Il était secrétaire de la Compagnie de pavages Hassant
toyens se trouvait à combattre Perron, Tun de ses représentants devant la Commission d'enquête sur l'administration de Montréal. Il y mit d'autant plus d'ardeur que Dandurand et Godfroy Langlois se battaient froid. L'attitude de Godfroy Langlois, qui mettait ostensiblement son influence parlementaire au service d'une grande compagnie — après avoir tant combattu les « trusts » — choquait l'intégrité des Bourassa, des Laporte et des Dandurand. Car si ces excellents citoyens faisaient tant soit peu le jeu d'un autre trust — celui de la Montréal Light, Heat and Power — c'était absolument à leur insu. Et ce ne serait ni la première ni la dernière fois qu'une campagne d'honnêtes gens aurait servi sans le vouloir et même sans s'en douter les secrets desseins d'une puissance occulte. Donc, le maire, les conseillers municipaux, le Comité des citoyens et les nationalistes intensifièrent leur campagne. La plupart des syndicats suivirent. Le maire convoqua une nouvelle assemblée pour le 1 1 mars. Le Devoir lança cet appel : « Debout, citoyens î » Et l'assemblée réunit la foule des grands jours. Orateurs : le maire J.-J.-E. Guerin, des commissaires et présidents de syndicats, le sénateur Dandurand, le rédacteur en chef du Herald (J. C. Walsh), le président du Comité des citoyens (Hormidas Laporte), et surtout Bourassa, qui se souvenait d'avoir été député de Saint-Jacques. Dandurand s'en tint à la question de principes. Mais Bourassa, plus prolixe, plus véhément — et plus acclamé — que les autres, menaça de soulever le peuple. Il lut et fit adopter des résolutions préparées par Hormisdas Laporte, contre toute usurpation des droits et privilèges de la ville de Montréal. Les organisateurs avaient invité Godfroy Langlois à s'expliquer devant l'assemblée. Mais le député de Saint-
Louis avait répondu au maire : « Je ne crois pas à la sincérité de votre indignation. Vous faites trop de bruit à Montréal et pas assez à Québec. »
On fit du bruit à Québec. Des délégués de Montréal apportèrent les résolutions au premier ministre. L'entrevue fut un peu orageuse, mais Gouin n'en supputait pas moins le retentissement de l'assemblée. Il le dit à Perron, Langlois et Robert, venus à leur tour. — Mais, dirent ceux-ci, c'était une assemblée de bleus et de nationalistes. — Pardon ; Guerin, Béique, Boyer, Dandurand et le Dr Lachapelle ne sont pas des bleus ; ce sont des libéraux, et des citoyens qui comptent.
A la Législative, Bourassa, Lavergne et Patenaude déposèrent des amendements tendant au même but : laisser la ville de Montréal rédiger ses contrats — sujets à la révision populaire, au moyen d'un référendum. Bourassa et ses amis croyaient assainir l'administration de Montréal en la soustrayant au contrôle de la législature — contrôle incompétent, et qui fournissait l'occasion d'intrigues, de marchandages, peut-être de concussions. Bourassa, dont l'assiduité contrastait avec sa négligence des mois précédents, batailla éperdument contre Gouin, Langlois et Perron. Il surprit et intéressa C. H. Cahan — l'avocat de langue anglaise dont la Compagnie des tramways avait retenu les services. Conservateur de tendance impérialiste, Cahan, comme beaucoup d'Anglo- Saxons, tenait Bourassa pour un rhéteur et un agitateur. Il ne fut pas long à reconnaître la pleine valeur de cet adversaire ; entre deux tournois, il prit contact avec lui, et modifia son opinion sur l'homme et sa doctrine. Cette rencontre devait avoir des suites ;
pour rinstant, les avocats de la Compagnie des tramways consentirent des modifications, limitèrent la durée de la « franchise ». La majorité vota le bill, malgré les dernières résistances de Bourassa en Chambre et de Chapais au Conseil législatif. Le maire, les conseillers municipaux et le Comité des citoyens de Montréal se résignèrent avec une surprenante facilité. Bourassa, qui avait contribué à la « Réforme » — à répuration municipale — de 1910, constata une première fois qu'il ne suffit pas d'introduire quelques braves gens dans une assemblée délibérante pour changer grand chose.
