Nczu York Herald, 9 octobre
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à la tradition constitutionnelle britannique : « No taxation without représentation. » Cette sentence se traduit pour nous, en 1910 : Pas de participation aux guerres de l'Empire, en dehors du Canada, sans participation au gouvernement de l'Empire. Est-ce antibritannique ? Nullement ; le meilleur service que le Canada peut rendre à l'Empire, c'est de poursuivre son propre développement, moral et matériel. Et cette thèse n'est pas réservée aux Canadiens français. Elle tend à créer un véritable esprit national, tout en conservant au groupe canadien-français son caractère propre, sa vitalité, susceptibles d'exercer une influence très heureuse dans la vie sociale et politique du pays.
Les Anglo-Canadiens ne croyaient pas, ou ne voulaient pas croire les assurances loyalistes de Bourassa. 1 Il est vrai que certains disciples du chef nationaliste paraissaient leur donner raison. On avait entendu parler, en dehors de la province de Québec, du drapeau « Carillon Sacré-Cœur ». La Free Press d'Ottawa demanda quel emblème M. Bourassa voulait substituer au drapeau anglais. Bourassa répondit dans le Devoir (6 octobre) :
« Les questions de drapeau ne me passionnent pas outre mesure. Aux prohlcmes, je préfère les réalités.
« Comme Canadien et comme sujet britannique , je ne reconnais qu'un drapeau, sur lequel l'usage et le sentiment de notre bonne époque — celle qui a suivi 1867 — avaient apposé le blason de la Confédération canadienne.
« Ce drapeau est à la fois l'emblème de notre allégeance britannique et la marque de notre autonomie relative.
« J'ai toujours accepté, et j'accepte encore, par la raison et par la volonté, cette double situation, et le drapeau qui
la représente. Je n'en désire point d'autres. Je les défends et je continuerai de les défendre contre tous leurs ennemis : impérialistes, séparatistes où annexionnistes à faux masques.
« Un grand nombre, pour ne pas dire la plupart de mes compatriotes, croient qu'outre le drapeau anglais, il est nécessaire que les C anadiens français aient un drapeau à eux, un signe de ralliement national.
« C'est un sentiment que je respecte, sans le partager. »
« Curieux homme, décidément ! » pensèrent les esprits simplistes. « Il vibre et communique aux foules son patriotisme, puis il déclare froidement : les questions de drapeau ne me passionnent pas outre mesure ! »
Contre la propagande de ce curieux homme, de cet homme-force, les ministériels tentaient vainement d'élever un barrage. Leurs journaux officiels et les grands journaux d'apparence impartiale tâchaient de gagner les industriels et les ouvriers en annonçant la fondation d'usines et de chantiers maritimes, pour construire la marine de guerre. « On emploiera ainsi, dit le Canada, des ouvriers dont les salaires annuels représenteront probablement huit millions de dollars, qui seront dépensés au pays, et iront aux producteurs de denrées alimentaires, aux cordonniers, aux chapeliers... » Le chantier de Sorel, un peu déclinant, recouvra Tespoir. Le député ouvrier Verville se rallia. Les ministériels organisèrent aussi des assemblées, pour défendre la loi de la marine. Mais à Berthier, le 2 octobre, Armand Lavergne contredit et déconfit Cyrias Roy, député fédéral de Montmagny. Une vingtaine d'années plus tôt, les jeunes libéraux, enthousiastes et irresi>ectueux, venaient sur les estrades.
avec un bel aplomb, contredire les ministres conservateurs ; pour un peu, ils eussent tiré la barbe de l'honorable M. Taillon. Et maintenant les mêmes libéraux, hommes mûrs et nantis, étaient bousculés avec le même aplomb et le même irrespect par les jeunes nationalistes. Les ministériels perdaient pied ; ils lancèrent à Laurier un appel de détresse. Seule, une apparition du grand chef, entourée de tout réclat possible, rétablirait la situation. Honoré Gervais, le député de Saint-Jacques qui aspirait à un portefeuille, organisa une démonstration monstre en l'honneur de Laurier, le 10 octobre, à Montréal.
Omer Héroux écrivit qu'on faisait venir Laurier à Montréal pour étouffer la voix du patriotisme indigné :
« Ce qu'on lui demande de consacrer publiquement, c'est sa propre déchéaftce — et le spectacle est profondément triste, triste à émouvoir les pires adversaires du premier ministre. »
Et Monk — également dans le Devait — somma Laurier de fournir des explications sur la marine de guerre, sur son refus du plébiscite, sur sa volte-face entre les conférences impériales de 1907 et de 1909.
Les organisateurs firent bien les choses : excursions à très bon marché de Saint-Hyacinthe, des Trois- Rivières, de Québec même ; distribution de torches, banderoles et panneaux ; location de voitures. Le Monument National se remplit de bonne heure ; Jacques Bureau et plusieurs députés improvisèrent des assemblées en plein air pour les derniers arrivés.
