‹ Histoire de la province de Québec (volume 3)Chapitre 12 sur 46 · Mgr Ireland, lui-même grand « assimilât eur · texte numérisé non relu

Mgr Ireland, lui-même grand « assimilât eur

vous faudrait rester deux ans en Amérique, franchir cinq mille kilomètres de pays, depuis le Cap Breton jusqu'à la Colombie Anglaise, et visiter la moitié de la glorieuse république américaine, pour retracer les fondations de toutes sortes — collèges, couvents, hôpitaux, asiles — filles de ces i^istitutions-mères que vous avez visitées ici...

« Que l'on se garde, oui, que Von se garde avec sohfi d'éteindre ce foyer intense de lumière, qui éclaire tout un continent depuis trois siècles...

« Mais, dira-t-on, vous n'êtes qu'une poignée, vous êtes fatalement destinés à disparaître ; pourquoi vous obstiner dans la lutte ? Nous ne sommes qu'une poignée, c'est z'rai ; mais à l'école du Christ, je n'ai pas appris i compter le droit et les forces morales d'après le nombre et les richesses. Nous ne sommes qu'une poignée ; m<ns nous comptons pour ce que nous sommes, et nous avo-tis le droit de vivre...

« Depuis dix-neuf cents ans, il n'y a pas eu de pape hébreu, de pape romain, de pape italien, de pape français, mais le Pape, père de toute la grande famille catholique.

« Montons plus haut, montons jusqu'au Calvaire, et là, sur cette petite montagne de Judée, qui n'était pas bien haute dans le monée, apprenons la leçon de la tolérarwe et de la vraie charité chrétienne. »

Dans cette église, construite pour que la parole y tombe d'une chaire, Bourassa croyait parler du fond d'un puits. Aucun discours ne lui avait coûté un tel effort physique. Mais il se sentait l'instrument d'une force supérieure. Et l'auditoire, tout l'auditoire, partageait bien cette impression. Comme aux mémorables séances du soir à la Législative, Bourassa paraissait transfiguré à ses auditeurs. On oubliait sa taille médiocre, sa jaquette étriquée. Dans la pénombre du grand vaisseau, o\x vacillait la

lueur de mille cierges, on voyait Bourassa immense, fulgurant, et à ses pieds une foule noire avec une bordure violette, soudée en un bloc. L'étonnante improvisation terminée, il s'écoula encore quelques secondes où chacun retint son souffle, car les coeurs noués ne pouvaient se libérer tout de suite. Mgr Bruchési tremblait pour la réussite de son congrès. Mais le cardinal Vanutelli vint serrer la main de Bourassa, ce qu'il n'avait pas fait pour les autres orateurs. Alors une immense clameur s'éleva. De jeunes prêtres trépignèrent, d'autres montèrent sur leur prie-Dieu, agitant des mouchoirs, des chapeaux. Des évêques — dont l'habitude est d'applaudir à petits battements de main discrets — des évêques frappaient du pied. Un gros curé ne se retint pas de crier, à l'adresse de Mgr Bourne : « Attrape mon maudit ! » On s'embrassa dans l'église. On s'embrassa sur le parvis, en sortant, on rit, on pleura, on chanta. Ceux qui n'avaient pu entrer dans l'église furent mis au courant par les autres, en phrases haletantes. Inutile d'aller se coucher ce soir : on était trop énervé pour dormir. Sur la place d'Armes illuminée pour le Congrès, un bal s'improvisa.

Comme son grand-père à certaine heure de l'histoire, Henri Bourassa, le 10 septembre 1910, incarna l'âme de son peuple.

Le lendemain, clôture du Congrès.