Cette extraordinaire bataille marqua la fin de la session provinciale. Avant de proroger, Gouin et ses ministres tentèrent une démarche hardie pour neutraliser L'Action Sociale. Ils rédigèrent cette requête au Souverain Pontife ^ :
Sa Sainteté Pie X
Souverain Pontife, Très Saint Père,
Avant que se proroge le Parlement de Québec, dont nous faisons partie à titre de ministres, de conseillers ou de députés, nous croyons qu'il est de notre devoir de signaler bien respectueusement à l'attention de Votre Sainteté certains événements qui menacent de créer des divisions parmi les catholiques de notre province.
Et tout d'abord, nous tenons à souscrire sans restriction aux sentiments et aux vœux que le chef de notre Gouvernement exprimait publiquement pendant le congrès eucharistique de Montréal, en septembre dernier, et nous prions en conséquence Votre Sainteté de daigner
1. La requête, les dossiers et la « note explicative » ont été remis par Gouin au délégué apostolique. La copie en a été conservée dans les archives privées d'un ministre du cabinet Gouin. Ce texte est naturellement inédit.
agréer l'assurance que nous Lui donnons de notre filial dévouement à Son auguste personne, de notre attachement inaltérable au Saint Siège et de notre entière soumission aux enseignements de l'Eglise.
Il y a un peu plus de trois ans. Monseigneur l'Archevêque de Québec fondait en cette ville un journal quotidien appelé « L'Action Sociale ». Suivant le programme que lui traçait Sa Grandeur, ce journal devait être « hautement et exclusivement catholique »; il devait « se placer au-dessus des partis qui divisent » et « se préoccuper avant tout du triomphe de l'idée religieuse et de la justice sociale ».
// nous fait peine de le constater, le journal « L'Action Sociale » a non seulement failli à la tâche qui lui a été assignée, il a même manqué aux devoirs que le cinquième concile de Québec traçait à la presse catholique en 1873. Il a injustement combattu notre parti et les hommes qui le dirigent; il s'est plu à reproduire les accusations de nos adversaires, tout en s'abstenant de donner une égale publicité aux réponses qui y étaient faites; il a imputé à nos chefs des intentions et des motifs détestables, injurieux même à leur réputation; il a dénoncé la répression de certains délits et attaqué sans raison l'autorité civile constituée; bref, il a fait une opposition systématique aux ministres qui gouvernent cette province et à ceux qui appuient leur politique.
Cette attitude de « L'Action Sociale » n'a pas manqué d'attirer des représailles, et les journaux ministériels ont riposté avec vigueur.
Le 19 février dernier, dans une lettre pastorale où Elle dénonçait deux de ces journaux ministériels. Sa Grandeur Monseigneur l'Archevêque de Québec donnait un témoignage de sa satisfaction aux rédacteurs de <si L'Action Sociale », et, de plus, avertissait les fidèles que c'est à Elle < qu'il convient de s'adresser pour faire, quand il y a lieu, de justes représentations » au sujet des écrits publiés dans « L'Action Sociale ».
Malgré la grande déférence que nous avons pour l'autorité diocésaine, nous ne pouvons accepter que Sa Grandeur approuve ainsi du haut de la chaire toutes les attaques et les critiques que « L'Action Sociale » a dirigées contre notre parti et nos chefs, ni qu'Elle entoure ce
journal d'une sorte d'immunité qui en fasse, dans nos mêlées politiques, une gazette privilégiée et intangible. Nous réclamons bien respectueusement mais énergiquement, tant pour nous-mêmes que pour les publicistes, le droit de répondre aux rédacteurs de « L'Action Sociale » lorsqu'ils nous attaquent ou nous accusent injustement, lorsqu'ils critiquent nos opinions ou nos actes politiques. Si ce droit devait nous être dénié, nous nous trouverions, vis-à-vis de nos concitoyens de croyance différente, dans une situation inférieure et très désavantageuse; le bon fonctionnement du système constitutionnel qui nous régit serait gravement compromis; et le clergé verrait disparaître inévitablement l'influence bienfaisante qu'il exerce sur la population catholique de notre province.