Honoré Gervais avait prié Lomer Gouin de présider
la séance. Le premier ministre de la province accepta volontiers, car il s'inquiétait autant que Laurier devant le mouvement nationaliste, et surtout devant son emprise sur les étudiants. Dans la salle, Gouin reçut Laurier qu'accompagnaient trois ministres fédéraux. Brodeur, Fisher et Graham. Le premier ministre de Québec — le gendre de Mercier — salua le vivant que l'Histoire placerait « au rang des plus grands Canadiens ». Puis il donna la parole au jeune Athanase David, fils du sénateur David.
Il s'agissait d'arracher les jeunes au nationalisme. Athanase David était, comme Armand Lavergne, Joseph-Edouard Perrault, Hector Laferté, fils d'un grand ami de Laurier ; et comme eux très bien doué et mû par un patriotisme sincère. Les nationalistes eussent volontiers admis dans leurs rangs ces futurs chefs. De son côté, Athanase David ne refusait pas son admiration à Bourassa ; mais il restait fidèle à Laurier. Il le dit au Monument National, dans un discours martial, qui sentait encore le collégien. Il s'indigna de la part de lâcheté qui pouvait contribuer au refus de la marine de guerre. Sommes-nous dégénérés, demanda-t-il ; ne sommes-nous plus des Français, des descendants de ces Gaulois qui ne reculaient devant aucun danger ? N'est-ce pas insulter les Canadiens français que de leur supposer des instincts de couards ? « La jeunesse de notre province a pu se laisser prendre tout d'abord aux apparences trompeuses de cette campagne ; elle a l'âme trop bien placée pour ne pas se ressaisir, quand elle s'apercevra qu'on a exploité la générosité de ses sentiments. Quand le moment du devoir se présentera, vous pouvez être certain, sir Wilfrid, que la jeunesse n'attendra que
le mot d'ordre pour marcher sous votre bannière, et que jamais elle ne faillira à l'honneur ! »
Laurier consacra tout son discours à se défendre contre la campagne des nationalistes — qu'il appela des rageurs et des castors, dans une apostrophe rappelant celle de Chapleau à la fameuse assemblée de Saint-Laurent, en septembre 1883 :
« Ces rageurs, vous les connaisses. Ce sont les pharisiens du catholicisme canadien, ceux qui se sont constitués, avec ostentation, les défenseurs de la religion que personne n'attaque ; ceux qui manient le goupillon comme une massue ; ceux qui se sont arrogé le monopole de l'orthodoxie ; ceux qui excommunient de droite et de gauche tous ceux dont la tête dépasse leur chétive stature ; ceux qui semblent n'avoir pour mobile et pour instinct que la haine et l'envie, la basse envie ; ceux qui insultaient le cardinal Taschereau vivant et qui, mort, attaquent sa mémoire ; ceux qui firent la vie amère à Chapleau, la plus brillante illustration qu'a produit le parti conservateur ; ceux enfin que le peuple, dans son langage pittoresque, a désignés et affublés du nom de castors. 7>
Mais Laurier ne voulait parler que le langage de la raison... Pendant deux heures, il ne s'occupa que de réfuter Bourassa. D'abord, on prétend que le Laurier de 1910 n'est plus celui de 1902 ; c'est un mensonge :
« Je suis toujours le même. En 1910 comme en 1902, je suis résolu à organiser la défense du territoire, en maintenant le principe de notre autonomie locale. La loi de la marine ne contient pas un seul m,ot donnant à la Grande-Bretagne ce que nous lui refusions en 1902. Elle ne contient pas un seul mot qui enlève le contrôle de la
marine au gouvernement, au Parlement et au peuple du Canada. En 1902, je recevais les félicitations de M. Bourassa ; en 1910, je reçois ses injures ; qui a change ? ... »
C'est la même chose parmi les fanatiques de rOntario :
« Je suis accuse de trahison dans cette province comme étant coupable envers notre pays, et je suis accusé de trahison dans la province d'Ontario comme étant coupable envers VEmpire britannique.
« On m'accuse de trahison, mais j'y suis bien accoutumé. Dès 1896, j'étais accusé de traJùson envers ma race, entiers ma religion, parce que le gouvernement fédéral ne potivait imposer à une province-sœur un système d'écoles dont elle ne voulait pas.
