la marine. ïls poussaient Monk. La loi est votée ? Nous demandons le rappel de la loi.
Les chefs libéraux prirent la menace au sérieux. Ils réunirent en brochure, sous le titre : « Le bill de la marine, 1910 », les articles publiés par Rodolphe Lemieux dans le Canada pour défendre la loi Laurier- Brodeur. De son côté. le gouvernement anglais pro-
longea d'un an le mandat de lord Grcy. Cette prolongation permettrait au gouverneur général de défendre la loi de la marine, en collaboration avec des milieux qu'ils connaissait bien. Lord Grcy avait visité, invité, flatté des évêques, des banquiers, des professeurs, des journalistes, des députés et des sénateurs. Bourassa protesta contre cette ingérence du gouverneur « qui a pris la direction effective du mouvement impérialiste au Canada ». Et Bourassa et Monk — Bourassa entraînant Monk — décidèrent, au grand plaisir des jeunes nationalistes, d'entamer à travers la province une campagne d'assemblées, pour réclamer le rappel de la loi.
Monk, Armand Lavergne et Pierre-Edouard Blondin, député conservateur de Champlain, tinrent la première de ces assemblées à Beauport, le 10 juillet, sous une chaleur torride. Monk avait souffert de sa rupture avec Borden et avec les conservateurs ontariens, et des attaques lancées contre lui dans son propre parti, au point d'en tomber malade. Il força la consigne du médecin pour venir à Beauport. Et il exposa sa thèse : La création de la marine, constituant une orientation nouvelle de la politique canadienne, ne pouvait se décider sans consultation du peuple. Les libéraux, en particulier Rodolphe Lemieux et Fernand Rinfret, répliquaient : La création de la marine canadienne, si elle constitue un fait nouveau, n'en applique pas moins un principe ancien et toujours admis, à savoir que le Canada doit assumer, le plus largement possible, la responsabilité de sa défense. Mais Monk de reprendre : C'est un sophisme ; la marine ne servira nullement à la défense nationale, mais à la défense impériale.
Avec Monk, la discussion gardait un caractère académique — un peu ennuyeux. Blondin changea le ton, en décrivant les députés ministériels, ses collègues, comme opposés, au fond du cœur, à la loi de la marine, mais « muselés par des promesses de positions et de fromages ». Et ce fut pis avec Armand Lavergne, qui s'en prit à Laurier. Or, le député du comté de Québec, Joseph-Pierre Turcotte, était venu contredire. Il reprocha au jeune député nationaliste d'attaquer Laurier, qui l'avait comblé de faveurs. Lavergne répondit avec vivacité. Les deux adversaires parlèrent ensemble, puis s'avancèrent l'un vers l'autre, les poings fermés. Le convalescent Monk en avait le cœur serré. Au moment de se battre, Lavergne et Turcotte reprirent leur sang-froid ; au lieu de coups, ils échangèrent une poignée de mains, aux applaudissements de l'auditoire.
M. Monk, les conservateurs et les nationalistes s'agitent en vain, observa le Soleil après l'assemblée de Beauport, puisque la question de la marine est jugée. « Autant vaudrait pour eux réveiller la question des écoles... » Mais l'opposition demandait justement — avec ou sans espoir d'aboutir — le rappel de la chose jugée, de la loi votée.
Bourassa n'avait pu venir à Beauport. Les « autonomistes » préparèrent une grande assemblée avec son concours, à Saint-Eustache. Une assemblée très importante, sur une place historique choisie à dessein. Les orateurs y traiteraient exclusivement de la marine de guerre, de la participation du Canada aux guerres de l'Empire, et, d'une manière générale, de l'impérialisme. Monk et deux autres députés conservateurs,
Bruno Nantel et Pierre-Edouard Blondin. participeraient à l'assemblée, qui prendrait une allure de congrès. Bourassa rédigea lui-même les résolutions, condamnant la politique navale de M. Laurier et l'attitude « non moins néfaste » de M. Borden. Les « vieux conservateurs » — Hormisdas Laporte, Alxléric Ouimet, Horace Bergeron et Louis-Théophile Maréchal, entre autres — qui avaient déjà tenté une démarche auprès de Ducharme, principal actionnaire du Devoir, puis une démarche auprès de Monk, pour éviter la rupture avec Borden, risquèrent une observation : « Pourquoi condamner aussi Borden ? Il n'est pas au pouvoir. » Mais Bourassa voulait enlever à la manifestation tout caractère de manœuvre au profit du parti bleu. Monk approuva l'intention et le texte de Bourassa. Il dit aux conservateurs mécontents : « Messieurs, si nous voulons mériter la confiance publique, il faut être d'une parfaite franchise ^ » Afin d'éviter toute surprise, le Devoir et le Nationaliste du 16 juillet, veille de l'assemblée, publièrent le texte des résolutions :
« Nous, citoyens du Canada, fidèles sujets de Sa Majesté le Roi George V, nous déclarons prêts à défendre, au prix de notre sang, le sol de la patrie et les droits de la Couronuc britannique au Canada, comme nos pères l'ont fait.
« Mais, confiants dans la grandeur et V efficacité des principes de décentralisation et d'autonomie, solennellement proclamés et reconnus depuis plus d'un demi-siècle par les autorités de la Grande-Bretagne et celles du Canada, nous sommes opposés à toute politique nouvelle
1. Le « Devoir », 26 mai 1913. M. Bourassa nous a complété quelques détails, verbalement.
qui nous entraînerait dans des guerres lointaines, étrangères au Canada, aussi longtemps surtout que les colonies autonomes de l'Empire ne partageront pas avec la mèrepatrie, et sur un pied d'égalité, l'autorité souveraine dont relèvent l'armée et la flotte impériales, les traités de paix et d'alliance, les relations étrangères, le gouvernement des Indes et des possessions de la Couronne...
« Citoyens libres d'un pays démocratique, nous réclamons le droit d'exprimer hautement notre opinion sur cette question comme sur toute autre qui affecte le sort et les intérêts du Canada. Nous reconnaissons à la majorité du peuple canadien le droit de déterminer une orientation nouvelle dans nos relations avec les autres parties de l'Empire, pourvu qu'elle le fasse en toute connaissance de cause.
« Mais nous protestons contre toute tentative de soustraire ce grave problème aux délibérations du peuple canadien tout entier, et de chacun des groupes qui le composent.
« Nous désavouons les déclarations faites à Toronto, en décembre dernier, par M. Alexandre Taschereau, ministre provincial des Travaux publics...
« Nous blâmons le ministère fédéral et la majorité parlementaire..,
« Nous censurons également l'attitude de M. Borden et des députés de l'opposition qui, à sa suite, ont réclamé l'adoption d'une politique non moins néfaste...
« Nous approuvons sans réserve l'attitude loyale et courageuse de M. Monk... »
Exactement comme eût fait Papineau, Bourassa avait introduit dans ce texte, avec des affirmations de principes démocratiques, des affirmations de principes constitutionnels inaccessibles aux maraîchers de Saint- Eustache. Mais, comme au temps de Papineau, le peuple retiendrait, avec l'éloquence du tribun, le refus
d'aider l'Angleterre et les attaques contre les puissants du jour.
17 juillet 1910. Devant l'église meurtrie par les traces des boulets anglais, la place historique de Saint-Eustacbe. noire de monde. Beaucoup de Montréalais, venus par convoi spécial du Pacifique-Canadien.
André Fauteux. avocat à Montréal, mais enfant de Saint-Eustacbe. ouvre l'assemblée ; son talent aristocratique convient aux présentations, aux préludes. Puis Monk. d'une voix forte et grave, déroule le récit des menées impérialistes, depuis les conférences de 1902 et de 1907 — où nos ministres ont résisté — jusqu'à celle de 1909 — oii ils ont cédé. Ils se sont engagés à lancer le Canada dans toutes les guerres de l'Empire, à mettre notre marine aux ordres de l'Amirauté, pour servir dans toutes les mers contre tous les ennemis de l'Angleterre. Et ils n'ont même pas. en écbange. demandé une voix dans les conseils oiJ l'Angleterre décidera ces guerres ! Le ministère anglais décide ce qu'il veut, et nous sommes obligés de suivre ! C'est une renonciation au principe de la responsabilité ministérielle, une abdication, un forfait constitutionnel... On dit la loi votée ? Dans un pays libre, quel que soit l'état d'une question, le peuple a toujours le dernier mot. Manifestez î Faites entendre votre volonté !...
Moins aride que dans ses articles, Monk prononce un discours sincère et solide. Une longue ovation le salue — adressée à ses idées, à son discours, mais aussi au gentilhomme dont on connaît les scrupules et la dignité.
Bruno Nantel, député fédéral de Terrcbonnc, prononce une allocution dans le même sens. Puis, Bourassa, qui, pour une fois, ne parle pas le dernier.
Lui aussi répète qu'en régime constitutionnel anglais rien n'est définitif contre la volonté du peuple. Et il retrace l'histoire politique vécue depuis 1896» depuis répoque où il avait foi en Laurier, parce qu'il voyait en lui « le champion de la tradition autonomiste, le continuateur de Lafontaine et de Cartier » :
« Le 3 octobre 1899, sir Wilfrid Laurier déclarait encore à un rédacteur du « Globe » qu'il ne consentirait jamais à ce que les Canadiens aillent se battre en Afrique pour le drapeau anglais. Dix jours après, il présentait en Chambre un projet pourvoyant à l'envoi de mille hommes en Afrique... »
Le reste du discours est une furieuse attaque contre Laurier :
« Sir Wilfrid Laurier se promène actuellement dans la province du Monitoba, dams des chars luxueux, et s'adresse aux Doukhobors, aux Galiciens, aux Russes, aux Allemands, aux Polonciis, aux Juifs, enfin à tous ceux pour lesquels il a ouvert toutes grandes les portes du Canada, en dépensant cinq dollars par tête pour les faire venir ; ces cinq dollars, c'est vous qui les avez déboursés, ils ont été pris à même votre argent.