Que Votre Sainteté nous permette de le Lui répéter, nous voidons l'accord le plus harmonieux entre l'Eglise et l'Etat, nous désirons la paix religieuse, sans laquelle notre foi et nos institutions ne peuvent que péricliter; mais c'est notre ferme conviction que cette paix ne pourrait durer longtemps chez nous si les catholiques devaient abdiquer le droit sacré qu'ils ont toujours eu, dans les matières purement politiques, de défendre leurs actes et leurs opinions, de répondre à leurs accusateurs et à leurs contradicteurs.
Tels sont. Très Saint Père, les griefs que nous tenions à déposer, avec nos plus respectueux hommages, aux pieds de Votre Sainteté. Nous les formulons en toute confiance, persuadés que Votre Sainteté nous rendra justice et saura mettre fin au malaise vraiment alarmant que nous lui signalons.
Tous les ministres, et tous les députés libéraux sauf deux, signèrent cette requête, et Lomer Gouin la remit à Mgr Stagni, délégué apostolique. Six « dossiers » accompagnaient la requête, avec ces « notes explicatives » :
Notes explicatives des dossiers soumis à Son Excellence Mgr Stagni, Délégué Apostolique
Considérations générales
« L'Action Sociale » a commencé sa publication le 21 décembre 1907.
Dans son premier numéro (Dossier No 6 — page 1), elle énonce son programme qui lui a été tracé par le Souverain Pontife et par Mgr l'Archevêque de Québec.
Sa Sainteté Pie X, dans le Bref relatif à « L'Action Sociale », disait qu'un journal catholique faillirait à sa tâche « s'il avait pour but de favoriser un parti politique plutôt qu'un autre » et qu'il félicitait l'Archevêque de Québec « d'avoir voulu un journal séparé de toutes manières des intérêts politiques ». « Ce journal, ajoutait-il, aura donc ce caractère particulier de n'être attaché à aucun parti et d'être par conséquent le journal de tous. »
« L'Action Sociale » déclara vouloir suivre cette direction.
Malheureusement pour la paix religieuse de notre pays, elle oublia bientôt le sage programme que l'autorité religieuse lui avait tracé.
Peu de temps après sa fondation, elle devint ouvertement un journal d'opposition et s'attaqua au Gouvernem,ent Laurier, à Ottawa, et au Gouvernement Gouin, à Québec.
Elle alla puiser ses premiers rédacteurs parmi les adversaires du parti libéral, et des journalistes comme M. Dorion, auparavant de la « Libre Parole », et M. Héroux, du « Nationaliste », ne pouvaient abdiquer les idées qu'ils avaient défendues dans ces journaux pendant plusieurs années avant d'être attachés à « L'Action Sociale ».
Le conflit était inévitable et il ne tarda pas. Les journaux ministériels virent avec méfiance des adversaires irréductibles comme MM. Dorion et Héroux devenir les directeurs de l'organe de l'Archevêché de Québec. Le résultat fut que bientôt le grand journal catholique de Québec fut en guerre ouverte avec toute la presse ministérielle — catholique — de la province.
« Cette action si générale et si bienfaisante de la presse catholique, disait « L'Action Sociale » dans son
article-programme, nous voulons qu'elle soit vraiment fondée sur la charité et qu'elle puisse éclairer les hommes, sans les irriter ou les blesser. Propageons et enseignons intégralement la vérité catholique, mais soyons toujours respectueux des personnes que nous voulons plutôt unir que diviser. »
Mais « L'Action Sociale », au lieu de s'en tenir à son programme, s'est lancée dans la fournaise politique, discutant les questions les plus brûlantes, blâmant le Gouvernement, louant ses adversaires, Rengageant dans les polémiques les plus acerbes et les plus acrimonieuses, jetant à ses adversaires les injures les plus grossières et les plus violentes.
Pendant plus de deux ans, « L'Action Sociale » fut aux prises avec la presse ministérielle, lorsque le 19 février dernier, Sa Grandeur Mgr Bégin, Archevêque de Québec, dénonça, par une lettre pastorale lue dans toutes les églises du diocèse, les deux journaux le « Soleil » et la « Vigie », qui avaient été en lutte avec « L'Action Sociale ». (Voir dossier No 6 — page 2.)