Le long des principales rues de Montréal va défiler une procession de plus de cent prélats, dix mille prêtres et religieux, et cinquante mille hommes. Des draperies aux couleurs pontificales gainent le fût des arbres, dont la nudité puissante rendait un si bel hommage à la gloire du Créateur. Des gradins.

des estrades sont dresses partout, devant les maisons, entre les maisons, jusque sur le toit des maisons. La foule innombrable qui garnit ces estrades ou piétine sur six ou huit rangs, depuis plusieurs heures, prend patience en chantant des cantiques. Des groupes entonnent le Magnificat. Soudain, le fracas des cloches domine et éteint les chants. Le cortège s'avance, d'une marche régulière. Les enfants de Marie de Notre-Dame portent une gracieuse madone d'argent. Des pages vêtus de soie bleue jonchent la chaussée de fleurs. Voici le dais. Les vétérans des zouaves pontificaux ont fourni le piquet d'escorte. Le cardinal légat, géant raboteux en chape d'or, tient haut le Saint- Sacrement. A son passage s'agenouillent plusieurs centaines de milliers de personnes, peut-être un million. Seuls restent au garde à vous les agents du service d'ordre, casqués et gantés de blanc. Les cardinaux Logue et Gibbons suivent immédiatement le dais, leur longue traîne soutenue par des pages. Dans la procession figurent l'honorable juge Girouard, administrateur du Canada en l'absence de gouverneur général ; l'honorable Aram Pothier. gouverneur du Rhode-Island, accompagné d'un état-major chamarré d'aiguillettes ; sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada ; l'honorable Louis-Philippe Brodeur, ministre de la Marine et des Pêcheries ; un fort groupe de sénateurs ; l'honorable Charles Marcil, Orateur de la Chambre des communes, et un fort groupe de députés fédéraux ; sir Louis Jette, lieutenant-gouverneur de la province de Québec ; sir Lomer Gouin et ses ministres : Alexandre Taschereau, Jules Allard, Jérémie Décarie, Joseph-Edouard Caron, John C. Kaine ; puis les chefs de l'opposition : Thomas Chapais, Henri Bourassa, Armand Lavergne, Esioff

Patcnaudc ; les magistrats en toge, le maire, les échevins coiffes du tricorne, les professeurs de Laval, rhermine sur Fcpaule. Et des délégations, et des délégations, et des délégations, dont la plus pittoresque est celle des Indiens de Caugbnawaga, tout empanachés. Beaucoup, parmi ces personnages, jouent leur rôle, se donnent en représentation et songent, visiblement, à l'effet produit. D'autres vivent des heures de foi exaltantes. Un capucin extatique scande, à chaque pas de ses sandales, l'invocation : « O coeur de Jésus... O cœur de Jésus... » Au carrefour de la rue Saint-Laurent, le défilé passe sous un arc de triomphe confectionné avec des gerbes de blé envoyées du Manitoba. La vive lumière d'une journée belle et chaude à souhait — l'une des dernières de l'été — baigne le cortège et fait chatoyer la soie des costumes, les inscriptions des bannières, les ornements du dais, les rayons d'or de l'ostensoir. Les évcques transpirent sous leur chape, les prêtres sous leur surplis, les Franciscains du tiers-ordre sous leur froc, les magistrats, les professeurs et les avocats sous leur toge. On acclame Laurier ; mais au passage de Bourassa se propage, de rue en rue, de foule en foule, une tempête de joie. Indifférent même à ce bruit, le capucin martèle toujours : « O cœur de Jésus... O cœur de Jésus... » Cette prodigieuse manifestation va-t-elle démentir ceux qui attribuent aux Canadiens français une foi plus vive qu'éclairée, une foi de tradition plutôt que de conviction .'* La procession s'est ébranlée à midi. La queue du cortège n'arrive que le soir au parc Jeanne Mance, où le légat du Pape célèbre le Salut du Saint-Sacrement, au pied de la montagne historique et dans la splendeur du soleil couchant, en présence d'une foule saturée, brisée d'émotion.

Le défilé terminé, c'est encore au chant des cantiques que la foule se disperse. Un évcque étranger ne se retient pas de crier : « Vive le Canada ! »