<i Messieurs, voilà ce que faut les exagérés, à quelque race qu'ils appartiennent... »
Pour nous, qui sommes des modérés, voyons de sang-froid les raisons qui ont motivé la loi de la marine. Eh bien, ce sont les progrès mêmes, les progrès du géant du Canada. Depuis 1890, notre population a augmenté de plus de trente pour cent, notre revenu a doublé. Nous sommes devenus une nation. Telle est la raison essentielle qui nous conduit à créer notre milice navale, comme toutes les nations de notre importance. Laurier prenait Texact contrepied d'une thèse soutenue par Honoré Gervais à la Chambre des communes, pendant la discussion du bill. Il insista :
« C'est une raison de ha/itte conception. Je suis bien sûr que mes compatriotes sont d'avis que nous sommes une nation, et ne voudraient pas se laisser ravaler au rang des « Croivn Colonies ». Je n'ai pas de doute que
j'ai bien interprété le sentiment de mes compatriotes. Je n'ai pas de doute que l'action que j'ai prise sera acceptée par tous mes compatriotes. »
Enfin il faut réfuter le mensonge de M. Bourassa, qui prétend que le service naval sera obligatoire pour nos jeunes gens :
« Je suis informé qu'il y a bien des pleurs de versés, de ce temps-ci, aux portes des églises, sur le sort de nos pauvres jeunes gens, qui vont devenir de la chair à canon. T^es nationalistes affirment que tous les jeunes gens vont être engagés sur les navires, et forcés de prendre part à toutes les guerres de la Grande-Bretagne. Et pour ajouter à l'horreur de cette perspective, on a fait des calculs par lesquels on affirme que la Grande-Bretagne est en guerre tons les quatre ans.
« ... Nous n'y prendrons part que si nous le jugeofts à propos... Quand la loi a été discutée, j'ai déclaré que c'était une erreur de supposer que nous serons obligés de prendre part à toutes les guerres de l'Empire... Notre marine est entièrement sous notre contrôle... Ne monteront sur ces navires que ceux qui voudront y monter. Les jeunes gens prenant du serv^ice sauront qu'ils ne sont pas obligés de prendre part à toutes les guerres de l'Angleterre, mais qu'ils peuvent être appelés par le peuple du Canada, par le Parlement du Canada, quand il le jugera à propos, à prendre part aux guerres de l'Angleterre... »
Laurier termina par le rappel des principes de progrès, de liberté, de tolérance et de justice, grâce auxquels son gouvernement avait pu assurer au pays « une mesure sans précédent d'unité, d'harmonie, de bien-être et de prospérité ». Il remporta un gros succès — moins éclatant que les triomphes d'autrefois.
Le public, filtré par un système de cartes, se trouvait solidement encadré. Des cris de « Vive Bourassa ! » troublèrent quelques-unes des assemblées en plein air tenues pour les derniers arrivés.
La presse libérale commenta la journée dans ce sens : les nationalistes, tribuns de carrefour, font appel aux préjugés, aux partis pris, à la passion. Sir Wilfrid Laurier, homme d'Etat, a fait appel à la raison, au jugement de ses compatriotes. Fernand Rinfret et d'Hellencourt exposèrent cette thèse :
Les nationalistes soutiennent qu'étant canadiens nous ne devons songer qu'aux intérêts canadiens.
Les impérialistes soutiennent qu'étant sujets britanniques, nous ne devons songer qu'aux intérêts de l'Empire.
Nous soutenons, nous, qu'étant à la fois canadiens et sujets britanniques, nous devons tenir compte des deux données, concilier les deux intérêts, ce qui est réalisé par sir Wilfrid Laurier.
Les libéraux de Québec et les tories de Toronto tombaient d'accord pour représenter Bourassa comme un ennemi de l'Angleterre. Le World de Toronto écrivit :
« M. Bourassa estime que s'a mission consiste à bouter les Anglais hors de Québec et à reconquérir l'Ontario. »
L'Action Sociale exprimait en même temps la crainte contraire. Rapprochant plusieurs faits majeurs : la guerre à l'enseignement du français en Ontario, au Manitoba, en Saskatchewan et en Alberta,
et le peuplement de l'Ouest par des immigrants destinés à s'angliciser, elle conclut — sous le titre Alerte t — à l'existence d'un vaste complot pour contenir l'élément canadien-français dans la province de Québec, en attendant, peut-être, d'entreprendre l'assaut de cette province.
La résistance à Mgr Fallon s'affirmait en Ontario, soutenue par toute l'opinion canadienne-française. Dans une circulaire à son clergé, Mgr Latulipe, vicaire apostolique du Témiscamingue, recommanda l'enseignement du français « de la langue dans laquelle les enfants ont appris à prier, car, l'expérience l'a démontré partout, la langue est une des plus fidèles gardiennes de la foi ». Le 12 octobre, les Chevaliers de Colomb des Trois-Rivicres adoptèrent un vœu, proposé par le maire Louis-Philippe Normand, et qui constituait un blâme respectueux et ferme à l'adresse de Mgr Fallon et de ses imitateurs. L'évêque de London fit publier une lettre dans laquelle il ne se bornait pas à se justifier, mais attaquait la presse nationaliste de la province de Québec. C'est l'ultramontain Orner Héroux qui lui répliqua — et vigoureusement.
De son côté, Bourassa saisit une occasion de réfuter indirectement les accusations de « déloyauté » portées contre lui. Un comité s'était formé à Montréal pour ériger une statue à Edouard VIL Le directeur du Devoir approuva ce projet, fit l'éloge du feu Roi, excellent souverain constitutionnel, « serviteur vigilant et dévoué de ses peuples » ; et il engagea les Canadiens français « à se jeter avec ardeur dans le mouvement ».
