‹ Histoire de la province de Québec (volume 3)Chapitre 15 sur 46 · Robert Laird Borden : His Memoirs, Vol. I, p · texte numérisé non relu

Robert Laird Borden : His Memoirs, Vol. I, p

Le soir, le résultat est annoncé sur le panneau de la Patrie : l'élection d'Arthur Gilbert, par deux cents voix de majorité. Succès inespéré pour les nationalistes, qui manifestent aussitôt, descendent en trombe aux bureaux du Devoir. Monk et Bourassa, réclamés, acclamés, paraissent aux fenêtres. Ils disent : « Cest le signe précurseur de ce qui se passera dans toute la province de Québec. Ce n'est que le commencement. Attendez et vous verrez ! » Puis la foule se porte vers la gare Bonaventure, au-devant des nationalistes rentrant de Drummondville. On crie : « A bas la marine î Vive Bourassa ! s> et aussi « A bas Laurier ! » A Québec, des manifestations semblables saluent l'arrivée de Lavergne, Sévigny et Lespérance.

Le résultat de Drummond-Arthabaska prit le caractère d'une révélation : Laurier n'est pas invincible dans la province de Québec ! L'impression fut énorme dans tout le Canada. Bourassa reçut plus de télégrammes de félicitations que Gilbert. Chez Albert Dumas, le photographe de la rue Sainte- Catherine, les portraits de Bourassa se vendirent comme des petits pains... comme, naguère, les portraits de Laurier. Les vieux conservateurs du groupe Lacoste, qui avaient boudé Bourassa et même Monk, se rapprochèrent d'eux. Ils les abordaient chapeau bas. «Ils sont d'une politesse indécente », dit Monk. En Ontario, on prévoyait la révolte imminente des Canadiens français contre l'Angleterre. A Ottawa, Perrault se plaignit à Laurier de la négligence du solliciteur général Bureau, dont un effort aurait peutêtre déterminé le déplacement de cent voix nécessaire et suffisant. Mais des ministériels affolés conseillèrent à leur chef de modifier sa politique navale. Laurier soupesait la deuxième défection, à trente-

quatre ans de distance, de son comté d'Arthabaska. Il se rappelait aussi les espoirs qu'il avait placés sur le talent du jeune Bouijassa, les premières étapes de la carrière où il l'avait couvé, choyé, lancé : la mission dans rOuest avec Tarte, le secrétariat de la conférence internationale, à Québec et à Washington... A qui lui demanda son sentiment, Laurier répondit par le mot de Lincoln, au lendemain d'une défaite : « J'ai trop de mal pour rire et je suis trop grand pour pleurer. » Mais il réserva frais accueil au solliciteur général.

Antonio Perrault, fort de son titre de premier président de l'A.C.J.C, déplora, dans une lettre ouverte publiée par le Canada, la participation de plusieurs prêtres à la campagne de Gilbert. Mais ni cette protestation ni la carence imputée aux organisateurs rouges n'amortit le retentissement. L'opposition fêta son grand succès par une nouvelle assemblée à la patinoire Ontario, le 9 novembre, sous la présidence de Patenaude, organisateur de la victoire. La foule vint si nombreuse que les nationalistes purent soutenir : « Le peuple de Montréal est avec nous ! » Le nouveau député dit quelques mots. Blondin, Patenaude, Rodolphe Monty, Paul-Emile Lamarche, Anthime Fortin, Napoléon Garceau, prononcèrent de brèves allocutions. Monk, Bourassa et Lavergne prononcèrent des discours. Bourassa, au courant de ce qui se disait et s'imprimait en Ontario, réaffirma qu'il ne conduisait pas une guerre de races, qu'il n'était pas antibritannique. Seulement : « Il n'y a plus de race conquérante ni de race conquise ; il n'y a plus ici de droit du plus fort et de droit du plus faible ; il y a les droits égaux de deux grandes races. »

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Bourassa fut acclamé follement, comme jadis Laurier. Comment ne pas penser a Laurier ; comment ne pas s'opposer à Laurier ? En le recevant avec des fanfares, en dételant sa voiture, en répandant son portrait, le peuple rendait à Bourassa les honneurs naguère rendus à Laurier. Bourassa défia le premier ministre d'ouvrir une division populeuse : Sainte- Marie, Saint-Jacques, Hochelaga, Maisonneuve, ou même Québec-Est, et de s'y présenter contre lui « pour voir si le peuple canadien est l'esclave d'un homme ou si le peuple canadien est au service d'un principe ».