« Tandis que Laurier se fait acclamer par des gens qui n'ont rien dépensé pour faire notre pays ce qu'il est, n'avons-nous pas, nous les descendants de ceux qui ont fait reculer la forêt, chassé la bête fauve, loyalement défendu la Nouvelle-France, puis combattu pour le drapeau anglais contre les colonies américaines en révolte,
n'avons-nous pas le droit de dire à Laurier et à Borden, qui rayent d'un trait de plume toutes nos libertés si chèrement acquises : Vous n'êtes que des lâches et des traîtres, et vous avez détnérité de la patrie. »
Les patriotes de Saint-Eustache applaudissent. Bourassa s'éponge le front. Les applaudissements éteints, il garde le silence quelques secondes encore ; puis d'une voix plus sourde, et poignante de sincérité, en regardant la foule dans les yeux :
« Et pourtant je l'ai aimé, Laurier... Je lui ai donné tout mon être, tout ce que j'avais de forces...
« J'ai cru dans les professions de foi qu'il nous a faites dans l'opposition... >
Et l'orage éclate de nouveau :
« Aujourd'hui, J^aurier se promène dans son char officiel, comme les Césars d'autrefois parcouraient les provinces... Laurier a conclu un arrangement avec lord Grey... Laurier use de l'autorité de sa parole, de son éloquence mielleuse pour griser et tromper les hommes qui croient en lui... Il pousse les Canadiens français vers l'impérialisme, dans l'espoir qu'ils ne s'en apercevront même pas... Il a, d'un trait de plume, décrété que, dans la moitié de ce pays, les catholiques n'auront pas le droit de faire instruire leurs enfants dans la foi et dans la langue de leurs pères.
« Je dis que quand «« homme, quelles que soient ses qualités personnelles, quand un homme méprise à ce point la confiance et l'amour qu'un peuple a mises en lui, pour trahir d'un coup tous les siens, je dis qu'un homme comme celui-là est plus dangereux pour sa foi, pour son pays, et même pour la Couronne britannique, que le pire des orangistes. » (Cris : C'est A^rai ! C'est vrai !)
Bourassa lit alors les résolutions, pour les mettre aux voix. Et certes, un alinéa au moins doit « passer par-dessus la tête » des assistants ; celui qui réclame, en échange d'une participation éventuelle aux guerres de TEmpire, une part au gouvernement des Indes ! Mais le besoin de comprendre, dans la mesure où il existe chez une foule, est comblé par le pouvoir de conviction de Bourassa. Chapeaux levés, cannes brandies, mouchoirs agités ; il n'y a sur sept mille, peutêtre huit mille, peut-être dix mille personnes, que trois protestataires. Sur l'estrade, le député Bruno Nantel, homme d'un tempérament calme, se tient debout, les bras levés d'enthousiasme.
Bourassa reprend :
« Je n'ajouterai qu'un mot : Merci. Non pas pour nous, non pas pour M. Monk, non pas pour votre humble serviteur. Je vous dis merci pour votre peuple, pour 7'otre pays, pour z'os pères, et surtout merci pour vos fils !» '
L'ovation dure plusieurs minutes, en ouragan. Le lieu rehausse l'impression de vivre un événement historique. Jean Prévost s'excuse de prendre la parole après le petit-fils et successeur de Papineau. Lui aussi. Jean Prévost, libéral, fils et petit-fils de libéraux, admirait Laurier — quand il était vraiment libéral. Mais aujourd'hui, comment reconnaître un libéral en ce premier ministre impérialiste et militariste ? Comment ne pas saluer comme chef, dans l'arène fédérale, non plus sir Wilfrid Laurier, mais M. Monk. homme ferme, logique, probe, qui fait passer ses convictions avant ses ambitions ?
Pierre-Edouard Blondin, député fédéral de Cbamplain, Philémon Cousineau, député provincial de Jacques-Cartier, et Arthur Sauvé, député provincial des Deux-Montagnes, apportèrent à Monk et à Bourassa témoignages d'admiration et promesses de concours. C'étaient trois conservateurs. On fit clore l'assemblée par un nationaliste d'origine libérale, et nettement marqué par cette origine, Tancrède Marsil. C'était un fils de Saint-Eustacbe, un descendant des « lions du Nord », un admirateur idolâtre de Chénier. Il ne prononçait jamais de discours sans exalter les héros de 37 ; à Saint-Esutache, le descendant des lions du Nord, large de coffre, fort en voix, et vraiment léonin de crinière, parut, dans le soir tombant, clamer un suprême appel à la résistance.
Omer Héroux écrivit, dans le Devoir, que l'assemblée de Saint-Eustache inaugurait une ère nouvelle. Un phénomène se produisait en effet dans la province : on pouvait attaquer Laurier en public sans soulever l'indignation — sans soulever de protestations.
Laurier accomplissait un grand voyage dans l'Ouest, oii il prêchait la conciliation aux nouveaux Canadiens de dix origines différentes. « En arrivant à la porte du paradis, écrivit Bourassa, la première démarche de M. Laurier sera de proposer un compromis honorable entre Dieu et Satan ! » Laurier recevait, de ces populations composites, l'accueil enthousiaste, parfois frénétique, que sa province lui réservait naguère. Il examinait aussi sur place des difficultés locales, bénignes ou sérieuses. Il est vrai que la propagande nationaliste n'éveillait presque pas d'écho
en dehors de la province de Québec. Aux yeux des loyalistes, elle rapprochait Laurier de Borden, pour compromettre Monk avec Bourassa. Le Journal d'Ottawa, dans un article inspiré par des chefs conservateurs ontaricns, se réjouit que Monk, par son alliance ouverte avec Bourassa, eût définitivement quitté le parti. Mais Laurier, si sensible en même temps que si habile, devinait très bien l'emprise du mouvement nationaliste dans la province de Québec. Il pesait, entre autres, ce symptôme : l'entrée en lice de Jean Prévost, qui avait jusqu'alors borné ses attaques au gouvernement provincial. Des correspondants sûrs décrivaient à Laurier les assemblées de Bourassa — et les applaudissements des foules. Des libéraux s'indignaient que Bourassa, de temps à autre, osât protester d'un reste d'attachement pour Laurier. Ils traitaient le chef nationaliste d'hypocrite. Laurier les reprenait, croyait à la sincérité de Bourassa, et ajoutait : « Il ne sait pas tout le mal qu'il me fait ».
Jules-Edouard Prévost protesta, dans L* Avenir du Nord, « avec tristesse, mais avec sincérité et énergie », contre la conduite de son cousin. Et des chefs libéraux du comté de Terrebonne signèrent une adresse « réaffirmant leur entière confiance dans le parti libéral dont sir Wilfrid Laurier est le chef illustre et respecté. » Cependant, Laurier absent, Rodolphe Lcmieux partant en mission à l'étranger, Louis-Philippe Brodeur en mauvaise santé, Godfroy Langlois jouant les indépendants, Gouin et Taschereau (les autres ministres de Québec ne comptaient guère) s'en tenant aux afi^aires provinciales, les libéraux n'avaient pas grand monde à opposer à Monk, Bourassa, Lavergne, Jean Prévost et leurs amis. L'honnête moyenne des
députes, qui assurait des partisans dociles en Chambre, constituait un handicap dans les bagarres publiques avec les nationalistes. Les meilleurs défenseurs de Laurier furent les rédacteurs en chef des journaux du parti : Fernand Rinfret au Canada et d'Hellencourt au Soleil. Mais les « domestiques de M. Laurier » — disait Bourassa, et répétait Georges Pelletier
— se trouvaient aux prises, à Montréal avec le Devoir, le Nationaliste et, certains jours, avec le Pays, à Québec avec L'Action Sociale, U Evénement et le Chtonicle.
Le plus grave, aux yeux de Laurier, était la popularité de Bourassa parmi le clergé, à la veille d'un congrès eucharistique, qui rassemblerait les évéqucs autour d'un légat du pape. De toute évidence, l'intrépide Mgr Langevin poserait de nouveau la question des écoles du Manitoba devant l'envoyé extraordinaire de Pie X. On parlerait aussi de l'archevêché d'Ottawa, toujours vacant. Et Bourassa, chef catholique autant que chef nationaliste, intervenait déjà. On attribuait aux Irlandais ce projet artificieux : faire nommer Mgr Charles Gauthier, archevêque de Kingston, de nom français — ce qui endormirait les mécontents
— mais de langue anglaise. Mgr Gauthier, suivant l'exemple de Mgr Fallon, combattait auprès du gouvernement ontarien les démarches de l'Association canadienne-française d'Education de l'Ontario ^. Bourassa protesta très fermement, dans le Devoir du 19 juillet :
1. Lettre pastorale de Mgr Gauthier, lue à la Basiliqui d'Ottawa le 3 juin 1917.
«Non seulement cette nomination irriterait on tout au moins chagrinerait le clergé et la population canadiennefrançaise, c'est-à-dire l'immense majorité du diocèse, mais elle aurait une répercussion profonde dans tout le Canada catholique, et même dans plusieurs Etats de la république américaine, oit règne un malaise identique mois plus aigu.
« ... A tort ou à raison, on verrait dans ce choix un procédé détourné pour arriver au but ultime par un chemin tortueux.
« On croirait qu'on n'a choisi Mgr Gauthier, français de nom, anglais de langue et d'éducation, et d'un âge asse£ avancé, que pour rendre plus facile, dans un avenir prochain, la nomination définitive d'un évêque anglophone... »
Bourassa pouvait parler ainsi parce qu'il était un chef catholique — pleinement catholique, interdisant à ses disciples d'être « plus français que catholiques ». II s'expliqua le lendemain :
« Lier la cause de l'Eglise ci celle de la race et de la langue française au Canada serait une erreur.
« Faire de l'Eglise un instrument d'assimilation anglosaxon serait également absurde et odieux.