Toutes CCS ardeurs se concentrèrent et culminèrent dans le comté de Drummond-Arthabaska, par suite d*un événement mineur : l'élévation au Sénat du député Louis Lavergne, whip du parti libéral. Louis Lavergne était un de ces partisans obtus qui discutent les sermons de leur curé, mais suivent aveuglément toutes les consignes du « Chef ». Au cours d'une discussion amicale, il définit lui-même sa position : « J'approuve tout ce que Laurier a fait, fait et fera. » Son propre neveu, Armand Lavergne, appelait ce genre de députés des moutons. Cette promotion « ouvrait » l'ancien comté de Laurier, où le premier ministre était toujours électeur.
Quoi qu'en dise l'exigeant Armand, Laurier gâtait ses amis Lavergne, promus, l'un à la Cour d'appel, l'autre au Sénat. Armand lui-même sollicitait une grâce pour son beau-père. Laurier intervint, obtint la grâce. Lavergne l'en remercia, assurant Laurier de sa fidèle affection, qu'il était torturé de ne pouvoir témoigner plus hautement « à cause des circonstances ». II ajouta :
« On me demande de me présenter dans Drummoud et Arihabaska. Si j'étais garçon et seul au monde, j'irais sans hésiter ; mais je ne sais si je puis imposer à îim pauvre femme, déjà si éprouvée, ce nouveau sacrifice et la perspective d'une défaite certaine. Je prie Dieu de m'inspirer quel est mon devoir dans cette circonstance. Dans tous les cas, si je fais la lutte, l'ous savez qu'eU-e sera loyale, et que, vainqueur ou ï'aincu (surtout vaincu), je ne vous en aimerai pas moins. » '
1. Echange de correspondance entre Armand Lavergne i^i Laurier, en octobre 1910. Archives publiques du Canada ; Laurier Papers, dossier SOWa.
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Armand Lavcrgne préparait-il sa candidature au siège de son oncle ? L'idée en était venue à plusieurs nationalistes, pour qui la question de la marine, évoquant tout le problème de l'impérialisme, et mettant en jeu l'avenir du pays, primait toutes les autres. Si Lavergne décidait un retour à la scène fédérale, l'heure et le lieu — le comté d'Arthabaska, qui l'avait vu grandir — paraissaient également propices. Lavergne réserva sa décision. Dans l'intervalle, il tint une nouvelle assemblée contre la marine à Saint- Anselme, dans le comté de Dorchester. Trois jeunes orateurs l'accompagnaient : Albert Sévigny ; Emile Gelley, avocat de Lévis ; et un étudiant en droit de Laval, Onésimc Gagnon, auquel ses camarades, venus nombreux, firent une ovation. On chanta :
« Pas d'Soleil ! Pas d' Soleil !
« C'est le Devoir quil nous faut ! »
Ces jeunes orateurs s'entraînaient, s'excitaient, se dépassaient les uns les autres. Lavergne, traité de castor, traita ses adversaires de bctes puantes. « Le jeune castor, écrivit le Soleil, exhala son dépit en s'écriant que s'il était un castor. Laurier était une bête puante. » Après les protestations aflrectueuses — et reconnaissantes — de Lavergne, qu'en penserait Laurier î* Lavergne écrivit à d'Hellencourt — un de ses ennemis personnels — pour exiger une rectification dans le Soleil, et à Laurier pour démentir les paroles qu'on lui prêtait. Ce n'est pas Laurier, c'est Rodolphe Lemieux, qu'il avait qualifié de bête puante.
Armand Lavergne et ses amis communiqueraient-ils leur fièvre au comté de Drummond-Arthabaska ? Laurier vint lui-même à Drummondville, présider
au choix d'un candidat. Il était chez lui, non loin de sa maison d'Arthabaska, si accueillante, où il invitait parfois un député malcommode pour le gronder, Tamadouer, le charmer, et ne le laisser partir que repentant et plus dévoué que jamais. De Drummondville à Arthabaska, Laurier rencontre partout les fils de ses vieux amis. Il les choie, en s'excusant, auprès de son secrétaire, de quelque prodigalité : « La Providence ne m'a pas donné d'enfant ; il faut bien que je gâte ceux des autres. » Mais plusieurs de ces jeunes hommes qu'il a conseillés, aidés — les Lavergne, les Laferté, les Perrault — atteignent maintenant la force de l'âge, et volent de leurs propres ailes. L'un des plus doués, après Armand Lavergne, est Joseph-Edouard Perrault. Son père a été le condisciple de Laurier au Collège de l'Assomption, puis son collègue à la Chambre des communes. C'est sur les conseils de Laurier que Joseph-Edouard Perrault, son diplôme d'avocat en poche, s'est établi à Arthabaska, où la chance lui sourit. J.-E. Perrault est aussi neveu d'Israël Tarte, et ancien stagiaire à l'étude de Fitzpatrick et de Taschereau ; c'est dire que la politique le guettait. Son frère est l'un des animateurs de l'A.C.J.C, et lui-même n'est pas sans contact avec le nationalisme : il a figuré parmi les orateurs à l'assemblée organisée par Napoléon Garceau à Drummondville, le 19 juin 1902. Il s'agissait alors, il est vrai, d'encourager Laurier plutôt que de le censurer, et Perrault a insisté dans ce sens. En 1902, Joseph-Edouard Perrault était très jeune, et débutait. En 1910, le voici bâtonnier du barreau d' Arthabaska. Ses titres le désignent pour prendre — assez facilement sans doute — le siège laissé vacant par Louis Lavergne. On sait de reste comment Laurier
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ouvre SCS bras aux jeunes hommes bien doués : il fait désigner Joseph-Edouard Perrault, et l'appuie dans une allocution habile et charmante, commencée par une évocation du vieux temps pour aboutir aux nécessités de la politique moderne :
«Il y a quarante ans, lorsque j'arrivai à Arthabaska, qu'était Victoriaville ? Un petit village de 60 à 75 personnes. Aujourd'hui c'est une ville florissante, où il est de toute nécessité d'avoir une police bien organisée. C'est la même chose pour le pays.