Selon la tradition qui commençait à s'établir, après les grandes assemblées nationalistes, un cortège se forma, la séance terminée, clairons et tambours en tète, pour se rendre au marché Saint-Jacques. Tant pis pour les dormeurs logés sur le parcours ! Au marché Saint-Jacques, on fit parler Jean Prévost, Arthur Plante, Tancrède Marsil, l'avocat trifluvien J.-A. Désy, et encore Bourassa. Après l'exemple donné par Bourassa, il n'y avait plus guère de retenue dans les attaques contre Laurier. L'âge, les hautes fonctions, la gloire, n'arrêtaient pas une jeunesse vibrante, fanatisée, cruelle. Certains aspects du mouvement nationaliste traduisaient l'impatience d'une génération montante, la certitude courante, à vingt ans, de faire mieux que ses prédécesseurs, le ressentiment à l'égard des « vieilles barbes » trop lentes à céder la place. Sans rétrécir la grande part de patriotisme, au sens le plus exact, c'est-à-dire d'amour de la patrie. C'était le temps où, à Paris, le camelot du Roi Lucien Lacour giflait Briand, dans une cérémonie officielle. En somme, Asselin l'avait devancé en giflant Taschereau, et l'on pouvait se demander si,

Toccasion s'y prêtant, quelque jeune nationaliste ne giflerait pas Laurier lui-même. Le Soleil rapprocha les deux écoles, la française et la canadienne, et conclut :

« Quand, plus tard, en feuilletant les vieux journaux, quelqu'un tombera sur la file du « Devoir » et du « Nationaliste », celui-là se demandera comment put être permise la publication de pareilles saletés. »

Autour de Laurier lui-même, les libéraux tenaient conseil. Il fallait, ou bien rappeler la loi de la marine — et Topinion anglaise l'interdisait — ou bien l'expliquer à satiété, jusqu'à la faire admettre comme inoffensive par l'opinion française. Il fallait surtout démontrer qu'elle n'aboutirait pas à la conscription, à l'hétacombe des jeunes gens d'Arthabaska ou de Montmagny, occis « par un obus autrichien, un boulet japonais ou une balle allemande ». Berthiaume et Dansercau imposèrent cette tâche à la Presse. Laurier remercia par une lettre — un véritable article — expliquant la nécessité de protéger le Canada et de le mettre au rang des nations. Notre autonomie est préservée, dit-il, par la clause réservant au Parlement le contrôle absolu de la marine. Quant à la conscription, elle est inconnue en Angleterre même. La lettre-article de Laurier, datée du 16 novembre, fut publiée par la Presse du 17 et critiquée par le Devoir du 18. Pour que Laurier, à soixantedix ans, reprît la plume du journaliste, il fallait un sérieux péril.

De leur côté, Bourassa et ses partisans les plus éclairés voulaient rompre la barrière qui confinait leur action à la province de Québec. Un grand avocat d'Ottawa, John S. Ev/art — l'avocat de la minorité

catholique dans TafFaire des écoles manitobaines — s'était constitué le champion de Tanti-impérialisme dans les milieux de langue anglaise. Spécialiste du droit constitutionnel John S. Ewart publiait des études juridiques et plaidait devant la Cour Suprême et devant le Conseil Privé. Il mettait sa fortune à profit pour se ménager des loisirs, compléter son information générale et propager ses idées. Il envoyait ses Kingdom Papets contre une somme modique, ne dépassant guère les frais de port. Respecté, mais peu suivi, il agissait d'ailleurs sans liaison avec Bourassa. Celui-ci était allé récemment à Halifax ; Lavergnc accepta volontiers de parler devant la Société littéraire de r Université de Toronto, le 18 novembre.