Sa Grandeur (p. 4) déclare que c'est Elle qui a déterminé le programme de < L'Action Sociale » et ajoute :
« C'est à nous qu'il appartient de juger si ce programme est suivi ou non; c'est donc à nous aussi qu'il convient de s'adresser pour faire, quand il y a lieu, de justes représentations. Et d'ailleurs, si nous tenons à user en cette matière de toute notre autorité, nous avons aussi à cœur d'exercer toute notre vigilance. Et quand d'autres journaux laissent entendre, en des articles suffisamment clairs, que nous ne remplissons pas notre devoir, ou même qu'ils en appellent contre nous au tribunal incompétent de l'opinion publique, ils commettent au moins une impertinence indigne d'un journal catholique... Nous avertissons aujourd'hui ces journaux et ceux qui les dirigent que nous entendons à l'avenir défendre notre œuvre et notre autorité... Il nous plaît de donner ici un témoignage de notre satisfaction aux rédacteurs de « L'Action Sociale »... Nous ne pouvons que louer la bonne volonté et l'esprit vraiment catholique qu'ils apportent dans V accomplissement d'une tâche aussi laborieuse que nécessaire. »
« L'Action Sociale » est un journal politique, les dos-
siers qui accompagnent ce mémoire le font voir bien clairement ; il ressort cependant de ces quelques extraits de la lettre pastorale de Mgr Bégin :
1° — Que c'est lui qui a déterminé le programme de ce journal;
2° — Que si « L'Action Sociale » se trompe dans son appréciation des hommes et des choses, ou si elle attaque les journaux qui ne partagent pas ses vues, c'est à Sa Grandeur qu'il faut se plaindre;
3° — Que l'opinion publique est un tribunal incompétent pour juger les matières auxquelles réfèrent les dossiers qui accompagnent ce mémoire, matières qui pourtant sont du domaine politique et civil;
4° — Que Sa Grandeur est satisfaite de ce qui a, jusqu'à ce jour, été publié dans « L'Action Sociale ».
La députation ministérielle de la Législature de Québec ne croit pas que cette doctrine soit celle que Rome nous enseigne et elle a cru devoir protester, bien respectueusement, mais avec toute la fermeté et la conviction qu'elle a pu y mettre.
Six dossiers accompagnent ce 7némoire. Un court résumé en fera mieux saisir le sens et la portée.
Dossier no L
En 1910, le Gouvernement de Sir Wilfrid Laurier a cru devoir organiser une marine de guerre canadienne.
Le Parlement a voté cette mesure à une grande majorité, après de longs et vifs débats.
Elle ne touche en aucune matière à la religion, mais est une simple question politique qui a cependant soulevé considérablement l'opinion publique.
« L'Action Sociale » s'est faite l'adversaire du projet ministériel, et, ce dossier qui ne contient qu'une faible partie des articles qu'elle a publiés à ce sujet fait voir quelle part ardente « L'Action Sociale » a prise dans la lutte qui s'est faite.
p. 2 — Elle qualifie de risible l'argument en faveur d'une flotte de guerre.
p. 3 — Elle déclare qu'elle dénoncera toujours l'impérialisme et qu'elle est opposée à une marine de guerre.
Québec XVI — 2
p. 5 — Elle craint que l'Angleterre ne tire de ses colonies des hommes et des ressources.
p. 6 — Elle regrette de voir le Canada prendre part à la défense de l'Empire.
p. 7 — Elle fait la leçon à Lord Grey, Gouverneur général du Canada.
p. 8 — Elle reproche aux journaux ministériels d'avoir préparé l'opinion publique à cet effet.
p. 10 — Elle parle de la rupture du bien colonial.
p. 11 — Nouvelle attaque contre Lord Grey.
p. 12 — Eloge de M. Monk, qui est opposé à la marine.
p. 13 — Demande un plébiscite sur cette question.
pp. 14 et 15 — Violents articles contre la marine.
p. 16 — Reproche au Gouvernement d'être conduit par un pouvoir occulte.
p. 18 — Traite de charlatans ceux qui favorisent la marine.
p. 19 — Violente attaque contre Sir Wilfrid Laurier.
p. 21. — La marine est créée dans le but de faire l'affaire de quelques grands constructeurs de navires. Les articles suivants sont dans le même sens.
p. 33 — Allusion blessante au discours de Mgr Bourne au Congrès eucharistique.