« Par quel étrange phénomène se trouve-t-il tant d'Irlandais, évêque s, prêtres ou laïques, qui travaillent à cette œuvre d'assimilation au profit d'une race dont ils ont plus à se plaindre que nous, d'une langue dont l'usage leur a été imposé au mépris de toutes sortes de lois divines et humaines ? »
L'influence de Bourassa dans les milieux religieux put se mesurer par la portée de ces articles. Bourassa ne traversait pas une ville sans être reçu à l'évcché avec de grandes marques d'estime, au collège avec de grandes marques d'adhésion. Le Soleil, le Canada
et les libéraux en général s'en scandalisaient. Mais il faut se rappeler que Laurier s'était aliène la grande majorité du clergé canadien-français depuis 1 affaire des écoles manitobaines. Puis labbé Emile Chartier, du Séminaire de Saint-Hyacinthe, apportait a ses confrères une justification professorale. L'abbe Chartier, licencié en Sorbonne, n'était pas le premier venu. Msr Bruchési et le chanoine Dauth, vice-rectcur de l'Université Laval de Montréal, avaient remarque ses articles du Semeur et de la Vérité sur la formation pédagogique des professeurs, et cherchaient a 1 attirer dans leur diocèse, pour l'attacher à l'Université, Us songeaient à lui confier une chaire de pédagogie comparée. Or l'abbé Chartier expliqua dans \e Devoir (22 juillet 1910) qu'il fallait exposer aux élevés les principes de la politique supérieure et idea e, et que, sans identifier le nationalisme avec cette théorie aosolue, on devait reconnaître « que 1 ensemble de ses principes, aux yeux de la jeunesse, s'en rapproche plus que toute autre doctrine politique ».
Laurier estimait ce symptôme aussi grave que la campagne d'assemblées contre la .>n«|ne, poursuivie à travers la province de Québec. Il étabhssait d ailleurs une liaison entre ces épisodes, et disait : « Grattez un nationaliste et vous trouverez un castor ; grattez un castor et vous trouverez un tory. »
Une autre assemblée très nombreuse se tint à Saint- Henri le 28 juillet, dans la cour du collège. On v entendit TaiUon. vétéran conservateur ; Bourassa. salué par la jeunesse au chant d'O Canada ; Armand Lavergne ; J.-A. Descarries, ancien députe et cx-maire de Lachine ; l'avocat J.-B. Arcbambault ; et 1 avo-
cat Louis Coderre, plus raisonnable que brillant, candidat deux fois malheureux dans le comte d'Hochelaga — et candidat combattu par le Comité des citoyens, aux élections municipales montréalaises. A la porte du collège, les étudiants distribuèrent des prospectus recommandant la lecture du Devoir et du Nationaliste. Plus que jamais, en cet été de 1910, la campagne nationaliste donnait l'impression de mobiliser toute la jeunesse. Bourassa renouvela ses attaques contre Laurier, sans soulever, dans ce faubourg de Montréal, plus de protestations qu'à Saint-Eustache. Les autres orateurs adoptèrent le même ton, enchérirent même. J.-A. Descarries s'écria :
« J'accuse sir Wilfrid Laurier d'avoir trompé ses compatriotes de la province de Québec, particulièrement en trois circonstances solennelles de leur vie nationale :
« 1" — Sur la question des écoles du Manitoba. <lT — Sur la constitution des provinces de VAlbcrta et de la Saskatchezvan.
« 3° — Sur la loi concernant le service de la marine.
^J'accuse sir Wilfrid Laurier de couvrir du manteau de son honnêteté personnelle un état de corruption et de dégradation politiques qui jamais, sous aucun régime avant lui, n'a été surpassé.
« J'accuse sir IVilfrid Laurier d'être, dans les mains de lord Grey et des partisans de feu Cecil Rhodes, l'instrument dont ces impérialistes se servent pour tuer l'autonomie de notre cher Canada, et le noyer dans le grand tout de l'Empire britannique... »
Le 6 août, nouvelle assemblée considérable à Saint- Hyacinthe. Quatre orateurs : Tancrède Marsil, J.-B. Archambault, Jean Prévost et Bourassa, en l'absence de Monk, retenu par un deuil. Bourassa se trouvait
parmi ses électeurs. Il reconnut des vétérans libéraux, en groupe, et les interpela directement : « Vous êtes de vieux rouges ; vous avez suivi les luttes de votre parti depuis cinquante ans. Vous a-t-on jamais parlé d'une politique pareille i' Vous a-t-on jamais dit qu'il faudrait participer aux guerres que l'Angleterre voudrait soutenir en Asie ou en Afrique ? » Et, se tournant vers un autre groupe :
« Et vous, les libéraux de Roiiville, est-ce que M. Brodeur vous a jamais prévenus qu'il appuierait une politique de ce genre ? Ne vous souvenez-vous pas de ses discours contre l'achat des fusils ? Croyez-vous que ce qui était mauvais sous le régime des bleus soit pain bénit sous le régime des rouges ? »
Bourassa ne dédaignait pas les procédés emphatiques. Il évoqua « les têtes brunes et blondes de vos chérubins qui seront jetées dans les mêlées sanglantes, sous des cieux étrangers ». Puis il lut les résolutions de Saint-Eustache, d'une voix claironnante. La lecture acclamée, contre-épreuve : que les adversaires des résolutions manifestent leur sentim-ent sans crainte ! Personne ne bouge. Bourassa d'insister : « Que tous ceux qui sont favorables à la politique de M. Laurier ou à celle de M. Borden lèvent la main ! » Cinq mains se levèrent.
Après l'assemblée, réception de Bourassa au collège. Les professeurs, libres de leur temps pendant cette période de vacances, s'empressèrent autour du chef nationaliste. L'un de ces professeurs était l'abbé Chartier, d'après qui l'ensemble des principes nationalistes se rapprochait, plus que toute autre doctrine, de la politique supérieure et idéale qu'il convenait de recommander aux élèves. On parlait encore beaucoup
de L'Emancipation. Deux fonctionnaires maskoutains figurant sur la liste de Lemieux — ayant trempé, disait-on, dans le complot ourdi contre des prêtres — le conseil municipal avait ouvert une enquête. L'affaire battait son plein. Elle emplit les conversations, au Collège de Saint-Hyacinthe. Un prêtre observa la prédominance libérale parmi les francs-maçons et leurs défenseurs. On admira le zèle des jeunes gens de l'A.C.J.C. : on se promit de lire et de propager le Devoir.
Les libéraux le surent. Le Soleil avertit les pères de famille que les enfants envoyés au collège de Saint- Hyacinthe, à la rentrée prochaine, y seraient « dûment catéchisés dans la doctrine nationaliste ». Certes, le Soleil affirmait un autre jour le caractère éphémère du mouvement nationaliste : « Dans vingt ans, qui donc songera à s'occuper des légendes nationalistes ? » Mais Laurier s'inquiétait sérieusement des faits et gestes de M. Bourassa — car, après avoir cessé de dire « Mon cher Henri », puis « Mon cher Bourassa », il disait tout court « Monsieur Bourassa ». Gouin ne s'en inquiétait pas moins. Les deux premiers ministres constataient : « La jeunesse nous lâche î »
Laurier continuait sa tournée dans l'Ouest, de ville en ville, toujours acclamé. Il faisait très grande figure. Il nuançait ses paroles, son ton, ses gestes, selon qu'il parlait à des Canadiens d'origine française, anglaise, américaine, à des immigrants de l'Europe centraîe, à des prêtres catholiques, à des pasteurs méthodistes. Il promettait aux fermiers des élévateurs, aux villes des em.branchements de chemins de fer, aux associations des subsides. Sous la parole du vieux magicien, naissait une radieuse image de paix et de prospérité.
Mais Laurier reçut un numéro du Devoir où Bourassa faisait prévoir Tintervention des nationalistes en faveur de Monk, aux prochaines élections fédérales. La politique de Laurier ne vaut pas plus cher que celle de Borden, disait Bourassa ; ce sont deux formes de la même pensée, qui n'est ni de M. Laurier ni de M. Borden, mais de lord Grey. Et :
« Le moyen de la combattre, ce n'est pas de voter à l'aveugle pour les esclaves blancs de l'un ou l'autre chef, mais de n'appuyer que des candidats dignes de confiance, qui iront à Ottawa suiz're la ligne de conduite que M. Monk et ses collègues ont tracée. »
Pour intensifier leur campagne d'une manière impressionnante, les nationalistes tinrent, le dimanche 21 août, huit assemblées simultanées dans huit comtés différents :
A la Longue-Pointe. Orateurs : Armand Lavergne, Louis Coderre et Paul-Emile Lamarche ;
A Vaudreuil. Orateurs : Jean Prévost, André Fauteux et Albert Sévigny ;
A Acton Vale. Orateurs : L.-P. Bernard, député provincial de Shefford, et les avocats Rodolphe Monty, Ernest Guimont et Arthur Brossard ;
A Sainte-Martine. Orateurs : le maire H. Desjardins, Tancrède Marsil et les députés provinciaux Arthur Plante et Esioff Patenaude ;
A Verchères. Orateurs : G.-N. Ducharme, principal actionnaire et directeur de la compagnie d'assurance « La Sauvegarde » et commanditaire du Devoir, et les avocats Arthur Laramée, J.-A. Laramée, J.-A. Lamarre et Joseph Rainville ;
A Pont-Château. Orateurs : le Dr Lortie, J.-N. Cabana (de Saint-Hyacinthe), le Dr Elzéar Deguire et J.-A. Descarries, ancien député de Jacques-Cartier ;
A Sainte-Geneviève. Orateurs : Tavocat J.-A. Beaulieu, les députés provinciaux Philémon Cousincau et Arthur Sauvé.
A Saint-François-du-Lac, où parlèrent Napoléon Garceau et trois députés fédéraux : Eugène Paquet (L'Islet), Pierre-Edouard Blondin (Champlain) et Bruno Nantel (Terrebonne) .
