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Compte rendu du Devoir, 19 septembre

aujourd'hui une action bénie, et il n'a pas le droit de dire à sa province : Vous aile;:; approuver maintenant ce que je condamnais moi-même autrefois. C'est pourquoi je combats sa politique, et c'est pourquoi aussi vous devez la condamner, si vous voulez rester fidèles au vieux parti libéral... »

C'était clair. Bourassa ne se grandissait pas en prophète, comme à Notre-Dame ; mais familier, le pied posé sur un barreau de sa chaise, il expliquait à ses amis les rouges du comté de Missisquoi qu'ils paieraient un jour le coût de la marine par leurs impôts, et qu'ensuite, pour manœuvrer les bateaux et servir les canons, on viendrait prendre leurs enfants :

« Laurier, lui, ça lui est égal, il n'a pas d'enfant. Dans dix ans, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, il aura disparu de la scène politique. Après avoir flatté tous les instincts du peuple pour lui soutirer des votes, il se sera servi du cœur de ses compatriotes, de leur langue, de leur foi, de leurs traditions, de leur liberté, de tout ce qu'ils avaient de plus sacré et de plus cher, il se sera servi de tout cela pour se faire le piédestal des Anglais qui distribuent les titres, les médailles, les décorations...

« Dans quinze ans, vos femmes verront venir l'agent du gouvernement, ayant à la main cette loi maudite et leur disant à chacune : « Bonne mère, il faut que tu donnes tes fils, non pas pour défendre le pays natal, mais pour se battre sur toutes les terres et toutes les mers du monde en faveur du drapeau anglais. » Et quand vos femmes apprendront, quelques mois après, qu'un obus autrichien, un boulet japonais ou une balle allemande aura éventré leur enfant, qu'il est tombé au fond d'un abîme ou sur le pont d'un navire, pensez-vous qu'elles diront alors : « C'est bien, mon mari était rouge, et c'est M. Lau-

fier qui a fait passer cette loi, il a bien fait. » Non, elles vous maudiront, et ce sera à bon droit ! »

La foule ressentit un vrai frisson collectif. Les plus rouges des rouges ne pouvaient défendre une loi aussi grosse de danger. Bourassa lut les résolutions de Saint-Eustache, et les fit adopter à main levée. A la contre-épreuve, une seule main se leva.

Le même jour, Armand Lavergne. le Dr Paquet et D.-O. Lespérance firent adopter les mêmes résolutions par une assemblée très nombreuse à Montmagny. Le courtier Lespérance, organisateur « bleu » dans le district de Québec, associé à Rodolphe Forget dans plusieurs de ses entreprises, était d'ores et déjà présenté comme le candidat de l'opposition aux prochaines élections fédérales. Cependant, ce candidat de Monk et de Bourassa n'avait nullement rompu avec Borden. Nationalistes et conservateurs cherchaient-ils moins le triomphe d'un principe que la chute de Laurier i* Ou simplement composaient-ils avec les nécessités pratiques plus qu'ils ne voulaient bien le dire ? Des conservateurs, restés partisans, constataient le merveilleux rendement de la propagande nationaliste : ça prend comme le diable î

La campagne était de nouveau lancée. La semaine suivante, grande assemblée à Grand'Mère, dans le comté de Blondin.

Elle réunit huit mille personnes, venues de Nicolet, dzs Trois-Rivières, de Shawinigan, et même, par trains d'excursion, de tous les coins de la province. La vallée du Saint-Maurice bougeait, grouillante de voitures et bruyante de fanfares. Des hérauts, montés sur des chevaux enrubannés, allèrent au-devant de

Bourassa. Qui reconnaîtrait, en ces fiers cavaliers, de modestes employés de la Laurentide ? Les Révérends Frères ont prêté leur terrain, avec empressement. La foule entend le député Blondin ; son collègue le Dr Paquet ; le brillant avocat J.-A. Désy, des Trois-Rivièrcs ; deux orateurs de Sbawinigan : le Dr Dufresne et J.-A. Frigon ; et surtout Bourassa. Là aussi, le tribun évoque les enfants qui seront arrachés à leur mère et immolés, au service de l'Angleterre, sur les bateaux de M. Laurier. Bourassa se souvient d'avoir partagé la tente des bûcherons, à la Petite-Nation. Il lui arrive d'employer, dans les assemblées populaires, des expressions crues. Il recomm.ande aux électeurs d'appliquer aux gouvernants, à la première occasion, « un coup de pied au bon endroit ».

Les jeunes gens de la région — beaucoup de jeunes Trifluviens — présentèrent une adresse à Bourassa, leur chef et leur maître totalement admiré. Ces jeunes gens se firent ensuite propagandistes du Devoir — les étudiants, avec l'approbation tacite de leurs professeurs. Le dimanche, à la sortie de la messe, des orateurs en herbe reprirent les prédictions de Bourassa, annoncèrent la conscription, suite inévitable de la loi de la marine, décrivirent l'atroce destin des petits Canadiens éventrés « par un obus autrichien, un boulet japonais ou une balle allemande, au fond d'un abîme ou sur le pont d'un navire ». Les mères se signaient. Les hommes commençaient, en secret, à maudire Laurier de les avoir trompés à ce point.

Bourassa surveillait en même temps les incidents du comté d'Essex. Approuvé par le clergé « patriote », il donnait des directives aux Franco-Onta-

riens. L'Association canadienne-française d'Education de rOntario allait réunir ses membres à Ottawa. Bourassa parla franchement, dans le Devoir, de la double attaque des orangistes et de « quelques prélats catholiques de langue anglaise ». Celle-ci est infiniment plus sérieuse que celle-là, dit-il, « parce qu'elle vient de sources respectables, et parce qu'elle s'appuie apparemment sur des motifs d'un ordre moral plus élevé ». Il faudra poursuivre avec respect, calme et fermeté, « la défense légitime de droits indiscutables ».

Le lendemain. 4 octobre, l'Association Canadiennefrançaise d'Education de l'Ontario examina les démentis de Mgr Fallon, qui affirmait la douceur de ses intentions. S'appuyant sur un certain nombre de documents et de témoignages, l'Association regretta, dans son procès-verbal signé du secrétaire C.-A. Séguin, « de ne pouvoir ajouter foi à la dénégation publique de Sa Grandeur Mgr Fallon ». Mgr Gauthier retardait la prise de possession de son nouveau siège.

Ces incidents apportaient de l'eau vive au moulin nationaliste. De tous côtés, on s'adressait à Bourassa. Le discours de Notre-Dame, imprimé en brochure par les soins du Devoir, appris par cœur et récité par les étudiants, paraissait un épisode d'épopée. Le New York Herald envoya un rédacteur interviouver Bourassa.

Au journaliste new-yorkais, Bourassa définit le nationalisme canadien, « expression d'une doctrine et non parti politique » ^. La doctrine est conforme

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