Dossier No 2.
Ce dossier renferme quelques articles critiquant la politique générale du Gouvernement de la Province de Québec et spécialement sa politique de colonisation et l'affermage des pouvoirs hydrauliques.
Ce sont les idées de M. Bourassa et de son groupe, fortement hostiles au Gouvernement, que défend « L'Action Sociale ».
p. 5 — La politique de la colonisation du Gouvernement est fortement critiquée.
p.^ — Attaque contre le Gouvernement relativement aux Ecoles des Hautes Etudes de Montréal.
p. 10 — Attaque contre M. Taschereau, l'un des membres du Gouvernement.
Dossier No 3.
L'un des plus violents adversaires du Gouvernement
de Québec et de celui d'Ottawa est M. Henri Bourassa.
« U Action Sociale » ne cesse de le louangcr.
Les quelques extraits que contient ce dossier font voir la différence d'appréciation entre la personne et les actes de M. Bourassa et ceux de ses adversaires.
Toutes les fois que M. Bourassa parle, ce sont des triomphes, des ovations populaires, des acclamations qu'ignorent ses adversaires.
Ce dossier se termine (p. 6) par une attaque injustifiable contre M. Mousseau, un des députés les plus respectés de la Chambre, avocat distingué et qui venait d'être créé Conseil du Roi.
Dossier No 4.
Au cours de la session de 1909, M. Tas cher eau, ministre des Travaux publics et du Travail, a été assailli et frappé par un nommé Asselin, du groupe Bourassa, au sortir d'une séance de la Chambre. Ce dossier fera voir comment « L'Action Sociale » excuse Asselin et s'en prend aux ministres qui ont protesté contre ses articles.
Sa version des faits est des plus fausses.
A la page 6, elle défend un nommé Fournier, aussi du groupe Bourassa, condamné à six mois de prison pour avoir insulté Sir François Langelier, juge en chef suppléant de la Cour Supérieure de la Province de Québec.
Dossier No 5.
Contient quelques-uns des articles extrêmement injurieux et provocateurs que « L'Action Sociale » a adressés aux journaux ministériels, et qui font voir que, contrairement au programme, la charité chrétienne n'a pas toujours présidé à la rédaction de ce journal.
Ces articles, excessivement blessants, ont naturellement provoqué des réponses, et c'est ce qui a probablement amené le conflit avec l'autorité religieuse qui, cependant, parait approuver tout ce qu'a dit <?: L'Action Sociale ».
Voici une courte analyse de ce dossier :
p.l — La « Vigie » est appelée « péronnelle ».
Elle (la « Vigie ») fait des insinuations venimeuses et perfides.
Elle (la « Vigie ») ne recule devant aucune bassesse ni devant aucune vilenie.
Elle est une feuille d'occasion et de perdition.
Elle est un égout.
p. 2 — Sinistre Gazette! procédés honteux! polémique avilissante.
La « Vigie ■» est l'amie des hôteliers et des Juifs!
Elle est l'organe des pseudo-catholiques ; ses rédacteurs sont des compatriotes dégénérés et des catholiques bâtards.
p. 4 — Fanfaron, conscience de caoutchouc, minus habens, carotte gouvernementale.
p. 6 — La « Vigie » numérote ses mensonges et ses absurdités; elle est habituée à falsifier.
p. 7 — Les amis de la « Vigie » sont les buvetiers et les maisons interlopes.
p. 9 — Gazette abjecte; bande de sectaires rouges.
p. 11 — Demande au « Soleil » si les francs-maçons de l'Emancipation (loge de Montréal) sont ses frères.
p. 13 — Le « Soleil > est au nombre de ceux qui ont toujours menti.
p. 14 — Article d'injures contre « L 'Avenir du Nord », autre journal ministériel.
p. 17 — Le directeur du « Soleil » et un valet de comédie.
Tous ces articles, adressés au « Soleil », à la <!. Vigie t>, au « Canada •» et à ^ L'Avenir du Nord » ne sont que quelques-uns puisés au hasard.
Il a été impossible, malgré les recherches, de trouver un seul article injurieux à l'adresse d'un journal conservateur ou oppositionniste.
Dossier No 6.
Ce dossier contient :
1° — L'article- programme de « L'Action Sociale ».