L'atmosphère de recueillement, de foi ou d'exaltation, avait prévalu d'un bout à l'autre. Qu'est devenue, pendant ce temps, la moisissure de la grande ville ? Où s'est cachée la pègre flétrie par le juge Cannon ? La police n'avait pas enregistré un vol. une bagarre ou un cas d'ivresse, n'avait pas opéré une arrestation de la semaine. « Il me semble avoir fait un rêve », dit le cardinal Vanutelli. Le maire Guerin devint commandeur de l'Ordre de Saint-Grégoire. Ernest Ouimet, le fondateur du Ouimétoscope, avait filmé les principales scènes du Congrès eucharistique. Il ofi^rit à Mgr Bruchési de projeter son film, à l'archevêché. Monseigneur accepta, sans se convertit, pour autant, au cinéma, et surtout au cinéma dominical. En dehors des manifestations publiques, les délégués étrangers, et particulièrement les délégués français, nouèrent des relations canadiennes. Le conseil municipal de Montréal reçut M. Henri-Pierre Garriguet, Supérieur général de Saint-Sulpice, et fit frapper une médaille en son honneur. M. Garriguet visita les maisons de ses Messieurs, leurs paroisses, les communautés qu'ils desservent et dont les noms sont liés, presque à l'égal du nom sulpicien, à l'histoire de Montréal : Congrégation de Notre-Dame, Sœurs de l'Hôtel-Dieu, Sœurs Grises... Le Supérieur général de Saint-Sulpice était lourd, au physique, lent d'élocution, et délié d'esprit. C'était un positif, ennemi des complications, théologiques ou autres. A ceux qui admiraient son sens pratique, il répondit : « Simplificateur. Je suis un simplificateur. » Il emporta de Montréal un souvenir profond. D'autres Français,

Mgr Touchet, Fabbé Thellier de Ponchcville et Pierre Gerlier, produisirent et emportèrent une impression <iurable. Les amis de TA-CJ-C, en voyage d'Europe, ne manqueront pas d'aller voir Pierre Gerlier. Le légat aussi approfondit ses contacts. Il entendit Mgr Fallon, Tassimilateur, Mgr Langevin, le patriote. Mgr Bruchési, le conciliateur. Puis il partit pour Ottawa, dont Tarcbevêque n'était toujours pas nommé, et dîna chez Laurier, qui lui affirma réglée la question des écoles manitobaines. Puis il partit pour Winnipeg, dans un wagon spécial mis à sa disposition par Thomas Shaughnessy à la prière de Mgr Bruchési. A Saint-Boniface, Mgr Langevin, qui avait précédé le légat, lui affirma la question scolaire encore ouverte, et même aiguë. Les évêques, les chefs laïcs de l'opinion, le public et la presse discutèrent les questions nationales et religieuses, liées une fois de plus. Les journaux libéraux tentèrent une défense de Mgr Bourne : on a mal interprété ses paroles ; le malaise a été confirmé, amplifié par l'intervention de M. Bourassa « toujours si avide de saisir des occasions, de claironner quelque éloquente fanfare en l'honneur des droits de notre langue ».

Les journaux libéraux dénigraient le grand geste d'un adversaire politique. Mgr Bourne avait reçu, incontestablement, une tape. Et plus encore. Il avoua: « On m'avait dit que mon discours provoquerait des réactions, mais j'ai pensé que les suites à longue échéance seraient assez bonnes pour courir ce risque. » Le discours de l'archevêque de Westminster avait été communiqué à l'avance, à part et in extenso, à la presse de langue anglaise, qui le reproduisit en bonne place. Le geste, prémédité, entrait dans un plan. Sans la foudroyante, sans l'irrésistible intervention de Bou-

rassa, les agences eussent télégraphié dans tout le pays, et en Angleterre même, que la thèse assimilatrice avait été soutenue, et bien accueillie, en plein congrès eucharistique de Montréal.

Mgr Bourne exprima le désir de rencontrer Bourassa. Je serai accompagné de mon secrétaire, dit-il. Bourassa se fit accompagner par Omer Héroux, et se rendit à rArchevèché. L'entrevue fut très courtoise. Mgr Bourne offrit de rédiger ensemble un texte ramenant l'affaire à un malentendu. Bourassa et son lieutenant firent comprendre qu'il appartenait au seul archevêque de corriger ou d'expliquer son attitude. Le secrétaire de Mgr Bourne rédigea une sorte de procès-verbal. L'archevêque de Westminster attribuait le malentendu à « la forme condensée » dans laquelle il avait traité son sujet. Il avait voulu recommander « un projet d'union de prières, auquel prendrait part tout le monde catholique, pour la rentrée de tous les peuples de langue anglaise dans le sein de l'Eglise ». Et il avait choisi Montréal, pour lancer ce projet, « d'abord parce que le Canada français, en raison de sa foi magnifique et de la situation que la religion y occupe, est plus à même que tout autre pays de promouvoir les intérêts de l'Eglise à cet égard ; et ensuite parce que je savais que le zèle apastolique légué aux Canadiens français par leurs ancêtres est encore vivace dans leur âme ».