« Nous avons grandi ; et de même que Victoriaville sent le besoin d'avoir des hommes de police, de même nous avons cru le pays assez avancé pour avoir sa marine natiotiale. Nous avons des côtes immenses à protéger, nous avons des pêcheries d'une richesse extraordinaire...
« L'entrée dans la marine sera libre, absolument libre.
« Tant que je serai premier ministre, tout sera facultatif. Un conservateur, à la dernière session, avait proposé que le service dans la marine fût obligatoire. Nous avons refusé, comme nous refuserons toujours.
<< Je veux rassurer les femmes. Qu'elles continuent à bien remplir leur devoir, car jamais leurs enfants ne seront appelés à servir malgré eux.
« Mais d'autre part, si un Canadien veut s'enrôler, qui peut le lui reprocher ? Qui peut s'objecter à ce qu'un compatriote aille servir son Roi et son pays ?
« Que les nationalistes et les conservateurs restent à la maison, avec les femmes et les enfants, s'ils ont peur. Nous ne comptons pas sur eux... »
Laurier produisit une excellente impression. D'autre part, il n'avait pas ouvert un comté qu'il connaissait bien sans opérer des sondages, multiplier les précautions et s'assurer de gros atouts. Il en avait
longuement parlé avec Tabbé Louis-Alfred Côté, curé d'Artbabaska, son ami personnel et politique.
Mais Napoléon Garccau. maire combattif de Drummondville, ne l'entendait pas ainsi. Trois défaites ne l'avaient pas assagi ; Tannée précédente, dans sa campagne contre Jules Allard. il avait réduit la majorité ministérielle — dans une élection provinciale, il est vrai. Garceau tenait à se battre, et il persuada Monk et Bourassa. L'opposition se réunit à son tour, à Drummondville, sous la présidence de Garceau — le 18 octobre, le jour où Lavergne écrivait à Laurier pour rectifier l'interprétation de ses paroles.
Le choix d'un candidat ne fut pas facile. Monk. Sévigny, Lespérance, admirent qu'un conservateur n'avait pas de chance dans le comté ; il y fallait un nationaliste d'origine libérale, et qui pourrait reprocher à Perrault son abandon des principes proclamés en 1902. Les nationalistes de Drummondville favorisaient Garceau ; ceux d'Arthabaska favorisaient Armand Lavergne. Mais Garceau, indépendant, batailleur et pas très clérical, avait eu, comme commissaire d'école, maille à partir avec son curé et même avec son évcque ; Armand Lavergne, sans fortune, ne voulait point hasarder l'indemnité parlementaire, son unique ressource ; et surtout, il ne fallait pas risquer une scission entre les partisans de ces deux rivaux. Les nationalistes pensèrent à un autre enfant du comté. Hector Laferté, qui était, comme Lavergne et Perrault, fils d'un député libéral, ami de Laurier. Laferté avait dû retirer sa candidature, à l'élection provinciale, devant celle de Jules Allard ; mais ce grand garçon loyal, sans rancune, restait
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fidèle à la tradition libérale et à Tadmiration pour Laurier qui avaient bercé son enfance. En fin de compte, les nationalistes, après avoir tant réclamé des députés d'un meilleur niveau intellectuel, se rabattirent sur un agronome de Stanfold, Arthur Gilbert. Un gaillard de 3 1 ans, cinq pieds dix pouces, beau type de cultivateur, botté, placide et costaud. Il possédait du bien au soleil et disposait de quelques billets de mille. Il avait milité comme libéral, dans sa paroisse et aux alentours, mais en produisant ses tSets par sa carrure plutôt que par son éloquence. Il exigea la présence de bons orateurs, pour le défendre, dans les assemblées. Rassuré sur ce point, il se décida : « Je vaux cinq mille piastres ; je les mets dans la bataille ! » Les jeunes nationalistes accueillirent cette déclaration par un cri d'enthousiasme : <?: On a de l'argent î »
L'organisation libérale était toute prête. L'opposition eut aussi deux bons organisateurs : EsioflF Patenaude sur place, et Charles Beaubien à Montréal. Deux conservateurs, jeunes, distingués et distants. Esioff Patenaude était le député de Laprairie à la Législature. Il avait les manières suaves et discrètes des anciens élèves des Sulpiciens. Charles Beaubien, l'un des quatre fils de l'ancien ministre des cabinets de Boucherville, Taillon et Flynn, s'occupait d'organisation conservatrice depuis plusieurs années. Sa situation de famille lui ouvrait des portes. Actif, ordonné, il était bon organisateur, malgré son air de vous regarder du haut de la fortune paternelle, en retroussant ses moustaches. Tandis que Patenaude et Beaubien tiraient leurs plans, Garceau, les cheveux au vent, tenant haut les rênes dans ses mains gantées, lança ton tilbury au galop sur les routes du comté.