2° — La Lettre Pastorale de Mgr Bégin censurant le « Soleil » et la ^ Vigie ».
3" — La Lettre Pastorale publiée à l'occasion de la fondation de « L'Action Sociale ».
Ce geste accompli en grand secret, la session provinciale fut prorogée, le 24 mars. Le sénateur Forget mourait à ce moment à Nice. Il avait autorisé Tho-
mas W. McNulty, Tun de ses vieux employés devenu son associé, à maintenir la célèbre maison de courtage sous la raison sociale L.-J. Forget et C'^
L'homme le plus susceptible d'influencer l'opinion de la province, Bourassa, s'était-il donné tout ce mal pour mieux négliger, pendant quelque temps, la grande question de la Réciprocité, et ne pas accuser une divergence avec ses alliés conservateurs ?
Car la Réciprocité suscitait la double opposition prévue, de la part des industriels et de la part des impérialistes. Bourassa n'était pas seul à discerner, dans la Réciprocité, « l'obstacle le plus formidable à l'union commerciale, et, partant, à la fédération militaire et politique de l'Empire ». Les impérialistes, de Londres ou de Toronto, souhaitaient l'établissement d'une haute barrière entre le Canada et les Etats-Unis, pour lancer le Canada dans un grand mouvement de commerce impérial. Des émissaires britanniques travaillaient dans ce sens. On connaît la technique des manifestations « spontanées » de l'opinion publique. Un organisme central, le plus souvent occulte, prépare des ordres du jour, des motions toutes faites que ses agents, répandus dans tout le pays, feront voter, à main levée, par des gens qui n'en comprendront pas la portée. Les agents transmettront ces ordres du jour, en grossissant l'effectif des votants, au pouvoir qu'il s'agit d'encourager ou d'intimider. L'Angleterre, qui excelle à travailler l'opinion des pays étrangers, et qui ne regarde pas à la dépense, a perfectionné cette vieille technique. George Eulas Poster, dès longtemps en correspondance avec Chamberlain, fut l'un
des metteurs en scène. Mais des libéraux de langue anglaise l'approuvaient. Charles Fitzpatrick, juge en chef de la Cour Suprême, félicita Poster, par lettre confidentielle, pour sa campagne antiréciprocitaire ^. L'intérêt renforçant le sentiment, la campagne se développa très vite dans les milieux industriels et financiers de Toronto. Dix-huit libéraux en vue de cette ville, dont le financier Thomas White, signèrent un manifeste antiréciprocitaire, le 20 février. Le 28, Clifford Sifton intervenait à la Chambre des communes, en coup de théâtre.
Les relations de Laurier avec Tarte et ses relations avec Sifton fournissent un rapprochement saisissant, obligatoire. On se rappelle une réflexion plusieurs fois émise par Laurier entre 1896 et 1902 : « Tant que j'aurai Tarte et Sifton avec moi, je serai le maître du Canada ». Tarte parti, Laurier avait gardé avec lui un contact discret, mais quasi permanent. Et de même avec Sifton. Laurier, qui appréciait la force et l'habileté de Sifton, l'avait invité, à plusieurs reprises, à rentrer dans le cabinet. Il l'avait consulté, avant et après les élections de 1908, où Sifton avait appuyé les candidats ministériels. Or, aussi brusquement qu'il avait démissionné en 1905, au lendemain d'une entrevue amicale avec son chef, Sifton entama une campagne antiministérielle en 1911. Et, comme Tarte, il adoptait la « plate-forme » protectionniste. Il blâmait la politique douanière, répudiait le libreéchange prêché par lui au début de sa carrière, et rompait officiellement avec le parti libéral.
1. Stewart Wallace : The Memoirs of the Right H on. George Poster, p. 150.
Le geste pouvait surprendre, de la part d'un « Westerner s» qui puisait sa force essentielle dans les provinces libre-échangistes. Mais, déjà, Sifton avait beaucoup travaille TOntario pendant la campagne de 1908. Il s'était intéressé à de grands projets industriels. Riche, énergique et retors, fort de sa valeur personnelle, il comptait encore sur Tappui, moral et financier, des grands industriels ontariens, hostiles à la Réciprocité. C'est lui qui avait inspiré le manifeste des dix-huit. En même temps, il laissait John W. Dafoe, rédacteur en chef de la Manitoba Fcee Press, soutenir la Réciprocité chère aux fermiers de TOuest. Largeur d'esprit ou machiavélisme ? La Free Press eût perdu de ses lecteurs et de son crédit en combattant la Réciprocité. Aux Communes, Clifford Sifton et Sydney Fishcr échangèrent, avec une force égale, des arguments solides.