L'archevêque de Westminster admire la langue française : « Je crois que ce serait une calamité si elle devait perdre la moindre parcelle du terrain qu'elle occupe. Mais peut-être serait-ce encore plus grand malheur qu'il se développât dans le Dominion un peuple immense de langue anglaise, si ce peuple devait être entièrement non-catholique. Un tel peuple

se développe à l'heure qu'il est ; et d'une manière ou d'une autre, il faut que la foi lui soit prêchée et qu'elle soit maintenue chez lui dans sa propre langue, comme elle est prêchée et devra continuer de l'être chez vous dans votre propre langue. Les moyens d'arriver à ce but ne me regardent pas, mais sont du ressort de vos autorités ecclésiastiques. Toutefois, à cause de la position que j'occupe, j'ai cru que nul mieux que moi ne pouvait suggérer cette union de prières, étant convaincu d'ailleurs que je ne pouvais mieux m'adresser qu'aux Canadiens français pour être d'avance assuré du succès... »

Mgr Bourne communiqua aux journaux des mises au point aussi embarrassées, atténuant ses paroles de Notre-Dame. Vous voyez bien, dirent les libéraux :

« Ce n'est point avec des algarades intempestives que nous assurerons les droits de la langue française, ni que nous nous concilierons l'estime et la sympathie des gens sérieux et de bonne volonté. »

Mais Bourassa, dans son discours à Notre-Dame, sténographié par les soins du Devoir, avait bien exprimé le sentiment canadien-français. Il avait pu l'exprimer, à cette heure et dans ce lieu qui prêtaient à son intervention tant de relief, parce qu'on le savait catholique exemplaire. Il avait accompli un de ces gestes spontanés, imprévus, qui bousculent le protocole mais emballent le peuple et s'inscrivent dans l'histoire. Il avait franchi d'un bond les étapes qui le séparaient encore de la gloire. On prêtait à Mgr Touchet ce mot : « Le Canada possède le plus grand orateur du monde entier. » Adélard Turgeon. qui avait souffert des attaques de Bourassa, dit en

lisant le discours de Notre-Dame : « Je lui pardonne tout. » On imagine Texaltation des jeunes disciples de Bourassa. Dans les collèges où s'organisaient des « parlements modèles », le plus grand compliment à faire au vainqueur d'une joute oratoire était de l'appeler « un futur Bourassa » — comme, trois quarts de siècle plus tôt, on l'eût appelé « un futur Papi- ? neau ». La contre-attaque du Canada et du Soleil resta faible auprès de l'oflPensive nationaliste. Armand Lavergne utilisa les paroles de Mgr Langevin pour lancer de nouveaux défis à Laurier. Il écrivit dans le Devoir :

« Sir IVilfrid arrive de l'Ouest ; n'a-t-il pas, dans son voyage, constaté la plaie toujours ouverte, n'a-t-il pas, à Saint-Boniface, entendu la plainte des autres blessés innombrables, ses frères ?

« Mais comment, après tout cela, peut-il venir affirmer tranquillement, calmement, devant le légat pontifical, qu'au Canada règne la plus absolue des libertés religieuses, alors que le Saint-Père lui-même, dans son encyclique « Affari vos » déclarait comme pape le règlement de la question des écoles « insuffisant et incomplet :?>. Alors, où existe-telle, cette liberté dont parle le premier ministre ? Sûrement pas au Manitoba ?

« Est-ce dans l'Alberta ou dans la Saskatchewan ?

« Est-ce là où les écoles catholiques sont abolies, la prière défendue aux enfants, le crucifix prohibé ? Pays de toutes les libertés, quand son propre gouvernement a aboli la langue française dans deux provinces, et refusé de la rétablir au Manitoba...