Cette mobilisation simultanée en huit comtés différents produisit un très gros effet. Malgré l'abstention du groupe d'Alexandre Lacoste, d'Horace Bergeron et de Louis-Théophile Maréchal, les députés, anciens députés ou futurs députés conservateurs tenaient une grande place dans ces équipes. Mais quelques nationalistes d'origine libérale les renforçaient. Jean Prévost parcourut son comté de Terrebonne, se défendant contre les excommunications prononcées par son cousin Jules-Edouard Prévost dans L'Avertit du Nord, et attaquant, au nom des principes libéraux, la politique de sir Lomer Gouin et la politique de sir Wilfrid Laurier. Relégué au second plan, le gouvernement provincial prenait tout de même son paquet, de temps à autre. Ernest Laforce critiquait toujours l'administration des terres, dans le Nationaliste, et réclamait une enquête.
Quant à Bourassa, s'il n'avait paru dans aucune des assemblées du 21 août, c'est qu'il avait encore mieux à faire. Monk et lui voulaient éviter d'imprimer à leur mouvement un caractère étroitement québécois. Ils souhaitaient l'élargir, l'étendre aux autres pro-
vinces ; et les plus accessibles étaient sans doute les provinces Maritimes, beaucoup plus proches du Canada français que les provinces de l'Ouest, par la géographie, par les intérêts, par les sentiments mêmes. Bourassa enseignait une doctrine non pas spécialement canadienne-française, mais canadienne, une doctrine qu'il voulait nationale. Invité par le Canadian Club de Halifax, il en profita pour faire un voyage de deux semaines à travers les provinces Maritimes. Il s'arrêta dans les collèges et dans les communautés. Il vit des Acadiens, des Irlandais, des Ecossais ; il multiplia les contacts. A Halifax, il traita la question de l'impérialisme en véritable homme d'Etat, d'un point de vue très élevé, dans un anglais à la fois énergique et nuancé, avec des arguments tirés du droit constitutionnel britannique. Cherchant toujours l'intérêt général du Canada, il représenta la conservation d'un groupe de langue française comme une digue contre l'envahissement de l'esprit américain. Ces connaissances, ce talent, cette franchise, soulevèrent l'admiration des Anglais. Les juges, les armateurs, les échevins, les pasteurs mêmes, firent à ce conférencier de grande classe un accueil non pas seulement courtois, mais flatteur. Ils ne lui ménagèrent pas des applaudissements que Bourassa prit un peu vite pour des signes d'adhésion. Il écrivit au retour : « Je crois avoir réussi à faire envisager sous son vrai jour la campagne nationaliste que nous poursuivons. »
La campagne se poursuivait en effet. Le 28 août fut renouvelée l'explosion du dimanche précédent. Huit assemblées dans huit comtés différents :
A Saint-Jean, avec le député fédéral Blondin, le député provincial Cousineau, un notaire et un avocat de l'endroit ;
A Chambly, avec G.-N. Ducharme et Joseph Rainville ;
A Henriville (comté d'Iberville) , avec Louis Coderre et J.-A. Descarries ;
A Saint-Philippe de Laprairie, avec Armand Lavergne et Esioff Patenaude ;
A Rougemont, avec Napoléon Garceau et Georges Ares (le candidat désigné par Bourassa, pour l'élection provinciale tenue dans le comté de Rougemont en même temps que les élections fédérales du 26 octobre 1908) ;
A Chertsey, comté de Montcalm, avec le député provincial Joseph Sylvestre, les avocats E. Gour et J.-A. Beaulieu ;
A Saint-Lin, avec les avocats Joseph Archambault et Arthur Brossard ;
A Saint-Barthélémy, comté de Berthier, avec Tancrcde Marsil, l'avocat Alban Germain, l'avocat J.-E. Ladouceur, associé du chef de l'opposition provinciale, et un vieux patriote du comté.
Dans toutes ces assemblées, les orateurs demandèrent le rappel de la loi navale. Un seul contradicteur intervint, pour atténuer l'effet de cette mobilisation nationaliste : le pittoresque D.-A. Lafortune, député fédéral, dans son comté de Montcalm. Il écorchait la grammaire, multipliait les liaisons vicieuses, mais
plaçait SCS boutades et amusait les électeurs. L'année précédente, Toutsider Lafortune, libéral dissident» avait triomphé du candidat officiel, avec l'appui des conservateurs et des nationalistes. Mais le parti libéral, stylé par Laurier, avait l'art de résorber ces indisciplinés. On leur pardonnait, on tuait le veau gras en leur honneur, et ils témoignaient dès lors d'un zèle exemplaire. D.-A. Lafortune avait ainsi trouvé son chemin de Damas. Souriant, remplissant sa vaste redingote, le bonhomme était un faux naïf. Il prédit que les nationalistes, suivant le traître Bourassa dans sa révolte contre Laurier, finiraient par voter pour Borden. Ernest Guimont lui donna la réplique.
Le 4 septembre, quatre à cinq mille personnes acclamèrent Bourassa, Patenaude et l'avocat conservateur Arthur Brossard, dans une grande assemblée régionale à Saint-Rémi de Napierville.
Bourassa était venu à Saint-Rémi dix ans plus tôt, avec Dominique Monet, pour protester contre l'envoi des contingents en Afrique. Il le rappela :
« // V « di-^ eus, je TOUS avais prévenus que si vous laissiez passer cette première mesure militariste, il en viendrait d'autres, il faudrait consentir des sacrifices plus considérables. »
Quand, à la fin de son discours, il demanda : « Que tous ceux qui 'ront en faveur de la marine de guerre lèvent la main comme des hommes », personne ne bougea. Bourassa reprit : « Nous respectons l'opinion d'autrui, et je ne veux pas d'un verdict arraché à l'aveuglette ou sous le coup d'un enthousiasme momentané. S'il y a ici des hommes qui croient bonne la politique de M. Laurier ou celle de M. Borden. qu'ils lèvent la main. » Personne ne bougea davan-
tage. La foule éclata en applaudissements. Bourassa la calme du geste — d'un geste coupant — pour ajouter :
« Messieurs, je vous demande de conserver le souvenir de cette journée lorsque le jour viendra où, devant l'urne électorale, vous aurez le droit de faire valoir votre volonté, le devoir de châtier ceux qui ont trahi vos intérêts et de récompenser ceux qui les ont défendus. Je vous demande de vous en souvenir pour envoyer en Chambre des hommes dignes et capables de vous défendre envers et contre tous. »
Laurier rentrait de l'Ouest, un peu las — il allait sur ses soixante-dix ans. Il rentrait de l'Ouest, où la population l'avait acclamé, vers sa province où Bourassa le faisait conspuer. Il voulait paraître au moins à une séance du Congrès eucharistique tout prochain.
La grève du Grand-Tronc — Intervention de Mac-
kenzie King — Le Congrès eucharistique à
Montréal — Réussite éclatante de Mgr
Bruchési — Bourassa et Mgr Bourne.
L'attitude d'Alphonse Verville, députe ouvrier de Maisonneuve, votant contre le bill de la marine après avoir esquissé un rapprochement avec Laurier, prêtait à plusieurs interprétations. En contribuant au règlement de la grève des cheminots, avant les élections de 1908, Verville croyait s'arroger des titres au ministère du Travail. Mais Laurier réservait ce portefeuille à Mackenzie King. sous-ministre et créateur du département, principal auteur de la Loi Lemieux, spécialiste des relations industrielles et médiateur heureux dans plusieurs conflits du travail. Mackenzie King — petit-fils de William Lyon Mackenzie, ce qui ne gâtait rien — emporta un comté ontarien, pour son chef et pour son parti, et reçut le portefeuille du Travail. Or, devenu ministre, il eut à régler une nouvelle grève des cheminots, plus grave encore que celle de 1908. Cette fois, le réseau troublé n'était plus le Pacifique-Canadien, mais le Grand-Tronc.
C'était raboutissement d'un vaste mouvement des cheminots américains qui avaient obtenu, après des mois et même des années de lutte, des échelles de salaires et des conditions de travail uniformes sur tous les réseaux des Etats-Unis. Ils avaient aussi gagné leur cause sur les petits réseaux canadiens. Restaient les deux seigneurs de la vie ferroviaire, le Pacifique-Canadien et le Grand-Tronc, orgueilleux de leur richesse et de leur puissance. L'Association des cheminots, afiiliée à la grande fraternité américaine siégeant à Cleveland (Ohio), obtint gain de cause, non sans démarches, auprès du Pacifique-Canadien.
L'accord était plus difficile avec le Grand-Tronc qui payait ses employés, non pas au mille comme le Pacifique et les autres réseaux, mais à la journée. A mesure que le terrassement s'améliorait, que les locomotives se modernisaient et que la vitesse des trains s'accélérait, les cheminots du C.P.R. payés au mille, gagnaient davantage, tandis que ceux du Grand-Tronc, payés à la journée, restaient au même salaire.
Les cheminots soumirent leurs premières exigences en janvier 1910. Des négociations traînèrent jusqu'au 1 7 mars. Une tentative de conciliation s'efi^ectua, en vertu de la Loi Lemieux. Le bureau de conciliation se réunit le 25 mai, trois semaines après la fin de la session fédérale, et les conciliateurs adressèrent leur rapport au ministre du Travail le 22 juin.
Les deux parties repoussèrent les conclusions du rapport. Les négociations languirent. Les principaux actionnaires et administrateurs du Grand-Tronc vivaient en Angleterre. Charles Hays, gérant général.
«était compétent et borné. « Une tête de fer », disaient les employés. Au début de sa carrière, il avait contribué à briser une grève en conduisant lui-même des locomotives. Quant aux cheminots, ils suivaient les ordres envoyés de Cleveland par l'Américain W. G. Lee. président de leur fraternité, et transmis par James Murdock, vice-président. Ces conditions ne facilitaient pas l'entente.