Bourassa tiendrait une assemblée à Montréal le 20 octobre, pour répondre à celle de Laurier, et les défenseurs de l'autonomie canadienne partiraient dès le lendemain pour Drummond-Arthabaska, « où ils feront échec à toutes les influences et à tous les intérêts coalisés contre la paix et la liberté du Canada ».
L'assemblée du 20 aurait lieu à la patinoire Ontario. Ni torches, ni tambours, annonça le Devoir : « Ce que veulent les adversaires de la marine de guerre, c'est rencontrer le peuple, qui paiera tôt ou tard l'impôt du sang, pour lui exposer la question sous son vrai jour. » Mais les nationalistes, aidés par les étudiants, ne négligèrent rien pour assurer l'éclat de la manifestation. L'annonce d'une réplique de Bourassa et de Monk à Laurier suscita la plus intense curiosité.
La patinoire Ontario occupait l'angle des rues Ontario et Delorimier. Elle abritait les parties de hockey du club Canadien en hiver, des ralliements politiques au printemps et à l'automne. Les étudiants, précédés d'une fanfare, apportèrent un grand portrait de Bourassa encadré de cette devise : « Le pays avant le parti. » Pour comprendre la portée de cette devise, il faut remonter, en esprit, à l'époque de la religion des partis. Nombre de jeunes gens, fils de bleus renforcés ou de rouges écarlates, durent à Bourassa et au nationalisme cette étonnante découverte : les partis ne sont peut-être pas aussi sacrés que nos pères l'ont cru. Les étudiants chantèrent pour faire patienter la foule — la foule immense qui allait rester debout pendant quatre heures — en attendant l'ouverture de la séance. Des cris de joie saluaient les chefs —
Tellier, Monk, Lavcrgnc, Sévigny — à leur apparition sur les planches. On appelait Bourassa sur Tair des lampions. Ces assemblées nationalistes de Montréal ressemblaient aux assemblées où l'Action Française, à la même heure, mobilisait les étudiants parisiens ; et ce rapprochement enchantait Héroux.
Monk, disséquant le discours de Laurier, donna au passage un avertissement énergique — et très acclamé — à lord Grey. En Angleterre, dit-il, dans les discussions politiques, un seul homme reste muet : le Roi. La constitution lui ordonne de s'abstenir. Que notre gouverneur général, représentant le Roi, suive cet exemple, observe une règle fondamentale de notre constitution.
Bourassa se mit à réfuter Laurier, comme Laurier Tavait réfuté. Lui aussi pouvait s'adresser « à la froide raison » — et victorieusement. S'appuyant sur des souvenirs personnels et des documents officiels, citant les textes et les serrant de près, il s'efforça de démontrer qu'il y avait bien eu volte-face de Laurier, entre les conférences de 1907 et de 1909,
Armand Lavergne s'en prit beaucoup à Rodolphe Lemieux et au journal Le Canada, « valetaille » de M. Laurier. Le dernier discours fut prononcé par Albert Sévigny, qui avait l'âge d'Armand Lavergne et plaisait aux jeunes par sa voix agréable, sa sveltesse, sa fierté d'allure. Après quatre heures de séance, les étudiants entraînent la foule, en un immense et bruyant cortège, jusqu'au Théâtre National, oii Lavergne improvise un nouveau discours. Il est minuit. Lavergne, toujours nu-tête, la main sur la poitrine, dramatise un peu : « Pour moi, qui ai renoncé aux titres et aux décorations... » Une voix
crie dans la foule : « Vous êtes le défenseur de la langue française ! » Une ovation délirante s'élève. Un étudiant crie encore : « A l'Université ! » On part pour l'Université Laval, où Lavergnc, Sévigny et quelques jeunes haranguent une dernière fois la foule, à une heure du matin. La manifestation nationaliste avait attiré autant de monde et révélé plus de spontanéité, de dynamisme, que la manifestation Laurier.