« Pays de toutes les libertés, quand les nôtres sont persécutés dans l'Ontario, au N ouveau-Brunswick et en Nouvelle-Ecosse !... »

Avant de repartir, Mgr Langevin quêta pour ses écoles. Des notables se réunirent à Montréal, pour aviser aux moyens de Taider. L'archevêque de Saint- Boniface voulait fonder des écoles séparées pour les Ruthènes. Quelqu'un demanda : « Enseignera-t-on le français. Monseigneur, dans ces écoles ? » — « Non, répondit Farchevêque, on y enseignera le ruthène et l'anglais. »

— « Si on n'y enseigne pas le français, dit Tinterrupteur, nous ne donnerons pas d'argent pour ces écoles. » Les autres l'approuvèrent. Bourassa était là. Il fit la leçon aux hommes d'ceuvre à l'esprit étroit, leur reprochant d'être plus français que catholiques. Les bonnes gens, déroutés, contemplèrent ce curieux homme, qui défendait la langue française contre un archevêque à Notre-Dame, et reprochait ensuite aux Canadiens d'être trop entichés de la langue française !

Cependant des dizaines de lettres quotidiennes tenaient Bourassa au courant des attaques lancées contre la langue française en Ontario. Mgr Fallon, évêque de London, menait la croisade. Les Franco-Ontariens arc-boutaient leur résistance sur l'Association d'Education. Le sénateur Belcourt, président de l'Association, un peu politicien au début, se laissait emporter par le courant. Sous l'influence de Mgr Fallon, le gouvernement ontarien parla d'ouvrir une enquête sur le fonctionnement des écoles bilingues. L'enquête sera la bienvenue, répondit l'Association d'Education. Mais entre les évêques ontariens et leurs diocésains canadiens-français, la situation devint critique. Les Franco-Ontariens se tournèrent vers le chef national et catholique qui avait remis l'archevêque de West-

minstcr à sa place. Bourassa, très « romain », recommanda de porter les plaintes à Rome et d'agir avec un grand respect, en évitant tout aspect de révolte. Il donna ce double mot d'ordre : prudence et persévérance.

L'intervention de Bourassa déplut fort à Mgr Fallon. Déjà, les évêques irlandais, dans leurs rapports au Saint-Siège, représentaient les nationalistes canadiens-français comme des fanatiques, des agitateurs dangereux, qui voulaient propager leur langue dans tout le Canada, imposer leur lange à toute la population du Canada. Mgr Fallon appelait le Devoir, le Nationaliste, L'Action Sociale et la Vérité « les mauvais journaux de la province de Québec ». Mais les lieutenants de Bourassa prenaient moins de précautions que leur chef pour recommander l'intransigeance et la lutte. Ils attribuaient l'audace des adversaires à la servilité témoignée par les chefs politiques du Canada français. Il faudra d'abord, écrivit Georges Pelletier, que nos politiciens abandonnent la triste mode des « compromis honorables » où ils se sont confinés depuis quelques années, et revendiquent la pleine mesure de nos droits indiscutables. Bourassa envoya Georges Pelletier enquêter sur la situation scolaire dans le comté d'Essex.

Le légat de Pie X se trouvait devant un faisceau de questions religieuses, posées à l'intérieur ou à l'extérieur de la province de Québec, mais intéressant des Canadiens français et passionnément suivies par l'opinion de la vieille province. La question du siège cardinalice, celle de l'archevêché d'Ottawa, celle de l'enseignement bilingue en Ontario, et la question scolaire de l'Ouest.

Malgré la fatigue des préparatifs et malgré la chaleur accablante, Mgr Bruchési était resté, de bout en bout, la figure centrale du Congrès eucharistique. Et ce Congrès éclatant s'inscrivait dans l'histoire de la province, dans Thistoire du Canada, dans l'histoire même de TEglise. Pendant longtemps, les personnalités romaines recevant des Canadiens évoqueront le Congrès de Montréal comme un de leurs plus grands souvenirs, et comme Tun des plus grands congrès eucharistiques de l'histoire. M. Garriguet, Supérieur général de Saint-Sulpice — le sage qui s'affirmait obstinément « simplificateur » — traduisait l'opinion générale en répétant, à son retour d'Europe : « Nous avons vu un grand congrès, témoignage de la foi d'un grand peuple, animé par un grand archevêque. » Mgr Bruchési souhaitait le chapeau, mais avec quelque hésitation, car il était trop délicat pour supplanter Mgr Bégin, son aîné, son ami — et l'un des artisans de son élévation à l'épiscopat. A Rome, le cardinal Merry del Val ne pardonnait toujours pas à Mgr Bruchési d'être devenu archevêque de Montréal alors que lui-même recommandait Mgr Emard. Enfin Mgr Bégin abondait en mérites et en œuvres, telles que la fondation de l'Action Sociale. Les deux premiers ministres, Laurier et Gouin, préféraient Mgr Bruchési à Mgr Bégin, et ne considéraient pas la fondation de V Action Sociale comme une œuvre pie. Mais le clergé québécois amait son évêque et plaidait sa cause ; et la ville de Québec se considérait des droits. Si l'on enlève le chapeau à Québec, les Irlandais chercheront à l'avoir pour Ottawa ou pour Toronto.