Sifton reproduisait la fameuse campagne protectionniste d'Israël Tarte, mais en s'appuyant davantage sur Toronto, alors que Tarte s'appuyait davantage sur Montréal. L'industrie n'avait pas tellement à se plaindre du gouvernement Laurier, qui stimulait l'immigration pour peupler l'Ouest (raison officielle et d'ailleurs véridique) mais aussi pour noyer l'élément canadien-français et pour assurer l'abondance et le bon marché de la main-d'œuvre (raisons secrètes et non moins véridiques) . Mais cette immigration massive était en bonne partie l'œuvre de Sifton, et lui-même, ou tout ministre conservateur, n'y changerait rien. Sifton eut bientôt, comme il l'espérait, la finance et l'industrie de Toronto derrière lui. Il tenta la conquête de Montréal. Sifton subissait un sérieux handicap : sa surdité. Dans tous ses déplacements, dans toutes ses sorties, il emportait un long tube
acoustique sous son bras. N'importe î II tint une assemblée contre la Réciprocité, le 20 mars, à la salle Windsor. Avec Tarchilibéral CifFord Sifton, Tarchiconservateur Thomas-Chase Casgrain prit la parole. Sur Testrade figuraient, en approbateurs tacites, des personnages comme sir Alexandre Lacoste et Hormidas Laporte. Les orateurs — Sifton et Casgrain — firent voter un ordre du jour hostile à la Réciprocité. A la sortie, des étudiants de McGill acclamèrent Sifton, mais des contre-manifestants s'emparèrent de sa voiture, l'arrosèrent d'essence et la brûlèrent.
Neuf ans plus tôt, le geste de Tarte avait revêtu un caractère de défi à l'adresse des grands chefs libéraux anglais : Cartwright, Fisher et Sifton. En 1911, le geste de Sifton revêtait le même caractère à l'adresse de Fielding et de Fisher. Ces deux ministres ripostèrent par une assemblée au même endroit, le 25 mars. Il se produisit encore des manifestations variées, des échanges de taloches dans la foule.
Montréal suivrait-elle le mouvement inauguré à Toronto ? La finance, l'industrie, le gros commerce, s'en mirent sans hésitation, par tradition protectionniste et par sentiment impérialiste. Le papier, le textile, et l'industrie en général, prospéraient. L'une après l'autre, les grandes compagnies augmentaient leur capital, perfectionnaient leur outillage, et profitaient de leur réorganisation pour faire modifier leur charte et accroître leurs privilèges. La Shawinigan Water and Power l'avait fait en 1910 ; la Montréal Tramways au début de 1911. Puis ce fut le tour de la Laurentide Pulp Company, transformée en Laurentide Company, Limited, et de la Montréal Cotton, de Valleyfield, transformée en Montréal Cottons Company. Les actionnaires de la Montréal
Cotton reçurent, pour chaque action ancienne, deux actions nouvelles, l'une ordinaire et l'autre privilégiée. Ce « mouillage », suivant l'exemple déjà donné par la Dominion Textile et par la Canada Cément, entre autres, tendait à masquer la crue des bénéj&ces. C'est dire que la préférence britannique gênait peu cette industrie. Mais la réciprocité américaine parut beaucoup plus dangereuse. Les industriels craignaient surtout de perdre le marché de l'Ouest, où les cotonnades américaines, les chaussures américaines, supplanteraient les cotonnades de la Dominion Textile, les chaussures des usines montréalaises et québécoises. L'industrie de la chaussure — en partie canadiennefrançaise — s'était localisée à Montréal et à Québec en raison du bon marché de la main-d'œuvre. Georges Poliquin et Jules Gagnon, propriétaires de la petite fabrique de chaussures fondée en 1869 par Georges Renaud (oncle de Poliquin) avaient obtenu de la Banque d'Hochelaga, en 1909, l'avance nécessaire à la construction d'une véritable usine. Les fabricants de chaussures formeraient, en se coalisant, une petite puissance capable d'étayer les grands trusts. La réaction qui s'était déjà produite devant les projets de pénétration