Monk, Lavcrgne, Blondin, Tancrède MarsiL Philémon Cousineau, L.-P. Bernard, Arthur Sauvé. Ernest Guimont, André Fauteux, partirent aussitôt pour le comté de Drummond-Arthabaska. Octobre est le mois idéal pour parcourir un comté de notre province. Les forêts font un grand ruissellement d'or végétal. Dans la paix des champs s'élève la voix d'un laboureur qui gourmande son attelage. Mais le laboureur arrête sa charrue et soulève son chapeau, pour saluer les messieurs de la ville qui viennent quêter son vote. L'habitant ne tient pas du tout à voir embarquer SCS fils sur un navire de guerre. Les nationalistes utilisèrent un mot de Fielding : « La marine sera canadienne en temps de paix, impériale en temps de guerre », et répétèrent que la marine conduirait à la conscription.
Jacques Bureau, organisateur libéral, devait répondre par un effort équivalent, voire supérieur. Il fit venir les députés Aimé Beauparlant (Saint-Hyacinthe) , Henri Béland (Beauce) , Louis-Philippe Demers (Saint-Jean et Iberville) , Arthur Ecrément (Berthier) , Charles-Arthur Gauvreau (Témiscouata) , Oscar Gladu (Yamaska), David-Arthur Lafortune (Montcalm) , Adélard Lanctôt (Richelieu), Ernest
Lapointe (Kamouraska) . Joseph-Edmond Marcilc (Bagot), Médéric Martin (Sainte-Marie de Montréal), Hormisdas Mayrand (Maskinongé) , Georges Parent (Montmorency) , Louis-Adhémar Rivet (Hochelaga) , Ernest Roy (Dorchester) , Edm.und William Tobin ( Wolfe) , Joseph-P. Turcotte (Québec) , et racla les clubs de jeunes libéraux. Plusieurs avaient du talent. Béland avait du charme ; Lapointe. de la carrure et une autorité précoce ; Gladu, de la fougue ; Martin, de la gueule ; le plus intrépide fut sans doute D.-A. Lafortune, l'autodidacte pansu, tonitruant et pittoresque, qui s'était formé une manière de talent oratoire — en marge de la syntaxe
— en pérorant dans les comices agricoles. « D.-A. »
— on avait fait de ses initiales un prénom — ne craignait personne. Mais de son côté. Charles Beaubien envoyait à Patenaude des orateurs imberbes, qui ne doutaient de rien. Partout, entre Drummondville et Victoriaville, se tinrent des assemblées contradictoires. Le sénateur Louis Lavergne et son neveu Armand parurc«t sur la même estrade, en adversaires ; Armand opposa son indépendance et son désintéressement au servage de son oncle qui avait « courbé le dos sous le fouet ministériel » assez longtemps pour gagner un fauteuil au Sénat.
Puis on fit venir l'artillerie lourde. D'un côté. Monk et Bourassa ; de l'autre côté, Louis-Philippe Brodeur, ministre de la Marine. La présentation des candidats fournit l'occasion d'une grande assemblée contradictoire à Drummondville, le 27 octobre. Le candidat Gilbert fut appuyé par Monk, Bourassa et Lavergne. Le candidat Perrault fut appuyé par Brodeur, Beauparlant, L.-J. Gauthier et Béland. Des cris de « Vive Laurier î » interrompirent les nationa-
listes ; des cris de « Vive Bourassa î » interrompirent les libéraux. Lavergne posa cette question à Brodeur : « Monsieur le Ministre, n'est-il pas vrai qu'en 1896, vous dénonciez, avec toute Ténergie que vous pouviez y mettre. Tachât de fusils fait par le gouvernement d'alors ? » Brodeur cligna des yeux derrière son binocle, et répondit, à demi embarrassé, à demi narquois : « C'est parce que les fusils n'étaient pas bons. » C'est Béland qui résista le mieux à la fougue de Bourassa et de Lavergne, et c'est lui, désormais, qui seconda Brodeur dans les rencontres avec les grands ténors nationalistes. Le député de la Beaucc, éloquent sans viser au grandiose, ne bravait pas une foule hostile ; il l'amadouait par des histoires cocasses, et n'abordait ses arguments qu'une fois la foule détendue. A plus d'une reprise. Brodeur et Béland parurent à la hauteur de Bourassa et Lavergne. Un autre député libéral, Ernest Lapointe, de Kamouraska, très lié avec Jacques Bureau, s'opposait aussi, avec robustesse et succès, au brio des Lavergne, des Fauteux, des Sévigny. D'autres fois, on se jouait des tours. A Victoriaville, les libéraux firent circuler et siffler une locomotive pendant que Bourassa et Lavergne parlaient, près de la gare. L'athlétique Gilbert redoutait la science ou l'ironie des jeunes avocats — qu'il aurait pu porter à bout de bras — et n'affrontait pas la contradiction sans être accompagné d'un as de la parole, le plus souvent Armand Lavergne.