Car les évêques irlandais conduisaient une véritable offensive autour du siège outaouais. Leur candidat était notoirement Mgr Charles-Kughes Gauthier, ar-

chcvcquc de Kingston. Mgr Bruchési et Mgr Bégin recommandaient le chanoine Georges Gauthier, docteur en droit canon, curé de la cathédrale de Montréal. Successivement professeur au Grand Séminaire, aumônier du Mont-Sainte-Marie (le couvent le plus réputé de la Congrégation de Notre-Dame) et curé de la cathédrale, le chanoine Gauthier avait réussi dans les trois milieux, et marqué de son influence une élite de séminaristes, une élite de religieuses, enfin une élite laïque. Il possédait la piété, la science, la sagesse, l'éloquence et même la stature, bref tous les avantages désirables. Cependant Laurier souhaitait ostensiblement la promotion de Mgr Emard, et la visite du légat à Valleyfield fut interprétée comme un signe — rassurant pour les Canadiens français. Dans rOuest, les symptômes semblaient aussi bons pour Laurier, moins bons pour Mgr Langevin. Le légat, en arrivant à Winnipeg et à Saint-Boniface, souligna, dans ses allocutions, l'heureux accord régnant au Canada entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. Résultat — laissait-il entendre — à ne pas compromettre. L'Ouest se peuplait d'immigrants venus d'Europe, des Etats-Unis, de Québec et de rOntario. Population cosmopolite ; le légat visita la « Maison de la bonne presse », où Mgr Langevin faisait éditer des journaux en plusieurs langues. Les catholiques des deux nouvelles provinces : Saskatchewan et Alberta, demandaient des diocèses, voire des provinces ecclésiastiques autonomes. Regina, Edmonton, Calgary, feraient bien des sièges épiscopaux. Les évéques irlandais réclamaient ces sièges, à l'avance ; mais les Canadiens français, minorité dans l'ensemble de la population des nouvelles provinces, restaient la majorité des catholiques. Le légat de

Pie X, comme les délégués ses prédécesseurs» constata la complexité des questions religieuses, aussi bien que politiques, au Canada. Il constata, et goûta, la courtoisie marquée du gouvernement manitobain : à son départ de Winnipeg, le lieutenant-gouverneur et le premier ministre le saluèrent, sur le quai de la gare.

Et Ton apprit enfin la nomination de Tarchevéquc d'Ottawa. Cette nomination remontait, à vrai dire, au 6 septembre, jour de l'ouverture du Congrès eucharistique. Que serait-il arrivé si elle avait été annoncée dès ce moment .'* Le Saint-Siège choisissait Mgr Charles-Hugues Gauthier, archevêque de Kingston, prélat de nom français mais de langue et d'éducation anglaises. Habileté cousue de fil blanc. Mgr Gauthier passait pour approuver, pour encourager Mgr Fallon. Et de toute évidence, le cardinal légat, qui croyait rêver devant les manifestations de foi dont une grande ville canadienne-française peut seule donner l'exemple, adoptait les points de vue de Mgr Bourne et de Mgr Fallon. Les uns furent consternés, les autres révoltés. Mgr Bruchési fit demander 2 Rome, par câble, s'il n'y avait pas erreur sur le prénom. Le nouvel archevêque d'Ottawa craignit un accueil glacial — peut-être hostile — de la part des Canadiens français d'Ottawa et de Hull. Bourassa, dans un article du 19 juillet, avait protesté d'avance contre la nomination de Mgr Gauthier. L'archevêque nommé, il recommanda le plus grand respect. Mais il ajouta (24 septembre) ;

« Mat,? il est indubitable que beaucoup de catholiques verront dans sa nomination une nouvelle preuve du travail que poursuivent avec persévérance ceux qui croient, de

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bonne fol, je veux l'espérer, accroître linfiuence du catholicisme en écartant de plus en plus le clergé canadien-français du gouvernement de l'Eglise canadienne. »

Et il recommanda d'éclairer Rome sur la situation réelle « par des représentations motivées, basées sur le droit, la justice, la raison, et par une action digne et constante ».