La Loi Lemieux imposait l'enquête, mais non pas Tarbitrage. Les patrons et les syndicats pressentis avaient toujours repoussé le principe de l'arbitrage obligatoire. Les ouvriers se méfiaient de l'arbitrage, qui revêtait à leurs yeux un aspect de procédé judiciaire et ne tenait pas assez compte des valeurs humaines. Mackenzie King lui-même croyait aux vertus de la collaboration, non au pouvoir de la coercition, dans les rapports entre le capital et le travail. Il bannissait volontiers Tadjectif « obligatoire » du vocabulaire des relations industrielles. Donc, il ne voulait ni ne pouvait imposer l'arbitrage, mais il essaya de le suggérer. Il offrit ses bons offices, avec la prudence voulue pour ne rien envenimer.
La Compagnie accepta en principe, mais les cheminots soulevèrent des difficultés ; ils proposèrent comme arbitres deux Américains qui avaient déjà favorisé les syndicats dans les conflits analogues aux Etats-Unis. La Compagnie récusa un pareil tribunal, et se prépara pour la lutte. La Fédération américaine s'y préparait aussi, d'un cœur léger. Elle lança l'ordre de grève, le 18 juillet. Le soir même, 3,450 cheminots — conducteurs, serre-freins, etc. — abandonnaient l'ouvrage. Le trafic était paralysé sur les 4,000 milles du réseau, de Portland à Chicago. Le lendemain, les
ouvriers des ateliers du Grand-Tronc déposaient leurs outils, à Montréal, Toronto, London, Stratford, Port-Huron, Battle-Creek, Portland et Chicago. Le nombre des grévistes atteignait 8,500.
Entre deux grandes puissances modernes, le réseau et les syndicats, commençait une épreuve de force. A Montréal, Hays voulait infliger une leçon aux ouvriers, à n'importe quel prix. Il répondit à la grève par le lock-out. A Cleveland, Lee déclarait : « Il n'y aura pas de quartier. » Le Grand-Tronc était riche. Mais la Fédération possédait un million dans sa caisse, alimentée en partie par les cotisations des cheminots canadiens. En vertu de ses règlements, elle verserait une indemnité à ses adhérents en grève, à partir du quinzième jour. Il n'y avait plus seulement en jeu des intérêts, mais des amours-propres. Les deux camps juraient de tenir jusqu'au bout — jusqu'à la capitulation sans condition de l'adversaire.
La grève privait de leur train quotidien les Montréalais qui villégiaturaient à Vaudreuil. Elle compromettait les déplacements du Club National, en voie de reconquérir le championnat de la N.L.U. A ce titre, elle alarmait la Presse. Elle compromettrait, en se prolongeant, le Congrès eucharistique. A ce titre, elle inquiétait Mgr Bruchési. Le Grand-Tronc embaucha ÙQS briseurs de grève, et put faire circuler quelques trains de voyageurs. Mais les trains de marchandises restaient immobilisés. Les grandes villes en souffrirent. Montréal, poursuivant ses progrès, venait d'annexer plusieurs municipalités de banlieue. Or l'agglomération montréalaise recevait de l'extérieur toutes ses denrées de première nécessité. Une ville de ces dimensions, privée de communications ferroviaires
— avant le développement des transports routiers — est une ville en état de siège. On craignit une disette de farine, de viande et de lait, et l'interruption du service postal. L'opinion s'émut.
Les ouvriers canadiens réfléchirent. Leurs chefs, James Murdock et S. N. Barry, télégraphièrent au ministre qu'ils envisageaient l'arbitrage « en considération de leur obligation spéciale envers le public ». L'arbitrage sollicité par les deux parties, qui s'engageraient d'avance à s'y conformer : c'était la solution de Mackenzie King. Le ministre, tout heureux, fait connaître au Grand-Tronc les bonnes dispositions du personnel. — « Trop tard, répond Hays, le moment est passé. » Sûr de soi, le gérant du réseau ajoute : « II suffit que nous ayons la protection à laquelle nous avons droit pour que nous puissions reprendre l'entière exploitation du réseau ^ »
Mackenzie King provoque une réunion spéciale du cabinet, présidée par sir Richard Cartwright, en l'absence de Laurier qui poursuit sa tournée dans l'Ouest. Le Grand-Tronc est un allié traditionnel du parti libéral, et les gouvernements de partis sont mal à l'aise pour morigéner les grands souscripteurs de leur caisse électorale. Cartwright n'en écrit pas moins au Grand-Tronc, pour insister. Sir Frederick Borden,
1. La documentation essentielle relative à la grève du Grand-Tronc figure aux archives du ministère du Travail à Ottazva. Des renseignements ont été fournis par Mackenzie King à la Chambre des communes à diverses reprises, en particulier lors d'une interpellation Northrup, en mars 1911.
ministre de la Milice et ami personnel de Hays, portera la lettre. De leur côté, W. G. Lee et un autre chef ouvrier américain, A. B. Garretson, de TEtat d'Iowa, viennent à Montréal pour conférer avec Hays. En Angleterre, W. A. Smithers, président du conseil d'administration du Grand-Tronc, s'embarque sur le Mauretania. Les maires de plusieurs villes canadiennes, des présidents de chambres de commerce, écrivent ou télégraphient à Hays. Car les affaires — et la population — souffrent dans tout le pays. Des usines ferment, faute de recevoir leur matière première ou d'expédier leurs marchandises. Des entrepreneurs, qui attendaient des wagons de briques, ferment aussi leurs chantiers. Mgr Bruchési, le maire Guerin, toute la ville de Montréal et même la province de Québec craignent que le Congrès eucharistique ne pâtisse de la grève. Tout va mal : le Club National vient d'essuyer une défaite. C'était à Toronto, il est vrai, contre le Club Tecumseh, et les gars de Newsy Lalonde avaient contre eux l'ambiance, chauffée par les accords du Rule Britannia. La Presse est presque en deuil.
Des sociologues regrettent que la loi Lemieux n'impose pas l'arbitrage obligatoire. En attendant, comment fléchir un entêté comme Hays ? Et comment influencer les Américains Lee et Garretson, qui dirigent à leur guise cette grève canadienne ? Des tentatives de sabotage se sont produites. La Compagnie fait asserraenter à la hâte deux cents « constables spéciaux » dont plusieurs, il faut l'avouer, ne paient pas de mine. Des affiches bilingues interdisent aux curieux l'accès de la gare Bonavcnture. Les deux camps se rejettent la responsabilité. La conférence entre Hays et les chefs ouvriers américains n'aboutit
pas. Le 27 juillet, une heure avant Tarrivce de sir Frederick Borden, James Murdock télégraphie à King : « MM. Garretson et Lee ont eu une conférence aujourd'hui avec M. Hays, sans résultat. Me sera-t-il permis, au nom des employés en grève, de demander qu'en votre qualité de ministre de la Couronne et de représentant du peuple vous veniez à Montréal, et par un nouvel eflrort vous essayiez d'arranger un règlement honorable, soit par arbitrage, soit au moyen de négociations ?»
King à son tour part pour Montréal, retrouve sir Frederick Borden et tente une nouvelle pression sur le Grand-Tronc. Le réseau ne regarde pas à la perte — qui avoisine $100,000 par jour. De leur côté, les grévistes voient avec plaisir approcher le quinzième jour, à partir duquel la fédération américaine les indemnisera. Cependant le réseau cède à la prière du ministre du Travail. Mackenzie King et Frederick Borden réussissent à provoquer une réunion, au bureau du Grand-Tronc. La Compagnie est représentée par Hays, Wainwright et un avocat. Les ouvriers sont représentés par les Américains Lee et Garretson. C'est un samedi, quatorzième jour de la grève. La conférence, commencée à trois heures de l'après-midi, suspendue à sept heures et reprise à neuf heures, se termine à onze heures, sur un accord. La Compagnie concède, à compter du P' janvier 1912, l'échelle de salaires en vigueur sur le réseau du OP.R. Elle réintégrera le plus tôt possible les grévistes qui n'ont pas commis d'actes de violence ou de désordre. Lee et Garretson ordonnent la reprise du travail.
Québec — Tom« XV — 4
Grand soulagement dans rcnsemblc du pays. Mais un malaise parcourut les fraternités de cheminots. Leurs chefs américains, après les avoir bien poussés, après avoir multiplié les proclamations belliqueuses, signaient la paix une heure avant le quinzième jour, à partir duquel la caisse de leur fédération aurait indemnisé les grévistes canadiens. Des ouvriers pensèrent : « Ils nous ont livrés à Hays. » Une clause de Tentente inquiétait particulièrement James Pvlurdock et S. N. Barry, chefs canadiens de la grève. Le réseau s'engageait à réintégrer ses employés « le plus tôt possible ». Et les cheminots ne se fiaient pas à la largeur d'esprit de Charles Hays pour l'interprétation de ces termes. Ils recoururent encore au ministre du Travail. Mackenzie King vit Hays et Wainwright, d'abord évasifs. King insista, en menaçant d'attribuer au Grand-Tronc, devant le pays, la responsabilité d'une prolongation de la grève. Hays et Wainwright laissèrent entendre : d'ici trois mois. Le ministre télégraphia aux chefs Murdock et Barry, en les invitant à terminer la grève. Les cheminots retournèrent à l'ouvrage.
Les nationalistes préparaient leur huit assemblées simultanées. Le Club National, réhabilité par une victoire sur « l'orgueilleux Montréal », se retrouvait en posture de décrocher le championnat. « Il nous faut le championnat », afiirmait la Presse ; « Les Canadiens ont les yeux sur vous, joueurs du National ». Mgr Bruchési hâtait les préparatifs du Congrès eucharistique.
La grève du Grand-Tronc avait été dure et retentissante. Elle pouvait comporter des leçons. L'accord conclu par les chefs américains apparut criblé de
lacunes. Il n'obligeait pas le réseau à rendre aux réintégrés leurs droits à la pension. Mackenzie King, disciple de Laurier, tira parti de la détente. Mais parmi les hommes chargés de responsabilités, les uns préconisèrent l'arbitrage obligatoire comme le complément logique de l'enquête obligatoire. D'autres récusèrent désormais le syndicalisme international. Ce fut en particulier la conclusion de Bourassa, qui refusait, quelques années plus tôt, d'interdire l'alliance des ouvriers canadiens avec les ouvriers américains sans interdire l'affiliation des compagnies canadiennes aux compagnies américaines.