des chemins de fer américains, par exemple devant les projets du groupe Hill en 1906, se reproduisit, en plus grand, devant le projet de réciprocité. Sir William Van Horne, l'ancien président du Pacifique-Canadien, resté l'un des porte-parole du Réseau, et d'ailleurs président, vice-président ou administrateur d'une douzaine d'autres compagnies — à commencer par la Laurentide — appuya ouvertement Sifton. Les chefs anglais ou écossais de l'industrie montréalaise voyaient encore dans la Réciprocité le prélude de l'annexion, la perte du Canada pour l'Angleterre. C'est pourquoi le Star, de sir Hugh Graham
qui rêvait d'un titre de lord — appuya si vigoureusement la campagne de Sifton. La Patrie la vit d'un bon ceiL par fidélité aux idées de Tarte et par docilité forcée à Tégard de Hugh Graham — et malgré son antipathie pour Sifton. Enfin, trois députés conservateurs de la province, H.-B. Ames, Q-J. Doherty et Bruno Nantel, suivirent l'exemple de Sifton et tinrent une assemblée contre la Réciprocité à Sherbrooke
— centre industriel — le 3 1 mars. Ils étaient sur le point d'accepter Sifton comme l'un des grands chefs
— peut-être le grand chef — de l'opposition. Car Sifton n'apporterait pas son renfort considérable sans exiger un poste de tout premier plan.
Les fermiers, les cultivateurs de la province, favorables à la Réciprocité comme leurs confrères de l'Ouest, ne disposaient pas d'une organisation comparable à celle que les conseils d'administration, les chambres de commerce, les Boards of Trade, l'Association des Manufacturiers Canadiens, constituaient pour les industriels. Des résistances se manifestèrent toutefois. Et d'abord celle de Bourassa, qui influençait Monk. Bourassa n'inclinait pas vers la Réciprocité par pur opportunisme. N'avait-il pas combattu, en 1903, la campagne de Tarte en faveur d'une préférence mutuelle avec la Grande-Bretagne et d'une protection douanière contre les Etats-Unis ? A la retentissante assemblée de Laprairie, le 19 septembre 1903, Bourassa disait déjà :
<i: Je ne demande pas mieux que de faire un arrangement satisfaisant avec l'Angleterre ; mais, comme M. Monet, je persiste à dire qu'un traité avec les Etats-Unis, conclu dans un bon esprit, doit toujours rester le but ultime de notre politique commerciale étrangère. »
En 1911, le chef nationaliste ajoutait à cette tendance une intense aversion contre Sifton, « le petit Napoléon de TOuest », dont les Canadiens français se méfiaient à juste titre. Sifton n'a-t-il pas peuplé rOuest de cosmopolites au patriotisme fragile, qu'il faut préserver de l'attraction américaine ? Et Sifton n'a-t-il pas ainsi peuplé TOuest pour y noyer l'influence canadienne-française ? Bourassa refuse de s'allier à Sifton.
Conduite incompréhensible aux yeux de la Patrie î L'opposition pouvait gagner, par l'intermédiaire de Sifton, l'appui de groupes industriels et financiers très puissants. Une alliance des nationalistes, des conservateurs et du groupe Sifton pouvait renverser le cabinet Laurier aux élections générales, maintenant prochaines. Et par intransigeance et par idéalisme, M. Bourassa refuse ces appuis ! Il préfère « enfiler de longues phrases et soumettre à l'électorat des formules creuses » ^. De son côté, le Journal d'Ottawa, organe d'un fort groupe tory, rejetait de l'opposition les nationalistes et même les conservateurs canadiensfrançais.
Bourassa méprisa « l'insolente sommation » du Journal, Le 10 avril, devant l'auditoire d'élite — anglo-protestant — du Canadian Club de Montréal, il exposa le programme nationaliste, en insistant sur ses aspects économiques. Il s'efi^orça d'être calme, objectif, « matter of fact ». Il demanda la tolérance mutuelle. Il se plaignit des entraves mises à l'enseignement du français, dans les autres provinces. Un auditeur fit cette remarque : « C'est par raison d'éco-