En même temps, Georges Pelletier envoyait au Devoir ses articles, où il mettait carrément en cause Mgr Fallon. L'évêque assimilateur remplaçait, dans les écoles séparées, les religieuses canadiennes-françaises par des religieuses irlandaises, en leur « conseillant » de ne pas enseigner le français ^. Le patriotisme de tous les Canadiens français se révolta. Le Soleil, qui s'était d'abord réjoui des coups de crosse assénés par Mgr Fallon aux « mauvais journaux » — le Devoir et U Action Sociale — en vint presque à la même attitude que ses confrères nationalistes, sur cette question. Les Ontariens protestants et francophobes représentèrent la province de Québec comme à la veille d'une nouvelle révolte. Orangistes et Irlandais catholiques se liguaient contre la volonté de vivre àas Canadiens français.

1. Dossiers de l'Association canadienne-française d'Education de l'Ontario, à Ottawa.

Rôle grandissant de Bourassa — Victoite nationaliste dans Dmmmond-Arthabaska — Revanche libérale dans Saint-Jean.

Un aspect majeur de ces événements est le rôle grandissant de Bourassa. Les Franco-Ontariens adressaient leurs plaintes beaucoup moins à Laurier qu'au directeur du Dévoie. Et cela dans un moment où — la trêve du Congrès eucharistique terminée — Bourassa et Monk reprenaient l'agitation contre la marine.

Bourassa et Monk cousinaicnt, par alliance : Mme Monk était petite-fille de Corne Séraphin Cherrier, cousin germain et grand ami de Papineau — et chez qui Napoléon Bourassa menait son fils Henri, quand celui-ci était enfant. Monk, professeur de droit constitutionnel égaré dans la politique, incarnait la dignité solennelle. Il n'aimait ni les gestes emphatiques ni la familiarité naturelle ou factice des politiciens de comté. Il souffrait des ruptures : il redoutait les querelles bruyantes. Mais il partageait les idées de Bourassa et subissait son ascendant. Et voilà Monk définitivement entraîné dans le tourbillon nationaliste,

au milieu d'une jeunesse bouillonnante, prodigue d'acclamations et d'invectives.

La campagne recommença le 1 7 septembre, à Farnham, où Bourassa, Monk, Joseph Rainville et L.-P. Bernard, député provincial de Sheflrord, parlèrent devant trois mille électeurs du comté de Missisquoi.

Ses amis lui ayant signalé la présence de nombreux « rouges », Bourassa commença en disant : « Tant mieux, car j'en suis un, moi aussi ^ :

« Depuis 1896, j'ai suivi M. Laurier tant qu'il fut fidèle à ses principes et aux doctrines qu'il avait prêché es dans l'opposition ; mais c'est parce que je suis un libéral que je m'élève aujourd'hui contre lui, parce qu'il n'est plus libéral, plus canadien, et pas même, je le dis sans crainte, pas même britayinique.

« En 1896, le gouvernement conservateur avait acheté des fusils pour un million de piastres. M. Brodeur, alors député de Rouville et aujourd'hui ministre de la Marine, dénonça violemment cet achat sur le parquet de la Chambre. M. Laurier, de son côté, disait : « Ce serait un crime que de détourner une partie de l'argent nécessaire à l'accomplissement des travaux urgents pour le développement du pays, pour acheter des canons, des fusils et des munitions de guerre. »

Et Bourassa d'expliquer, didactique :

« Vos députés, pour lesquels vous avec alors voté, vous tous, les rouges de ce comté, nous ont répété la même chose, et c'est pourquoi, vous comme moi, nous les avons approuvés. Ce que M. Laurier dénonçait dans le temps, comme un crime chcc ses adversaires, ce n'est pas

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