Le vingtième congrès eucharistique s'était tenu à Londres, en 1909. Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, y avait prononcé, à l'Albert Hall, un discours très remarqué. Ce succès lui donnant de la force, Mgr Bruchési avait demandé au comité central, siégeant à Namur, la permission d'organiser le 21^ congrès à Montréal. Il ne s'était pas encore tenu de congrès eucharistique international en Amérique. Des hésitants observèrent encore que Montréal n'était pas la plus grande ville d'Amérique. — « C'en est la plus grande ville catholique ». répondit Mgr Bruchési, qui gagna sa cause.
Le Congrès eucharistique atteindrait des proportions énormes, dépassant de beaucoup celles du Concile plénier de Québec. Mgr Bruchési chargea son procureur de recueillir cent mille dollars. « Ce n'est pas difficile, dit l'archevêque, peu habitué aux questions d'argent, vous n'avez qu'à relever le nom de cent personnes riches dans l'annuaire du téléphone, et leur
demander à chacune mille piastres ». Tout le temps de la collecte, quand le procureur se démenait pour rassembler les souscriptions, les prêtres de Tarchevêcbé le taquinèrent : « Ce n'est pourtant pas difficile ; vous relevez le nom de cent personnes riches dans l'annuaire du téléphone... » De fait, des protestants même apportèrent leur souscription à Tarchevêque, et les cent mille piastres furent recueillies. Le chanoine Emile Roy, chancelier de l'archevêché, entama une formidable correspondance d'invitations, de renseignements, de mises au point, avec tous les évêques du monde, en français, en anglais, en espagnol, en italien et en latin ^ Il étudia le cérémonial, le costume, les préséances. Il prépara la réception et le logement des évêques, de leurs chanceliers et secrétaires. Le maire Guerin logerait l'archevêque de Boston ; plusieurs protestants riches qui avaient donné leur souscription assurèrent encore le logement de prélats étrangers. L'archevêché envoyait en même temps à tous les curés des questionnaires <?: sur la piété et le culte eucharistique » dans leur paroisse, pour servir de base aux statistiques et aux travaux du Congrès. .
Le Congrès eucharistique imposerait une trêve aux batailles politiques. Il attirerait à Montréal, autour d'un cardinal légat, des personnalités ecclésiastiques de tout premier plan — de Mgr John Ireland, archevêque de Saint-Paul, à Mgr Francis Bourne, archevêque de Westminster, l'un très américain, l'autre très anglais, tous deux entreprenants, modernes, éner-
1. Aux Archives de l'Archevêché de Montréal. Ce dossier renferme ainsi une collectiot} considérable de lettres d'évêques de tous les coins du monde.
giques, presque audacieux. Mgr Ireland accepta tout de suite. Il l'écrivit à Mgr Bruchési — en français — dès le 6 mars 1910 :
« Je vous félicite de votre esprit américain aussi bien que catholique, qui vous a conduit à l'idée de donner sur notre continent occidental le spectacle d'une réunion internationale des dévoués serviteurs du Dieu eucharistique, et par la grandeur et la beauté de ce spectacle amener nos peuples à le mieux connaître, à le mieux servir. Certes, l'endroit ne pouvait être plus digne du congrès que la ville renommée de Montréal, la belle ville du Canada, le pays du catholicisme américain, d'où se sont écoulés tant de bienfaits religieux sur toute l'Amérique du Nord. Je ne le doute nullement : la hiérarchie des Etats-Unis seront heureux et fiers de s'unir avec vous pour rendre le prochain congrès, non seulement digne des congrès précédents, mais même plus brillant, soit de splendeur matérielle soit de piété intensive qu'aucun autre — démontrant ainsi que le nouveau monde ne cède en rien à l'ancien dans sa foi surnaturelle et son dévouement à l'Eglise de tous les siècles et de toutes les nations. »
L'archevêque de Saint-Paul imprimerait volontiers un cachet américain à la grande manifestation catholique de Montréal. L'archevêque de Westminster n'était pas sûr de venir. Mgr Bruchési insista ^. Mgr Bourne se décida, en juillet. Il prendrait V « Empress » en compagnie d'un prélat domestique et d'un secrétaire. Au congrès eucharistique de Londres, l'archevêque de Westminster avait été très ferme à l'égard du gouvernement anglais, dont les ordres avaient réduit l'importance de la procession. Omer Héroux, assistant à ce congrès, en avait rapporté une haute opinion de
1. Toute cette correspondance, aux archives de l'Archevêché de Montréal.
Mgr Bourne. Le 13 août, il salua d'avance la venue de réminent prélat :
« L'Archevêque de Westminster ne cherche pas les manifestations tapageuses, mais il ne redoute aucun conflit.
« Anglais jusqu'à la mœlle des os, il n'hésite pas à faire appel à l'opinion publique et au corps électoral...
<(. Il n'est pas de ceux qui estiment que les minorités doivent indéfiniment se taire, de crainte de heurter ceux qui ne pensent pas comme elles.
« Sa fierté de chrétien et de sujet britannique répugne à de pareilles compromissions. Il va droit son chemin, sachant qu'à l'ombre du drapeau anglais tout citoyen a le droit de dire très haut sa pensée.
« Du point de vue même des Anglo-protestants, Francis Bourne est, à l'heure actuelle, l'un des plus grands hommes de son pays. »
Peut-être Bourassa n'eût-il pas contresigne l'article de son collaborateur. Mieux informe des choses d'Angleterre, il connaissait l'existence d'un groupe ultraloyaliste parmi les catholiques de ce pays. Laurier et Fitzpatrick avaient mis ces influences dans leur jeu. au temps de la querelle sur les écoles manitobaines. Les Vaughan. les Norfolk et les Russell faisaient déjà du zèle loyaliste, et contrecarraient sans déplaisir l'expansion de l'enseignement français dans l'Ouest canadien. Depuis, une grande ambition avait encore stimulé le loyalisme de ces catholiques anglais. Un prélat comme Mgr Bourne, « anglais jusqu'à la mœlle des os », entrevoyait la reconquête de l'Angleterre par le catholicisme, puis la conquête des colonies au catholicisme par la diffusion de la langue anglaise et l'expansion de l'impérialisme.
Un autre archevêque, lutteur par tempérament et par position, venait d'une direction opposée : Mgr
Langevin. Non seulement Tarchevcque de Saint-Boniface ne considérait pas comme réglée la question des écoles françaises au Manitoba, mais il rêvait encore d'ouvrir des écoles séparées pour les Polonais, les Hongrois, les Allemands et les Ruthènes catholiques. Et il comptait trouver des concours, moraux et financiers, dans la province de Québec. Le Soleil avertit qu'il serait maladroit de créer, en présence du légat, « un renouveau d'actualité autour de la question des écoles du Manitoba » et de tenter « de galvaniser l'opinion publique à ce sujet ».
Mgr Fallon, évêque de London, et ses collègues irlando-canadiens, viendraient aussi au Congrès. Le 15 août, plusieurs évêques de langue anglaise, réunis à Kingston à l'occasion d'une fête, approuvèrent les démarches entreprises par Mgr Fallon, auprès du gouvernement ontarien, contre les écoles bilingues et les requêtes des Franco-Ontariens. Ils allèrent plus loin, et l'autorisèrent à parler en leur nom. Ces mêmes évêques comptaient obtenir pour l'un d'eux — Mgr Gauthier — le siège archiépiscopal d'Ottawa. Entre Mgr Langevin et Mgr Fallon, le légat de Pie X se trouverait évidemment, comme les délégués des papes précédents, obligé d'entendre deux thèses et pris entre deux feux.
\J Empress of Ireland transporta au Canada le cardinal légat Vincenze Vanutelli, accompagné de toute une cour ecclésiastique : prélats d'Allemagne, de Bohême, de Belgique, de Hollande, de France, d'Irlande, d'Espagne. Les journaux annoncèrent un échange de câbles entre le légat du pape et le roi d'Angleterre. Le câble royal aurait été particulièrement aimable. C'était une fausse nouvelle, lancée par
quelque journaliste. Mais elle attribuait au légat une réussite, propre à rehausser son prestige, jusqu'au Vatican. « Ce n'est pas vrai, dit-il, avec l'accent italien, mats né lé démentez pas. »
Montréal faisait toilette et se remplissait d'étrangers. Toute la population catholique met la main aux préparatifs. Les dames de la Fédération Nationale Saint-Jean-Baptiste organisent des séances de couture, pour confectionner le linge d'autel nécessaire à des offices en surnombre. Les communautés religieuses s'emploient à décorer la ville ; il n'y a que les Soeurs pour apporter des soins aussi touchants à leurs travaux de décoration. Montréal ne cesse de grandir, de 5'étendre, surtout vers le nord. Mgr Bruchési procède à l'érection canonique de la paroisse Saint-Stanislas-de-Kotska, limitée par la rue du Mont-Royal au sud, la rue Christophe-Colomb à l'ouest, la rue Papineau à l'est et la voie du Pacifique-Canadien au nord. Il lui donne un prêtre d'avenir, l'abbé A.-V.-J. Piette, pour premier curé. Montréal est une grande ville moderne, digne de fixer l'attention du monde. Dans ses rues, où les automobiles de maîtres sont déjà nombreuses, des taxi-autos circulent depuis près d'un an. Un avion français piloté par Jacques de Lesseps — fils du grand de Lesseps, qui a compté le curé Labelle parmi les spectateurs de sa réception académique — a survolé la ville le 2 juillet. Montréal est pauvre en bibliothèques et en musées, il est vrai. Mais nous reconquérons le championnat de crosse! La Presse l'annonce sur toute sa première page, le 29 août, et hisse un drapeau à son mât. Des milliers de personnes, avec fanfares et drapeaux, attendent à la gare le National, qui rentre de Cornwall où il a remporté, contre le club le plus réputé, la victoire qui lui
assure le championnat. Le maire Guerin harangue les vainqueurs, qui peuvent prendre pour eux les décorations de la ville. Le maire fait dignement les honneurs de Montréal, dont Tapproche du congrès a doublé la population.