Les assemblées contradictoires donnaient le ton. La discussion régnait d'un bout à l'autre du double comté, dans les salles d'hôtel aux murs criblés de chiures de mouches comme sur le parvis des églises. Tancrède Marsil évoquait pour la centième fois la
bataille de Saint-Eustache <?: où les Anglais sont entrés dans réglise à cheval et ont fait manger des hosties par leurs chevaux ». Pierre-Edouard Blondin disait du drapeau anglais : « Nos pères ont dû le trouer de balles pour respirer Tair de la liberté. » La discussion sur la marine tournait à la discussion sur la guerre. Placer une marine à la disposition de l'Amirauté, c'est mettre le doigt dans l'engrenage des guerres britanniques. Les jeunes champions du nationalisme en venaient à cette formule : « Voter pour Perrault, c'est voter pour la guerre ; voter pour Gilbert, c'est voter pour la paix. » L'Echo des Bois francs, hebdomadaire conservateur de Victoriaville, écrivit (29 octobre 1910) : «Si Messieurs les Anglais n'aiment pas aller à une guerre, quelqu'un de ces jours, ils feront venir les Canadiens, et allez vous battre pour nous, bon amis. » D'aucuns disaient encore, plus simplement : « On veut envoyer les Canadiens français se faire casser la g... pour les Anglais. »
L'argument portait, avec une force terrible. Les ministériels répliquaient par le raisonnement de Laurier : Nous créons une marine pour protéger le Canada, élevé au rang de nation. Laurier défendait cette thèse dans l'intimité comme en public, ce qui avait décidé Antonio Perrault, l'ancien président de l'A.C.J.C, de tendances nationalistes, à soutenir son frère. Mais bien des habitants restaient sceptiques ; et le clergé appuyait Gilbert jusque dans les assemblées. Joseph-Edouard Perrault, plus apte que son adversaire à la vie politique, s'inquiétait de quelques lacunes dans l'organisation libérale. Il regrettait l'absence du curé Côté, parti pour Rome avec une lettre d'introduction de Laurier auprès de Mgr
Mcrry dcl Val. Il s'impatientait surtout de la carence de Jacques Bureau, qui semblait distiller son effort. C'était un député populaire que Jacques Bureau, solliciteur général, autrement familier qu'Esioff Pâtenaude ou Charles Beaubien. « Il jase avec Tun, avec l'autre », disaient ses électeurs trifluviens, « c'est un gars qu'est bien à la mode ». Mais dans cette campagne d'Arthabaska, il témoignait d'une confiance excessive, et même d'une certaine négligence. Béland, Lapointe et Lafortune se battaient comme des lions, mais Bureau et plusieurs députés fédéraux faisaient trop bonne chère à l'hôtel Bernier, à Victoriaville. Bureau était bien agréable, en pareille circonstance, car il ne laissait personne d'autre régler la note. Vous aviez beau insister, c'était toujours lui qui payait. On pense si les amateurs en profitaient ! Mais de cette manière, l'équipe mobilisée était plus complète sur le papier que sur le terrain. L'hôtelier, pour comble, raffina sur l'art culinaire, mit les petits plats dans les grands, et rivalisa de largesse avec son généreux client. Une tournée pour tout le monde ! Et une autre tournée pour tout le monde ! On sait vivre, messieurs, à Victoriaville ! Des amis de Perrault pensèrent qu'Eddie Lepage avait discrètement engagé l'hôtelier à bien traiter les chefs libéraux, pour les retenir loin du champ de bataille.
On prévoyait tout de même la victoire de Perrault. Ce n'était pas seulement le pronostic du Canada, optimiste par tactique, de la Presse et de la Patrie, mais celui des journaux conservateurs anglais, le Star et la Gazette. Borden souhaitait un échec ministériel, mais il ne pouvait ni ne voulait favoriser un candidat anti-impérialiste. Interviouvé, il répondit
que chaque électeur devait voter selon sa conscience ^ Bourassa lui-même prévoyait l'élection de Perrault. Il écrivit le 3 novembre, le jour même du scrutin, un article expliquant à Tavance que la victoire m.inistérielle ne signifierait rien, puisqu'elle était achetée par « l'ivrognerie, la débauche, le tumulte... l'appel aux passions les plus ignobles... les passions les plus répugnantes ». Et Bourassa faisait payer d'avance sa déception, non pas à Perrault, à Béland ni à Brodeur, mais à l'adversaire contre lequel il avait l'impression de se battre en duel :
« Cette sale besogne s'est accomplie sous l'œil serein, avec la connivence tacite et complaisante du Très honorable sir Wilfrid Laurier, P.C., G.C.M.G., K.C., D.C.L., L.L.D., etc., etc. »
Il conclut son article :
« Quel que soit le résultat de ce soir — que le candidat ministériel soit défait ou qu'il l'emporte par mille 7>oix — ie gloire du Grand Homme est en train de sombrer, et c'est dans la crotte qu'elle s'enfonce. »
Dans le Nationaliste, sous la plume d'Assflin, de Fournier ou de Marsil, le mot n'eût pas surpris. Mais le Devoir, depuis le départ d'Asselin et de Fournier, et le Canada, sous la direction de Rinfret, sem.blaient élever le niveau de la polémique. De la part de Bourassa, le mot choqua même des adversaires de la m.arinc qui restaient des admirateurs de Laurier. Les libéraux dirent : « Bourassa sait son candidat battu, et il rage. »