Les organisateurs le priaient d'exposer le nationalisme. Ce sujet n'embarrassait pas Armand Lavergne. Il parut devant les Ontariens, frise, souriant, pimpant, avec tout son aplomb de jeune premier. A vrai dire, dans sa conférence, il mit beaucoup d'eau dans son vin. Il expliqua que les nationalistes ne sont nullement les ennemis de l'Empire britannique. Ils ne sont même pas anti-impérialistes à proprement parler. Ils croient que la meilleur façon de servir l'Empire, c'est de travailler d'abord au développement du Canada. Le nationalisme, sous cet angle, c'est de l'impérialisme bien compris ! Quant à la marine, les nationalistes ne lui sont pas hostiles en principe ; ils lui seraient plutôt favorables ; mais ils veulent que le Canada en garde le contrôle ; et ils auraient souhaité, par scrupule constitutionnel, que le gouvernement consultât le peuple avant de changer la nature de nos relations avec la Grande-Bretagne ^.

1. D'après les comptes rendus des journaux ontariens, et du Devoir lui-même.

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Lavergne termina par un appel à la concorde : « Je désire retourner à Québec avec un message de paix entre les deux provinces. Je vois dans l'avenir les deux grandes races travailler de concert pour le bien du pays. » Il remporta un joli succès, et fut l'hôte d'honneur d'un cercle d'étudiants. Le lendemain, au Military Institute, il se présenta comme le capitaine Lavergne du régiment de Montmagny, et se campa le poing sur la hanche pour dire : « Si le Canada était attaqué, les Canadiens français seraient les premiers à courir sus à l'ennemi, même si l'ennemi arborait le drapeau tricolore. »

Lord Grcy ouvrit la session fédérale le 16 novembre. Le discours du Trône contint ce passage intéressant la province de Québec :

« La construction du chemin de fer national transcontinental se poursuit avec des progrès sensibles...

«: Mon gouvernement s'est occupé avec le plus grand soin de la construction du pont de Québec, la plus vaste entreprise de ce genre qtie le monde ait connue, et Von prend toutes les précautions possibles pour assurer le succès. Des soumissions pour la construction de la superstructure ont été reçues de quatre compagnies sérieuses, et cette affaire est maintenant à l'étude.

« On espère que le contrat sera signé prochainement, et les travaux seront poussés avec vigueur jusqu'à leur achèvement. »

Mais l'élection de Drummond-Arthabaska éclipsait tout autre sujet, à l'ouverture de cette session fédérale.

Borden ne voulait pas donner en Ontario l'impression d'une alliance avec les nationalistes. Il réprimanda le whip George Taylor, qui avait félicité Arthur Gilbert ^ Mais il ne voulait pas se priver d'embarrasser le gouvernement ; il fit la première allusion à réchec ministériel. Laurier répondit, piqué au vif : « Il y a des défaites plus honorables qu'une victoire. Cette victoire, ce n'est pas l'opposition loyale, c'est l'opposition déloyale de Sa Majesté qui l'a remportée. » Les nationalistes, dit Laurier, alliés aux conservateurs, ont fait croire au peuple que le gouvernement allait imposer la conscription. Dans ces conditions, ce n'est pas notre politique qui a été battue.

Des rires ironiques, à gauche, accueillirent cette déclaration. De toute la vigueur compatible avec sa solennité, Monk défia :

— « Ouvrez une division de Montréal ; et nous irons recommencer la bataille ! »

Monk revint là-dessus dans son premier discours, presque entièrement consacré à la fameuse élection. Il échangea des propos vifs — M. Monk échangeant des propos vifs ! — avec Gauvreau, le députe de Témiscouta. Brodeur et Béland, du côté ministériel, Nantel, Blondin, Paquet, du côté de l'opposition, poursuivirent le débat. « On dirait, écrivit Georges Pelletier, que la session n'a été convoquée que pour parler de l'élection de Drummond-Arthabaska. » Béland, décidément très en forme et très remarqué, tint ce raisonnement : « Le groupe autonomiste veut une marine, mais qui reste ici tout le temps et

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