UEmpress of helaud, pavoisée aux couleurs pontificales, arriva le l^'" septembre à Québec. Le légat et les évcques européens, acclamés par le peuple et salués par les autorités, se rencontrèrent avec des prélats américains, mexicains, sud-africains. Ils remontèrent le fleuve en bateau, entre deux chapelets de paysans agenouillés sur la berge. Aux Trois- Rivières, à Sorel, à Montréal, ils furent encore acclamés par la multitude et salués par les notables. Le 6 septembre, dans la ville en fête, bondée de touristes et de pèlerins, des manifestations grandioses marquèrent Touverture du Congrès. Plusieurs milliers de fidèles se serraient dans la cathédrale, pleine de l'autel aux bénitiers. Les abords fourmillaient d'une foule bigarrée. Et d'autres milliers de personnes, y compris des centaines de prêtres, ne purent approcher de la cathédrale, ni même de ses abords. Le cardinal légat lut la bénédiction pontificale, transmise par les soins du cardinal Merry del Val, et Mgr Brucbési prononça un beau sermon. Mgr Vanutelli, très grand prince de l'Eglise, occupait le quatrième rang dans le Sacré Collège. C'était un géant, taillé à coups de serpe, au visage plus qu'impassible : indéchiffrable. A l'issue de la cérémonie d'ouverture, ce personnage impressionnant donna audience aux journalistes. Un reporter américain voulut montrer sa cordialité ; il secoua vigoureusement la main du légat, en demandant : « How do you do. Cardinal ; how is the Pope ? »
Le 7, à rhôtel Windsor, le gouvernement provincial offrit un banquet au légat. Sir Lomer Gouin, sir Louis Jette, Louis-Philippe Brodeur et trois ministres provinciaux : les honorables Alexandre Taschcreau, Jcrémie Décarie et Charles Devlin, s'entourèrent de convives vêtus de rouge, de violet, de noir ou de blanc. Lomer Gouin dut prononcer un discours. A cette époque, le premier ministre de la province de Québec avait entièrement perdu la foi. Il ferma les yeux un moment. Il évoqua, de toute la force de son imagination, l'église de campagne, aux Grondines, où il s'asseyait sur l'agenouilloir, la tête appuyée à la jupe de sa mère, pendant l'oraison trop longue pour sa patience d'enfant. Puis ses deux frères prêtres. Arthur et Charles Gouin, l'un curé et l'autre assistant dans la même paroisse de la Beauce. Il évoqua la foi qu'il avait eue, que presque tous les Canadiens français partageaient, et que lui-même retrouverait peutêtre. Et il commença son discours. Il pria l'impassible cardinal légat de bien dire au Saint Père l'attachement profond, l'attachement indéracinable des Canadiens de la province de Québec au Trône de Saint-Pierre. Le premier ministre n'avait cure de ce qu'en penserait son ami Godfroy Langlois. Il fut si éloquent, si émouvant, si entraînant, que Mgr Bruchési, d'enthousiasme, se leva, agitant sa serviette pour donner le signal des vivats. L'archevêque de Montréal dit ensuite : « Jamais sir Lomer Gouin n'a été aussi éloquent dans tout le cours de sa vie publique. » L'accord de l'Eglise et de l'Etat, dans la province de Québec, parut scellé d'une manière plus ofncielle et plus éclatante que jamais — sous un gouvernement libéral.
Mgr Bruchési ne vivait pas seulement de grandes heures ; il assumait une tâche gigantesque, et par certains aspects délicate. Toute l'organisation dut comprendre deux sections, française et anglaise. La section française se réunissait à Notre-Dame, et la section anglaise à Saint-Patrice, dont le curé McShanc ne passait pas pour francophile. Sur Tordre du maire Guerin, le drapeau vert d'Irlande, surmontant la tour principale de l'Hôtel de Ville, occupait la place d'honneur parmi les emblèmes nationaux. Des frictions s'évitèrent de justesse. Le curé McShane voulait organiser un banquet spécial pour les évêques de langue anglaise. Mgr Bruchési l'en empêcha : « Nous organiserons un banquet pour tous les évêques, et je présiderai avec le délégué apostolique. » Mgr Fallon entretint longuement Mgr Bourne.
Le Congrès tint des séances à l'Université. Des Montréalais en profitèrent pour rappeler leur vieille et légitime ambition : l'autonomie de l'institution montréalaise. Mgr Bruchési et le chanoine Dauth eussent volontiers attaché leur nom à cette réussite ; mais les temps n'étaient pas encore mûrs. L'archevcque de Montréal resta de bout en bout l'animateur et la figure centrale du Congrès. Mgr Bruchési ne soutenait pas de thèses ; il brillait dans la narration, la présentation d'orateurs, le compliment de circonstance. Personne n'eût mieux que lui fait les honneurs de Montréal. Il trouva, souvent en improvisant, une présentation difi^érente et opportune pour chaque orateur, et sut relier tous les discours par un fil d'or. L'un des prélats les plus recherchés, les plus fêtés, fut Mgr Touchet, évéque d'Orléans. Partout on le fit parler de Jeanne d'Arc et de la France, Il demanda aux Canadiens émus : « Messieurs, mes frères cana-
diens, je vous en supplie, priez pour votre mère, priez pour la France, passagèrement aveugle. » Il prêchait des convertis ; si Godfroy Langlois, Gonzalve Désaulniers et leurs amis chérissaient une France libérale aux idées avancées, les catholiques auxquels l'anticléricalisme de la République arrachait des mots amers n'en chérissaient pas moins une France ancienne, une France idéale ou momentanément cachée. Omer Héroux, décalque d'Henri Bourassa, l'avait écrit dans le Devoir, le 1 4 juillet, sous le gros titre : « Vive la France ! »
Laurier rentrait de son long voyage. Mgr Mathieu l'avait persuadé de participer à quelque séance du Congrès eucharistique ^. Rien ne serait dit ou fait pour conférer à ce geste un caractère officiel, de sorte que Laurier pourrait en tirer bénéfice auprès du clergé canadien-français — si dangereusement attiré par le nationalisme — sans compromettre son gouvernement auprès des Anglo-protestants. La promesse obtenue, Mgr Mathieu demande davantage : une allocution du premier ministre. Laurier n'y tient pas. Mgr Mathieu insiste, amicalement, et gagne encore sa cause. Quelle joie pour Mgr Bruchési ! Laurier parlerait vers la fin du Congrès, le 9 septembre.
Ce jour-là, tout Montréal suivit la grand'messe célébrée en plein air, le matin, au parc Jeanne Mance.
1. Le cardinal Rouleau a fait allusion à cette intervention en prononçant l'oraison funèbre de Mgr Mathieu : « Saura-t-on jamais... quels hommages furent assurés au Christ de nos tabernacles, dans l'apothéose du Congrès eucharistique de Montréal, par l'un de nos meilleurs hommes d'Etat, grâce à la douce lumière de ses conseils. »
Et le soir, le Congrès tint une séance publique à Notre-Dame. Le Saint-Sacrement enlevé et les portes du tabernacle voilées, les assistants pouvaient parler, rire, appplaudir comme au spectacle. Mais l'atmosphère d'émotion s'accusait, avec les dernières journées. Mgr Bruchési présenta sir Wilfrid Laurier, en soulignant discrètement la signification de cette présence : « Je suis heureux que, pour la première fois dans l'histoire des congrès eucharistiques, un archevêque ait l'occasion de présenter à la foule, dans une grande cérémonie publique, le premier ministre de son pays. »
Laurier prononça un discours bref, vague et adroit — tolérance religieuse, liberté des cultes, protection des lois — propre à satisfaire les catholiques sans inquiéter les protestants ^. Mgr Ireland parla ensuite ; lui aussi était un prélat moderne (peut-être un ptu trop, ce qui lui fit manquer la pourpre) . Puis Lomcr Gouin, sortant du cadre des adresses de bienvenue où les deux orateurs précédents s'étaient cantonnés, renouvela son succès de Tavant-veille. Laurier avait prononcé un discours déiste. Gouin, qui s'était préparé en compagnie d'un de ses anciens condisciples, le curé Cardin, d'Acton Vale, prononça un discours de théologien. Son adversaire politique, Mathias Tellicr, fut le premier à l'applaudir. Enfin Mgr Touchet terminait la journée. Gouin avait achevé son discours par ces mots : « La France a passé ici. » Mgr Bruchési, pour présenter l'orateur suivant, enchaîna : « Oui, la France a passé ici, et elle nous est revenue... »
1. Un collaborateur du ^ IVitness » écrivit : <iDans le discours de sir Wilfrid Laurier, il n'y a rien que je ne suis prêt, comme méthodiste, à accepter. »
L'cvêquc d'Orléans, dans une belle pièce d'éloquence classique, demanda encore aux Canadiens de prier pour la France, de ne jamais désespérer d'elle. Quand, la séance terminée, sir Wilfrid Laurier, sir Louis Jette et sir Lomer Gouin se dirigèrent vers la sortie, les quinze mille assistants, debout dans l'église, entonnèrent l'hymne « O Canada ».
Foule immense à la messe en plein air ; profusion des draperies, des oriflammes, des décorations de toute sorte ; présence et discours des premiers ministres du pays et de la province : Montréal était sans doute, en 1910, la seule grande ville du monde pouvant offrir de pareilles manifestations sans une note discordante. Elle le savait, et en était fière. Des prélats français dirent : « Le Canada est bien heureux d'avoir à sa tête des hommes comme sir Wilfrid Laurier et sir Lomer Gouin. »
Le samedi, veille de la clôture, il y eut encore deux manifestations étonnantes, l'une à l'Arena l'après-midi, l'autre à Notre-Dame le soir, A l'Arena, TA.C.J.C. avait rassemblé vingt-cinq mille jeunes gens. Mgr Bruchési les présenta au cardinal légat : « Eminence, la jeunesse de mon pays. » Le légat leur adressa une courte allocution ; puis Mgr Langevin, salué par une ovation frénétique, communiqua sans peine sa flamme généreuse à un auditoire si bien préparé. « On me salue comme on acclame un blessé, dit-il. Oui. Je suis un blessé, mais non pas un vaincu. » L'évêque patriote parla des luttes qu'il avait soutenues, et qu'il entendait poursuivre, pour l'enseignement catholique et français dans l'Ouest. « Catholique et français », les jeunes Canadiens de l'A.C.J.C. pouvaient adopter cette devise. Ils firent
au « grand blessé de TOucst » un véritable triomphe. Bourassa, prenant ensuite la parole, les félicita d'unir aussi étroitement leur patriotisme et leur foi. Puis on entendit trois délégués français : Mgr Touchet, Tabbé Thellier de Poncbeville, et Pierre Gerlier, envoyé de la Jeunesse Catholique de France. C'étaient trois grands orateurs. Pierre Gcrlier incarnait cette incomparable élite française — élite par l'esprit et par le cceur — qui a résisté aux régimes les plus déprimants. C'était un brillant avocat, bien découplé, cultivé, courtois, profondément religieux, possédant de belles traditions de famille. Les membres de TA.C.J.C. virent et aimèrent, en ce délégué de la Jeunesse catholique de France, le type idéal du jeune Français catholique. Mais Pierre Gerlier, l'abbé Thellier de Poncheville, Mgr Touchet, et Bourassa lui-même, cédèrent le pas à Mgr Langevin. L'archevêque de Saint-Boniface demanda et obtint le bénédiction du cardinal légat pour le drapeau Carillon- Sacré-Cœur. Surprise désagréable pour Mgr Bruchési, qui, d'accord avec Laurier, tâchait d'écarter cet emblème « séparatiste ». Mais les jeunes gens acclamèrent Mgr Langevin encore plus follement, et se répétèrent le mot de Mgr Laflèche ; « C'est un lion ! »
Cette séance « catholique et française » du 10 septembre à TArena eût suffi à rendre la journée inoubliable. Elle fut doublée d'une séance à Notre-Dame, le soir.
Cette fois encore, une foule immense ne put pénétrer dans l'église bondée. On stationna sur la place d'Armes, on se promena dans la ville illuminée, en attendant de revenir acclamer les orateurs, à leur sortie. Ces orateurs, groupés dans le chœur, monte-
raient à Tambon dans Tordre suivant : Mgr Rumeau, évêque d'Angers ; le député fédéral Charles- Joseph Doherty, que Borden et ses amis voulaient substituer à Monk comme chef du parti conservateur dans la province de Québec ; Mathias Tellier, chef de l'opposition à la législature ; l'illustre Mgr Bourne, archevêque de Westminster, dont le Devoir avait publié un si grand éloge ; Thomas Chapais ; le juge O'Sullivan, de la Cour criminelle de New-York ; Henri Bourassa ; et Pierre Gerlier.
Mgr Bruchési présenta les orateurs. Suivant l'exemple du Devoir, l'archevêque de Montréal salua Mgr Bourne avec des éloges très particuliers. On s'attendit à un discours sortant de l'ordinaire. Or Mgr Bourne commença la lecture de son texte sans élever la voix, comme s'il s'acquittait d'une besogne. — Est-ce là, se demandait Bourassa, le foudre de guerre annoncé par Héroux ? Mais à défaut de la stature ou de la voix, les idées soutenues sortirent en eflPet de l'ordinaire.
L'archevêque de Westminster développa ce thème : Le Canada est appelé à grandir, à se peupler — à se peupler de colons d'origines diverses, mais qui parleront tous l'anglais. Pour que l'Eglise catholique conquière et garde ces nouveaux Canadiens, il ne faut pas leur donner l'impression qu'elle est liée à la langue française. Il faut au contraire que l'Eglise catholique utilise l'influence grandissante de la langue anglaise au Canada...
Bourassa traduisait les principaux passages pour Gerlier, son voisin. Il s'arrêta, en s'excusant, pour mieux écouter. L'archevêque de Westminster conti-
nuaîc : La langue anglaise doit être le véhicule de la foi... Il faut allier, à Tavcnir, la religion catholique et la langue anglaise...
Tout le monde comprit que Tcminent prélat conseillait l'abandon des luttes en faveur de la langue française, au moins en dehors de la province de Québec. « Quel manque de tact I » dit Mgr Latulipe, en se penchant vers Mgr Larocque. Le discours de Mgr Bourne terminé, les auditeurs, canadiens-français dans la proportion de neuf sur dix, se sentaient consternés. Les jeunes gens de TA.C.J.C.» qui venaient d'acclamer Mgr Langevin à TArcna, serrèrent les poings de rage, en entendant cette réplique à l'archevêque de Saint-Boniface. Plusieurs sortirent, les larmes aux yeux. Mgr Langevin lui-même, dérangeant Mgr Larocque et Mgr Latulipe, s'approcha de Bourassa : « Nous ne pouvons pas laisser passer cela ; il faut que vous répondiez ».
Thomas Chapais prononça ensuite le discours qu'il avait préparé, sur l'universalité du christianisme et la renaissance catholique. Discours élevé, un î>eu abstrait, qu'on écouta mal. Le juge américain O'Sullivan prononça le discours qu'il avait préparé, avec des amabilités à l'adresse du Canada français. Bourassa réfléchissait à la requête de Mgr Langevin. Des amis, des patriotes avaient pressé Bourassa d'aborder la question de langue dans son discours. Le directeur du Dévoie, hésitant à prendre l'offensive dans une circonstance aussi solennelle, avait construit un schéma effleurant seulement ce sujet. Mais le discours de Mgr Bourne, comme un faisceau de lumière, éclaira sa voie. Bourassa hésitait à prendre l'offensive; il n'hésiterait pas à conduire la défensive. îl rebâtit, en
esprit, son schéma. Son tour venu, il aborde Tambon, sort le texte qu'il avait prépare, lui jette un coup d'ceil, le remet ostensiblement dans sa poche, se tourne vers l'archevêque de V/estminster, et lui répond :
« Sa Grandeur a parlé de la question de langue. Elle nous a peint l'Amérique tout entière comme vouée dans l'avenir à l'usage de la langue anglaise; et au nom des intérêts catholiques, Elle nous a demandé de faire de cette langue l'idiotne habituel dans lequel l'Evangile serait annoncé et prêché au peuple.
« ... Soyez sans crainte, vénérable archevêque de Westminster ; sur cette terre canadienne, particulièrement sur cette terre française de Québec, nos pasteurs, comme ils l'ont toujours fait, prodigueront aux fils exilés de votre noble patrie, comme à ceux de l'héroïque Irlande, tous les secours de la religion dans la langue de leurs pères, soyez-en certain.
« Mais en même temps, permettez-moi de revendiquer le même droit pour mes compatriotes, pour ceux qui parlent ma langue, non seulement dans cette proznnce, mais partout ou des groupes français vivent à l'ombre du drapeau britannique, du glorieux étendard étoile, et surtout sous l'aile maternelle de l'Eglise catholique — de l'Eglise du Christ, qui est mort pour tous les hommes, et qui n'a imposé à personne l'obligation de renier sa race pour Lui rester fidèle.
«Je ne veux pas, par un nationalisme étroit, dire — ce qui serait le contraire de ma pensée — et ne dites pas, mes compatriotes, que l'Eglise catholique doit être française au Canada. Non ; mais dites avec moi que, chez trois millions de catholiques, descendants des premiers apôtres de la chrétienté en Amérique, la meilleure sauvegarde de la foi, c'est la conservation de l'idiome dans lequel, pendant trois cents ans, ils ont adoré le Christ.
« Oui, quand le Christ était attaqué par les Iroquois.
quand le Christ était renié par les Anglais, quand le Christ était combattu par tout le monde, nous l'avons confessé, et nous l'avons confessé dans notre langue.
« Le sort de trois millions de catholiques, j'en suis certain, ne peut être indifférent au cQ?ur de Pie X, pas plus qu'à celui de l'éniinent cardinal qui le représente ici.
« Mais il y a plus encore : la Providence a voulu que le groupe principal de cette colonisation française et catholique constituât en Amérique un coin de terre à part, oit l'état social, religieux et politique se rapproche le plus de ce que l'Eglise nous apprend être l'état le plus désirable des sociétés. Nous n'avons pas au Canada l'union de l'Eglise et de l'Etat ; ne nous payons pas de mots. Mais nous avons dans la province de Québec — je pourrais dire presque exclusivement dans la province de Québec — la concorde, la bonne entente entre les autorités civiles et religieuses. Il est résulté de cette concorde des lois qui nous permettent de donner à l'Eglise catholique un organisme social et civil qu'elle ne trouve dans aucune autre province du Canada, ni dans aucune autre partie de l'Empire britannique.
« Grâce à ces lois, nos diocèses s'organisent, nos paroisses se fondent... Et l'Eglise de Québec, en repos du côté Ugal et matériel, a pu donner la plénitude de son effort d'apostolat ; et cet effort a dépassé bien loin le diocèse de l'archevêque de Saint-Paul \
« De cette province de Québec, de cette minuscule colonie française, dont la langue, dit-on, est appelée à disparaître, sont sortis les trois quarts du clergé de l'Amérique du Nord...
« Eminence, vous avez visité nos communautés religieuses, vous êtes allé chercher dans les couvents, dans les hôpitaux et dans les collèges de Montréal la preuve de la foi et des œuvres du peuple canadien-français. Il